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Tag - propriété intellectuelle

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samedi 19 septembre 2015

Mutatis mutandis

1/ Un monde post Babel

Google s’est donc renommé Alphabet. Joli pied de nez pour des gens qui étaient auparavant un nombre (10 exposant 100). Après un pseudo infini, un espace fini. Après avoir commercialisé les mots, Google devient un ensemble de lettres.

Le retour à la langue est intéressant, tant la langue est elle-même au centre d’une des plus grandes mutations du monde. Vivante, dynamique, elle s’échappe du carcan des dictionnaires et des recommandations de l’Académie.

A l’échelle locale, la langue s’enrichit d’apports de populations étrangères. The Economist voit dans l’intégration dans la langue française de  “wesh meuf” et autres “avoir le seum” une disruption des élites qui régulent la langue.

A l’échelle globale, c’est Google qui a cassé l’approche en silos de la communication. Maitre Iteanu, avocat spécialisé en propriété intellectuelle, raconte l’aide précieuse de GoogleTranslate lors d’un échange avec la maréchaussée italienne. Même s’il déplore la mainmise d’entreprises US sur notre quotidien, il reconnait que :

Google traduction a permis un dialogue qui aurait été impossible sans cet apport. Certes, la qualité de ce service gratuit est très médiocre, mais, dans l’immédiat, le résultat est tout de même là.

Pour autant, la simplification de la communication n’est plus du seul ressort d’une adaptation des langues entre elles, ou de leur enrichissement. Le très estimable urbandictionnary en est l’un des exemples. Le site, fondé en 1999, et dont la devise est “Define your world”, est reconnu dans le monde anglophone pour être la référence en matière de slang. Mais c’est son fonctionnement à la wiki qui interpelle. Non seulement les internautes peuvent proposer des expressions et des significations, mais il est possible de voter pour ces dernières; c’est l’intelligence des foules en temps réel qui adapte le sens des mots, fonction de la période. Il n’y a pas plus vivant que cette langue.

Enfin, et de façon spectaculaire, l’explosion de la langue des signes. Pas celle des sourds et malentendants, mais les émoticones ou emoji, qui sont venues remplacer les lol et autres ptdr, ces acronymes quasi contraints par la cherté des SMS et les 140 signes de twitter. Dans une étude récente, facebook, plus grande plateforme de communication écrite du monde, annonçait la fin du LOL. Basée exclusivement sur l’expression du rire, cette étude voyait la fin de l’acronyme L.O.L. au profit des “ancestraux” “haha” et “héhé”, mais aussi des emoji. Sur ce point, les auteurs de l’étude de s’interroger “Perhaps emoji offer a concise way to convey various forms of laughter?”. Il y a sans doute beaucoup de vrai dans cette fin du LOL, puisque même urbandictionary a déclassé sa signification première pour l’abréviation du prénom Laurence. Et prévient que :

Now, it is overused to the point where nobody laughs out loud when they say it. In fact, they probably don't even give a shit about what you just wrote. More accurately, the acronym "lol" should be redefined as "Lack of laughter."

Et ce qui est vrai dans le processus de création bottom up d’urbandictionnary l’est aussi pour le émoji. L’organisation de standardisation privée des caractères (Unicode) met à jour régulièrement ses tables pour répondre à la demande de ses membres, lesquels répondent à celles de leurs utilisateurs. Ainsi, la dernière livraison des caractères standards imagés de mai 2015 inclut désormais l’icone selfie (demandée par Fortune Magazine et le Guardian), fingersCrossed (demandée par Apple, Google et emojipedia), le prince (pour respecter l’égalité des genres, la princesse étant déjà présente) ou le croissant (“popular food item in France and other european countries”).  Il est d’ailleurs intéressant de noter qu’Unicode a dû standardiser d’autres représentations de la famille que celle de la Manif pour tous, Apple ayant intégré des émojis représentant les mutations de la société.

Il est donc patent qu’après l’alphabet, ce sont des "mots" issus de l’écriture asiatique qui pénètrent dans la langue occidentale; laquelle après avoir intégré les chiffres arabes, se décline et s'adapte maintenant depuis les concepts des idéogrammes.

Dans un ouvrage très éclairant, l’universitaire Clarisse Herrenschmidt relate l’histoire de la langue, sa signification, sa codification, fonction de l’emploi du signifiant par ceux qui l’emploient. Mais dans “Les 3 codes, l’alphabet, les mathématiques et le code”, il est aussi question de mathématiques et de code informatiques, qui forment des langages structurés, standardisés, et universels.

Du code basique aux métalangues type Scala, il y a une volonté de se rapprocher de de la langue des hommes, conceptuelle, tout en standardisant l’énoncé. L’essort de l’emploi des dérivés des idéogrammes, les émojis, qui standardisent également des concepts, marque sans doute la fin de la légende de la tour de Babel, et une étape supplémentaire dans le rapprochement des civilisations occidentales et asiatiques.

 

2/ Où va Apple ?

Apple est une entreprise schizophrène. D’un coté, elle s’est positionnée sur une disruption de l’univers normé de Microsoft, devenant l’outil et le porte-parole privilégié de générations de créatifs. De l’autre, elle a standardisé son interface et sa technologie, refusant de céder son OS et délivrant au compte-goutte des licences pour du hardware. Construisant ainsi un système d’exploitation robuste, elle a empéché son adoption par le plus grand nombre en empêchant l’apparition des clones. Elle fut la première à maitriser totalement son écosystème, son hardware se confondant avec son software (les fameuses ROM d’Apple).

La maitrise technologique fut ensuite déclinée aux services, et l’invention de l’iPod marqua son premier pivot. Alliée à un marketing que n’aurait pas renié l’église catholique romaine, avec son gourou déclinant la robe papale (le col roulé noir), ses églises (les apple Store), ses fidèles  louant ses encycliques (les keynotes) et attendant les miracles de la résurrection (le nouvel nouvel iPad).

Cette église occasionna une gigantesque capacité de traction. Las, ses prétentions sur la propriété du concept de tablettes ont néanmoins échoué. La plateforme défend maintenant une autre exclusivité, le luxe. De l’Apple Watch tout or à 17.000€ à la gamme Hermès, en passant par la volonté de fin des queues légendaires à la sortie d’un nouveau produit, le nouveau positionnement de la marque à la pomme est un autre walled garden; dans un monde où le hardware n’est plus la valeur du bien technologique, là où Apple margerait à 69% sur l’iphone 6, l’exclusivité est conférée par ce que l’on appelle les biens de Veblen:  la valeur du bien est définie par la cherté du bien lui-même.

Ainsi, si le chiffre d’affaires d’Apple peut être impacté par une stagnation, voire un recul du marché (mévente de l’iWatch, plongeon des ventes de l’iPad, fin de la subvention de l’iPhone aux US), le nouveau positionnement est un pari risqué mais un tournant inévitable. Il est loin le temps où, pour espérer détenir le monopole du concept même du device, Apple menaçait Google de guerre thermo-nucléaire, et parlait d’Androïd comme d’un produit volé. Dorénavant, le principal concurrent d’Apple, xiaomi, est traité de voleur par Jony Ive, mais sans les poursuites en contrefaçon qui vont avec. Et concernant la valeur du hardware, rappelons que xiaomi commercialise un iphone6 like au prix de 125$.

Après avoir opéré comme un opérateur OTT sur le dos (et la valeur) des telcos, Apple est désormais disrupté lui-même. Par le hardware d’un coté, par les services de l’autre. On regardera donc avec intérêt le succès (ou pas) d’Apple music, service de streaming qui remplacera à terme la vente via iTunes, ainsi que son nouveau programme Update, qui transforme un peu plus Apple en un établissement financier (initié avec le lancement d’Apple pay).

Il semblerait qu’Apple soit devenu trop gros pour être technologiquement innovant, allant dorénavant chasser sur les terres d’Androïd et de Microsoft. Androïd, avec la disponibilité prochaine d’Apple music sur cet OS (lequel apparaît être le Windows du mobile), Microsoft, avec sa course derrière Microsoft Surface.

La firme à la pomme pivote donc une fois de plus, et bascule dans la fourniture des biens comme un service,  sur le segment haut de gamme. En réinventant le leasing, elle transforme la fidélité basée sur sa seule aura à celle du prélèvement mensuel. Apple As A Service.

 

3/ Information wants to be free

La semaine dernière a vu s’opposer à fleurets mouchetés le SNE et un aéropage d’universitaires. D’un coté, le SNE publiait sous la plume de l’avocat Richard Malka un petit opuscule intitulé “La gratuité c’est le vol”, sous-titré “2015, la fin du droit d’auteur”. De l’autre, 75 intellectuels publiaient via le CNnum dans Le Monde la tribune “Favorisons la libre diffusion des savoirs”.

Prenant prétexte de l’inscription d’un droit positif pour le domaine public (qui n’est jusqu’à présent défini qu’en creux de la propriété intellectuelle), ces universitaires appelaient entre autres à ce que les travaux des chercheurs, financés par le public, ne soient plus appropriés par le privé. De son coté, selon Livres Hebdo :

" [Le SNE] s'inquiète particulièrement d'une règlementation qui autoriserait la fouille de données dans les bases des éditeurs scientifiques, et ouvrirait un an après leur publication l'accès libre aux articles de revues dont les auteurs sont des chercheurs financés sur fonds publics." 

Cette fronde n’est pas propre à la France. Et elle rappelle en creux le suicide d’Aaron Schwartz, qui a motivé en son temps le dépôt par l’administration Obama du Fair Access to Science and Technology Research Act.

Cette fronde n’est pas non plus propre au livre. Elle concerne la communication, l’information, son contrôle, son accès, sa valeur, quelle que soit le bit de données qui circule dans cette gigantesque anarchie qu’est le Net. Le terme d’anarchie n’est pas de mon fait, mais de Jared Cohen et du CEO de Google, Eric Schmidt, dans “The New Digital Age” :

" The Internet is the largest experiment involving anarchy in history. Hundreds of millions of people are, each minute, creating and consuming an untold amount of digital content in an online world that is not truly bound by terrestrial laws. This new capacity for free expression and free movement of information has generated the rich virtual landscape we know today “

Cette anarchie a été possible car Internet n’a pas été conçu techniquement sur un modèle du contrôle du contenu des paquets, et que son modèle d’affaires a été calqué sur celui de l’audiovisuel : ce prix était négocié via un tiers, la publicité.

Or, après des années de reconfiguration et la menace des adblocks, les medias  reviennent à leurs anciennes amours : le paiement pour l’achat de contenu. Que ce soit par l’abonnement, ou à l’acte, l’accès à l’information est désormais payant pour la majorité des medias old school ayant migré sur la Toile. Ce rétro-pédalage motive donc des contraintes d’accès à l’information, la principale étant le contrôle de sa dissémination par ses ayant-droits. On l’a vu avec les attaques des éditeurs de presse contre Google news, et ce phénomène prend de l’ampleur.
Dernier en date, Soundcloud, emblématique site fonctionnant sur le principe des UGC, fait donc les frais de ce contrôle, et supprime petit à petit ce qui était sa force de traction, savoir les mix et remix postés par ses utilisateurs. Les majors, soucieuses de contrôler leur rente d’exploitation des droits, enjoignent la plateforme de faire le ménage dans les publications des pro-ams, sous peine d’amendes qui mettraient en danger le site lui-même. C’est l’effet pervers des plateformes : agrégeant les utilisateurs sur une promesse de liberté (voire d’anarchie), elles deviennent de fait des écosystèmes totalement contrôlables à l’intérieur du réseau internet qui l’est nettement moins.

Et l’on apprend la première plateforme d’entre elles, facebook, réfléchit à créer son propre contentID pour repérer des videos soumises à copyright. Dès lors que facebook représente quelque 30% de l’accès à des sites tiers, la tentation d’en contrôler le contenu produit par les ayant-droits est forte. Il est donc à prévoir que le partage de contenus sur la plateforme sera dans les années qui viennent de plus en plus soumis à des contraintes émanant desdits ayant-droits.

Et puisqu’on se gausse de la censure politique chinoise, il faudra dorénavant penser à celle, financière, des entreprises de l’information.

mardi 19 mars 2013

Information wants to be free

En 1994, Dans un texte prophétique, "The Economy of Ideas", l'un des fondateurs de l'EFF, par ailleurs auteur du Manifeste du Cyberespace, John Barlow décrivit "A framework for patents and copyrights in the Digital Age. (Everything you know about intellectual property is wrong.)". L'un des points essentiels de son propos fut la description d'une taxonomie de l'information : une activité, une forme de vie, une relation.

Barlow postulait entre autres que l'ère de la possession était terminée; à l'avenir, seule la relation créerait de la valeur, et la majorité des échanges entre humains allait relever de l'immatériel. Bref, ce type, en 1994, en décrivant les propriétés du signal, prophétisait Google et Facebook. Et pensait déjà une économie des données personnelles, ultimes commodités.

En janvier 2013, un brillant développeur du nom d'Aaron Swartz mit fin à ses jours. Il était sous le coup d'un procès suite à la mise à disposition de la totalité des articles scientifiques d'une base de données, JSTOR. Depuis lors, il est considéré par une certaine intelligentsia comme un martyr de la cause de la liberté de l'information, sa famille et certains de ses amis voyant une relation de cause à effet entre les poursuites et son décès. Un énorme mouvement de protestation se mit en place, consistant notamment en la "libération" de travaux de recherches en tout genre, sur le site pdftribute.net.

Il est regrettable de constater que ce suicide ait pu, en un sens, porter ses fruits quant au combat de l'étudiant sur l'accès à l'information scientifique; le 25 février dernier, l'administration Obama rendait un avis concernant la mise à disposition de telles publications : toutes celles financées par l'impôt seraient accessibles gratuitement. (Quant à l'écosystème régissant les publications scientifiques, on pourra se référer à l'excellent article du Monde daté du 28 février 2013: à qui appartient le savoir ? )

Les débats qui agitent la société du web, les données personnelles d'une part, le savoir universitaire de l'autre, sont le sommet de l'iceberg d'une incroyable bataille qui se joue actuellement sur le front du capitalisme : l'appropriation de la connaissance. Cette nouvelle ruée vers l'or, qui prend sa source dans la mise en place, au XVIIIeme siècle, du droit d'auteur, est aujourd'hui le dernier stade d'un système économique où travail et capital sont réunis dans un même lieu : le cerveau humain.

Car ces attaques sur le savoir (et sa propriété) ne sont pas réduites à ces deux champs. Toute information est actuellement l'objet de tentatives d'appropriation.

Pour deux raisons : les crises actuelles qui obligent les détenteurs du savoir à vendre les bijoux de famille (par exemple lors de la numérisation de leurs fonds bibliothécaires, voir la pétition française, suite à des accords liant la BNF à des sociétés privées).

Ensuite parce que l'information est une commodité particulière; elle participe de la sphère publique et privée, marchande et non marchande.

 

En l'espèce, la consommation d'information en tant que savoir est régie par une organisation étatique. En France, l'Etat garantit aux citoyens un égal accès à la connaissance. Plus exactement à l'instruction, la formation professionnelle et la culture (art. 13 du préambule de la Constitution de 1946).

Instruction, formation professionnelle et culture sont toutes trois de l'information. Mais cette conception participe du modèle – vieilli – de construction de la société. L'enfant puis l'adolescent sont formés à être des citoyens, puis des travailleurs, afin d'intégrer le pacte social liant l'Etat et ses citoyens : fournir un travail créateur d'une richesse nationale, dans un cadre normé, pendant un certain temps, jusqu'à la retraite.

Même si des améliorations comme "la formation tout au long de la vie" ont été pensés, tout a été organisé dans un cadre formel défini par la puissance publique : la formation s'effectue toujours dans une logique top to bottom. Or, Internet a bousculé la donne. A l'instar des précepteurs d'autrefois, la recherche permet un accès à l'information délinéarisée, selon la loi de la demande et non de l'offre. Et le monde de l'internet de saisir ces enjeux, par la création des MOOC (j'y reviendrai dans une prochaine note), ou des fablabs.

Ainsi, Bill Gates a clairement indiqué, à l'occasion du dernier South By SouthWest, que le futur de l'éducation était la data. Via une de ces tautologies marketing dont seuls les américains ont le secret, Gates a donc informé son auditoire que le cœur de l'éducation était l'information.

 

Le web est une conversation. A qui appartient-elle ?

En 1989, un chercheur du CERN du nom de Tim Berners Lee proposa à son administration un nouveau concept pour gérer l'information. Le point de départ était de répondre à des problématiques d'accès. Ce faisant, il posa les bases d'un système d'information scalable, ouvert et de temps réel. Berners-Lee, en inventant le WWW, industrialisa le concept d'information dynamique.

Berners-Lee était un chercheur, et le Web se développa d'abord entre centres de recherches. L'ironie de l'histoire fait que, 20 ans plus tard, son invention a transformé 1 milliard d'individus en chercheurs… Mais je m'égare. Ou pas.

A peu près au même moment, un autre chercheur, Ted Nelson, proposait un concept similaire, le projet xanadu. Ce projet n'eut pas le même succès dans la communauté, pour au moins deux raisons : la complexité de la mise en œuvre, et le caractère restrictif de l'accès à l'information.

 

20 ans plus tard, le monde a été affecté par cette invention; des géants monopolistiques ont vu le jour, des industries se sont créées; toute la chaine de valeur a été affectée par l'émergence de la propriété incorporelle.

L'adoption à grande échelle de ce système distribué d'informations (et de leur accès) a créé une multitude de paradoxes : sur la propriété intellectuelle, sur la constitution d'une économie collaborative ET concurrentielle, sur l'évolution du concept de travail et sa valorisation gratuite (cf. rapport Levy-Jouyet ou rapport Colin&Collin), sur la très controversée distinction des usages commerciaux et des usages privés. Mais il n'est pas contestable que nous vivons, depuis 20 ans, une 3eme révolution industrielle.

 

Le web ne peut opérer que grâce à un ensemble de protocoles qui le portent, le TCP/IP. Inventé lui aussi par des chercheurs (dont Vinton Cerf), ce protocole est basé sur deux concepts majeurs : la découpe de l'information en paquets, et leur routage, qui participe d'une architecture technique novatrice : une organisation end to end, et une distribution selon le principe de "best effort delivery". De fait, comme l'a noté un autre fondateur de l'EFF, John Gilmore, "The Internet treats censorship as damage, and routes around it.". Internet est donc un système ouvert, by design, et by destination.

Le CERN - pas plus que le SLAC, le MIT, ou l'INRIA - n'était a priori un repaire de dangereux gauchistes, terroristes, pirates.. Ces institutions avaient en commun le désir de partager de l'information, car en tant qu'Instituts de recherche, leur socle était le partage de l'information.

 

L'ordinateur a permis que tout un chacun puisse avoir, à moindre coût, un couteau suisse. IBM fut le premier à supprimer les wagons de sténo-dactylo et à demander à ses cadres d'effecteur leur travail de secrétariat. Schumpeter devait assister à la création-destruction de l'industrie de la machine à écrire, du papier carbone, des écoles de formation de type Pigier. Le réseau internet a permis de propager de l'information, également à moindre coûts. La 3eme révolution industrielle a permis, via l'ordinateur et le web, à tout un chacun d'avoir accès à une nouvelle forme de capital, à moindre coûts : la machine et la matière première.

 

L'économie de l'immatériel, puisque c'est de cela qu'il s'agit, dispose d'une caractéristique propre à cette industrie: l'input est égal à l'output. Il n'est plus question de fondre de l'acier pour le transformer en carrosserie, ou de créer une chaise à l'aide de bois. La matière première de cette économie est l'information; le produit transformé est l'information.

Or, et c'est le paradoxe, le nouvel or noir du capitalisme, c'est n'est pas la "data", mot valise qui signifie tout et son contraire, mais bien l'information. Le signal.

Après les inventions successives et les appropriations des supports du signal (hertzien, filaire, livre, phonogramme), le capitalisme a remis au centre de son intérêt la propriété intellectuelle. Si les biens culturels représenteraient jusqu'à 7% du PIB de l'Europe, cette valeur est bien supérieure dès lors qu'elle touche toute forme de création de l'esprit, des actifs immatériels des sociétés comme marques ou brevets jusqu'à l'éducation. 

L'invention des internets a profondément modifié l'économie physique, parce qu'il a modifié les rapports sociaux. Ce sont les usages qui ont façonné le web. L'innovation, comme la recherche, qui est partie d'une demande non satisfaite, et permise par une page vierge. Comme l'a rappellé Berners-Lee à SXSW 2013:

when@vgcerf & Kahn developed TCP/IP, they did a beautiful thing: they didn't design how it would be used.

En 1997, un autre fondateur de l'EFF, Richard Stallman, publia une nouvelle intitulée The Road to Tycho. Il y postulait, sous forme de récit de science fiction, l'ultime développement de l'appropriation de la connaissance. Un droit de lire, personnel, incessible et forcément payant.

Rien de tout cela n'est étranger à notre époque. Qui a suivi les volontés répétées des industries du logiciel comme des biens culturels de verouiller tuyaux, devices et contenus, depuis Palladium jusqu'à SOPA, depuis les fonctionnalités logicielles jusqu'au design "digital" breveté d'entreprises comme Apple. Rien n'est plus de l'anticipation, en l'espèce, que de la science-fiction.

 

"Je vais d’abord vous couper la tête. Ensuite, vous trouverez la vérité !"

Frédérik Hayek, l'un des chantres du libre échange, avait à cœur la privatisation complète des écoles et universités, laissant à l'Etat le financement d'une éducation de base. Là est donc la question : qu'est-ce que l'éducation de base? L'instruction ? La formation professionnelle ? La culture ? Lire, écrire, compter participe de l'éducation de base. Mais le matériau est une information nécessaire à la compréhension d'autre information. De fait, pour comprendre Hayek, il faut que j'ai lu Hayek. Que j'ai pu accéder à Hayek. Pour m'inscrire dans la culture humaine, il faut que je suis cultivé. La culture est un bien d'expérience. C'est un endless loop, ou un référence circulaire.

La démocratie est basée sur un équilibre de pouvoirs, dans son organisation interne. Le marché est censé l'être également, la somme de tous les acteurs créant cette main invisible favorable à tous. Mais la propension du marché, ou plus exactement d'un marché, à s'attaquer au socle de l'organisation sociale humaine ne relève pas d'un équilibre des pouvoirs.

Pour reprendre Barlow, ce n'est pas tant le savoir qui est important que l'inscription dans la gigantesque conversation du monde: la société.

Il est assez intéressant de constater qu'au même moment, Tim Berners Lee, par ailleurs fondateur de l'Open Data Institute, évoque la possibilité d'introduire des DRM dans les spécifications du web. Et de rejoindre le projet Xanadu.

Au même moment, Google supprime de son offre d'applicatifs Google Reader, basé sur les RSS (protocole développé entre autres par Swartz), et de fait s'extraie du web ouvert pour refermer progressivement sa plateforme. Et propose des modèles freemium.

Au même moment, les éditeurs ne jurent plus que par les API, ces flux RSS controlables, et les ferment progressivement aux éco-systèmes qui ont participé à leur succès (eg Twitter, netflix..)

Au même moment, les éditeurs de presse revendiquent un droit de propriété sur leurs articles, et certains les obtiennent.  Au même moment, un éditeur de navigateur, Firefox, vient bousculer le modèle économique du web en supprimant les cookies tiers des sites, au grand dam de l'IAB, qui assimile publicité et liberté (cookie is freedom).

 

Nous en sommes là. Nous avons besoin de l'information pour appréhender notre environnement, tout comme nous en avons besoin pour produire d'avantage d'information, et nous intégrer dans la société marchande. Or, si la première information est forcément gratuite (ou devrait l'être), la deuxième est forcément payante (ou devrait l'être). Mais il ne nous est pas possible d'en opérer une quelconque distinction. Alors, information, libre ou gratuite ?

jeudi 5 novembre 2009

Notes pour plus tard...

si on considère que spam c'est recevoir des contenus publcitaires non sollicités, alors...alors google est le plus gros spammeur du monde (pub dans gmail, dans le moteur de recherche, etc...)

google 2: bientôt le streamnig par google. . donc, au revoir deezer et spotify. puisque google n'est pas un moteur de recherche, c'est un moteur de "trouvage". la porte d'accès à tout. C'est leur devise. :"organiser l'information à l'échelle mondiale et de la rendre universellement accessible et utile". J'attends le lecteur de musique intégré à google. Un truc à la hype machine par exemple.

google 3 : si on suit le raisonnement de la disruption de google, "less than free", alors Google devient le premier affiliateur mondial. Il finira par rémunérer l'internaute lui-même pour son exposition à la publicité. L'accès à tout, gratuitement,en payant en plus le consommateur final. bref, la rémunération de l'exploitation de nos données personnelles. A creuser.

Tous auteurs, le bordel : On a créé le droit d'auteur. Pour le coder, il a fallu donner un statut à une oeuvre. qu'est-ce qu'une oeuvre? une oeuvre est définie et codifiée dans le droit d'auteur. Partant, puisque le droit d'auteur couvre toute création de l'esprit, qu'elle soit une oeuvre littéraire (livres, journaux, pièces de théatre, logiciels, site web, etc.), une oeuvre d'art (peinture, sculpture, photographie, image infographiée, architecture, etc.), une oeuvre musicale ou audiovisuelle, dès lors qu'elle est matérialisée, originale et qu'elle est l'expression de la personnalité de l'auteur, alors n'importe quelle création disponible sur le web est supposée être soumise à ce droit et aux droits afférents (ie l'exploitation). J'attends avec impatience Google books, où l'on pourra juger de l'originalité des textes (et subséquemment des copier/coller). Lequel des deux: la poule ou l'oeuf?

Chez le figaro.fr, on trouve dans la revue de net des trucs très peu conformistes. Ie un lien vers les casseurs de pub. . a se demander si les lectorats papier et web se connaissent?

lundi 10 août 2009

Facebook, ma vie point log

Facebook vient de passer 4eme site mondial, en termes de visiteurs uniques, en décomptant 340 millions selon Comscore (cf. le beau graphique de TechCrunch). A comparer aux chiffres communiqués par Facebook lui-même, faisant état de 250 millions d'utilisateurs actifs.

Des très jolis chiffres, du moins concernant le web du monde occidental (quid par exemple des 200 millions de connexions chinoises revendiqués par Qzone?).

Derrière ces très gros jolis chiffres - qui font saliver les marketeux comportementaux, à la mode en ce moment - se cache un des plus intéressants paradoxes du monde du web 2.0, et partant, de "l'économie numérique".

C'est en effet le gens - la personne derrière le compte facebook, vous, moi - qui crée la valeur. Non par son travail, mais par l'utilisation de l'outil. Et si l'on ne peut parler de travail sur Facebook, on arrive quand même à chiffrer à 1,5% de perte de productivité pour les entreprises américaines (chiffre choc abondemment médiatisé issu d'une étude d'un cabinet US dont on se demandera la finalité). Ca fait des sous, pour du non-travail...

La valeur de l'entreprise Facebook - non cotée - était en juillet estimée à 6,5 milliards de dollars, après l'injection de capital de la société russe Digital Sky Technology. En oubliant opportunément le portefeuille de brevets de la société, ses immobilisations en matériel, ses coûts de développement et de production, réduits à la marge, la valeur de l'entreprise équivaut à sa base de données. Soit 26 dollars le gens. Pour se donner une autre idée de la valeur d'un gens, Friendster, autre SNS connu, était en vente en juillet à quelques 137 millions de $ pour 105 millions de membres. Soit 1,8$ le gens.

Cette idée de valeur de gens - une cible - n'est pas nouveau. Les tarifs publicitaires media sont fonction de la cible, et le support n'a pas le même prix. Le papier, la télé valent cher, la radio moins. Quant au web, nous n'en sommes qu'au début. Le CPM y est très bas, les inventaires sont gigantesques, mais, comme le dit Maurice, sur le digital, nous n'avons encore rien vu. Ledit Maurice vient d'ailleurs de finaliser l'achat de Razorfish auprès de Microsoft... Mais je m'égare...

Facebook, c'est aussi beaucoup plus qu'un outil permettant d'adresser le plus précis des messages à la plus précise des cibles, reléguant le spot d'un anti-cholesterol lambda en milieu d'après-midi entre deux épisodes de Derrick sur France 3 à la réclame de grand papa.

Facebook c'est aussi et surtout la mémoire externalisée de ses membres, enregistrée en temps réel. Un log permanent de connections, de relations, d'événements, de publication de photos. De correspondances. De posts de liens. Et surtout leur datation. Le log inconscient de mes faits et gestes assumés. Une biographie numérique.

FB a 5 ans. Lancé comme le trombinoscope numérique des étudiants américains, il est devenu les pages blanches du web (occidental). Il mixe les base de données existantes centrées autour de la personnalité (qui je suis) et a développé celles de l'action (ce que je fais).  Facebook a grandi avec ses utilisateurs, et les pratiques qui s'y développent sont parfois surprenantes : ainsi des pages "In Memoriam" d'étudiants assassinés de Virginia Tech tiennent-elle lieu de pierre tombale virtuelle où les amis du défunt viennent témoigner de leur affliction.

Raisonnons à 5 ans, le temps qu'il a fallu pour que la première bulle explose, autrement dit pour que les entreprises qui ont massivement investi un nouveau canal commercial réalisent que le ROI était très très très aléatoire. Mais où l'investissement massif de cette première bulle, notamment dans les infrastructures, a suscité l'effet boule de neige en terme d'équipement ou de concurrence.

La taille de mon carnet d'adresses (mes amis). L'utilité de connaître des informations parasites pour les atteindre (email, n° de téléphones). La taille de mes albums de vacances. De mes vidéos. Mes échanges personnels avec mes proches.

Dans 5 ans, tout cela ne sera plus rangé dans une vieille malle en bois trainant au grenier, souvenirs d'une mémoire engourdie. Tout cela sera rangé à l'extérieur de ma propriété, sur des disques magnétiques, optiques, des bandes, des ram, des trucs et des machins auxquels je n'aurai aucun accès physique. Et qui ne m'appartiendront pas.

Qui a vécu un incendie et a tout perdu peut s'estimer anéanti par la perte des objets patiemment accumulés, lesquels ont tous eu une histoire, donc suscité un affect. Que dire de celui qui a perdu des centaines de mégaoctets de musique, de photos de vacances, de films, de documents numériques stockés sur un disque dur qui crashe . Au delà d'une propriété, c'est la madeleine de Proust qui disparaît (une mémoire émotionnelle...)

Cette fameuse extension de la mémoire, apparue avec l'invention de l'écriture, et qui a permis le développement de nos civilisations (la tête bien faite vs la tête bien pleine, voir la video de Michel Serres), cette mémoire est désormais confiée à des tiers.

Qui je suis est depuis longtemps une prérogative d'Etat (l'état civil, défini ex ante). L'appropriation de moi en tant que personne définie/recréée par moi est relativement récente. Les pseudonymes chez les artistes sont devenus les avatars chez le gens lambda. Au XXIeme siècle, issu de la génération Y, de la démocratie et du marché, je suis qui je veux être. Je me (et suis) définis ex post. Qui je suis plus ce que je fais plus qui je connais plus quoi j'aime plus quand je le fais, c'est toute la (re)définition de la personnalité. Du concept d'amitié ("friendship is not a commodity" :D). De celui de médiateur. Se recomposer en "stratège de sa propre existence" (voir le programme "Identités actives" de la Fing). Schizophrénique...

Une partie de l'économie numérique, celle qui régit le web 2.0, c'est le travail du consommateur, travail réalisé à titre gracieux, sur des machines apportées par lesdits consommateurs. Pourquoi pas.

Mais ma mémoire externe, mes données personnelles, celles qui font saliver les entreprises, régies pub et Etats du monde entier? Stockées, analysées, valorisées. Qui doit en détenir les droits de propriété? De diffusion? D'édition?

Les problématiques d'identité numérique sont gigantesques et ont des ramifications insoupçonnées. Qui validera l'identité numérique d'un citoyen connecté? Toujours l'Etat? OpenID? Twitter? Facebook? Et, partant, lorsque je voudrai fouiller dans ma mémoire facebook, dans 5 ans, devrais-je payer pour y avoir accès?

 

 

[Disclaimer : d'où parles-tu camarade? Je suis actuellement en charge du BI chez viadeo, réseau social business européen]

dimanche 27 janvier 2008

Martine, ou Photoshop pour les nuls

Tout est parti d'une blague de potache. Un certain Tremechan, adepte du pastiche, avait posté sur son compte Picasa quelques détournements de couvertures d'albums ayant marqué la jeunesse de beaucoup de web users. Des parodies (remix, ou encore mashup selon la terminologie web2) comme il en existe beaucoup, que les internautes s'approprient et se forwardent pour égayer des journées de bureautique intenses. 

Le caractère un peu niais d'une ancienne idole des jeunes, allié à une foultitude de couvertures, disponibles sur les sites des distributeurs, a révélé la force du concept. Le bouche-à-oreilles a pris, et ce grand détournement a fait des émules dans la communauté des amateurs sachant manier le logiciel de retouche d'images.

Mais ce qui n'aurait pu rester qu'une blague de potache a pris un virage inédit grâce à l'industrialisation du procédé. Martine cover generator, le site récemment fermé, est né de l'envie d'un autre potache, appelé Delight, qui disposait quant à lui de compétences de codeur. Les couvertures étant fondées sur un respectueux cahier des charges (typographie, emplacement des caractères), la création d'un générateur de titres n'était plus qu'un jeu d'enfants (l'API Imagemagick intégré dans un script PHP par exemple).

Pour un public accro mais peu rompu au maniement de Photoshop, l'outil était une bénédiction. Combien de fausses couvertures de Martine ont-elles été générées avec ce site ? Le blog Martine est très pop en recense à lui seul plusieurs centaines; quant au site Poptronics, il évoquait le 23 octobre, soit 5 jours après le lancement du site générant les couvertures, le nombre de plusieurs dizaines de milliers de visites par jour...

Reste la fermeture du site. L'auteur a préféré arrêter l'expérience au bout d'un mois, après une demande amiable des éditions Casterman, et parce qu'il n'avait pas envie de risquer un procès. Pourtant, on peut se demander ce qu'aurait été l'issue d'un tel procès, puisque le droit consacre la parodie au titre d'exception au droit d'auteur.

Mais au delà d'un procès d'intention qui rappelle dans l'esprit l'affaire jeboycottedanone (perdue en appel par le groupe Danone), il reste que la fourniture d'outils d'usage simple à destination de publics non professionnels engendre l'adoption par ces derniers. Et peut être l'envie pour certains d'essayer les logiciels de retouche d'images (ou Imagemagick).

vendredi 26 octobre 2007

Souriez, vous êtes fichés

La documentation française a la bonne idée de publier un 'Médias et vie privée' (info via Infostratège, qui a établi par ailleurs une bibliographie sélective intéressante sur le droit de l'information).

La vie privée est de fait de plus en plus attaquée par le développement des medias, et le web participe pour une large part à cette remise en question. D'autant que, a posteriori de l'antienne de Mc Luhan ("Le medium c'est le message"), il semblerait que le medium en question soit en fin de compte l'individu.

Mais pour le moment, le media s'envisage comme un instrument de masse, détenu par des grands groupes de communication. Et la vie privée s'apparente à une marchandise : dans un billet de juillet 2007, le blogueur OM Malik s'interrogeait sur la la vie privée comme valeur. Comme le temps de cerveau disponible donne une valeur aux spots de publicité, le collecte d'informations sur l'individu donne une valeur aux entreprises qui les détiennent. Le fichage est partout : via les moteurs de recherche, les sites sociaux, les services de mails dits "gratuits", les logs de connexion aux sites, ceux des téléphones mobiles...

Mais il faut distinguer deux choses : le fichage et la surveillance. Et par delà, la finalité des renseignements collectés.

Si les collectifs de défense de la vie privée dénoncent régulièrement la surveillance accrue des Etats (videosurveillance, collecte des logs de connexion, ADN, empreintes digitale ou rétinienne) ou des sociétés de droit privé, ils s'émeuvent moins de l'intrusion dans notre intimité de simples quidams, armés de leur appareil photo ou de leur camera, qui sont tout aussi attentatoires à notre vie privée. Et si la surveillance est conspuée pour des raisons éthiques (ou de défiance à l'égard des gouvernants), elle s'avère utile aux populations dans certains cas. Ainsi, ces riverains excédés par le manège des prostituées à Madrid, qui, lassés d'attendre les caméras de vidéosurveillance, filment et publient sur Youtube. Ou ce sniper de Targuist , qui prend le monde à partie pour dénoncer la corruption de gendarmes dans le Rif marocain.
C'est ainsi que les internautes du monde entier collectent et publient textes, photos et vidéos dont ils sont les producteurs. Ce faisant, ils violent notre intimité en publiant la leur, puisque nous faisons partie de leur environnement. Mais, dans le monde réel, comme sur le 6eme continent, le délit de diffamation existe, tout comme celui d'usurpation d'identité. Mais que se passera-t-il lorsque les moteurs de recherche indexeront, via des logiciels de reconnaissance faciale, les silhouettes au deuxième plan des photos de vacances ? Ces technologies, utilisées dans les stades pour interdire l'accès aux hooligans, le sont désomais pour des sites à la Flickr (voir le billet d'InternetActu sur Ryia). Et si notre IP n'est pas suffisante à nous identifier, on se retrouve déjà via nos noms ou photos, "à l'insu de son plein gré" sur Copainsdavant, ou taggé dans Facebook. Et Googleisable...

Quant au fichage, c'est en gros la conservation des résultats de la surveillance. Les plus gros acquisiteurs privés de données personnelles, les moteurs de recherche, ont été récemment au centre d'une polémique et ont décidé d'adopter un profil bas, rendant anonymes les informations des internautes au bout d'un temps assez court (en séparant le profil de l'utilisateur de sa recherche). Mais que dire des Etats ? Et des simples citoyens ?

Qui donc a le droit de collecter et détenir nos précieuses informations ? Doit-on plus faire confiance à un Google, qui permet d'effectuer la recherche "Comment fabriquer une bombe" et s'oppose au gouvernement fédéral américain sur la communication de logs de recherche, ou à nos gouvernants qui tels Franco Fratini veulent empêcher non la réponse, mais la recherche même ? Et dois-je craindre ce groupe de japonais mitraillant l'obélisque de la Concorde alors que je me promène avec ma maîtresse ? De la RATP à l'Union européenne, ces questions sont au centre des préoccupations actuelles.

Dernièrement est apparue une pétition sur le Web intitulée "Bill of Right for Users of the Social Web" (traduction en français ici). Partant du principe que les données personnelles nous définissent tout comme notre statut, les auteurs - issus du monde du web - ont écrit une sorte de charte de bonne conduite à l'usage des sites dits web2.0. Préconisant entre autres la propriété et le contrôle de nos données, cette déclaration d'intention est bonne tant que les données sont centralisées. Dès lors qu'il n'y a plus de monopole, tout s'écroule. Ce qui se passe déjà avec les Nations, dont le monopole d'écriture des lois est battu en brêche par le web...

Etre fiché, en définitive, c'est être conservé dans une base de données. Tout allait bien lorsque la base de données se limitait à quelques milliards de neurones. La mémoire était à l'intérieur de nous-même. Mais, comme le rappellait Michel Serres lors d'une conférence en 2005 (lien via InternetActu), depuis l'écriture et plus encore l'imprimerie, nous avons externalisé notre mémoire. A qui appartient-elle désormais ?

mardi 24 juillet 2007

Parce que vous le valez bien

Media2 nous informe que Scripps vient de racheter Recipezaar, un site de recettes de cuisine UGC, pour 25 millions de dollars.

A la fin de l'année dernière, Aufeminin - lui même acquis le mois dernier par Axel Pringer - rachetait marmiton.org pour 3,75 millions d'euros. Et on se souvient également des sommes record déboursées par Google pour racheter Youtube, ou encore NewsCorp pour Myspace. Et le petit nouveau qui monte, Facebook, serait - aux dernières rumeurs - valorisé à 6 milliards de dollars pour ses 30 à 40 millions d'inscrits.

Pour autant, si les massmedia investissent le web2.0, le producteur de contenu, l'internaute, ne fait toujours pas partie de la boucle de valeur.

Ca et là, on trouve des internautes qui s'élèvent contre cet "Esclavage 2.0".  Que ce soit le photographe Karl Dubost, qui dans une tribune sur son blog fustigeait ce pillage des ressources intellectuelles.

Que ce soit Nicolas Carr, ancien éditeur du magazine Harvard Business Review(lien via caveat emptor), qui assimile le système au métayage agricole, notant que la caractéristique économique du web2 est

the distribution of production into the hands of the many and the concentration of the economic rewards into the hands of the few.

mais que les métayers trouvent leur intérêt dans la libre expression ou la socialisation. Le mot métayer est d'ailleurs repris par le chantre des Creative Commons, Lawrence Lessig, dans une récente tribune parue dans le Washington Post, où il s'insurgeait contre la politique de PI de George Lucas sur les mashup consentis de l'épopée Star Wars.

Les américains parlent même de e-epeen, ou penis numérique, pour définir cet ego qui motive les productions de contenu de la part des internautes. Mais cette pratique de création gratuite puis d'appropriation n'est pas l'apanage du truisme web2.0. La base CDDB ou le format d'encodage divx ont été, par exemple, issus d'un travail collaboratif et bénévole, avant de devenir des activités commerciales.

Cette pratique, également appelée crowdsourcing, littéralement approvisionnement par la foule, est donc la forme la plus aboutie d'externalisation des compétences ou des services. Son rayonnement est mondial, se base sur la participation du plus grand nombre et de sa mise en concurrence. Et la valeur travail, celle qui socialise dans nos sociétés de consommation, revient au centre de reflexions de pas mal de monde; ainsi Jacques Attali avec L'avenir du travail, Jacquard avec Mon utopie, De Rosnay avec La révolte du pronétariat.

Et les questions sont multiples : est-ce la fin de l'asservissement, tel que le prévoyait Hannah Arendt, ou au contraire un super esclavage, dû à cette concurrence libre et non faussée (qui vient d'être retirée du nouveau traité constitutionnel dit simplifié), concurrence qui s'exprime de plus en plus entre les individus, lesquels deviennent, au fur et à mesure de la pénétration de la société de l'information, des marques à part entière ? Des marques avec tout ce que cela comporte de propriété intellectuelle, donc de valorisation. Et si on bouclait la boucle ?

lundi 29 janvier 2007

De la propriété intellectuelle

Le droit de la propriété littéraire a deux siècles. Si l'on se penche sur son histoire, il est frappant de constater l'analogie entre les faits qui ont amené sa création et la bataille qui se joue en ce moment du fait de la révolution numérique.

Sur la création, ce sont d'abord les éditeurs qui - imprimerie aidant - s'arrogent un monopole d'exploitation sur les oeuvres imprimées. La loi sur les « privilèges perpétuels » de 1686 accorde aux libraires des monopoles d'exploitation pour compenser leurs investissements. Puis, dans les années 1780, c'est un diffuseur qui dispose d'un monopole de fait. Les théâtres, et en premier lieu la Comédie française, font la pluie et le beau temps sur la diffusion des oeuvres. Non seulement ses sociétaires choisissent les oeuvres, mais évitent le plus souvent de payer les auteurs. Un certain Beaumarchais mène alors la révolte des auteurs, qui aboutira à une grève des écrivains, qui ne fourniront plus les théâtres en production littéraire.

Il fallut attendre 1791 et 1793 et la fin des privilèges pour qu'une législation protégeant les auteurs voit le jour. Aidés par des structures puissantes, la Société des auteurs (SDA), puis la SACEM, et la Société des gens de lettre, les auteurs prennent de l'épaisseur et participent aux succès de leur oeuvres, à part égales avec les directeurs de théâtres et les troupes interprétes.

Ce bref aperçu montre que le combat entre auteurs et producteurs, éditeurs ou diffuseurs, n'est pas récent. Pourtant, il est en train de se jouer une partie beaucoup plus importante, d'un point de vue social comme d'un point de vue économique. En effet, le jeu se jouait entre "ceux qui étaient auteurs et ceux qui ne l'étaient pas". Structurés comme des groupes économiques, les auteurs pouvaient se prévaloir des droits particuliers, qui régissaient une catégorie sociale identifiée, repertoriée. Le fait d'appartenir à l'une de ces sociétés (on dira aussi syndicat) revenant à faire partie d'une "entreprise" soumise à un régime économique spécifique.

Or, il apparaît que la circulation des oeuvres, la mise à disposition d'outils bon marché, et le passage à une société de l'information induit le consommateur à intervenir en tant qu'acteur, producteur d'un point de vue économique, auteur d'un point de vue intellectuel.

L'expansion du domaine culturel en tant qu'activité économique a forcé le législateur a reconnaître des nouveaux droits, dits droits voisins, à des catégories professionnelles telles les interprêtes. Des droits d'exploitation puis de diffusion se sont empilés sur ceux existant. L'une des plus formidables batailles est en train de se jouer à l'OMPI sous la pression des diffuseurs (via un "traité des casteurs") pour leur reconnaître une propriété sur le signal. Un avant goût de ces dispositions, dont le corrolaire est l'abandon du droit à la copie privée, est mis en oeuvre par TF1 qui vient d'interdire l'utilisation de la fonction multiposte par Free (c'est-à-dire la diffusion du flux sur le réseau IP de l'internaute).

Car, s'il se profile à l'horizon la possibilité pour le citoyen d'échanger des oeuvres à titre gratuit, c'est-à-dire de se substituer au diffuseur, dans le cadre d'une probable licence globale, le diffuseur tient à verrouiller son business. Il est ahurissant de constater que le mass media ne tient pas compte des erreurs des majors du disque, et risquent de s'aliener leurs propres clients. Clients qui sont eux-mêmes, par la grâce du numérique, devenus auteurs, en constituant des playlist ou en recyclant des oeuvres existantes. Pour un "Grand détournement" réalisé par des professionnels, combien de mashups de clips ou de films se retrouvent-ils sur le web ?
Et lorsque l'on apprend qu'enfin Youtube considère les UGC comme des oeuvres, et va rétribuer les auteurs, tout en ayant signé des accords avec les ayants-droits, on se demande si le diffuseur du futur ne sera pas tout simplement une énorme agence de gestion des droits...