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lundi 6 mai 2013

Lettre à un ami du front de gauche

Cher ami,

Je n'ai pas l'habitude de m'épancher sur la politique sur ce blog; tout d'abord parce qu'il cause essentiellement de la révolution numérique, ensuite, parce que la politique, la vôtre, est à des années lumières de la mienne. Aussi, dans mon memex à moi, votre conception de la vie de la cité, votre organisation, vos structures, sont une perte d'espace mémoire, comme de temps de calcul. Ma vie, si virtuelle qu'elle soit, n'est ni rêvée, ni fantasmée. A votre inverse.

Tu as donc manifesté dimanche dernier, à l'appel d'un homme politique ayant brigué l'investiture suprême en 2012, contre l'austérité et pour une nouvelle République.

Vous partimes 30.000, et par un prompt renfort, vous vous comptames 180.000 en arrivant au port. Ma rationalité m'empêche de disserter sur les écarts de comptage habituels entre les organisateurs et la puissance publique; néanmoins, je ne puis qu'admirer votre habilité à manier la théorie du complot à votre avantage, d'autant qu'elle a bonne presse. Votre marée rouge, très rouge, a déroulé son tapis de mécontents, d'opposants, de gens en colère, contre les puissants, les menteurs, les tricheurs, les profiteurs. 

Cela est légitime. Vous avez le droit de manifester, de revendiquer vos opinions. Vous en avez même le devoir; au terme de cette inconditionnelle  - et constitutionnelle - liberté d'expression, acquise de haute lutte, vous avez le devoir de parler, converser, crier. Vous avez le droit d'écrire des pamphlets, de jeter des anathèmes, de vous rebeller contre l'ordre établi, de contester. C'est ce qui fait la force d'une démocratie. Et c'est tant mieux.

Si je vais passer quelques heures à me fendre d'un billet de blog, c'est parce que vous commencez à me les briser menues. Non pas que vos cris m'insupportent; je vis à Paris, loin des itinéraires des cortèges, et les populations que je côtoie sont très loin de toute préoccupation politique. Mais vos cris résonnent de tellement d'errements, de contre-vérités, d'absence de mémoire et de culture, que je ne peux m'empêcher de pousser également mon cri, parce que j'ai les mêmes droits que vous.

Cher ami, 

Tu as donc manifesté contre la crise, contre le gouvernement, et pour la mise en place d'une nouvelle organisation de la société. Soit.

Le pays est en crise; tu l'as remarqué, le monde l'est également. Mais la crise n'est pas l'exception, ce serait même la norme; ainsi 73, 83, 92, 2001, 2008. Ce serait même une forme d'organisation. Ce n'est pas moi qui le dit, mais un des auteurs prisés par la gauche et l'extrême gauche, Antonio Négri, cité par Edgar Morin,  dans "Pour entrer dans le XXIème siècle" :

"La crise, ce n'est pas le contraire du développement, mais sa forme même".

Ledit Morin, de continuer :

"Le développement ne s'effectue pas sur un socle culturel, civilisationnel, sociétal : le développement est inséparable de la destruction/transformation de ce socle, et c'est ce processus désorganisateur/réorganisateur qui est de caractère crisique"

Ledit Morin, qui a quitté le PC stalinien après guerre, de continuer son analyse, dans le chapitre "Ou va le monde?", sur le modèle "stalinistique" :

"L'apparente immobilité du système, la sclérose et la congélation politique des sommets, la rigueur disciplinaire de la machine, tout cela semble écarter l'idée de la crise. Et tout cela constitue effectivement une formidable machine à écarter à tout prix, et sans cesse, toute déviance, tout feed-back positif, toute expression du pluralisme, toute manifestation d'antagonisme au pouvoir, c'est-à-dire éviter tout début de processus crisiques"

Bizarrement, cher ami, cela sonne juste au programme de ton leader actuel.

Celui-ci a le verbe haut et la parole acerbe. Cette radicalité remporte l'adhésion chez un tiers de mes concitoyens. Pour revenir à notre ancien Président, c'est cette radicalité, cet engagement, ce volontarisme, qui remportait également, au début, les suffrages. C'est ce manque de radicalité que l'on conspue chez notre actuel Président, "pépère" pour les uns, "monsieur faible" pour d'autres. Même si on retrouve cet engagement dans la communication institutionnelle, via la répétition du mot "choc", en "éléments de langage".

Votre leader actuel, qui a une certaine expérience de la politique, sait donc manier le verbe. Lorsqu'il emploie le terme "insurrection", il en connait la signification. Après la "période d'essai d'un an", sortie d'on ne sait où, l'homme qui a échoué à conquérir de façon légitime le poste suprême appelle donc à une révolution.

Dans "Autopsie de la Révolution", Jacques Ellul, l'un des grands exégètes de Marx, rappelait que :

"Tout le mouvement de 1780 à 1789 est une révolution réactionnaire. Le gouvernement a fait à cette époque des réformes remarquables dans tous les domaines, et c'est lui qui est progressiste : mais les populations ont refusé de le suivre, par attachement à l'organisation traditionnelle, aux privilèges et aux situations installées : le pouvoir était alors dit despotique parce qu'il se voulait de plus en plus rationnel en même temps que les réformes qu'il accomplissait étaient plus libérales. Les nouveautés dans tous les pays sont intolérables. La révolte est contre le progrès."

De fait, quand votre leader brocarde le "petit monarque", il ne fait que reproduire le propos d'Ellul. Lorsque dans son programme d'élection présidentielle, il se prononce pour la suppression de la RGPP (révision générale des politiques publiques, désormais MAP), il se prononce contre le progrès. Et lorsqu'il caresse dans le sens du poil des populations qui vivent sur l'idéal du "c'était mieux avant", il se prononce contre le progrès. Car les couches qu'il représente, ou qu'il flatte, sont des segments de population qui ont vécu des mondes qui n'existent plus, et qui n'existeront sans doute plus jamais. La permanence de l'emploi salarié, tout au long d'une vie; la fin du cycle des 30 glorieuses; la fin d'un monde industriel. Tout cela dans un contexte économique où les BRIC et les CIVETS étaient des pays à vocation touristique.

Tu pourras me faire le procès des méfaits de la science, de la technologie, ou de la finance, sur le développement humain. Je te répondrai avec Braudel, te citant les grèves des ouvriers imprimeurs en France, vers le milieu du XVIème, "provoquées par la modification de la presse d'imprimerie qui entraînaient une réduction drastique du nombre des ouvriers" (in "Civilisation matérielle, économie et capitalisme, XVe-XVIIIè siècle, T1 : les structures du quotidien"). Mais également de l'apparition des luddites, au XIXè en Grande Bretagne, contre l'apparition des machines à filer. Un mouvement d'une telle importance qu'il a nécessité l'intervention de la troupe.  

Je ne doute pas du désarroi des manifestants devant l'incertitude du lendemain; mais tu ne peux décemment amalgamer les maux pour fonder une cohésion d'ensemble, coalition de bric et de broc unie sous la bannière du "qu'ils s'en aillent tous". Lorsque je vois le cortège qui s'est ébranlé dimanche, je suis malheureusement désolé de ne voir que l'expression de revendications catégorielles, chacun défendant son pré carré - et son emploi - dans des industries qui vivent leurs dernières heures (automobile, distribution de la presse, hauts fourneaux...). En aucun cas, un jeu collectif.

Vous faites du bruit, vous êtes la minorité agissante, l'aiguillon. Tant mieux. Il en faut. Maintenant, rendez-vous en compte, vous êtes les vieux cons de la République. Vous êtes les anti-modernes. Vous désespérez vos enfants, et vos petits enfants vous attaquent, dans les colonnes du Point dont vous honnissez les journalistes.

Nous vivons des crises, et ce serait notre mode de fonctionnement. Nous vivons également des meta-crises, des ruptures, qui occasionnent une remise à niveau de nos institutions politiques. Cela fait 70 ans que la stabilité règne dans les pays occidentaux. Que ceux qui sont aux commandes ne réalisent pas de saignées dans leurs forces vives en transformant leurs propres enfants en chair à canon, ou détruisant leur économie. La Vème est le régime républicain le plus stable dans notre histoire récente. C'est que l'époque veut que la France n'ait pas connu de guerre sur son territoire depuis les "événements" . Mais c'est aussi la période la plus calme dans le monde, qui a vu le dernier affrontement bloc contre bloc s'effondrer à Berlin.

Je ne t'apprendrai pas que la Veme République naît des suites des "événements" d'Algérie, la IVème sur les décombres de la deuxième guerre mondiale, la IIIème suite à la guerre franco-allemande de 1870.

Il apparaît évident que nous - collectivement - ne savons pas gérer un monde de paix. Et que notre système, que nous remettons à niveau à chaque conflit meurtrier, est grippé. Nos institutions le sont, notre organisation l'est, nos représentants également. Nous mêmes, citoyens, sommes faibles puisque nous reproduisons, inlassablement, les mêmes erreurs du passé. Ton leader dénonce la finance internationale, la collusion avec les hommes politiques ? C'est drôle, c'est l'affaire Stavisky. 1934, comme le temps passe... Ton leader prend à partie Cahuzac et pleure sur l'état actuel de la Grèce? Soit, mais pourquoi ne pas condamner la Grèce, coupable d'avoir maquillé ses comptes en 2001, avec la complicité d'un banquier d'affaire international ?

Dans le Que sais-je "La vie politique", édition 1985, Philippe Braud écrivait :

"les dirigeants en place jouissent généralement d'une forte longévité politique. Sauf séismes politiques relativement rares, ils conservent parfois presque indéfiniment le contrôle de leur organisation [...]. C'est une manifestation du phénomène oligarchique. De ce fait, il en résulte une nette tendance à la gérontocratie qui freine le renouvellement du personnel politique"

De fait, je veux bien entendre ceux qui militent pour le changement. Un changement qui ne s'opère plus dans l'alternance entre les Elephants et les Anes, mais dans une remise à plat du zoo. Je veux bien entendre que ton leader pleure la fin d'une utopie, commencée lors de la Commune étudiante, et terminée lors de la "parenthèse" de la rigueur, en 1983. La fin du socialisme. Mais le miroir aux alouettes n'est pas une doctrine, et la manipulation pas une méthode de gouvernement. 

Ce que nous avons a faire est inventer le monde de demain, pas se lamenter sur des passés forcément regretables. Non, ce n'était pas mieux avant. Et non, le futur n'était pas ce qu'en avaient prévu les prospectivistes de tout poil, pas plus qu'il ne l'a été par des ministères du plan. Nous n'avons plus d'agriculteurs qui se tuent à la tache, plus de mineurs qui en font autant. Nous avons collectivement élevé notre niveau de vie depuis la fin de la guerre. Les citoyens sont éduqués, responsables. Ils s'agitent continuellement dans la boite de Petri, et créent de la richesse, du bien-être, de l'intelligence.

Mais en effet, nous nous trouvons devant un paradoxe; en dépit de tout ce que nous avons réalisé, nous ne créons toujours pas "les lendemains qui chantent". Le plein emploi ne sera jamais atteint. Le conjoncturel devient du structurel. Quelles que soient les avancées de notre civilisation, il se trouve toujours un effet de bord qui masque, périodiquement, les bénéfices du progrès. Je prendrai un exemple, l'éducation.

Lorsque Raymond Boudon a écrit l'Inégalité des chances, il a démontré le double problème de l'accès à l'éducation : la neutralisation (pas assez d'emplois pour trop de diplômés) et l'absorption (la compétence requise pour un poste croit selon les classes d'âge). De fait, la génération limbo est apparue aux Etats-Unis ou au Japon, et l'on commence à voir ses effets en France. Et si l'on regarde le rapport de la Dares, concernant l'emploi en 2020, le futur des "cerveaux d'oeuvres" n'est pas réjouissant. Il y a lieu de s'attendre à une "forte dynamique des métiers de soins et d’aide aux personnes fragiles". Traduction : le secteur qui recrutera sera celui de la toilette pour grabataires. Ceux-là même qui manifestent aujourd'hui seront pris en charge par leurs petits-enfants, titulaires d'un doctorat. Cela donne envie, non ?

Cher ami,

Je peux comprendre que ton leader n'arrive à faire le deuil du tournant du "Bad-Godesberg" français du 23 mars 1983. Mais mentir au peuple pour satisfaire ses propres ambitions, en lui faisant qui plus est courir le risque d'un déclassement plus rapide, c'est dangereux. C'est précipiter la chute, et la rupture dans ce qu'elle a de plus sombre. 

Je vois bien que le système est à son maximum. Et que ton leader n'est pas le seul à se poser en alternative. D'autres partis sont également prêts à vendre leur chapelle, des verts au centre droit. D'autres encore y réfléchissent de façon collective (sur la liberté d'expression, via la Cantine), se basant sur une expérience islandaise récente, et des modes d'organisation hérités du web. Web qui n'est qu'une réinvention du collaboratif, mais qui est un outil puissant d'expression et de production d'actes et d'idées. 

Tout est à inventer, tout le temps, de façon collective. Notre rupture, celle de notre génération, devra arriver d'une façon négociée, comme jamais dans notre histoire il n'a été possible de la faire. Pour ma part, il n'est pas plus question d'aller taper du boche que de raccourcir de nouveaux aristocrates.

Pour en finir, je citerai Jean-Pierre Le Goff - encore un revenu du communisme - qui dans son livre "La démocratie post totalitaire" écrivait à propos du mouvement antimondialisation. S'entendant de la dénonciation des "Etats, institutions et hommes politiques devenus de simples servants et promoteurs des forces financières", il énonçait :

"Sans s'en rendre compte, les promoteurs de ce type de dénonciation donnent du système qu'ils entendent combattre une telle image de toute-puissance qu'ils contribuent à la renforcer. Et ils installent paradoxalement ceux qui les suivent dans une situation d'impuissance assumée : s'appuyant sur des analyses réductrices, la dénonciation radicale se suffit à elle-même et cette posture est elle-même reprise par les médias".

En suivant, par écrans interposés, la manifestation de dimanche dernier, je n'ai vu que ça.

Bien à toi

Julien 

dimanche 31 mars 2013

Cher Monsieur Lescure

Cher Monsieur Lescure,

Je prends l'initiative de vous écrire suite à un article paru sur le site d'Electron Libre, sous la plume d'Emmanuel Torregano, intitulé "Pierre Lescure rêve d'un iTunes français".

Pour ma culture générale, cela fait quelques mois que je suis les entretiens que vous avez pris la peine de diffuser sur le site; je vous en sais gré, dans cette optique de transparence qui sied à l'époque, et vous sais également gré de la diversité des intervenants que vous avez reçus. Le panel fait honneur aux travaux conduits, à la lumière des enjeux en présence. Sans présumer du rapport que vous devriez remettre en avril, nous sommes ici loin du travail effectué par vos prédécesseurs Olivennes ou Zelnik. Votre mission, Culture Acte 2, mérite sans doute cette ampleur.

Si je vous écris ce jour, c'est parce que l"article de Torregano me laisse pantois. Torregano confond torchons et serviettes, lorsqu'il évoque le chiffre d'affaire d'iTunes. A dessein, ou pas, lorsque ce chiffre amalgame produits culturels (musique, films) et applications. Torregano pense modèle dépassé, lorsque la valeur de biens culturels provient désormais massivement d'une consommation, et non plus d'une appropriation. Les succès de spotify, deezer, netflix, amazon ou hulu en sont les criants exemples. Et les chiffres d'affaires des ayant-droits musicaux, basés sur l'exécution et non plus la reproduction, une belle démonstration.

Enfin, Torregano fait fausse route lorsqu'il parle d'années de traversée du désert, et d'investissements colossaux à réaliser.

Vous n'êtes pas sans connaitre l'économie des biens culturels, le mode de consommation des medias, et la schizophrénie quant à leur financement, et leur accès. Le bien culturel n'est pas du seul ressort marchand, et si la sphère publique participe activement à son financement, la démocratie exige un accès à ces biens via l'Etat, à titre quasi-gratuit.

Ainsi, la mise à disposition de biens culturels est double; via le système marchand, qui obéit à une logique de bottom up (le client choisit); via le système étatique qui obéit à une logique top down (le choix est effectué par un programmateur). C'est donc la volonté du consommateur qui régit la valeur du bien culturel: il paie la disponibilité de ce bien. Cela se retrouve par exemple dans la chronologie des media. Néanmoins, ce modèle s'applique aux seuls contenus audiovisuels; le livre fait figure d'exception, puisque le choix est effectué par le citoyen, moyennant une contrainte de disponibilité de l'ouvrage en bibliothèque. Mais même ce modèle est tangent, puisqu'en France, sur le 400 millions d'ouvrages qui sont vendus chaque année, 140 millions le sont à des bibliothèques.

 

La schizophrénie de l'accès à la culture pour le citoyen et le consommateur, se retrouve dans le financement de la création. On a fait grand cas de la tribune de Maraval, analysé les coûts supposés des aides publiques à cette industrie privée qu'est le cinéma. Mais on a omis ce qui en permet la richesse : la subvention continue du régime spécial des intermittents; les commandes des chaines publiques; les dispositifs fiscaux qui régissent l'investissement via les Sofica…

On pourrait citer les mêmes effets pour la création musicale (salles ou festivals subventionnés, intermittents..) ou le livre (achat public).

 

Internet a posé avec acuité le problème de l'immédiateté de l'accès : l'internaute veut tout, tout de suite. On le voit avec le piratage des films qui n'est qu'une réponse d'usage à une chronologie des médias qui n'est plus adaptée. On l'a vu avec la musique, où le téléchargement n'était qu'une réponse technique à une contrainte technique : les débits et matériels n'étant pas suffisants pour "écouter. Or, la possession d'une œuvre musicale ne reflète pas la demande de la majorité; seule la consommation l'intéresse. Pour les afficionados de l'objet, il y a le retour du vinyl; pour l'émotion de l'interprétation, il y a la salle... 

De plus, la notion même de propriété, en droit continental, est un leurre. La composante "morale" du droit d'auteur fait que l'œuvre est théoriquement incessible. Et si l'on a moqué Amazon qui a pu retirer physiquement de ses tablettes des œuvres d'Orwell, le droit d'auteur européen dispose d'une possibilité identique : le droit de retrait. Le public l'a oublié, mais l'achat d'un CD ne vaut que pour la cession du support.

 

Créer une entreprise de distribution d'œuvres de l'esprit est une chose facile : il suffit d'ouvrir les vannes des organismes dont c'est déjà la fonction. Télévisions publiques, bibliothèques, radios publiques ont catalogues, savoir-faire, opportunité.

Radiofrance dispose de la plus grande discothèque privée d'Europe. Un plan de numérisation a été mis en place il y a quelques années afin de mettre à disposition, via le réseau interne, n'importe quel titre à destination de n'importe quelle émission de n'importe quelle chaine du groupe.

Une autre des richesses de la Maison ronde est le catalogue. Au fil des années, des petites mains ont, successivement sur fiches puis dans la base de données maison, catalogué chaque album, titre, musicien, arrangeur et j'en passe… Il est ainsi possible de savoir si Miles Davis a joué du triangle dans un enregistrement de 1968 à Juan les Pins.

Radiofrance, établissement public, est lié à son actionnaire par un contrat d'objectif et de moyens, et doit trouver sur chaque période des ressources propres, afin d'équilibrer ses comptes.

Créer un iTunes (plutôt un nouveau Deezer) est chose facile. Il suffit d'ouvrir les vannes de la Maison de la Radio.

 

Le seul problème est bien évidemment politique. Lorsque des groupes comme UGC ont pu faire des procès à des cinémas publics pour concurrence déloyale, comment éviter qu'il n'en soit de même avec un tel projet ? Comment mettre en concurrence l'Etat et le privé sur la diffusion de la culture, de façon délinéarisée, lorsque l'un ne va pas sans l'autre, et que les deux s'opposent ?

 

Voilà les seules questions qui méritent d'être posées dans le débat actuel sur une ère post Hadopi : quel est le terme de l'exclusivité donnée à des acteurs privés pour l'exploitation de contenus dont la majeure partie du financement est public ? Quel est le pouvoir du citoyen, dans les limites de ses droits consacrés par la loi et les devoirs consacrés par la Constitution, dans l'accès à la connaissance, laquelle fait de lui un citoyen éclairé ? Quelle est la limite, dans la société actuelle d'un savoir audiovisuel, entre culture et entertainment ? Qui doit en délivrer l'accès ?

Plus que des questions de pertes de revenus d'exploitation, d'ayant-droit lésés, de financement de la création, il s'agit de comment une démocratie peut fonctionner à l'heure où chaque individu est un media, et où l'information, ce bien d'expérience, n'a de valeur qu'une fois consommée.

J'espère que votre rapport apportera des pistes qui dépasseront les seuls enjeux économiques d'oligopoles de rentes.

Dans l'attente de le lire.

dimanche 13 janvier 2013

De l'économie des données personnelles

Cher Nicolas

Désespérant de lire le rapport que tu as cosigné avec ton homonyme sur la fiscalité de l'économie numérique, et parce que facebook n'est pas l'outil indiqué pour développer quelque pensée que ce soit, voici ma réflexion a priori sur une des pistes de recouvrement de l'impôt des sociétés de services numériques exploitant la valeur de la multitude.

Il est en effet question de taxer les données personnelles, idée que tu avais déjà exposé dans "L'âge de la multitude". J'imagine que cette idée est venue suite au constat que les multinationales du service numérique tirent l'essentiel de leur chiffre d'affaire de l'exploitation de ces données. Converties elles-mêmes sur le marché publicitaire, elles ont inspiré la fameuse locution "si c'est gratuit, c'est que vous êtes le produit".

La vente de données personnelles n'est pas quelque chose de nouveau en soi. Elle dérive de la toute puissance du marché publicitaire, développé à partir des années 50, lorsque l'industrie, via le marketing, a changé de paradigme : désormais, on ne produisait plus pour vendre, on vendait pour produire. Dès lors, la publicité (rendre public) devenait réclame, pour réinvestir le mot publicité. On devait vendre. On optimisait donc des cibles. Le vecteur – media - pouvait quantifier des audiences, puis les qualifier. Le prix de l'insertion publicitaire devenait variable, la définition des prix devenait dynamique : un marché publicitaire pouvait se mettre en place.

Au prix d'études de marchés (estimations), de sondages (déclaratif) puis de monitoring temps réel, la publicité a optimisé ses publics, et ses clients. Elle est devenu la principale source de revenus des media, et, partant, des services web, dont le modèle de gratuité découle du panachage des trois sources de revenus de media. Or, l'essentiel de ces services est produit à l'étranger, et leur facturation l'est également. Et toutes ces ressources échappent aux services fiscaux des Etats où le service est consommé.

Les pays de l'OCDE ont mis en place un mécanisme, appelé "prix de transfert", visant à déterminer la valeur des échanges intra groupes, et d'appliquer une imposition qui évite la double taxation ainsi que la sous-estimation de revenus. Ce mécanisme est relativement récent (1995), et est assez compliqué à mettre en oeuvre sur les biens incorporels. D'ailleurs, une consultation a lieu en ce moment même, afin de réviser la partie incorporelle.

L'un des problèmes du web est la dématérialisation, et donc, le caractère sans frontières de la fourniture de services. Une entreprise établie dans le Delaware peut commercialiser un produit, sans avoir recours à une implantation locale (via un distributeur ou une filiale), à l'ensemble des individus du monde, pour peu qu'ils aient une connexion internet. Quelle que soit la nature de la transaction en vue d'acquérir ce service, l'absence d'établissement stable sur un territoire échappe la levée de l'impôt par ce territoire. Quand bien même un établissement stable existe (par exemple, la SARL de droit français facebook), l'impôt est levé sur la valeur créée par cet établissement. C'est là que réside le "truc" de l'optimisation. Par exemple, Microsoft France ne déclare que la commission qu'il prelève sur la vente du produit, lui-même vendu par Microsoft US.  Le prix de transfert est quelque chose de courant avec les biens incorporels; c'est Eurodisney qui paie une licence à Disney US pour l'utilisation des marques et personnages; c'est Ikea qui fait passer la PI de sa marque de la Suède aux Pays Bas, en la valorisant au passage 9 milliards d'euros.

Cela dit, les techniques d'optimisation fiscale ne sont pas l'apanage de groupes étrangers. A force de lobbying, et en échange de compensations (le plus souvent, en se targuant d'être un gros employeur), les multinationales françaises peuvent elles-mêmes échapper à l'IS. C'est ainsi que l'on a pu voir, en 2010, que la moitié des entreprises du CAC40 ne payaient pas d'impôt sur le territoire français. Or l'impôt tire sa légitimité même de la République; la perception de l'impôt est légitimée par les DDHC (art. 14). Mais je m'égare.

Compte-tenu de l'apparition d'une nouvelle ressource de revenus, la donnée personnelle, tu as émis l'idée de taxer cette donnée comme s'il s'agissait d'un produit.

Sur la taxe en question, j'imagine qu'elle sera estimée au prorata du nombre d'utilisateurs français des internets, sur la base du chiffre d'affaire publicitaire en France, et pondérée. McKinsey a déjà estimé en 2010 cette valeur à 36€ par mois et par personne (cf. résumé, page 9). Comme tu te posais la question sur la mesure du volume de données, et comme je t'ai répondu, tu pourras toujours chercher à valoriser un volume, tu finiras par faire du qualitatif (donc du DPI). Parce que l'égalité n'est possible qu'en droits.

Et l'on sort du cadre purement économique pour toucher quelque chose de terriblement dangereux.

Je m'explique.

Proposer de taxer les données personnelles, c'est :

1/ reconnaître une existence juridique propre à ces données, en les qualifiant de façon exhaustive

2/ reconnaître un droit de propriété sur ces données, et les droits d'exploitation afférents.

Sur la qualification, pour le moment, c'est la loi du 6 janvier 1978 relative à l'informatique, aux fichiers et aux libertés qui dispose que :

Constitue une donnée à caractère personnel toute information relative à une personne physique identifiée ou qui peut être identifiée, directement ou indirectement, par référence à un numéro d'identification ou à un ou plusieurs éléments qui lui sont propres. Pour déterminer si une personne est identifiable, il convient de considérer l'ensemble des moyens en vue de permettre son identification dont dispose ou auxquels peut avoir accès le responsable du traitement ou toute autre personne.

Dans notre droit écrit, nous avons besoin de qualifier . C'est ainsi que la loi sur le harcèlement sexuel a été rétoquée par le Conseil Constitutionnel, au grand malheur de quelques suffragettes n'y voyant qu'une décision forcément machiste.

Or, il nous a fallu la jurisprudence pour qualifier une demande de la CNIL concernant l'adresse IP de l'internaute. Cette donnée est également reconnue au niveau européen comme "donnée personnelle". Des droits y sont donc affectés, notamment le fait que la révélation d'informations liées ne peuvent l'être que par la justice. Mais la donnée personnelle à l'heure du web ne se résume plus à ASL, ni à l'adresse IP. Les informations de géolocalisation, le graphe social, la biométrie, le séquençage de son génome, les usages, les consommations, et plus généralement tout ce qui se rapporte à un individu et est susceptible d'être loggé par un dispositif automatique est une donnée personnelle.

Une fois la donnée qualifiée, rien de nouveau dans le concept : on voit apparaître une base de données individuelles, qui est déjà définie par le droit. Les data produites, que tu intitules "propriétés émergentes", sont partie d'un tout, défini sui generis. Le tout, le cyber individu devient également sui generis.

 

Reconnaître un droit de propriété sur ces données, c'est permettre d'appliquer les règles d'usus, abusus et fructus sur ces propriétés. C'est permettre de licencier, à titre exclusif, cette exploitation. C'est transformer le contrat d'usage "général" d'un service web par un internaute en contrat intuitu personae. La commission européenne n'en est plus très loin, puisqu'elle suggère, pour la réforme du droit des données personnelles en cours, au point 25, que soit mis en place une procédure de consentement explicite pour l'exploitation de données personnelles. La France a, début 2012, encouragé cette proposition.

De fait, des individus Microsoft ou Google vont voir le jour. Des leaders d'opinion, producteurs de valeur, vont s'affirmer. Des agences de gestion de propriété intellectuelle individuelle vont voir le jour (voir par exemple l'agence des doublures numériques). Toutes choses égales par ailleurs, l'existence même d'un citoyen n'aura pas la même valeur qu'un autre. La revendication de valeur va donc être l'objet d'un marché, et l'indice Klout-Nikkei va déterminer celle de Lady Gaga VS celle de Nicolas Colin. Déjà, Nicolas Colin n'a pas la même valeur qu'un fan des one direction sur linkedIn ou sur SnapChat, à la Redoute ou chez Nespresso. Dès la généralisation de la taxe, et au vu du développement du travail intellectuel (qui ne nécessite pas de territorialisation particulière) des Etats octroierons une nationalité à un individu/valeur, afin d'en récolter une partie de son exploitation propre (la taxation du "cerveau d'oeuvre").

 

D'un point de vue technique, l'humain n'est qu'une banque de données, et un processus d'analyse. Faire émerger une législation sur la base de données humaine, sui generis, qui est "inventée" lorsqu'au moins une donnée personnelle de l'humain est "exploitée" par un tiers privé, est une chose interessante dans l'évolution du droit. Néanmoins, elle ne peut être traitée d'un strict point de vue économique, car les implications sont nombreuses, les possibilités infinies, mais le socle moral n'en reste pas moins délicat.

 

L'exploitation de la donnée personnelle n'est pas réduite à quelques géants américains vivant de la publicité. Elle l'est également par les VPCistes, les vendeurs de cartes de fidélité, les banques, les assurances. Elle ne provient pas exclusivement de la publicité, mais également du marché de l'emploi (linkedIn, viadeo), du couple (meetic), du transport (voyages-sncf), même quand le paiement du service entraine la qualification de l'internaute comme une recette accessoire. Elle est globale, elle est permanente, elle recouvre tous les marchés de biens et services.

Mais, reconnaître un droit d'exploitation sur la donnée personnelle c'est oublier un point. La donnée n'est pas distincte de son véhicule. Comme un pointeur, la donnée caractérise le véhicule. Elle est le véhicule. Intuitu personae.

Et le marché n'est pas un marché publicitaire, c'est, pour la publicité, un marché de l'attention. Google est en effet une plateforme, mais c'est une plateforme de marché. Et Google commercialise l'individu. Plus précisément, il commercialise l'attention des individus. Google vend à un marché de production l'attention de potentiels acheteurs. la publicité étant elle-même une attention vendue par l'agence. Le fameux temps de cerveau disponible... Les autres plateformes, qui optimisent la vente de services via une exploitation des données personnelles, procèdent de même. Ils exploitent l'individu, mais la valeur ajoutée de la donnée personnelle n'est qu'une variable et ne constitue pas l'essentiel de leurs revenus.

La richesse de Google (et des autres entreprises dont le modèle est essentiellement publicitaire) c'est de commercialiser une propriété qu'il ne détient pas. Dans un "gentleman agreement", de façon tacite, Google échange un temps d'attention (au sens large, c'est-à-dire le processus de travail du cerveau humain), l'exposition à un message publicitaire. Le service fourni est accessoire. C'est de travail déguisé qu'il s'agit. Des unité de temps d'attention se mettent en place, un marché également, que tu nommes plateforme.

En unifiant toutes ces plateformes (google, facebook, libération, leMonde, carte monop ou carrefour, viadeo, criteo...) tu crées un marché de l'attention, dérivé du marché publicitaire. Et pas que. Une valeur marchande de l'individu non liée à son travail ou à son capital se met en place: une valeur exlusivement liée à son existence dans le cyberespace. Dès lors qu'un individu apparaitra dans un système d'exploitation des données personnelles, une valeur plancher lui sera appliquée. En basculant le sujet/citoyen en propriétaire de son existence numérique, le citoyen devient, par son existence même, une marchandise.

 

La donnée personnelle est un sujet d'importance, promis à une évolution législative rapide, qu'elle soit française (courant 2013) ou Européenne (2013, 2014?)

La taxation des données personnelles, si elle est une bonne idée en soi car elle permet de légiférer sur l'exploitation et la prédation de l'individu, est aussi dangereuse en ce sens qu'elle revient à autoriser la marchandisation de l'être humain.

Un tel risque ne peut en aucun cas être défini par l'entremise de la création d'une taxe, mais faire l'objet d'une réflexion qui incorporerait cette question dans une partie du droit civil, et sans doute à l'échelle communautaire.

Il serait judicieux d'éviter de faire la même erreur que lors de la construction européenne : penser qu'une union économique allait déboucher sur une union sociale. On le voit aujourd'hui avec ... le sandwich hollandais (ou irlandais, luxembrougeois, anglais...)

 

NB : j'ai laissé de coté l'aspect bulle qu'un tel marché peut avoir, quand on considère que la pub est un marché dérivé du marché des biens matériels. Lorsque la majorité des biens devient immatériel (ou incorporel), alors le marché boucle sur lui-même..

lundi 11 octobre 2010

Tout changer pour que rien ne change

Apple serait sur le point de lancer son service de streaming musical à la Spotify.

Ce qui est moche, dans l'un comme dans l'autre, c'est de constater que le politique a une fois de plus failli : quelle différence entre un abonnement qui sera généralisé auprès de services privés (avec l'assentiment d'acteur parapublics monopolistiques, type SACEM) et la licence globale?

Rien. Rien d'autre que du contrôle, de l'intérêt, de la mauvaise foi et quelques sophismes.

Il serait temps que l'on refasse de la politique.

vendredi 26 octobre 2007

Souriez, vous êtes fichés

La documentation française a la bonne idée de publier un 'Médias et vie privée' (info via Infostratège, qui a établi par ailleurs une bibliographie sélective intéressante sur le droit de l'information).

La vie privée est de fait de plus en plus attaquée par le développement des medias, et le web participe pour une large part à cette remise en question. D'autant que, a posteriori de l'antienne de Mc Luhan ("Le medium c'est le message"), il semblerait que le medium en question soit en fin de compte l'individu.

Mais pour le moment, le media s'envisage comme un instrument de masse, détenu par des grands groupes de communication. Et la vie privée s'apparente à une marchandise : dans un billet de juillet 2007, le blogueur OM Malik s'interrogeait sur la la vie privée comme valeur. Comme le temps de cerveau disponible donne une valeur aux spots de publicité, le collecte d'informations sur l'individu donne une valeur aux entreprises qui les détiennent. Le fichage est partout : via les moteurs de recherche, les sites sociaux, les services de mails dits "gratuits", les logs de connexion aux sites, ceux des téléphones mobiles...

Mais il faut distinguer deux choses : le fichage et la surveillance. Et par delà, la finalité des renseignements collectés.

Si les collectifs de défense de la vie privée dénoncent régulièrement la surveillance accrue des Etats (videosurveillance, collecte des logs de connexion, ADN, empreintes digitale ou rétinienne) ou des sociétés de droit privé, ils s'émeuvent moins de l'intrusion dans notre intimité de simples quidams, armés de leur appareil photo ou de leur camera, qui sont tout aussi attentatoires à notre vie privée. Et si la surveillance est conspuée pour des raisons éthiques (ou de défiance à l'égard des gouvernants), elle s'avère utile aux populations dans certains cas. Ainsi, ces riverains excédés par le manège des prostituées à Madrid, qui, lassés d'attendre les caméras de vidéosurveillance, filment et publient sur Youtube. Ou ce sniper de Targuist , qui prend le monde à partie pour dénoncer la corruption de gendarmes dans le Rif marocain.
C'est ainsi que les internautes du monde entier collectent et publient textes, photos et vidéos dont ils sont les producteurs. Ce faisant, ils violent notre intimité en publiant la leur, puisque nous faisons partie de leur environnement. Mais, dans le monde réel, comme sur le 6eme continent, le délit de diffamation existe, tout comme celui d'usurpation d'identité. Mais que se passera-t-il lorsque les moteurs de recherche indexeront, via des logiciels de reconnaissance faciale, les silhouettes au deuxième plan des photos de vacances ? Ces technologies, utilisées dans les stades pour interdire l'accès aux hooligans, le sont désomais pour des sites à la Flickr (voir le billet d'InternetActu sur Ryia). Et si notre IP n'est pas suffisante à nous identifier, on se retrouve déjà via nos noms ou photos, "à l'insu de son plein gré" sur Copainsdavant, ou taggé dans Facebook. Et Googleisable...

Quant au fichage, c'est en gros la conservation des résultats de la surveillance. Les plus gros acquisiteurs privés de données personnelles, les moteurs de recherche, ont été récemment au centre d'une polémique et ont décidé d'adopter un profil bas, rendant anonymes les informations des internautes au bout d'un temps assez court (en séparant le profil de l'utilisateur de sa recherche). Mais que dire des Etats ? Et des simples citoyens ?

Qui donc a le droit de collecter et détenir nos précieuses informations ? Doit-on plus faire confiance à un Google, qui permet d'effectuer la recherche "Comment fabriquer une bombe" et s'oppose au gouvernement fédéral américain sur la communication de logs de recherche, ou à nos gouvernants qui tels Franco Fratini veulent empêcher non la réponse, mais la recherche même ? Et dois-je craindre ce groupe de japonais mitraillant l'obélisque de la Concorde alors que je me promène avec ma maîtresse ? De la RATP à l'Union européenne, ces questions sont au centre des préoccupations actuelles.

Dernièrement est apparue une pétition sur le Web intitulée "Bill of Right for Users of the Social Web" (traduction en français ici). Partant du principe que les données personnelles nous définissent tout comme notre statut, les auteurs - issus du monde du web - ont écrit une sorte de charte de bonne conduite à l'usage des sites dits web2.0. Préconisant entre autres la propriété et le contrôle de nos données, cette déclaration d'intention est bonne tant que les données sont centralisées. Dès lors qu'il n'y a plus de monopole, tout s'écroule. Ce qui se passe déjà avec les Nations, dont le monopole d'écriture des lois est battu en brêche par le web...

Etre fiché, en définitive, c'est être conservé dans une base de données. Tout allait bien lorsque la base de données se limitait à quelques milliards de neurones. La mémoire était à l'intérieur de nous-même. Mais, comme le rappellait Michel Serres lors d'une conférence en 2005 (lien via InternetActu), depuis l'écriture et plus encore l'imprimerie, nous avons externalisé notre mémoire. A qui appartient-elle désormais ?

jeudi 4 octobre 2007

Free Burma



et souscrire ici

mardi 21 août 2007

De l'anonymat

Au fur et à mesure que le web s'immisce dans nos vies, un des derniers pré carré définissant l'individu, sa vie privée, se réduit comme peau de chagrin. Et a fortiori, son anonymat.

Les données personnelles, telles que les noms, date de naissance, numéro de téléphone, constituent en France des données privatives et leur collecte est strictement encadrée (voir les textes de loi sur le site de la CNIL). Pour autant, nombre de sites sont en infraction avec la législation française, puisqu'il est par exemple interdit de collecter les opinions politiques, philosophiques ou religieuses des personnes.
Mais le caractère des individus ne s'arrête pas à ces données personnelles. Leurs habitudes, leurs centres d'intérêt, leurs aspirations définissent également leur personnalité, et ces informations sont devenues pour les acteurs de la "nouvelle" économie la principale source de revenus. De fait, Internet a opéré une mutation radicale dans l'approche du marketing, passant d'un marché de masse à un marché individuel, puisque bénéficiant de l'identification de la cible et d'un return path en temps quasi réel. Cette révolution touche tous les media, dès lors que le web, en supprimant le support, les a transformés en media de flux. Ainsi, l'offre est en permanence adaptée à la demande.

Cette approche a été mise en oeuvre avec succès par Google, qui en 10 ans est venu rivaliser avec les plus grands de la publicité, tels WPP ou Publicis. Les centres d'intérêt du genre humain connecté, approche globale (voir l'article d'écrans sur le Zeitgeist) permet de valoriser des mots clés, les Adwords, en fonction de l'audience d'un mot, sur un principe d'enchères. L'approche individuelle, définie par un profil de l'utilisateur en fonction de son historique de recherche (voir la fonction Google history), permet de cibler une annonce en fonction de sa cible. Pour autant, ces informations ne sont pas nominatives, elles ne permettent pas de relier un individu à un profil, si ce n'est via une adresse IP, adresse que la CNIL considère également comme une donnée personnelle, mais qui dans les faits ne permet pas d'identifier avec certitude un internaute (IP familiales, professionnelles, sur réseaux wifi ouverts ouverts...).

Et puis vint le "social networking"

Les réseaux sociaux ont vu se populariser la mise en ligne par les internautes eux-mêmes d'informations les concernant. Orientés principalement autour de l'entertainement, ces sites permettent de s'agréger autour de valeurs communes et de centres d'intérêt. Les Skyblogs ou autres Myspace identifient leurs "clients" sur le modèle de Google : l'individu y est impersonnel, il est un avatar.  Ainsi, on y compte pas moins de trente Rupert Murdoch, identifiés par le nom et la photo de l'intéressé.. Là encore, pas de données personnelles, mais un profiling publicitaire des cibles dont l'un des bénéficiaires n'est autre que... Google !
Puis, avec les réseaux professionnels sont apparues les informations nominatives, forcément importantes, puisque faisant le lien entre sphères privée et publique (le marché du travail).

La prochaine révolution du web est la fin de l'anonymat. Déjà, des informations sur les individus sont disponibles sur la toile, sur différents sites (pages personnelles, réseaux sociaux...). Des moteurs de recherche spécialisés voient le jour (tels Wink ou le surmédiatisé Spock), qui ambitionnent de recenser toutes les informations individuelles dispatchées aux quatres coins du web, mais dont le fonctionnement est basé sur des bases de données qui ne leur seront pas nécessairement ouvertes. De fait, ce ne sont que Google light.

De la fin de l'anonymat, il en est donc question d'un point de vue règlementaire et commercial. Règlementaire, puisque le gouvernement a récemment décidé d'en finir avec l'anonymat sur le Web, au terme d'une loi dont le décret vient d'être validé par le Conseil d'Etat. Cette loi, dont certaines dispositions furent combattue entre autres par la CNIL, l'AFA ou l'IRIS, impose aux FAI et les opérateurs fixes et mobiles la conservation des logs de connexions des abonnés (adresses IP, heure et date de connexion, durée...) pendant un an; et  un nouveau décret en préparation, selon les Echos du 20 août, pourrait intégrer les pseudonymes et mots de passe dans les données à conserver.

Et commercial, inspiré en cela par le nouveau réseau social,  Facebook.  Facebook, dont la progression fulgurante est étonnante, revendique quelques 30 millions de profils. Et dispose de données que font saliver plus d'un publicitaire : une combinaison de données personnelles (âge, localisation géographique, nom, téléphone portable...), de données sociales (cercles de relation et leur typologie), de données contextuelles et d'intérêt (livres, films, musique....). Le tout renseigné par l'internaute lui-même. Et si d'aucuns, comme dans la vidéo ci-dessous, y voient la figure du big brother doublé du complotisme d'Etat US, il est plus à craindre que ces données seront une fois de plus utilisées par les gourous du marketing pour vendre de la lessive. Ceci expliquant sans doute pourquoi le web rumeurise avec insistance sur le rachat de Facebook par Google... 

Fearing Facebook

Do you Facebook

mercredi 30 mai 2007

Le web 2.0 est mort, vive le web

La toile bruisse actuellement de soupçons concernant la santé du web 2.0. Que ce soit chez Froissant, qui trouve le 20 Minutes spécial hitech "le web 2.0 en pleine crise de croissance" non dénué de réalisme.

Que ce soit chez l'excellent quebecois Leblanc, qui se fait l'écho de la thèse d'Alexandre Cabanis (ici chez TechCrunch France), interpellé par l'ambivalence de création de valeur sur le web.

Ou encore chez Pisani, qui commentant l'évolution de Technorati, estime que la blogalaxie s'essouffle.

Alors quoi, le webtoupoyonto est-il malade ? Ne vit-il ses dernières heures ? Si oui, tant mieux, tant cette appellation est un slogan de marketeux voulant redonner du sens à la machine à cash web, slogan dénoncé par l'un des pères du Web, Tim Berners-Lee.

Le web Deux Point Zéro se meurt. Place au Web. Point barre.

Car quoi, on a réinventé l'eau tiède ? Les internautes sont capables de création. Première nouvelle ! Les internautes peuvent produire des contenus intéressants. Deuxième nouvelle ! Internet a inventé le réseau. Troisième nouvelle ! Nous pouvons faire de l'argent avec. C'est énorme !

Tout part de la définition du web. Car en réduisant Internet à un media, en y segmentant les pratiques, en qualifiant les citoyens connectés d'internautes (a-t-on déjà employé le terme téléphonautes ?), n'a-t-on pas occulté le fait que la Toile est le reflet des sociétés, voire une société elle-même ?

 

Récapitulons : au fur et à mesure que les citoyens connectés s'appropriaient les techniques, elles-mêmes de plus en plus simples et de moins en moins chères, les citoyens, consommateurs, sont devenus des producteurs, et d'applicatifs, et de contenus (la dernière idée étant les mashup d'API, par exemple le Popfly de Microsoft).

Parachevée par l'emploi du net, qui n'est que la réplique exacte des comportements sociaux (dont la communication), la place de marché mondiale révée par les acteurs de la bulle 1.0 s'est retournée contre ses promoteurs : la concurrence pure et parfaite de Walras était en marche,  les monopoles détenant les contenus (éditeurs, distributeurs, créateurs) ont volé en éclat...

Sauf que, sauf que... la schizophrénie du producteur citoyen est ici à l'oeuvre, plus que partout ailleurs. Il suffit que l'un des 2 milliards d'internautes offre un produit ou un service pour que tout l'édifice de marché s'écroule. On l'a vu avec le marché de la musique, avec Linux, avec Wkipedia. 

Dans les années 80, l'économiste Joseph Stiglitz, prix Nobel en 2001, théorisa avec Grossman le paradoxe qui porte leurs noms : le marché de l'information (dans leur cas l'information financière) ne peut être efficient car si toute l'information pertinente est contenue dans les prix de marché, alors aucun agent n'est incité à acquérir de l'information sur laquelle sont fondés les prix. Mais si chacun n'est pas informé, certains agents paient pour devenir informés.

Or, dans notre société de l'information, il est extrêmement difficile d'empêcher une information de circuler. Cette restriction, qui fait sa valeur (la rareté de Malthus), est combattue par le réseau lui-même, qui interprète cette "censure" comme une erreur. Il faudra donc la contourner.

En 2001, le sociologue Castells évoquait déjà dans "La Galaxie Internet" l'Etat-Réseau, sorte de mélange entre une infosphère chère à Dan Simmons et une noosphère à la Teillard de Chardin, doté d'une organisation structurée.

Si l'on considère que le Web est l'exact photocopie de nos comportements, de nos pratiques, de nos personnalités, puisque l'on y parle démocratie, comme le dit Cabanis, avec ses problèmes de libre expression, de communautés d'intérêts, de pouvoirs et de contre pouvoirs. Puisque le réseau est à la fois une mémoire et un tuyau, alors il n'y a pas plus de web 2.0 qu'il n'y aura de web 3.1. Seulement un nouveau territoire en train de se construire, bati par petites touches par ses habitants.

mercredi 16 mai 2007

La Nation est-elle soluble dans le Web ?

Alors que l'on a assisté au retour en grâce de la Nation, célébré - à droite comme à gauche - le drapeau, voire l'identité, et entendu des discours très patriotiques,  il est flagrant de constater que la grande, vieille et belle Nation a quelques plombs dans l'aile.

Passons sur les dangers de la mondialisation - forcément industrielle - et restons sur le media et le citoyen. La campagne présidentielle s'est déroulée pour la première fois sur le Web. Le récent documentaire diffusé sur Arte (garanti sans morceaux de Lemeur dedans, oh, joie!) en a rendu compte avec brio.

Mais la Toile s'est également invitée dans cette élection au travers de la presse francophone, qui a couvert de blogs l'événement, mais a aussi fait exploser le droit national en publiant, dès 17h30, les premières estimations. C'est ainsi que la tsr a enregistré un million d'internautes le dimanche 6 mai, avides du résultat d'un sondage "en direct". Et si les blougueurs français ont dans l'ensemble respecté la loi (ciel bleu, humidité à 54% à 17h30 chez embruns), et les connections au web ont été moins importantes qu'au premier tour, les résultats se sont vraisemblablement propagés sous le manteau, via SMS

A y regarder de plus près, la transgression de la loi (dores et déjà présente via les usages du peer to peer), émanation du pouvoir législatif, est à même d'affecter la Nation, ensemble de citoyens détenant la puissance politique. En s'invitant dans le débat, le media suisse (ou belge) a compromis la puissance politique française, l'a affaiblie, l'a défiée.

Pourtant, ce décalage entre loi et réseaux n'est finalement que la poursuite d'une tendance lourde : celle de la mondialisation du droit, apparue avec les Traités internationaux et qui se poursuit dans l'écriture de lois à l'échelle européenne par exemple.

Mais cette écriture se réalise de plus en plus via les usages du Web, en dehors des enceintes parlementaires, sous la pression collective des citoyens connectés. Comme le remarque Olivier Ezratty, dans un post sur les paradoxes de la TV numérique, "les lois anticipent rarement les grandes évolutions technologiques, elles ont plutôt tendance à s’y adapter au fil de l’eau".

Une pression collective qui a fait plier certaines majors sur les DRM, ou a obligé le site Digg.com à enfreindre la loi DMCA au sujet d'un article sur les clés AACS, crise qui est vécue par un de ses fondateurs comme une lutte à mort ('Nous mourrons en ayant essayé' ).

Ces pressions, réappropriation du débat public par des citoyens connectés, ont par le passé permis au débat sur DADVSI d'avoir un retentissement inattendu, et à celui du TCE d'être aprement discuté. Une tendance qui n'est pas prête de s'arrêter, et qui voit même l'honnie licence globale remise au goût du jour dans le récent rapport Cédras, constatant de l'impossibilité de contrôler le réseau. Ou, quand la sagesse des foules rejoint le lobbying institutionnel...

 

Tout est une question de pouvoir

La défiances contre les pouvoirs établis n'est pas neuve (pour preuve le récent livre de Pierre Rosanvallon sur la contre-démocratie), mais elle semble se nourrir à son exact opposé des élites contre le peuple. D'où la méfiance des massmedia et le traitement condescendant des blougueurs. D'où la crainte des professionnels (journalistes, photographes, mais aussi artistes ou cinéastes) envers les amateurs.

On rira de savoir que la SRF (Société des réalisateurs de films, présidée par Cédric Klapisch) a demandé aux présidentiables d'appliquer aux FAI les mêmes droits et devoirs qu'aux chaines de télévision, notamment des quotas de diffusion (sur un media non linéaire..).  On rira de lire Internet, et après de Dominique Wolton, tant l'incompréhension du réseau est grande.  

 

Mais que ces incompréhensions existent, apparaissent alors des revendications de nouveau pouvoir (le 5eme, d'après ses promoteurs, Agoravox en tête), quand ce ne sont finalement que la remise à niveau des anciens.

Que vient donc faire la Nation dans cette fable ? Mais tout, mon général ! Si la Nation est l'expression politique du peuple, qu'est-ce donc que le Web ?

jeudi 3 mai 2007

Du nouveau dans l'info

Rue89.com - le site des transfuges de Libération (Riché, Mauriac, Haski, Penicaut...) sera en ligne dimanche 6 mai à 18h.

Ce nouveau "journal", qui lorgne vers The Politico, se veut partie prenante de la "révolution des medias en cours, à l'instar des radios libres" (Riché), instituant une nouvelle "relation de confiance avec les lecteurs" (Mauriac).

Alors, vont-ils publier les sondages sortis des urnes à 18h, comme certains suisses veulent les vendre ? Vont-ils inverser la tendance à la défiance des décideurs envers les medias et les gouvernements, soulignée par le baromètre Edelman Trust 2007 ? Vont-ils rendre au journalisme ses lettres de noblesse, tant la profession est décriée pour sa collusion réelle ou supposée avec le monde politique ?

Vont-ils faire de la télé, comme le Télégramme de Brest ? Du participatif, comme tout le monde ?

Réponses dès dimanche.

 

 

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