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Tag - politique et internet

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samedi 17 août 2013

De la démocratie

L'affaire Snowden a pris un tournant politique intéressant. Le fournisseur d'accès d'email de Snowden, la société Lavabit, a coupé son service sans avertissement dans la journée du 8 août. En cause, selon toutes vraisemblances, la demande du FBI d'accéder au compte email de Snowden. Vraisemblablement, car la société qui fournit une solution sécurisée d'email à 410.000 clients est sous le coup d'une demande secrète. Révéler le motif de l'accusation est également considéré comme un crime. Flippant.

Puis, l'un des inventeurs du cryptage PGP, Phil Zimmerman, qui fournit un service équivalent - Silent Mail, hébergé au Canada - envisageait d'installer certains de ses serveurs en Suisse, parce que la Suisse "don’t have the data retention laws that the European Union have.". Il a ensuite décidé d'arrêter indiquant :

" It is always better to be safe than sorry, and with your safety we decided that in this case the worst decision is no decision. "

Le patron de Lavabit, Ladar Levinson, qui est un légaliste, s'est exprimé à mots couverts sur son site désormais fermé, et a également donné une interview au magazine Forbes dans laquelle il exprime ce qui pourrait passer pour de la pure paranoia :

" If you knew what I know about email, you might not use it either. "

L'affaire Snowden, si elle n'a suscité que des réactions de façade de la part des gouvernements étrangers, cause un tort considérable aux américains. Chez les geek, qui fournissent le gros des troupes de la NSA; chez les défenseurs des libertés civiles, qui sont des contre-pouvoirs très actifs; chez les fournisseurs de solution de cloud, essentiellement américains, qui ont peur des retombées commerciales de ses révélations (on parle d'une perte de 22 à 35 milliards de dollars)

Cette affaire, tout comme en son temps l'affaire Wikileaks (et plus particulièrement le cas Manning), pose avec acuité la question des libertés publiques, de la place du curseur entre sécurité et liberté, et du droit à l'information dans une société qui se revendique de plus en plus transparente. Bref, de la définition de la démocratie à l'heure du numérique.

 

Libertés fondamentales

Depuis les cabinets noirs, les gouvernements ont la hantise de la communication: autocraties voulant contrôler (voire contraindre) la parole publique ou privée, démocraties ayant en charge la prévention des troubles à l'ordre public. Les communications sont régies par le droit national et international. En ce qui concerne les interceptions de la NSA - dans un cadre extrajudiciaire, car opérées a priori sans ciblage particulier - la Convention Internationale des Communications stipule en son article 33 :

" Member States recognize the right of the public to correspond by means of the international service of public correspondence. The services, the charges and the safeguards shall be the same for all users in each category of correspondence without any priority or preference. "

Cette correspondance fait partie des droits des citoyens, au titre de la vie privée, telle qu'elle est reconnue par la Déclaration Universelle des droits de l'Homme, article 12 :

" Nul ne sera l'objet d'immixtions arbitraires dans sa vie privée, sa famille, son domicile ou sa correspondance, ni d'atteintes à son honneur et à sa réputation. Toute personne a droit à la protection de la loi contre de telles immixtions ou de telles atteintes. "

Au niveau européen, l'article 8 de la Convention Européenne des droits de l'Homme édicte :

" Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d’une autorité publique dans l’exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu’elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l’ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d’autrui. "

Quant au 4ème Amendement, cité par Ladar Levinson dans Forbes, il dispose :

" Le droit des individus a être en sécurité dans leur personne, domicile, papiers et effets personnels, ne devra être violé par des fouilles et saisies abusives et aucune justification ne saurait en être donnée, sinon la présomption de culpabilité, appuyée par le serment ou l'affirmation, et avec la description précise des lieux qui doivent être fouillés, et des personnes ou effets qui doivent être saisis. "

Si le français s'enorgueillit de sa Constitution, très philosophique, l'américain est plus terre à terre; le français inscrit la sûreté ou la propriété en tant que droits fondamentaux, l'américain indique en toutes lettres sa Winchester (article 2) et son home sweet home (3, 4 & 5). L'atteinte au 4ème Amendement, tout justifié qu'il peut l'être dans la lutte des barbouzes contre les barbus, fait tache sur le mandat d'Obama, comme il fait tâche dans un pays qui se défie autant de l'autorité centrale. C'est d'ailleurs cette défiance qui avait motivé les 10 premiers amendements de la Constitution américaine, appelés "Bill of rights".

D'autant que, comme l'explique le philosophe allemand Jurgen Habermas dans les colonnes du Monde :

" [...] après le 11 septembre 2001, George W. Bush a instrumentalisé, jusqu'à le manipuler, le traumatisme bien compréhensible de la population. Il a empoisonné la culture politique de son pays en hystérisant la vie publique. De cette façon, il s'est procuré une majorité politique non pas seulement pour mener sa guerre contre l'Irak, une guerre contraire au droit international, mais aussi pour investir l'exécutif de pleins pouvoirs, contraires à la Constitution américaine. "


 

Orwell ou Huxley ?

 L'affaire de la NSA, c'est un peu comme les coucheries de DSK ou de fille illégitime de Mitterrand : "tout le monde savait", traduire, "l'élite savait". Pour les autres, il y a bien quelques lanceurs d'alerte, les paranos de service qui font le sale boulot - de parano de service - pendant des années puis qui se retrouvent experts sur TF1 pour expliquer PRISM. Mais depuis OSS 117, on sait que tout le monde espionne tout le monde. Quand on assassine des renégats avec du thé ou manipule des banquiers suisses, on n'est pas chez John Le Carré. Et rien de cyber là-dedans. Échelon a été révélé au grand public en 1988; depuis, tout le monde s'accommode des grandes oreilles, dans un monde ponctué par une guerre entre services de renseignements (les récents chinois hackers ou fabricants de routeurs) et contre les lanceurs d'alerte.

D'ailleurs, le journaliste Duncan Campbell, à l'origine des révélations sur le programme Échelon, avait été arrété en 1977 suivants les mêmes fondements que les affaires Snowden ou Manning : la violation et la révélation du secret.

Techniquement, il ne faut pas s'étonner que des officines aient vu en Internet, comme le public ou les entreprises, un formidable moyen d'industrialiser leur métier. Si le renseignement de terrain est extrêmement couteux, en argent comme en vies civiles, poser une bretelle de dérivation sur un cable sous-marin supprime le risque humain. Par ailleurs, il ne faut pas oublier que c'est toujours le militaire qui drive les innovations: de l'ENIAC pendant la 2ème guerre mondiale au Web issu de la guerre froide, "in response to the surprise Sputnik launch in 1958". Si vis pacem para bellum disait l'autre.

D'un autre coté, comment demander le respect de sa vie privée lorsqu'elle est devenu la principale monnaie de la net économie ? Quand l'essentiel des revenus des services en ligne provient de la commercialisation des données personnelles, quand Google affirme doctement que :

" a person has no legitimate expectation of privacy in information he voluntarily turns over to third parties. "

Lorsque l'individu donne lui-même les renseignements qui le définissent à des sociétés privées, afin d'obtenir des services à haute valeur ajoutée, la tentation de Big Brother est grande. Tout comme celle de la société idéale d'Huxley. On touche ici le contrôle permanent prophétisé par Deleuze dans Pourparlers :

" Nous entrons dans des sociétés de contrôle qui fonctionnent non plus par enfermement mais par contrôle continu et communication instantanée. "

Mais pour éviter le panopticon, les démocraties ont la charge de modérer des contre-pouvoirs. C'est le cas des associations de défense des libertés civiles, particulièrement actives aux Etats-Unis (l'ACLU a d'ailleurs porté plainte contre la NSA). C'est le cas de la presse, et dans son droit, de la protection des sources des journalistes. Mais encore faut-il qu'il existe des sources. Encore faut-il qu'il reste des activistes pour faire tourner les associations, lorsque l'ancien patron de la NSA les assimile aux terroristes d'Al Quaeda

[Edit du 18 août : le compagnon de Glenn Greenwald, le journaliste du Guardian qui a publié les révélations de Snowden, a été retenu lors d'une escale sur le territoire anglais pendant près de 9h, pour des motifs de terrorisme. Selon le journaliste, il s'agit d'une tentative d'intimidation.]

Accès et données

Il n'est pas inutile de rappeler que sans Bradley Manning, Julian Assange serait resté un play-boy aux allures de geek (ou inversement). Le procès de cet autre idéaliste vient de se terminer, et comme l'indique non sans malice Stephen Colbert, convaincu d'espionnage mais non reconnu coupable de collusion avec "l'ennemi", "Manning was working for the american people. [So] We are the ennemy !". Et d’enchaîner :

" Now that we know who Manning was feeding all the government secrets to, somebody should be keeping an eye on these people [the americans]. "

De fait, la boite de Pandore ouverte par Snowden distille chaque jour les petits arrangements avec la loi que les officines réalisent en permanence. Ainsi, selon le New York Times, la NSA intercepterait la totalité des email à destination et en provenance des Etats-Unis. La défense de la NSA se base sur leur traitement, dont le volume diffère largement de l'interception; mais une bretelle reste une bretelle... L'héritage Bush est tel qu'Obama appelle à réformer le Patriot Act (celui qui ordonnait par exemple aux bibliothécaires de signaler tout emprunteur du Coran).

Le but des agences de renseignement est de savoir. Savoir confère un intérêt stratégique : puisque l'information est le nerf de la guerre (et a fortiori de la guerre économique), anticiper donne un avantage considérable. Ce n'est pas pour rien que le marché sanctionne les atteintes au secret (le fameux "délit d'initié", l'atteinte au "secret des affaires") ou que la Bourse se joue désormais avec des supercalculateurs, via le High Frequency Trading. Néanmoins, données accessibles ne veut pas dire données préhensibles.

La tension qui s'opère sur la circulation des données - et leur accès - revêt une forme paradoxale : à mesure que la transparence s'installe, le secret n'en est que plus important. Les attaques coté geeks (ainsi de l'épisode de la publication du code CSS des DVD dans les années 90) ou chercheurs (le crack de la carte bleue par Serge Humpich, ou récemment du système de sécurité des voitures de luxe) renvoient invariablement la même réponse de "l'establishment" : la criminalisation de la découverte. Ce qui arrive à Manning, ou Snowden; et avant eux à Thomas Drake, par exemple.

Dans un article intitué "Le Prince de Machiavel, une oeuvre du passé pour le présent", l'un des spécialistes de l'auteur florentin y détaillait  sa pensée, et plus exactement la modernité de l'oeuvre. Parlant des gouvernements actuels, il indiquait :

" Machiavel pense aussi que si jamais l’existence ou la sécurité de l’Etat venait à être menacée, le leader devrait alors faire tout ce qui est en son pouvoir pour la préserver. Comme il l’écrit dans le chapitre 18 [in Le Prince], il doit importer aux dirigeants de tenir leurs promesses et d’agir justement, mais si cela devait desservir les intérêts de l’Etat, alors ils doivent être prêts à ne pas « être bon » et agir de façon plus adéquate. "

Les populations prennent conscience petit à petit des enjeux politiques et des risques encourus par des législations d'exception. Un sondage de juillet du Pew Research Center montrait que les populations américaines étaient pour la première fois plus concernées par les atteintes aux libertés fondamentales que par la lutte contre le terrorisme.

 

Transparence et arbitraire

Le monde devient transparent. Comme l'avait pensé McLuhan (à propos de l'électricité), le réseau informatique est devenu le système nerveux des humains, et partant, un prolongement (une excroissance) de son être. Ce réseau, externe, n'est plus exclusif à un individu. Les données qui y circulent non plus. Pensez accès à vos données, maintenant. Et demain ? Les poubelles deviennent des capteurs, tout comme les toilettes; frigo, voiture communiquent en temps réel avec le supermarché ou l'assurance. Sans mentionner le quantified-self, et en attendant l'e-santé. Toutes ces données transitent par le réseau, et aucune n'est à l'abri d'une interception. Voire de modifications. Or, il n'est pas besoin d'être paranoïaque pour s'apercevoir que la loi ne fonctionne pas de la même manière pour tout le monde. Il n'est pas besoin d'être le Monde diplomatique pour s'interroger sur la pantalonnade du trajet en avion du président Morales depuis la Russie. Il n'est pas besoin d'être un grand clerc pour savoir qu'aujourd'hui, les officines de renseignement savent ce que vous écrivez, quels sont vos amis, si vous trompez votre femme (voir l'affaire David Petraeus et gmail). Et demain, elles sauront ce que vous mangez, si vous êtes en bonne forme physique, de quelle maladie vous avez une (mal)chance d'être atteint.

La technologie rend tout ceci possible. Mais si les Etats se gargarisent de cette technologie pour le progrès économique, ils laissent facilement de coté les aspects sociaux, qui les fondent. En France, le Conseil d'Etat vient de se saisir de ces questions et d'inscrire une étude à son ordre du jour en 2014. Il était temps. Il faut méditer cette phrase de Pierre Collin, l'un des auteurs du rapport Colin & Collin sur la fiscalité à l'ère du numérique :

" L'administration française se mobilise plus facilement pour les questions fiscales que pour la protection des libertés individuelles.

L'administration et les gouvernements, malheureusement, ne font plus depuis longtemps de politique. A la place, ils gèrent. Et les Etats-Unis gèrent bien leur paranoïa sécuritaire. La récente mésaventure survenue à ce couple américain qui avait lancé un recherche Google sur "autocuiseur" a toute sa place dans le film Brazil. Mésaventure survenue aux Etats-Unis en 2013, et non en Union Soviétique pendant la guerre froide.

Ce qui est autorisé aujourd'hui peut être interdit demain. Mais si la loi est la règle, alors elle doit s'appliquer à tous. Si la loi doit être modifiée, comme elle l'est continuellement depuis la prise de pouvoir de deux sectes millénaristes sur les esprits, elle le sera. Les exceptions à la loi sont dangereuses, et son appropriation par un petit nombre pour le bien du plus grand nombre une ineptie.

Si la défiance des gouvernements envers leur population est telle qu'ils décident de monitorer l'ensemble de leurs actions, faits et gestes (et demain leurs pensées), il faut que ce débat ait lieu sur la place publique, et se déroule au niveau mondial et non seulement européen. Sinon, il ne faudra pas s'étonner de la défiance des citoyens envers leurs gouvernants et du développement d'un Undernet et d'une société grise. Il ne peut y avoir une privacy pour quelques geeks utilisant lavabit, et pour les autres... rien.

Peut-être nous dirigeons nous vers une société à la Minority Report; peut-être que cette société acceptera, pour le bien de tous, de renoncer à certains de ses principes, notamment la vie privée. Peut-être le monde n'en deviendra que meilleur. Peut-être allons nous encore changer de mode de gouvernance. Mais en tout état de cause, c'est aux citoyens de décider dans quel monde ils souhaitent évoluer dans le futur. On a coutume de citer Churchill : "La démocratie est le pire des régimes - à l'exception de tous les autres". On oublie trop souvent la fin de la phrase : "déjà essayés dans le passé.". Si l'on n'y prend pas garde, un passé - de sinistre mémoire - risque de resurgir, toujours pour notre bien...

 

 Voir aussi : le projet cryptome

lundi 27 mai 2013

Les paradoxes Google

Il y a deux mois, au détour d'un papier sur son blog du New York Times, l'économiste Paul Krugman développait l'idée du journaliste économique Ryan Avent (sur son blog de The Economist, Free Exchange) : "nationaliser" la fonction de search sur internet. Partant de la suppression de Reader par Google, il s'interrogeait sur le caractère monopolistique d'un service, et son éventuelle prise en charge par les pouvoirs publics. L'idée pouvait paraître saugrenue, mais à y regarder de plus près, la position de Google dans la chaîne de valeur tout comme le développement de la fonction de recherche dans l'économie - la société - du Net engendrent beaucoup de questions, quant à la place des Interweb dans nos vies.

Dans l'économie du Net, le motto est celui du "winner takes it all" (ou effet superstar théorisé par S. Rosen en 1981). Ce principe est une sorte de loi de Pareto s'appliquant aux individus starifiés. Il convient néanmoins parfaitement aux entreprises, notamment de service informatique, en grande partie à cause de la similarité de leur existence : l'immatérialité. [Un corrolaire fut proposé par Chris Anderson en l'expression d'une économie de la Long Tail (longue traine) : les 20% restant de la distribution de Pareto pouvant être exploités selon une temporalité plus longue.]

 

L'ogre Google, né en 1998, a procédé à une concentration horizontale de son marché initial, la fonction de recherche. Si l'on regarde l'année 2004 (au hasard, d'un lien  retrouvé sur Google), les fonctions de recherche étaient distinctes; ainsi, selon SearchEngineWatch, qui établissait chaque année un palmarès des moteurs, on pouvait distinguer la recherche pure (7 acteurs), la méta-recherche (21 acteurs), la recherche de News (10 acteurs), la recherche de blogs (8 acteurs), la recherche d'images (5 acteurs), la recherche de sites de e-commerces (aux Etats-Unis, 8 acteurs).

9 ans plus tard, l'ogre Google concentre toutes ces recherches, représentant plus de 90% du marché en Europe (AT Internet, avril 2013), et les 2/3 aux Etats-Unis (Comscore, avril 2013). Ce monopole est l'objet de beaucoup d'attentions de la part des services de l'UE ou de la France. Mais, le choix étant celui du consommateur/citoyen, plébiscitant une fonction de qualité, Google paraît intouchable tant la recherche est un service privé, dont l'usage est mu par la demande, et sur un marché qui s'apparente de plus en plus à une utilité publique. 

Internet, ce pourrait être ce service d'informations célébré en 1789, la presse, composante essentielle de la démocratie, à la fois sentinelle et guide, dont Desmoulins disait, en parlant des journalistes "aujourd'hui, les journalistes exercent le Ministère public, ils remplissent une véritable magistrature" [in La contre-démocratie, P. Rosanvallon]. L'impact de l'internet sur l'organisation de la société n'est plus à démontrer; son utilité non plus (par exemple, au travers de ce récent sondage effectué en Amérique latine indiquant que 82% des répondants avaient appris quelque chose de nouveau grâce à lui).

D'ailleurs, étant donné l'impact des activités d'Internet sur l'organisation de la société, au sens large, on pourrait adapter la déclaration des droits et des devoirs de la presse de novembre 1945 de la Fédération nationale de la presse française selon laquelle :

« la presse n'est pas un instrument d'objet commercial mais un instrument de culture ». Celle-ci n'est libre que lorsqu'elle ne dépend «  ni du gouvernement ni des puissances d'argent, mais de la seule conscience des journalistes et des lecteurs ». Elle a pour mission de « donner des informations exactes, défendre des idées, servir la cause du progrès humain ».

Il suffirait de remplacer "presse" par "internet". Et puisqu'au cœur de l'Internet se cache Google, reprenons l'assertion de Krugman, et paraphrasons Patrick Eveno, dans son "Histoire du Journal Le Monde - 1944 - 2004" :

" Google est donc perçu comme un quasi service public même si Eric Schmidt dira plutôt que « Google est au service du public ». "

Et continuons la paraphrase.

 

Google : Software as a - public - service ?

En 1998 est apparu l'iconoclaste moteur de recherche. Dans un internet dominé par les portails tels yahoo ou AOL, où la recherche était encore une fonction triviale, dans un monde où les investisseurs avaient réduit le réseau des réseaux à un gigantesque supermarché, l'iconoclaste Google est arrivé avec cette prétention :

"Notre mission est d'organiser les informations à l’échelle mondiale dans le but de les rendre accessibles et utiles à tous"

Le caractère iconoclaste de l'entreprise se vérifie ensuite dans son approche du marché. En effet, ses fondateurs ont créé une plateforme de marché, véritable, de type walrassienne : le principe des enchères sur mots clés, introduit par Bill Gross en 2002, obéissait à une véritable place de marché publicitaire, non biaisée par les multiples remises et accords secrets pourvus par les agences (voir par exemple les remises offertes par RF publicité ici). Non seulement ce principe d'achat de mots clés reposant sur des enchères a été couronné de succès, mais Google l'a également appliqué lors de son introduction en bourse, via le principe de l'adjudication à la hollandaise. Google mettait en place la concurrence pure et parfaite, sur sa place de marché : la publicité. 

Ce faisant, Google, en misant sur le cœur de la problématique - l'internaute désire une réponse à une question, qui n'est pas réduite à un ordre marchand - est devenu en 10 ans le leader occidental de la recherche. Et loin de se reposer sur ses lauriers, l'entreprise a poursuivi son développement, capitalisant sur la donnée comportementale accumulée au fil des années, et devenant le principal créateur de services à hautes valeur ajoutée liés à la société de l'information..

Comme le note Barbara Cassin dans "Google-moi", le terme "mission" n'est pas neutre, et renvoie à une vision prosélyte, voire civilisatrice d'internet (et partant, du moteur de recherche), telle qu'elle est décrite dans le récent livre de Schmidt et Cohen, "The New Digital Age" (critiqué ici).

 

Dans la lettre aux investisseurs, préalable à leur entrée en Bourse de 2004, les fondateurs écrivaient :

" Our intense and enduring interest was to objectively help people find information efficiently. We also believed that searching and organizing all the world's information was an unusually important task that should be carried out by a company that is trustworthy and interested in the public good. We believe a well functioning society should have abundant, free and unbiased access to high quality information. Google therefore has a responsibility to the world. "

Cette responsabilité, et cette recherche du bien public, se transforment dans tout une série de services que l'on pourrait qualifier de services publics. Ainsi, dès la survenue de la tornade meurtrière en Oklahoma, Google, a édité la carte des lieux, indiquant les zones touchées. Cette crisismap avait déjà été employée par le passé depuis l'ouragan Katrina, et est réactivée à chaque catastrophe planétaire. Idem lors des attentats de Boston, où l'entreprise a immédiatement lancé une page PersonFinder.

Google a de fait lancé son propre charity, Google.org, qui se sert de tous les outils qu'il a mis en place pour son propre intérêt pour s'intégrer dans la communauté en les dérivant dans des optiques citoyennes. Le projet crisisresponse intègre google map, et personfinder pour chaque crise d'importance survenue dans le monde.

 

Mais le coté boy-scout de l'entreprise ne s'arrête pas là. Disposant de moyens énormes, de données gigantesques et encourageant ses équipes à créer des projets personnels, Google met en place des outils qui n'ont rien à voir avec un caractère marchand. Ainsi, avec les images provenant du programme spatial keyhole derrière GoogleMap (qui fut d'abord un programme militaire d'espionnage, ne l'oublions pas), Google a lancé timelapse. Ces animations déroulant 30 ans d'imagerie satellite font prendre conscience des transformations de notre habitat terrestre.

Derrière ce projet citoyen, se cache un service, Earth Engine, qui :

" makes it available online with tools for scientists, independent researchers, and nations to mine this massive warehouse of data to detect changes, map trends and quantify differences on the Earth's surface. Applications include: detecting deforestation, classifying land cover, estimating forest biomass and carbon, and mapping the world’s roadless areas "

Google, entreprise de droit privé américain, prétend non seulement organiser toute l'information disponible sur la planète, mais l'utiliser dans la recherche idéalisée du "bien". C'est l'idée du slogan non officiel, "don't be evil".

Et l'entreprise ne s'arrête toujours pas là. La création d'un laboratoire d'idées, Google [x], participe également de cet idéal. D'après son directeur, Astro Teller, cité dans un récent article de BusinessWeek  :

" Anything which is a huge problem for humanity we’ll sign up for, if we can find a way to fix it. ”

Google entend s'attaquer à n'importe quel problème de l'humanité, et y apporter une solution. Rien que ça....

 

Google as an Oracle

Comme le relate l'article, Google [x] n'est qu'un énième rejeton des laboratoires privés issus d’entreprises industrielles, comme les Bell Labs ou le Xerox Parc. [x] est responsable entre autres de la GoogleCar, ou des GoogleGlass.

Google vient de prendre un virage radical dans sa participation à la création en lançant un projet extraordinaire : Google Brain, placé sous la direction d'Andrew Ng, et sous la houlette du gourou de la singularité : Ray Kurzweil.

En partenariait avec la NASA, Google envisage de créer une intelligence artificielle, basée sur des ordinateurs quantiques. Pour le moment, seules des entreprises telles qu'IBM avaient envisagé cette création, et encore, pour des usages purement spécifiques, de recherche d'abord (Deep Blue pour le jeu d'échecs) puis professionnel (Watson, pour le moment cantonné à l'aide à la décision dans le domaine médical). C'est que le modèle technique à base de supercalculateurs est coûteux à mettre en place, et les bases de données crawlées pour que la machine "apprenne" sont spécialisées.

Dans son livre consacré à Google, "The search: how Google and its rivals rewrote the rules of business and transformed our culture" paru en 2006, John Batelle détaillait déjà l'idée sous-jacente de Brin et Page :

" Search is also a catalyst in promising attempts at cracking one of mankind's most intractable problems: the creation of artificial intelligence. By its nature search is one of the most challenging and interesting problems in all of computer science, and many experts claim that continued research into its mysteries will provide the commercial and academic mojo to allow us to create computers capable of acting, by all measures, like a human being. "

Partant de ce qu'il appelait la base de donnée intentionnelle (Database of Intentions), Batelle liait la connaissance aigûe de toute problématique humaine via son questionnement - que l'on retrouve dans le Zeitgeist annuel, mais dont on peut apprécier les effets non triviaux dans ses statistiques de prévalence de la grippe par exemple - à la constitution d'une intelligence artificielle d'envergure.

Lier les intentions et la potentialité du résultat devient, au fur et à mesure de l'avancée des technologies, et de la baisse de leur coût, du domaine du possible; on en voit d'ailleurs des résultats concrets avec un mathématicien comme Nate Silver, qui a, lors des deux dernières élections américaines, "prédit" la victoire d'Obama. Le programme de Google sur l'IA dispose d'un avantage indéniable sur n'importe lequel de ses concurrents : Google crawle tout ce que l'humain a numérisé depuis 20 ans, et dispose des données associées visant à qualifier ses bases de données : la validation du résultat de la recherche.

 

L'organisation du - nouveau - Monde

On peut rapprocher l'organisation du monde occidental du XXème siècle de la structure héritée du livre : une table des matières, ordonnée, hiérarchisée. Ses clercs, disposant d'accès privilégiés à l'information, en sont devenus les maîtres.

A l'ère de la sérendipité, la construction physique de l'information, qui a structuré la construction mentale des humains, n'est plus. Il suffit de se rendre dans n'importe quelle classe de cours pour voir les étudiants tous atteints d'un syndrome du déficit de l'attention. La linéarité de l'apprentissage, comme la hiérarchie des savoirs, n'est plus de mise.

Les Etats sont passé totalement au travers de la "société de l'information". Ils ont failli, en pensant qu'Internet était un sous-ensemble d'une économie, et qu'il était valorisable. Or, dans la société de l'information, Internet est une surcouche, qui comprend également le monde réel.

Les Etats ont failli, en laissant les Postes hors la messagerie électronique, en laissant le territoire hors le numérique (cf. le fail IGN). Les Etats on failli en n'appropriant aucune des technologies numériques à leur disposition pour développer le système qui les porte. Même le nouvel eldorado de l'organisation, l'openData, qui sous-tend l'openGovernment, est un phénomène récent.

Les Etats ont failli, et n'ont rien vendu d'indépassable à leur population depuis la conquête spatiale. Les résolutions pour combattre la pauvreté, les maladies, l'illétrisme s’enchaînent, et à coups de centaines de millions de dollars, le résultat ne suit pas;  les sommes investies sont le plus souvent accaparées par les gouvernants au détriment de leur population. Ici encore, le boy-scout Google arrive et annonce de massifs investissements dans le déploiement de réseaux sans-fil, en Afrique sub-saharienne et en Asie du Sud Est. Si ces investissements sont avant tout économiques (permettre l'accès à ses services, et d'étendre son monopole), il ne faut pas s'en tenir à cela. Relisez "The New Digital Age"...

 

John Batelle, déroulant le fil de ses interrogations sur Google, écrivait :

" Search straddles an increasingly complicated territory of marketing, media, technology, pop culture, international law, and civillibenies. It is fraught not only with staggering technological obstacles-imagine the data created by billions of queries each week-but with nearly paralyzing social responsibility.

If Google and companies like it know what the world wants, powerful organizations become quite interested in them, and vulnerable individuals see them as a threat. Etched into the silicon of Google's more than 150,000 servers, more likely than not, are the agonized clickstreams of a gay man with AIDS, the silent intentions of a would-be bomb maker, the digital bread crumbs of a serial killer. Through companies like Google and the results they serve, an individual's digital identity is immonalized and can be retrieved upon demand. For now, Google cofounder Sergey Brin has assured me, such demands are neither made nor met. But in the face of such power, how long can that stand? "

 

Si Google peut mettre en ligne un outil de trend de videos de lolcat aux Etats-Unis, il peut également savoir qui poste les vidéos du printemps français, qui les regarde, qui les recommande, combien les mettent en favoris ? Quel est le taux de propagation, sur quelle période ? Sur quels territoires ? Quel est le taux d'engagement, et in fine quelles sont les chances d'avoir la création d'un Tea Party à la française...

 

Le monde selon Google

Internet remplit à l'heure actuelle une sorte de service public, et l'organisation sous-jacente (son administration) est effectuée majoritairement par Google. Et de cette "structure structurante" ressort une fondamentale redéfinition des caractéristiques propres de l'être humain; comme l'énonce Avent dans son article :

" [with the search] we stop memorising key data points and start learning how to ask the right questions. We begin to think differently. We stop remembering who said what when about what engagement on such-and-such a date, because we have fully archived email and calendar services for all of that. And we instead devote more mental energy to figuring out how to combine the wealth of information now at our hands into interesting things. [...] The bottom line is that the more we all participate in this world, the more we come to depend on it. The more it becomes the world. "

Tout un processus cognitif est non seulement externalisé, mais confié à un tiers, une entreprise, laquelle promeut "le bien". Aucune autre ligne directrice, aucune constitution, aucun ordre moral ou contrainte juridique ne lie un utilisateur à Google. Seule, la promesse du bien, par une structure qui évolue à toute vitesse et qui petit à petit se détache des contraintes du monde physique. 

Lors de la conférence Google I/O du mois de mai, Larry Page a exprimé l'idée de créer - physiquement - un monde à l'écart du monde, où des expérimentations de toutes sortes pourraient être créées, à l'écart de toute régulation. Une sorte d’île (comme imaginée par Wired), dont l'idée est clairement tirée du festival Burning Man, où les deux fondateurs ont posé leur sac à l'été 99. David Vise, dans "Google story", paru en 2008 rapporte les propos de Harley K. Bierman, l'un des organisateurs :

" Burning Man is a social experiment where an entire city gets built, lived in and then disappears. And that is the biggest performance art piece of the whole event—the art of leaving without leaving anything behind."

 

 

Est-ce la réminiscence des débuts d'Internet, dont les créateurs étaient des barbus sous LSD ? Est-ce un territoire dédié, visant à accueillir une sorte de technotribu, telle qu'imaginé par Powers ou Gibson (avec le mouvement Steampunk), Jodorowski (l'Incal), Simmons (Les Canthos d'Hyperion) ou encore Miller (Martha Washington) ? Est-ce la volonté de poursuivre cet idéal de la contre-culture, et de construire dans le réel l'utopie d'un Barlow ? Est-ce cette liberté de création revendiquée dans la philosophie de l'entreprise

Certains peuvent juger que l'horizon de Google est skynet. Avec un budget de R&D de $6,8 milliards en 2012, Google dispose d'une manne financière extraordinaire pour mener à bien des recherches appliquées sur n'importe quel sujet visant à "résoudre un problème de l'humanité". A titre de comparaison,  c'est deux fois le budget du CNRS ou encore 1/3 du budget de la NASA.

Si l'on suit l'idée de Page, le laboratoire a pour but de délivrer par la suite ses résultats à l'ensemble de la communauté. C'est ainsi que sa position serait politique. Et elle l'est déjà, lorsque l'entreprise défend ses utilisateurs contre l'Etat américain, ou s'oppose à SOPA ou PIPA.

 

Le paradoxe de Google, c'est d'être la seule entreprise privée au monde à ne plus seulement créer des produits et services, mais à façonner le monde qui le contient, et à écrire une partie de son histoire, comme cela ne s'est jamais produit dans celle de l'humanité. Le paradoxe de Google, c'est d'être en mesure d'écrire le futur des citoyens du monde, en fournissant des services publics dans un espace privé. Si comme l'indique la notice préalable à l'IPO de 2004 :

" Google users trust our systems to help them with important decisions: medical, financial and many others. Our search results are the best we know how to produce. They are unbiased and objective, and we do not accept payment for them or for inclusion or more frequent updating. [...] We believe it is important for everyone to have access to the best information and research, not only to the information people pay for you to see. [...] We have a strong commitment to our users worldwide, their communities, the web sites in our network, our advertisers, our investors, and of course our employees. Sergey and I, and the team will do our best to make Google a long term success and the world a better place."

la confiance est essentielle de la part des utilisateurs, et que Google prétend délivrer une information objective, est-ce que ces bons sentiments survivront au triumvirat hors norme Brin/Page/Schmidt qui agit comme un monarque éclairé, voulant créer "un monde meilleur" ?

Google va-t-il se transformer en Etat ? Les absorber tous ? Verra-t-on un jour des citoyens Google ? Dans la captation de la valeur "d'intérêt public" par une entreprise privée, les questions méritent d'être posées. 

samedi 11 mai 2013

Le futur selon Google

Je viens de refermer le livre de Cohen et Schmidt, "The New Digital Age". Enfin, refermer un epub sur une tablette est un bien grand mot. Ou plutôt, un ancien mot. De la même manière que "je l'ai lu dans le journal" ou "je l'ai lu sur internet", l'objet emprisonne...

Loin d'être un livre traitant de pure technologie, c'est un livre politique.

On peut le prendre pour un panégyrique de Google, dont il apparait de plus en plus une mission messianique, et le traiter avec un certain mépris, à l'instar de Pierre Haski sur Rue89. On peut penser que Google prend ses désirs pour des réalités, à l'instar de Frédéric Martel sur Slate. On peut, avec les deux suscités, considérer ce qu'il décrit avec appréhension, voyant dans Google un ogre tyrannique, mi big brother, mi skynet, le réduisant à une entité purement commerciale prédatrice de nos libertés. 

On peut aussi regarder un peu plus loin et considérer ce livre comme une déclaration d'intention de Google à l'adresse du gouvernement américain : un serment d'allégeance dans le combat pour la diffusion de la civilisation de l'Empire.

 

Alors que Google est une entreprise dont le coeur de métier est le moteur de recherche, se diversifiant dans l'email, la fourniture de contenus videos, la voiture sans chauffeur ou l'augmentation de l'humain, le livre ne traite que de politique, au sens premier du terme : l'organisation de la cité, ici interconnectée. Pas un des sujets excitants chez Google, de Google Brain (drivé à la fois par Andrew Ng et Ray Kurzweil) à Google Glass, Car, Youtube, toutes inventions qui promettent de façonner notre futur ne sont détaillées dans ce livre. Le seul objet d'étude est le réseau et ce qu'il permet. 

Futur de la citoyenneté (chapitre 2), futur des Etats (chapitre 3), futur de la révolution (chapitre 4), futur du terrorisme (chapitre 5), futur des conflits (chapitre 6), futur de la reconstruction (chapitre 7). Si le titre n'incluait pas le terme "digital", la consultation du sommaire pourrait prêter à croire que ce livre a été écrit à la fin de la 2ème guerre mondiale, par un think tank comme Rand Corporation.

 

Le livre s'ouvre sur un constat, "The Internet is the largest experiment involving anarchy in history", et pendant près de 300 pages (380 avec les annexes), traite de l'évolution de cette anarchie. Décrivant les avancées sociales procurées par le réseau des réseaux, il oscille constamment entre le mieux et le pire.

Mais s'il cherche à décrire le futur, un futur, le Nouvel Age Digital, il tombe à coté. Chez Schmidt et Cohen, on est schizophrène. Les paradoxes du livres sont nombreux : si, d'un coté, internet est révéré pour participer de la quête de la vérité absolue ("people who try to perpetuate myths about religion, culture, ethnicity or anything else will struggle to keep their narratives afloat amid a sea of newly informed listeners."),  de l'autre, il est pointé du doigt dans le chapitre terrorisme pour la facilité de l'embrigadement. On pourra objecter que ce sont les usages qui sont déterminants, pas la technologie. Qu'il n'y a pas une réponse, mais des possibilités. Pourtant, le mot le plus souvent employé par les auteurs est "will". Pas "could be", ou "might be". Will.

Un autre point dérangeant dans la lecture du livre est l'absence totale de questionnement du coté des démocraties occidentales. Si, d'un coté, Internet est dépeint comme le sauveur de la démocratie contre des régimes totalitaires, à aucun moment ne sont abordés les mouvements militants américains ou européens, contre ACTA, PIPA ou SOPA.

Si Assange et Wikileaks sont convoqués pour l'aspect "whistleblowing", pas une ligne n'indique les pressions officieuses du DOJ sur Amazon, Mastercard, VISA ou EveryDNS pour stopper le financement ou la diffusion du site, ou sur le caractère exceptionnel du procès Manning en cours ("a clear and present danger to journalism in the national security arena" selon Yochai Benkler). Par contre, Russes, Chinois, pays du Moyen Orient illustrent abondamment, tout au long de l'ouvrage, les dérives autocratiques des pouvoirs contre la diffusion de l'information.

C'est là toute l'ambiguité du livre : poser des futurs possibles, mais à l'étranger. Jamais sur le sol américain, ni même dans les démocraties occidentales. Alors que l'on trouve de nombreuses références sur les événements de révolte de citoyens contre leurs gouvernants, dans les régimes totalitaires, pas un mot sur Seattle 1999. Pas un mot sur le mouvement des 99%, ayant pourtant largement bénéficié des TIC.

Et le futur selon Google d'opposer continuellement monde réel et monde virtuel :

"People and states will prefer the worlds where they have more control - virtual for people, physical for states - and this tension will exist as long as the Internet does".

Pareillement :

"States will have to practice two foreign policies and two domestic policies - one for the virtual world and one for the physical world - and these policies may appear contradictory".

Les auteurs s'obstinent à penser que le citoyen sera soit dépossédé de son droit de vote, de son droit de représentation, et de création des lois, soit totalement schizophrène :

 "The physical world will impose rules and laws that help contain the anarchy of virtual space and that protect people from terrorist hackers, misinformation and even from tech digital records of their own youthful misbehavior".

Les auteurs font en permanence la distinction entre les citoyens et les Etats, comme si ces deux entités étaient distinctes. Pour un français, élevé au principe du gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple, cela sonne étrangement. Si cette défiance contre les Etats est très clairement dans l'air du temps, elle résonne à l'aune de la Constitution américaine, notamment du 2ème amendement. 

Il faut donc rappeler le contexte : le livre est avant tout un développement d'une note produite par Schmidt et Cohen pour Foreign Affairs en 2010. Rappeler également que Jarod Cohen, avant de travailler pour Google, était conseiller au département d'Etat américain, sous les administration Bush puis Obama. Il est à penser qu'il fait l'impasse sciemment sur les tiraillements de la société américaine, où Google milite contre SOPA ou PIPA, et se pose en défenseur de la liberté de ses "clients" contre l'Etat fédéral.

Le livre est donc plus un manuel décrivant les pratiques des nouvelles technologies dans l'export du modèle démocratique US qu'une réflexion prospectiviste sur le(s) futur(s) possible(s) d'un monde de réseaux. Ces nouvelles technologies qui, de RadioFreeEurope émettant vers les pays satellites de l'URSS aux satellites diffusant Dallas en Arabie Saoudite ou en Iran, ont toujours été au centre de la communication - et de la propagande - américaine.

Aussi, afin d'avoir des clés de compréhension de futurs possibles dans un monde interconnecté, il vaut mieux se plonger dans les "Foules intelligentes" de Rheingold, écrit en 2002 et toujours d'actualité. Et aller se frotter à la Contre histoire des Internets, de Jean-Marc Manach, Julien Goetz et Sylvain Bergère, dès à présent sur le site de Telerama, ou sur Arte le 14 mai prochain.

L'histoire du Net, son futur et le nôtre ont droit à une Big Picture.

dimanche 21 avril 2013

De la neutralité du Net

Le Conseil National du Numérique a organisé mardi dernier une présentation de ses travaux sur la "Neutralité du net" à la Cantine, à Paris. Quatre représentants du nouveau CNNum faisaient face à une audience fournie. Les geeks, IRL ou URL, étaient particulièrement représentés. Rédigé à la demande du gouvernement, suite à "l'affaire Free", l'avis rendu le 1er Mars est assez court. D'une trentaine de lignes, il énonce principalement que :

"le principe de neutralité doit être reconnu comme un principe fondamental nécessaire à l’exercice de la liberté de communication et de la liberté d’expression et [doit être inscrit] dans la loi au plus haut niveau de la hiérarchie des normes"

Comme l'a mentionné au cours de la présentation Christine Balagué, une des membres du collège ayant rédigé l'avis (et le rapport préparatoire), la mission conférée au CNNum n'était évidemment pas de faire la loi. Néanmoins, on pourra regretter la brieveté de l'avis, comme celle du rapport, qui se cantonne à des domaines très conventionnels. D'où une interrogation sur ce que recouvre cette neutralité, et les enjeux qu'un tel concept sous-tend.

Lors de la présentation de l'avis, le président du CNNum a déploré que la neutralité du net n'intéressait principalement que les geeks, et pas d'autres catégories de la population. Comme en écho, lui répondait quelques semaines plus tôt Bluetouff devant Manhack, "à force d'agresser leur environnement, les hackers sont entrés en politique". Il est vrai que le domaine est très technique, et que les compétences du législateur en la matière sont assez faibles. IRL, si l'on considère le nombre de lois retoquées au Conseil Constitutionnel, il y aurait également matière à questionnement sur d'autres sujets. Mais je m'égare. 

Une citation de Tim Wu, extraite de sa communication dans le Journal of Telecommunications and High Technology Law (2003) introduisait la problématique.

"Au cours de la prochaine décennie, les conflits entre les intérêts privés des fournisseurs de haut débit et l'intérêt du public vont mobiliser l'attention croissante des régulateurs de télécommunications."

Tim Wu, professeur de droit à l'Université d'Harvard, est l'un des premiers à avoir théorisé la net neutrality. En bon disciple de Lawrence Lessig, entre autres, Wu s'est spécialisé dans le droit dérivé de la technologie internet, soit le copyright, la liberté d'expression, les télécommunications...

 

Au cours de la discussion ont souvent été abordés deux thèmes : l'égalité et la liberté. Ne manquait que la fraternité, et la Cantine devenait le Club des Jacobins. Cela n'a pas l'air, mais j'y reviendrai.

L'égalité, c'est le principe fort de la neutralité du net : la non discrimination de l'information. Pour faire court, quelle que soit la nature de la donnée transportée par le réseau, celui-ci ne doit la traiter que selon le principe premier de l'internet , le "best effort delivery". La neutralité des réseaux, énoncée par Wu et acceptée par tous depuis, est que :

"The idea is that a maximally useful public information network aspires to treat all content, sites, and platforms equally"

Le deuxième point tient tant des exigences démocratiques (la liberté d'expression) qu'il découle techniquement de la non discrimination des contenus : la liberté de circulation de l'information doit être garantie dans le Réseau. Pour paraphraser une citation du rapport "toutes les informations circulent libres et égales en droit". Ce que l'on oublie un peu trop, c'est que le présupposé de Wu est qu'Internet est un réseau d'information public. Pourtant, si les protocoles qui le portent sont libres de droit (qu'en serait-il autrement?), il est opéré de part en part via des opérateurs privés. Dans les faits, tout le monde et personne possède Internet. C'est ainsi, que de façon latente, apparaît ce qu'Habermas a discuté dans son essai : la création d'un espace public. Espace public dont les sujets ne seraient plus juste des humains, mais des données.

Le principe de la neutralité du net, c'est que la donnée puisse librement transiter dans le Réseau, et, subséquemment, qu'elle ne puisse pas être altérée; c'est-à-dire que quelle que soit la source de la création de cette information, sa propriété première, sa véracité (la non modification de son état "à la création") doit pouvoir être garantie par le Réseau. Lawrence Lessig, (in Code is Law, paru en 2006), l'a très exactement résumé :

"The issue here is how the architecture of the Net - or its "code" - becomes a regulator. In this context, the rule applied to an individual does not finds its force from the threat of consequences enforced by the law - fines, jail, or even shame. Instead, the rule is applied to an individual through a kind of physics".

 

Le démiurge

L'homme a une fâcheuse tendance à reproduire son environnement. Non qu'il manque d'imagination, mais la limite de ses capacités réside dans sa perception du monde. Il est plus facile de concevoir ce que l'on peut imaginer (et réciproquement).

L'homme, cet ultime maillon de l'évolution cellulaire (selon Darwin), a d'abord appris à vivre dans son environnement. Hostile, il a muté. Il a aplanit les difficultés, comme les montagnes à coup de TNT, domestiqué les éléments, en comprenant "comment ça marche". La dernière étape – actuelle - est sa capacité à jouer au démiurge. Il joue donc avec la vie (cellules souches, nanotechnologies) et avec ses propriétés. il joue également avec son environnement. Ce qui nous amène à la neutralité des réseaux.

L'homme a appris à communiquer, bâtissant une société à mesure qu'il la signifiait. Des langages, des codes, des structures, chaque pierre apportant un développement suivant. Sans alphabet, pas de Saintes Ecritures. Sans codes, pas d'organisation de la cité. Sans imprimerie, pas de Réforme (et de diffusion de la langue vernaculaire). Du code, il en a produit depuis les alphabets aux codes informatiques, en passant par la mathématique. Ces codes forment un langage, normé, cohérent, qui décrivent un environnement, ses propriétés. Ces codes sont un moyen d'échange et de compréhension mutuelle, ils forment la communication.

Chaque invention humaine procède d'une autre. Chaque progrès technique dépend d'une compréhension, laquelle est décrite, discutée, normée. Chaque invention humaine a une documentation, des manuels d'utilisation, des règles propres. Le dictionnaire décrit les mots. L’étymologie leur prête un sens.

De son environnement maîtrisé, il est deux choses que l'homme n'a pu contraindre : les propriétés intrinsèques de soi, et celles de son environnement. Ainsi, les propriétés physiques de l’éther, la vitesse de la lumière, le nombre d’Avogadro, la constante de Planck... Ainsi, la division cellulaire, la réplication de l'ADN, la spécialisation des parties du cerveau.  

Ces propriétés physiques permettent à un individu d'appréhender une réalité objective. Si ses capteurs - les 5 sens - ne sont pas déréglés, ni son processeur central - le cerveau -, alors il ne souffre d'aucune distorsion de la réalité. Ce que l'individu voit dans l’éther existe. Même un mirage existe, il est le résultat des propriétés physiques de l'air, dans des conditions particulières.  Ce que l'individu entend existe, ce n'est que le résultat de la propagation d'une onde sonore dans un mélange gazeux dont toutes les propriétés physiques sont connues.

L'environnement ne ment pas, car ses propriétés ne sont pas modifiables.  Les avancées technologiques sont en train de modifier tout cela. La plus proche de nous est bien évidemment la recréation d'un éther. Internet est un éther, construit par l'homme. C'est en cela que le sujet est d'importance.

Internet est né de la volonté de chercheurs de créer un espace de liberté, non rigide, ouvert et de pair à pair. Comme le note Manuel Castells (in La Galaxie Internet) :

"le véritable exploit d'Internet est d'avoir instauré ce mode de gouvernement relativement stable sans succomber à la bureaucratie [...] ni au chaos qui menace sa structure décentralisée. S'il a échappé à ces deux écueils, le mérite en revient essentiellement à ces gentlemen de l'innovation technologique - Cef, Kahn, Postel, Berners-Lee et bien d'autres - qui ont vraiment eu le souci de maintenir le réseau ouvert à leurs pairs afin d'apprendre et de partager. C'est par un conception communautaire de la technologie que l'élite méritocratique a rencontré la contre-culture utopique pour inventer internet et lui conserver son esprit initial de liberté : c'est ainsi qu'Internet est avant tout une création culturelle."

Internet est un espace physique, calqué sur la communauté humaine. En choisissant d'implémenter un processus de type best effort delivery, les pères fondateurs ont garanti techniquement la résilience du Réseau, dans une architecture end-to-end ("l'intelligence est aux extrémités"). La contrainte technique (condition sine qua non de la Darpa), s'est muée en une "loi" morale. Le réseau doit délivrer l'information; toute atteinte peut être considérée comme une censure. La liberté d'expression des hommes est de fait traduite techniquement par le code.

Les attaques contre le réseau sont actuellement de deux ordres : l'un venant des Etats, l'autre du système marchand. Cette tension prend sa source dans une relative perte de souveraineté de la puissance publique, contre le public, ainsi que dans la transformation de la communication - l'échange de données - en marchandise.

 

Politique VS Economie VS Espace Public

Jeremy Rifkin, dans l'Age de l'accès, de citer Jean-Marie Guehenno quant à la fin de l'Etat/nation :

"A l'ère des réseaux, la relation des citoyens au politique est en concurrence avec l'infinité des connexions qu'ils établissent en dehors de lui. Par conséquent, la politique, loin d'être le principe organisateur de la vie en société, apparaît comme une activité annexe, voire une construction artificielle peu adaptée à la résolution des problèmes pratiques du monde moderne".

Un point de vue partagé par Eric Schmidt et Jarod Cohen, dans un article intitulé The Digital Disruption, qui avance l'apparition d'un "pouvoir interconnecté", fait de citoyens sur le réseau - à l'image de la presse, regroupée dans le fameux "4ème pouvoir" -  lequel s'oppose aux pouvoirs constitués.

On peut penser Internet comme la création des villes en Europe, qui culminera au Traité de Westphalie. Autonomie, liberté, constitution d'espaces publics, apparition d'une bourgeoisie basée sur une accumulation de connaissance/capital. Fait nouveau, ces nouvelles communautés, qui ne sont plus structurées géographiquement, tendent à redéfinir l'espace qui les entoure.  S'opposant à un pouvoir central, comme jadis les villes franches s'affranchirent du pouvoir féodal, elles tirent leur légitimité d'une liberté ubi et d'une défiance orbi, qui s’accroîssent de jour en jour.

Alors qu'il ne serait pas imaginable de contester l'aménagement des infrastructures routières par l'Etat, la suspicion de ce pouvoir interconnecté envers le pouvoir politique peut être légitime. Ainsi, les tensions autour du droit d'auteur, la surveillance généralisée, les atteintes à la vie privée. Même un Benjamin Bayart, opérateur d'un FAI indépendant, s'oppose à une structure web opérée par les Etats - souverains et démocratiques, rappelons-le. C'est que la défiance des citoyens envers l'Etat renvoie à une réciproque, qui n'est pas nouvelle. Par exemple, lors de la création des cabinets noirs du courrier postal..

 

Du coté de l'économie, rien n'est simple. Internet est organisé en couches. Si les protocoles sont libres de droit, d'autres couches sont appropriées. Les tuyaux, les services, les applications appartiennent pour la plupart à des groupes marchands, monopolistiques. L'aliénation volontaire des citoyens à ces nouvelles plateformes de droit privé, dont la gouvernance est de fait exclue de leurs mains, fait craindre des atteintes autant à la liberté d'expression qu'à celle d'entreprendre. Comme s'interrogent Nicolas Colin et Henri Verdier dans l'Age de la multitude :

"Que pèsent les lois sur le pluralisme quand Google suscite 60% du trafic des sites d'information et peut supprimer 75% du trafic d'un site en une nuit [...] ? Comment intervenir dans la lutte pour le monopole de la structuration d'Internet que se livrent Google, Facebook, Apple ou Amazon, et qui porte parfois même sur l'ergonomie ou le design des interfaces ?"

C'est là qu'entre en scène le domaine public. Selon Hannah Arendt (in "La condition de l'homme moderne") :

"[le mot public] signifie d'abord que tout ce qui parait en public peut être vu et entendu de tous, jouit de la plus grande publicité possible [...] [et] en second lieu, le monde lui-même en ce qu'il nous est commun à tous et se distingue de la place que nous y possédons individuellement"

De fait, le commun est le mot central du domaine public, et rattaché plus tard au "social". C'est ainsi que ce qui structure (le monde lui-même) est du domaine public. Après Harendt, Habermas fit du développement de l'espace public une condition nécessaire et suffisante à la critique de l'Etat, et d'autres, le suivant, à la construction d'une unité démocratique, car discutée.

Internet est au début de la construction de l'espace public tel qu'apparu au XVIIème. Rejeton du domaine privé, petit à petit approprié par tous, il devient au fur et à mesure nécessaire à la construction d'une société démocratique. Ici, la menace opérée sur l'information est donc double : de la part d'Etats qui ne peuvent tolérer la libre expression; de la part du monde marchand qui, en opérant une privatisation de l'espace public, par celle de la conversation, s'approprie ou empêche cette expression. Quelques exemples parmi d'autres : la volonté de l'Etat français de censurer la parole a priori - dans l'affaire du tweet #unBonJuif; la volonté d'Apple ou de facebook de proposer un écosystème puritain, exempt d'érotisme ou de seins - féminins; ou encore les techniques de type "man in the middle" opérées par des Etats totalitaires, comme le régime syrien. A cette censure peut s'ajouter la dénaturation de l'information, par un traitement opaque. Ainsi, la recherche sur internet, ou l'affichage des statuts facebook selon des algorithmes dont on ne connait pas la teneur. Ce qui fait prôner à l'un des membres du CNNum, Serge Abitboul, de l'INRIA, une neutralité de la recherche. Quant à la défiance en l'Etat (de droit), laissons la parole au président du CNNum, Benoit Thieulin, qui "ne ferait pas confiance à un moteur de recherche fait par un gouvernement". CQFD.

Il est également discuté de l’asymétrie des réseaux (voire des protocoles) opérés entre consommateurs et opérateurs de tuyaux et contenus comme d'une atteinte à la neutralité. Laurent Chemla, l'un des fondateurs de Gandi.net, fait correspondre ce principe de neutralité à celui d'égalité entre citoyens. Pour faire simple, si l'expression du FAI est une parole à 10dB, la parole du consommateur est limitée à 3dB. Ou encore, si l'expression reçue par le consommateur est du domaine du flux vidéo, sa parole sera limitée à du contenu texte. Citoyen, consommateur, le mélange est à dessein. La limite est en effet ténue tant "l'expression" recouvre à la fois une liberté du citoyen de concourir à la vie publique et à la vie des affaires.

Renverser le paradigme

On entend souvent que la technologie est - ou doit - être neutre. Rien n'est plus faux. Tous les progrès techniques ont accompagné, voire précédé, des mouvements sociaux d'importance. La mise en place du capitalisme actuel est précédé de la Réforme protestante, elle-même permise par la diffusion de la pensée, via le livre de Gutenberg. De même, les mouvements politiques actuels sont dérivés d'une organisation de la société capitaliste. Sans industrialisation, pas de Karl Marx.

Les Technologies de l'Information et de la Communication ne sont pas neutres non plus. Les partisans de cette neutralité voudraient qu'il existe un équilibre - politique - entre un téléphone mobile servant de déclencheur de bombe en Afghanistan et celui permettant à une afghane à prendre des cours via un centre d'appel. Rien n'est plus faux. Le téléphone mobile, dans les deux cas, simplifie et accélère un processus de communication. Il n'est pas neutre.

Mais les TIC ont un devoir de neutralité sur la nature du message qui circule. Le fait de créer un réseau d'échange d'information, sans doute préalable à la Noosphère de Teilhard, implique des responsabilités quant à la véracité de la donnée qui circule. C'était le point développé par la LCEN, où l'on a accolé le mot confiance au mot numérique. Aussi, lorsque l'information devient la pièce essentielle de la structure, sa monnaie, il est primordial que cette économie de la connaissance soit parée de la plus haute des vertus : la confiance dans l'information. Comme la confiance a structuré la société humaine, elle doit structurer la société de la donnée.

Au cœur de l'Internet - du réseau - se trouvent les services. Les tuyaux opèrent la circulation de l'information, laquelle information est la matière première opérée par des places de marché - plateformes. La problématique discutée à l'heure actuelle par les Etats est de contraindre des entités privées à accepter des règles de droit public, voire à les considérer comme des services publics. Ce qui a pu faire sens après la Révolution française (conférer un intérêt général à un service) et se perpétuer jusqu'au XXème n'est plus aujourd'hui d'actualité. D'une part, à cause de la défiance des populations envers les Etats, d'autre part, à cause de l'universalité des services, qui rendent l'action nationale impossible.

L'avis du CNNum pêche par une sous-estimation des enjeux des réseaux. Parlant de la neutralité comme d'une liberté fondamentale, il propose "de l’inscrire dans la loi au plus haut niveau de la hiérarchie des normes", c'est-à-dire dans la loi de 1986 "relative à la liberté de communication". La loi n'est pas le plus haut niveau de la hiérarchie, or, le sujet le mérite.

Entendons-nous bien. S'il s'agit de mettre en place des normes qui régissent la circulation de l'information dans un système de communication électronique, alors nous sommes en train d'écrire une Constitution qui s'applique à l'information comme un sur-ensemble humain. L'activité de communication humaine actuelle sur les réseaux, puis le déluge informationnel promis par le développement du M2M - ou Internet des objets - comme l'intégration croissante du numérique dans la sphère corporelle (google glass, quantified self, réalité augmentée) ou environnementale (maison intelligente, médecine, surveillance, assistants personnels...) impliquent que l'information qui transite par les tubes ou les services puisse être de confiance absolue. 

Aussi, à mon sens, la neutralité du net ne doit pas se concevoir comme une somme de devoirs appliqués à des tubes ou des services, quant à la circulation ou l'exploitation de l'information. Il faut attribuer des droits à la donnée elle-même, de sorte que sa consommation puisse être agréée, ou pas, en fonction de sa valeur de confiance, quelle que soit la couche du réseau qui l'aura processée.

 

NB : Certains liens de ce post sont issus d'une séance du webinaire organisé dans le cadre du Master « Architecture de l’information » de l’ENS sur le thème « Neutralité du Net, Économie de l’attention et Biens communs » par Savoirscom1

A lire : Les trois écritures: Langue, nombre, code de Clarisse Herrenschmidt

jeudi 22 mars 2007

They want You

 

Et un de plus. Alors que, selon le projet pour l'excellence journalistique, l'audience des media ralentit (à voir sur le transnet de l'excellent Pisani), un media de plus - et non des moindres - lance une initiative de media citoyen. Il s'agit de Wired.

L'un des plus anciens media numériques succombe donc au web2.0 (pardon, au participatif) sur l'air de "amateurs, professionnels, mettons en commun nos talents". Ou comment faire interagir journalistes, sources, lecteurs, spectateurs, acteurs d'un fait ou d'un événement, pour produire un "gros" papier. Cela s'appelle Assignment Zero, c'est en beta, et c'est à suivre.

Du media dont vous êtes le héros, on ne compte plus les initiatives. Appelant des rédacteurs, comme le précurseur en France agoravox - lequel s'imagine déjà, via ses fondateurs, en 5eme pouvoir (voir l'excellente vidéo de Vinvi en fin de post)- à youvox, plus spécialisé. Appelant des éditeurs, via des agrégateurs comme webwag ou netvibes, qui lance déjà sa "nouvelle formule", avec plus de morceaux d'interactif dedans, ou les annoncés paperblog ou itsmynews. Appelant des JRI, comme le old school France2 pour des contributions sur la présidentielle en partenariat avec Google video (rappelons que la diffusion d'happy-entartring est rigoureusement défendue). 

Le mot d'ordre est co-mmu-ni-quez ! Express yourself ! Le courrier des lecteurs, en direct, permanent, interactif. Et pas seulement en commentaires sur des blogs. Nous voulons de la matière. Car le problème du blog, c'est - comme le rappelle rue89, émanation en ligne des transfuges de Libération - la pertinence des commentaires. Donc quitte à commenter, autant écrire, argumenter, développer. Répondez-vous par articles interposés. 7 millions de blouggueurs, et moi et moi et moi.. Qui a dit qu'internet détruisait le lien social ?

Alors d'abord, une précision. Le journaliste citoyen est un concept. Comme le web toupoillonto. On ne le répetera jamais assez, un journaliste est une personne qui tire au moins la moitié de ses revenus d'une activité... de journaliste. Le reste est l'art du conte, avec une pointe de sens moral (la très mésestimée déontologie), et de la technique.

Du coté des pros, il y a aussi du contenu. On y traite de tout, mais le plus représenté est le politique. Attendu, un Rue89.com avec les transfuges du plan social Rotschild 3, dont le modèle serait The Politico, émanation de transfuges du NYT. Déjà fonctionnels, Latélélibre, du trublion Lepers, Betapolitique, du juriste Souffron, iPol, d'une société de production indépendante, quelCandidat.com, site événementiel du Dauphiné Libéré, voire  Libération qui fait du TF1...

Ce maelstrom, quoique chaotique, fourre-tout et toujours en beta, est revigorant. Car tous ces nouveaux media sont des media d'opinion. Il y sévit autant d'éditorialistes que de journalistes sans carte, avec cet aspect café du commerce que le massmedia dominant, le media audiovisuel, avait anihilé. Sans doute à cause de sa dépendance au pouvoir, et d'un ministère de l'Information pas si vieux, surtout, pas de préférences. Impartialité et temps d'antenne égal. D'où les polémiques récentes concernant concubines ou femmes de ministres, et les suspicions toujours plus grandes envers les connivences, feintes ou réelles, subies ou affichées. Or, le parti pris existe dans la PQN, la presse magazine. Mais dans l'audiovisuel, point. On pourra gloser sur les amitiés maçonnes de l'Intérieur, le ton crypto-gauchiste d'une ex-tv mitterandienne, mais nous n'avons pas l'équivalent d'une Fox news - républicaine néo con - versus une CNN apparentée démocrate. Quant à la radio, si la publique fut taxée d'affinités socialistes, la crise du "non" au CPE TCE lui a fait rendre ses auditeurs les plus à gauche.

Le web reconstruit du media d'opinion, et suscite le débat. Le PC explose ses scores sur Dailymotion (une "second life" ?), les caricatures anti-bayrou succèdent aux appels anti-ségo auxquels répondent des pastiches anti-sarko à la vitesse du clic. Et, en ces temps de communication politique, jamais campagne n'avait suscitée autant d'attention. Et tout autant d'indécision. Alors ça jacte, blouggue, trollise, poste, forwarde, bookmarke, tagge. T'en penses quoi sur ce qu'il a dit hier soir attends voilà les images oh écoutes ce remix il cartonne mais c'est-y pas un éditorialiste qui affiche sa préférence ? La fabrique de l'opinion s'est muée en autant de fabriques qu'il y a d'opinions. 60 millions, sans compter nos amis belges !

Et que penser des résultats de recherche dans wikipedia.fr, où à l'heure où j'écris ce post Nicolas Sarkjozy est le 13eme article le plus demandé, devant Ségolène Royal 14ème, et "élection présidentielle en 2007" 18ème ? (info via l'excellent québécois Michel Leblanc).

Alors, parce que l'identité nationale est jacobine, on s'est dit qu'il n'y aurait pas trop d'un statut pour encadrer tout ce joli monde, et d'un label pour s'y distinguer, entre gens de bonne compagnie. Sauf que faire le tri entre 7 millions de personnes, ce n'est plus l'apanage d'une commission, c'est une mission pour Bercy.

Alors bienheureux le CSA de s'en tenir aux mass media français. Et bienheureux le Forum des droits sur Internet avec ses recommandations concernant la campagne sur la "propagande électorale". Mais dans tout ça, je me demande : à quand une carte de presse nationale d'identité ?