L'affaire Snowden a pris un tournant politique intéressant. Le fournisseur d'accès d'email de Snowden, la société Lavabit, a coupé son service sans avertissement dans la journée du 8 août. En cause, selon toutes vraisemblances, la demande du FBI d'accéder au compte email de Snowden. Vraisemblablement, car la société qui fournit une solution sécurisée d'email à 410.000 clients est sous le coup d'une demande secrète. Révéler le motif de l'accusation est également considéré comme un crime. Flippant.

Puis, l'un des inventeurs du cryptage PGP, Phil Zimmerman, qui fournit un service équivalent - Silent Mail, hébergé au Canada - envisageait d'installer certains de ses serveurs en Suisse, parce que la Suisse "don’t have the data retention laws that the European Union have.". Il a ensuite décidé d'arrêter indiquant :

" It is always better to be safe than sorry, and with your safety we decided that in this case the worst decision is no decision. "

Le patron de Lavabit, Ladar Levinson, qui est un légaliste, s'est exprimé à mots couverts sur son site désormais fermé, et a également donné une interview au magazine Forbes dans laquelle il exprime ce qui pourrait passer pour de la pure paranoia :

" If you knew what I know about email, you might not use it either. "

L'affaire Snowden, si elle n'a suscité que des réactions de façade de la part des gouvernements étrangers, cause un tort considérable aux américains. Chez les geek, qui fournissent le gros des troupes de la NSA; chez les défenseurs des libertés civiles, qui sont des contre-pouvoirs très actifs; chez les fournisseurs de solution de cloud, essentiellement américains, qui ont peur des retombées commerciales de ses révélations (on parle d'une perte de 22 à 35 milliards de dollars)

Cette affaire, tout comme en son temps l'affaire Wikileaks (et plus particulièrement le cas Manning), pose avec acuité la question des libertés publiques, de la place du curseur entre sécurité et liberté, et du droit à l'information dans une société qui se revendique de plus en plus transparente. Bref, de la définition de la démocratie à l'heure du numérique.

 

Libertés fondamentales

Depuis les cabinets noirs, les gouvernements ont la hantise de la communication: autocraties voulant contrôler (voire contraindre) la parole publique ou privée, démocraties ayant en charge la prévention des troubles à l'ordre public. Les communications sont régies par le droit national et international. En ce qui concerne les interceptions de la NSA - dans un cadre extrajudiciaire, car opérées a priori sans ciblage particulier - la Convention Internationale des Communications stipule en son article 33 :

" Member States recognize the right of the public to correspond by means of the international service of public correspondence. The services, the charges and the safeguards shall be the same for all users in each category of correspondence without any priority or preference. "

Cette correspondance fait partie des droits des citoyens, au titre de la vie privée, telle qu'elle est reconnue par la Déclaration Universelle des droits de l'Homme, article 12 :

" Nul ne sera l'objet d'immixtions arbitraires dans sa vie privée, sa famille, son domicile ou sa correspondance, ni d'atteintes à son honneur et à sa réputation. Toute personne a droit à la protection de la loi contre de telles immixtions ou de telles atteintes. "

Au niveau européen, l'article 8 de la Convention Européenne des droits de l'Homme édicte :

" Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d’une autorité publique dans l’exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu’elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l’ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d’autrui. "

Quant au 4ème Amendement, cité par Ladar Levinson dans Forbes, il dispose :

" Le droit des individus a être en sécurité dans leur personne, domicile, papiers et effets personnels, ne devra être violé par des fouilles et saisies abusives et aucune justification ne saurait en être donnée, sinon la présomption de culpabilité, appuyée par le serment ou l'affirmation, et avec la description précise des lieux qui doivent être fouillés, et des personnes ou effets qui doivent être saisis. "

Si le français s'enorgueillit de sa Constitution, très philosophique, l'américain est plus terre à terre; le français inscrit la sûreté ou la propriété en tant que droits fondamentaux, l'américain indique en toutes lettres sa Winchester (article 2) et son home sweet home (3, 4 & 5). L'atteinte au 4ème Amendement, tout justifié qu'il peut l'être dans la lutte des barbouzes contre les barbus, fait tache sur le mandat d'Obama, comme il fait tâche dans un pays qui se défie autant de l'autorité centrale. C'est d'ailleurs cette défiance qui avait motivé les 10 premiers amendements de la Constitution américaine, appelés "Bill of rights".

D'autant que, comme l'explique le philosophe allemand Jurgen Habermas dans les colonnes du Monde :

" [...] après le 11 septembre 2001, George W. Bush a instrumentalisé, jusqu'à le manipuler, le traumatisme bien compréhensible de la population. Il a empoisonné la culture politique de son pays en hystérisant la vie publique. De cette façon, il s'est procuré une majorité politique non pas seulement pour mener sa guerre contre l'Irak, une guerre contraire au droit international, mais aussi pour investir l'exécutif de pleins pouvoirs, contraires à la Constitution américaine. "


 

Orwell ou Huxley ?

 L'affaire de la NSA, c'est un peu comme les coucheries de DSK ou de fille illégitime de Mitterrand : "tout le monde savait", traduire, "l'élite savait". Pour les autres, il y a bien quelques lanceurs d'alerte, les paranos de service qui font le sale boulot - de parano de service - pendant des années puis qui se retrouvent experts sur TF1 pour expliquer PRISM. Mais depuis OSS 117, on sait que tout le monde espionne tout le monde. Quand on assassine des renégats avec du thé ou manipule des banquiers suisses, on n'est pas chez John Le Carré. Et rien de cyber là-dedans. Échelon a été révélé au grand public en 1988; depuis, tout le monde s'accommode des grandes oreilles, dans un monde ponctué par une guerre entre services de renseignements (les récents chinois hackers ou fabricants de routeurs) et contre les lanceurs d'alerte.

D'ailleurs, le journaliste Duncan Campbell, à l'origine des révélations sur le programme Échelon, avait été arrété en 1977 suivants les mêmes fondements que les affaires Snowden ou Manning : la violation et la révélation du secret.

Techniquement, il ne faut pas s'étonner que des officines aient vu en Internet, comme le public ou les entreprises, un formidable moyen d'industrialiser leur métier. Si le renseignement de terrain est extrêmement couteux, en argent comme en vies civiles, poser une bretelle de dérivation sur un cable sous-marin supprime le risque humain. Par ailleurs, il ne faut pas oublier que c'est toujours le militaire qui drive les innovations: de l'ENIAC pendant la 2ème guerre mondiale au Web issu de la guerre froide, "in response to the surprise Sputnik launch in 1958". Si vis pacem para bellum disait l'autre.

D'un autre coté, comment demander le respect de sa vie privée lorsqu'elle est devenu la principale monnaie de la net économie ? Quand l'essentiel des revenus des services en ligne provient de la commercialisation des données personnelles, quand Google affirme doctement que :

" a person has no legitimate expectation of privacy in information he voluntarily turns over to third parties. "

Lorsque l'individu donne lui-même les renseignements qui le définissent à des sociétés privées, afin d'obtenir des services à haute valeur ajoutée, la tentation de Big Brother est grande. Tout comme celle de la société idéale d'Huxley. On touche ici le contrôle permanent prophétisé par Deleuze dans Pourparlers :

" Nous entrons dans des sociétés de contrôle qui fonctionnent non plus par enfermement mais par contrôle continu et communication instantanée. "

Mais pour éviter le panopticon, les démocraties ont la charge de modérer des contre-pouvoirs. C'est le cas des associations de défense des libertés civiles, particulièrement actives aux Etats-Unis (l'ACLU a d'ailleurs porté plainte contre la NSA). C'est le cas de la presse, et dans son droit, de la protection des sources des journalistes. Mais encore faut-il qu'il existe des sources. Encore faut-il qu'il reste des activistes pour faire tourner les associations, lorsque l'ancien patron de la NSA les assimile aux terroristes d'Al Quaeda

[Edit du 18 août : le compagnon de Glenn Greenwald, le journaliste du Guardian qui a publié les révélations de Snowden, a été retenu lors d'une escale sur le territoire anglais pendant près de 9h, pour des motifs de terrorisme. Selon le journaliste, il s'agit d'une tentative d'intimidation.]

Accès et données

Il n'est pas inutile de rappeler que sans Bradley Manning, Julian Assange serait resté un play-boy aux allures de geek (ou inversement). Le procès de cet autre idéaliste vient de se terminer, et comme l'indique non sans malice Stephen Colbert, convaincu d'espionnage mais non reconnu coupable de collusion avec "l'ennemi", "Manning was working for the american people. [So] We are the ennemy !". Et d’enchaîner :

" Now that we know who Manning was feeding all the government secrets to, somebody should be keeping an eye on these people [the americans]. "

De fait, la boite de Pandore ouverte par Snowden distille chaque jour les petits arrangements avec la loi que les officines réalisent en permanence. Ainsi, selon le New York Times, la NSA intercepterait la totalité des email à destination et en provenance des Etats-Unis. La défense de la NSA se base sur leur traitement, dont le volume diffère largement de l'interception; mais une bretelle reste une bretelle... L'héritage Bush est tel qu'Obama appelle à réformer le Patriot Act (celui qui ordonnait par exemple aux bibliothécaires de signaler tout emprunteur du Coran).

Le but des agences de renseignement est de savoir. Savoir confère un intérêt stratégique : puisque l'information est le nerf de la guerre (et a fortiori de la guerre économique), anticiper donne un avantage considérable. Ce n'est pas pour rien que le marché sanctionne les atteintes au secret (le fameux "délit d'initié", l'atteinte au "secret des affaires") ou que la Bourse se joue désormais avec des supercalculateurs, via le High Frequency Trading. Néanmoins, données accessibles ne veut pas dire données préhensibles.

La tension qui s'opère sur la circulation des données - et leur accès - revêt une forme paradoxale : à mesure que la transparence s'installe, le secret n'en est que plus important. Les attaques coté geeks (ainsi de l'épisode de la publication du code CSS des DVD dans les années 90) ou chercheurs (le crack de la carte bleue par Serge Humpich, ou récemment du système de sécurité des voitures de luxe) renvoient invariablement la même réponse de "l'establishment" : la criminalisation de la découverte. Ce qui arrive à Manning, ou Snowden; et avant eux à Thomas Drake, par exemple.

Dans un article intitué "Le Prince de Machiavel, une oeuvre du passé pour le présent", l'un des spécialistes de l'auteur florentin y détaillait  sa pensée, et plus exactement la modernité de l'oeuvre. Parlant des gouvernements actuels, il indiquait :

" Machiavel pense aussi que si jamais l’existence ou la sécurité de l’Etat venait à être menacée, le leader devrait alors faire tout ce qui est en son pouvoir pour la préserver. Comme il l’écrit dans le chapitre 18 [in Le Prince], il doit importer aux dirigeants de tenir leurs promesses et d’agir justement, mais si cela devait desservir les intérêts de l’Etat, alors ils doivent être prêts à ne pas « être bon » et agir de façon plus adéquate. "

Les populations prennent conscience petit à petit des enjeux politiques et des risques encourus par des législations d'exception. Un sondage de juillet du Pew Research Center montrait que les populations américaines étaient pour la première fois plus concernées par les atteintes aux libertés fondamentales que par la lutte contre le terrorisme.

 

Transparence et arbitraire

Le monde devient transparent. Comme l'avait pensé McLuhan (à propos de l'électricité), le réseau informatique est devenu le système nerveux des humains, et partant, un prolongement (une excroissance) de son être. Ce réseau, externe, n'est plus exclusif à un individu. Les données qui y circulent non plus. Pensez accès à vos données, maintenant. Et demain ? Les poubelles deviennent des capteurs, tout comme les toilettes; frigo, voiture communiquent en temps réel avec le supermarché ou l'assurance. Sans mentionner le quantified-self, et en attendant l'e-santé. Toutes ces données transitent par le réseau, et aucune n'est à l'abri d'une interception. Voire de modifications. Or, il n'est pas besoin d'être paranoïaque pour s'apercevoir que la loi ne fonctionne pas de la même manière pour tout le monde. Il n'est pas besoin d'être le Monde diplomatique pour s'interroger sur la pantalonnade du trajet en avion du président Morales depuis la Russie. Il n'est pas besoin d'être un grand clerc pour savoir qu'aujourd'hui, les officines de renseignement savent ce que vous écrivez, quels sont vos amis, si vous trompez votre femme (voir l'affaire David Petraeus et gmail). Et demain, elles sauront ce que vous mangez, si vous êtes en bonne forme physique, de quelle maladie vous avez une (mal)chance d'être atteint.

La technologie rend tout ceci possible. Mais si les Etats se gargarisent de cette technologie pour le progrès économique, ils laissent facilement de coté les aspects sociaux, qui les fondent. En France, le Conseil d'Etat vient de se saisir de ces questions et d'inscrire une étude à son ordre du jour en 2014. Il était temps. Il faut méditer cette phrase de Pierre Collin, l'un des auteurs du rapport Colin & Collin sur la fiscalité à l'ère du numérique :

" L'administration française se mobilise plus facilement pour les questions fiscales que pour la protection des libertés individuelles.

L'administration et les gouvernements, malheureusement, ne font plus depuis longtemps de politique. A la place, ils gèrent. Et les Etats-Unis gèrent bien leur paranoïa sécuritaire. La récente mésaventure survenue à ce couple américain qui avait lancé un recherche Google sur "autocuiseur" a toute sa place dans le film Brazil. Mésaventure survenue aux Etats-Unis en 2013, et non en Union Soviétique pendant la guerre froide.

Ce qui est autorisé aujourd'hui peut être interdit demain. Mais si la loi est la règle, alors elle doit s'appliquer à tous. Si la loi doit être modifiée, comme elle l'est continuellement depuis la prise de pouvoir de deux sectes millénaristes sur les esprits, elle le sera. Les exceptions à la loi sont dangereuses, et son appropriation par un petit nombre pour le bien du plus grand nombre une ineptie.

Si la défiance des gouvernements envers leur population est telle qu'ils décident de monitorer l'ensemble de leurs actions, faits et gestes (et demain leurs pensées), il faut que ce débat ait lieu sur la place publique, et se déroule au niveau mondial et non seulement européen. Sinon, il ne faudra pas s'étonner de la défiance des citoyens envers leurs gouvernants et du développement d'un Undernet et d'une société grise. Il ne peut y avoir une privacy pour quelques geeks utilisant lavabit, et pour les autres... rien.

Peut-être nous dirigeons nous vers une société à la Minority Report; peut-être que cette société acceptera, pour le bien de tous, de renoncer à certains de ses principes, notamment la vie privée. Peut-être le monde n'en deviendra que meilleur. Peut-être allons nous encore changer de mode de gouvernance. Mais en tout état de cause, c'est aux citoyens de décider dans quel monde ils souhaitent évoluer dans le futur. On a coutume de citer Churchill : "La démocratie est le pire des régimes - à l'exception de tous les autres". On oublie trop souvent la fin de la phrase : "déjà essayés dans le passé.". Si l'on n'y prend pas garde, un passé - de sinistre mémoire - risque de resurgir, toujours pour notre bien...

 

 Voir aussi : le projet cryptome