Facebook vient de passer 4eme site mondial, en termes de visiteurs
uniques, en décomptant 340 millions selon Comscore (cf. le
beau graphique de TechCrunch). A comparer aux chiffres communiqués par
Facebook lui-même, faisant état de 250 millions d'utilisateurs actifs.
Des très jolis chiffres, du moins concernant le web du monde occidental
(quid par exemple des
200 millions de connexions chinoises revendiqués par Qzone?).
Derrière ces très gros jolis chiffres - qui font saliver les marketeux
comportementaux, à la mode en ce moment - se cache un des plus
intéressants paradoxes du monde du web 2.0, et partant, de "l'économie
numérique".
C'est en effet le gens - la personne derrière le compte facebook, vous, moi
- qui crée la valeur. Non par son travail, mais par l'utilisation de l'outil.
Et si l'on ne peut parler de travail sur Facebook, on arrive quand
même à chiffrer à 1,5% de perte de productivité pour les entreprises
américaines (chiffre choc abondemment médiatisé
issu d'une étude d'un cabinet US dont on se demandera la finalité). Ca fait des
sous, pour du non-travail...
La valeur de l'entreprise Facebook - non cotée - était en juillet estimée à 6,5 milliards de
dollars, après l'injection de capital de la société russe Digital Sky
Technology. En oubliant opportunément le portefeuille de brevets de la société,
ses immobilisations en matériel, ses coûts de développement et de production,
réduits à la marge, la valeur de l'entreprise équivaut à sa base de données.
Soit 26 dollars le gens. Pour se donner une autre idée de la valeur d'un gens,
Friendster, autre SNS connu, était
en vente en juillet à
quelques 137 millions de $ pour 105 millions de membres. Soit 1,8$ le
gens.
Cette idée de valeur de gens - une cible - n'est pas nouveau. Les tarifs
publicitaires media sont fonction de la cible, et le support n'a pas le même
prix. Le papier, la télé valent cher, la radio moins. Quant au web, nous n'en
sommes qu'au début. Le CPM y est très bas, les
inventaires sont gigantesques, mais,
comme le dit Maurice, sur le digital, nous n'avons encore rien vu.
Ledit Maurice vient d'ailleurs de finaliser
l'achat de Razorfish auprès de Microsoft... Mais je m'égare...
Facebook, c'est aussi beaucoup plus qu'un outil permettant d'adresser
le plus précis des messages à la plus précise des cibles, reléguant le spot
d'un anti-cholesterol lambda en milieu d'après-midi entre deux épisodes de
Derrick sur France 3 à la réclame de grand papa.
Facebook c'est aussi et surtout la mémoire externalisée de ses membres,
enregistrée en temps réel. Un log permanent de connections, de relations,
d'événements, de publication de photos. De correspondances. De posts de liens.
Et surtout leur datation. Le log inconscient de mes faits et gestes assumés.
Une biographie numérique.
FB a 5 ans. Lancé comme le trombinoscope numérique des étudiants
américains, il est devenu les pages blanches du web (occidental). Il mixe les
base de données existantes centrées autour de la personnalité (qui je
suis) et a développé celles de l'action (ce que je
fais). Facebook a grandi avec ses utilisateurs, et les pratiques qui
s'y développent sont parfois surprenantes : ainsi des pages "In
Memoriam" d'étudiants assassinés de Virginia Tech tiennent-elle lieu de
pierre tombale virtuelle où les amis du défunt viennent témoigner de leur
affliction.
Raisonnons à 5 ans, le temps qu'il a fallu pour que la première bulle
explose, autrement dit pour que les entreprises qui ont massivement investi un
nouveau canal commercial réalisent que le ROI était très très très aléatoire. Mais où l'investissement
massif de cette première bulle, notamment dans les infrastructures, a suscité
l'effet boule de neige en terme d'équipement ou de concurrence.
La taille de mon carnet d'adresses (mes amis). L'utilité de connaître des
informations parasites pour les atteindre (email, n° de téléphones). La taille
de mes albums de vacances. De mes vidéos. Mes échanges personnels avec mes
proches.
Dans 5 ans, tout cela ne sera plus rangé dans une vieille malle en bois
trainant au grenier, souvenirs d'une mémoire engourdie. Tout cela sera rangé à
l'extérieur de ma propriété, sur des disques magnétiques, optiques, des bandes,
des ram, des trucs et des machins auxquels je n'aurai aucun accès physique. Et
qui ne m'appartiendront pas.
Qui a vécu un incendie et a tout perdu peut s'estimer anéanti par la perte
des objets patiemment accumulés, lesquels ont tous eu une histoire, donc
suscité un affect. Que dire de celui qui a perdu des centaines de
mégaoctets de musique, de photos de vacances, de films, de documents
numériques stockés sur un disque dur qui crashe . Au delà d'une propriété,
c'est la madeleine de Proust qui disparaît (une mémoire émotionnelle...)
Cette fameuse extension de la mémoire, apparue avec l'invention de
l'écriture, et qui a permis le développement de nos civilisations (la tête bien
faite vs la tête bien pleine,
voir la video de Michel Serres), cette mémoire est désormais confiée à des
tiers.
Qui je suis est depuis longtemps une prérogative d'Etat (l'état civil,
défini ex ante). L'appropriation de moi en tant que personne
définie/recréée par moi est relativement récente. Les pseudonymes chez les
artistes sont devenus les avatars chez le gens lambda. Au XXIeme siècle, issu
de la génération Y, de la démocratie et du marché, je suis qui je veux être. Je
me (et suis) définis ex post. Qui je suis plus ce que je fais plus qui
je connais plus quoi j'aime plus quand je le fais, c'est toute la
(re)définition de la personnalité. Du concept d'amitié ("friendship is
not a commodity" :D). De celui de médiateur. Se recomposer en "stratège de sa propre existence" (voir le programme
"Identités actives" de la Fing). Schizophrénique...
Une partie de l'économie numérique, celle qui régit le web 2.0, c'est
le travail du consommateur, travail réalisé à titre gracieux, sur des
machines apportées par lesdits consommateurs. Pourquoi pas.
Mais ma mémoire externe, mes données personnelles, celles qui font saliver
les entreprises, régies pub et Etats du monde entier? Stockées,
analysées, valorisées. Qui doit en détenir les droits de propriété? De
diffusion? D'édition?
Les problématiques d'identité numérique sont gigantesques et ont des
ramifications insoupçonnées. Qui validera l'identité numérique d'un citoyen
connecté? Toujours l'Etat? OpenID? Twitter? Facebook? Et, partant, lorsque je voudrai fouiller dans
ma mémoire facebook, dans 5 ans, devrais-je payer pour y avoir accès?
[Disclaimer : d'où parles-tu camarade? Je suis actuellement
en charge du BI chez viadeo, réseau social business européen]