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lundi 27 mai 2013

Les paradoxes Google

Il y a deux mois, au détour d'un papier sur son blog du New York Times, l'économiste Paul Krugman développait l'idée du journaliste économique Ryan Avent (sur son blog de The Economist, Free Exchange) : "nationaliser" la fonction de search sur internet. Partant de la suppression de Reader par Google, il s'interrogeait sur le caractère monopolistique d'un service, et son éventuelle prise en charge par les pouvoirs publics. L'idée pouvait paraître saugrenue, mais à y regarder de plus près, la position de Google dans la chaîne de valeur tout comme le développement de la fonction de recherche dans l'économie - la société - du Net engendrent beaucoup de questions, quant à la place des Interweb dans nos vies.

Dans l'économie du Net, le motto est celui du "winner takes it all" (ou effet superstar théorisé par S. Rosen en 1981). Ce principe est une sorte de loi de Pareto s'appliquant aux individus starifiés. Il convient néanmoins parfaitement aux entreprises, notamment de service informatique, en grande partie à cause de la similarité de leur existence : l'immatérialité. [Un corrolaire fut proposé par Chris Anderson en l'expression d'une économie de la Long Tail (longue traine) : les 20% restant de la distribution de Pareto pouvant être exploités selon une temporalité plus longue.]

 

L'ogre Google, né en 1998, a procédé à une concentration horizontale de son marché initial, la fonction de recherche. Si l'on regarde l'année 2004 (au hasard, d'un lien  retrouvé sur Google), les fonctions de recherche étaient distinctes; ainsi, selon SearchEngineWatch, qui établissait chaque année un palmarès des moteurs, on pouvait distinguer la recherche pure (7 acteurs), la méta-recherche (21 acteurs), la recherche de News (10 acteurs), la recherche de blogs (8 acteurs), la recherche d'images (5 acteurs), la recherche de sites de e-commerces (aux Etats-Unis, 8 acteurs).

9 ans plus tard, l'ogre Google concentre toutes ces recherches, représentant plus de 90% du marché en Europe (AT Internet, avril 2013), et les 2/3 aux Etats-Unis (Comscore, avril 2013). Ce monopole est l'objet de beaucoup d'attentions de la part des services de l'UE ou de la France. Mais, le choix étant celui du consommateur/citoyen, plébiscitant une fonction de qualité, Google paraît intouchable tant la recherche est un service privé, dont l'usage est mu par la demande, et sur un marché qui s'apparente de plus en plus à une utilité publique. 

Internet, ce pourrait être ce service d'informations célébré en 1789, la presse, composante essentielle de la démocratie, à la fois sentinelle et guide, dont Desmoulins disait, en parlant des journalistes "aujourd'hui, les journalistes exercent le Ministère public, ils remplissent une véritable magistrature" [in La contre-démocratie, P. Rosanvallon]. L'impact de l'internet sur l'organisation de la société n'est plus à démontrer; son utilité non plus (par exemple, au travers de ce récent sondage effectué en Amérique latine indiquant que 82% des répondants avaient appris quelque chose de nouveau grâce à lui).

D'ailleurs, étant donné l'impact des activités d'Internet sur l'organisation de la société, au sens large, on pourrait adapter la déclaration des droits et des devoirs de la presse de novembre 1945 de la Fédération nationale de la presse française selon laquelle :

« la presse n'est pas un instrument d'objet commercial mais un instrument de culture ». Celle-ci n'est libre que lorsqu'elle ne dépend «  ni du gouvernement ni des puissances d'argent, mais de la seule conscience des journalistes et des lecteurs ». Elle a pour mission de « donner des informations exactes, défendre des idées, servir la cause du progrès humain ».

Il suffirait de remplacer "presse" par "internet". Et puisqu'au cœur de l'Internet se cache Google, reprenons l'assertion de Krugman, et paraphrasons Patrick Eveno, dans son "Histoire du Journal Le Monde - 1944 - 2004" :

" Google est donc perçu comme un quasi service public même si Eric Schmidt dira plutôt que « Google est au service du public ». "

Et continuons la paraphrase.

 

Google : Software as a - public - service ?

En 1998 est apparu l'iconoclaste moteur de recherche. Dans un internet dominé par les portails tels yahoo ou AOL, où la recherche était encore une fonction triviale, dans un monde où les investisseurs avaient réduit le réseau des réseaux à un gigantesque supermarché, l'iconoclaste Google est arrivé avec cette prétention :

"Notre mission est d'organiser les informations à l’échelle mondiale dans le but de les rendre accessibles et utiles à tous"

Le caractère iconoclaste de l'entreprise se vérifie ensuite dans son approche du marché. En effet, ses fondateurs ont créé une plateforme de marché, véritable, de type walrassienne : le principe des enchères sur mots clés, introduit par Bill Gross en 2002, obéissait à une véritable place de marché publicitaire, non biaisée par les multiples remises et accords secrets pourvus par les agences (voir par exemple les remises offertes par RF publicité ici). Non seulement ce principe d'achat de mots clés reposant sur des enchères a été couronné de succès, mais Google l'a également appliqué lors de son introduction en bourse, via le principe de l'adjudication à la hollandaise. Google mettait en place la concurrence pure et parfaite, sur sa place de marché : la publicité. 

Ce faisant, Google, en misant sur le cœur de la problématique - l'internaute désire une réponse à une question, qui n'est pas réduite à un ordre marchand - est devenu en 10 ans le leader occidental de la recherche. Et loin de se reposer sur ses lauriers, l'entreprise a poursuivi son développement, capitalisant sur la donnée comportementale accumulée au fil des années, et devenant le principal créateur de services à hautes valeur ajoutée liés à la société de l'information..

Comme le note Barbara Cassin dans "Google-moi", le terme "mission" n'est pas neutre, et renvoie à une vision prosélyte, voire civilisatrice d'internet (et partant, du moteur de recherche), telle qu'elle est décrite dans le récent livre de Schmidt et Cohen, "The New Digital Age" (critiqué ici).

 

Dans la lettre aux investisseurs, préalable à leur entrée en Bourse de 2004, les fondateurs écrivaient :

" Our intense and enduring interest was to objectively help people find information efficiently. We also believed that searching and organizing all the world's information was an unusually important task that should be carried out by a company that is trustworthy and interested in the public good. We believe a well functioning society should have abundant, free and unbiased access to high quality information. Google therefore has a responsibility to the world. "

Cette responsabilité, et cette recherche du bien public, se transforment dans tout une série de services que l'on pourrait qualifier de services publics. Ainsi, dès la survenue de la tornade meurtrière en Oklahoma, Google, a édité la carte des lieux, indiquant les zones touchées. Cette crisismap avait déjà été employée par le passé depuis l'ouragan Katrina, et est réactivée à chaque catastrophe planétaire. Idem lors des attentats de Boston, où l'entreprise a immédiatement lancé une page PersonFinder.

Google a de fait lancé son propre charity, Google.org, qui se sert de tous les outils qu'il a mis en place pour son propre intérêt pour s'intégrer dans la communauté en les dérivant dans des optiques citoyennes. Le projet crisisresponse intègre google map, et personfinder pour chaque crise d'importance survenue dans le monde.

 

Mais le coté boy-scout de l'entreprise ne s'arrête pas là. Disposant de moyens énormes, de données gigantesques et encourageant ses équipes à créer des projets personnels, Google met en place des outils qui n'ont rien à voir avec un caractère marchand. Ainsi, avec les images provenant du programme spatial keyhole derrière GoogleMap (qui fut d'abord un programme militaire d'espionnage, ne l'oublions pas), Google a lancé timelapse. Ces animations déroulant 30 ans d'imagerie satellite font prendre conscience des transformations de notre habitat terrestre.

Derrière ce projet citoyen, se cache un service, Earth Engine, qui :

" makes it available online with tools for scientists, independent researchers, and nations to mine this massive warehouse of data to detect changes, map trends and quantify differences on the Earth's surface. Applications include: detecting deforestation, classifying land cover, estimating forest biomass and carbon, and mapping the world’s roadless areas "

Google, entreprise de droit privé américain, prétend non seulement organiser toute l'information disponible sur la planète, mais l'utiliser dans la recherche idéalisée du "bien". C'est l'idée du slogan non officiel, "don't be evil".

Et l'entreprise ne s'arrête toujours pas là. La création d'un laboratoire d'idées, Google [x], participe également de cet idéal. D'après son directeur, Astro Teller, cité dans un récent article de BusinessWeek  :

" Anything which is a huge problem for humanity we’ll sign up for, if we can find a way to fix it. ”

Google entend s'attaquer à n'importe quel problème de l'humanité, et y apporter une solution. Rien que ça....

 

Google as an Oracle

Comme le relate l'article, Google [x] n'est qu'un énième rejeton des laboratoires privés issus d’entreprises industrielles, comme les Bell Labs ou le Xerox Parc. [x] est responsable entre autres de la GoogleCar, ou des GoogleGlass.

Google vient de prendre un virage radical dans sa participation à la création en lançant un projet extraordinaire : Google Brain, placé sous la direction d'Andrew Ng, et sous la houlette du gourou de la singularité : Ray Kurzweil.

En partenariait avec la NASA, Google envisage de créer une intelligence artificielle, basée sur des ordinateurs quantiques. Pour le moment, seules des entreprises telles qu'IBM avaient envisagé cette création, et encore, pour des usages purement spécifiques, de recherche d'abord (Deep Blue pour le jeu d'échecs) puis professionnel (Watson, pour le moment cantonné à l'aide à la décision dans le domaine médical). C'est que le modèle technique à base de supercalculateurs est coûteux à mettre en place, et les bases de données crawlées pour que la machine "apprenne" sont spécialisées.

Dans son livre consacré à Google, "The search: how Google and its rivals rewrote the rules of business and transformed our culture" paru en 2006, John Batelle détaillait déjà l'idée sous-jacente de Brin et Page :

" Search is also a catalyst in promising attempts at cracking one of mankind's most intractable problems: the creation of artificial intelligence. By its nature search is one of the most challenging and interesting problems in all of computer science, and many experts claim that continued research into its mysteries will provide the commercial and academic mojo to allow us to create computers capable of acting, by all measures, like a human being. "

Partant de ce qu'il appelait la base de donnée intentionnelle (Database of Intentions), Batelle liait la connaissance aigûe de toute problématique humaine via son questionnement - que l'on retrouve dans le Zeitgeist annuel, mais dont on peut apprécier les effets non triviaux dans ses statistiques de prévalence de la grippe par exemple - à la constitution d'une intelligence artificielle d'envergure.

Lier les intentions et la potentialité du résultat devient, au fur et à mesure de l'avancée des technologies, et de la baisse de leur coût, du domaine du possible; on en voit d'ailleurs des résultats concrets avec un mathématicien comme Nate Silver, qui a, lors des deux dernières élections américaines, "prédit" la victoire d'Obama. Le programme de Google sur l'IA dispose d'un avantage indéniable sur n'importe lequel de ses concurrents : Google crawle tout ce que l'humain a numérisé depuis 20 ans, et dispose des données associées visant à qualifier ses bases de données : la validation du résultat de la recherche.

 

L'organisation du - nouveau - Monde

On peut rapprocher l'organisation du monde occidental du XXème siècle de la structure héritée du livre : une table des matières, ordonnée, hiérarchisée. Ses clercs, disposant d'accès privilégiés à l'information, en sont devenus les maîtres.

A l'ère de la sérendipité, la construction physique de l'information, qui a structuré la construction mentale des humains, n'est plus. Il suffit de se rendre dans n'importe quelle classe de cours pour voir les étudiants tous atteints d'un syndrome du déficit de l'attention. La linéarité de l'apprentissage, comme la hiérarchie des savoirs, n'est plus de mise.

Les Etats sont passé totalement au travers de la "société de l'information". Ils ont failli, en pensant qu'Internet était un sous-ensemble d'une économie, et qu'il était valorisable. Or, dans la société de l'information, Internet est une surcouche, qui comprend également le monde réel.

Les Etats ont failli, en laissant les Postes hors la messagerie électronique, en laissant le territoire hors le numérique (cf. le fail IGN). Les Etats on failli en n'appropriant aucune des technologies numériques à leur disposition pour développer le système qui les porte. Même le nouvel eldorado de l'organisation, l'openData, qui sous-tend l'openGovernment, est un phénomène récent.

Les Etats ont failli, et n'ont rien vendu d'indépassable à leur population depuis la conquête spatiale. Les résolutions pour combattre la pauvreté, les maladies, l'illétrisme s’enchaînent, et à coups de centaines de millions de dollars, le résultat ne suit pas;  les sommes investies sont le plus souvent accaparées par les gouvernants au détriment de leur population. Ici encore, le boy-scout Google arrive et annonce de massifs investissements dans le déploiement de réseaux sans-fil, en Afrique sub-saharienne et en Asie du Sud Est. Si ces investissements sont avant tout économiques (permettre l'accès à ses services, et d'étendre son monopole), il ne faut pas s'en tenir à cela. Relisez "The New Digital Age"...

 

John Batelle, déroulant le fil de ses interrogations sur Google, écrivait :

" Search straddles an increasingly complicated territory of marketing, media, technology, pop culture, international law, and civillibenies. It is fraught not only with staggering technological obstacles-imagine the data created by billions of queries each week-but with nearly paralyzing social responsibility.

If Google and companies like it know what the world wants, powerful organizations become quite interested in them, and vulnerable individuals see them as a threat. Etched into the silicon of Google's more than 150,000 servers, more likely than not, are the agonized clickstreams of a gay man with AIDS, the silent intentions of a would-be bomb maker, the digital bread crumbs of a serial killer. Through companies like Google and the results they serve, an individual's digital identity is immonalized and can be retrieved upon demand. For now, Google cofounder Sergey Brin has assured me, such demands are neither made nor met. But in the face of such power, how long can that stand? "

 

Si Google peut mettre en ligne un outil de trend de videos de lolcat aux Etats-Unis, il peut également savoir qui poste les vidéos du printemps français, qui les regarde, qui les recommande, combien les mettent en favoris ? Quel est le taux de propagation, sur quelle période ? Sur quels territoires ? Quel est le taux d'engagement, et in fine quelles sont les chances d'avoir la création d'un Tea Party à la française...

 

Le monde selon Google

Internet remplit à l'heure actuelle une sorte de service public, et l'organisation sous-jacente (son administration) est effectuée majoritairement par Google. Et de cette "structure structurante" ressort une fondamentale redéfinition des caractéristiques propres de l'être humain; comme l'énonce Avent dans son article :

" [with the search] we stop memorising key data points and start learning how to ask the right questions. We begin to think differently. We stop remembering who said what when about what engagement on such-and-such a date, because we have fully archived email and calendar services for all of that. And we instead devote more mental energy to figuring out how to combine the wealth of information now at our hands into interesting things. [...] The bottom line is that the more we all participate in this world, the more we come to depend on it. The more it becomes the world. "

Tout un processus cognitif est non seulement externalisé, mais confié à un tiers, une entreprise, laquelle promeut "le bien". Aucune autre ligne directrice, aucune constitution, aucun ordre moral ou contrainte juridique ne lie un utilisateur à Google. Seule, la promesse du bien, par une structure qui évolue à toute vitesse et qui petit à petit se détache des contraintes du monde physique. 

Lors de la conférence Google I/O du mois de mai, Larry Page a exprimé l'idée de créer - physiquement - un monde à l'écart du monde, où des expérimentations de toutes sortes pourraient être créées, à l'écart de toute régulation. Une sorte d’île (comme imaginée par Wired), dont l'idée est clairement tirée du festival Burning Man, où les deux fondateurs ont posé leur sac à l'été 99. David Vise, dans "Google story", paru en 2008 rapporte les propos de Harley K. Bierman, l'un des organisateurs :

" Burning Man is a social experiment where an entire city gets built, lived in and then disappears. And that is the biggest performance art piece of the whole event—the art of leaving without leaving anything behind."

 

 

Est-ce la réminiscence des débuts d'Internet, dont les créateurs étaient des barbus sous LSD ? Est-ce un territoire dédié, visant à accueillir une sorte de technotribu, telle qu'imaginé par Powers ou Gibson (avec le mouvement Steampunk), Jodorowski (l'Incal), Simmons (Les Canthos d'Hyperion) ou encore Miller (Martha Washington) ? Est-ce la volonté de poursuivre cet idéal de la contre-culture, et de construire dans le réel l'utopie d'un Barlow ? Est-ce cette liberté de création revendiquée dans la philosophie de l'entreprise

Certains peuvent juger que l'horizon de Google est skynet. Avec un budget de R&D de $6,8 milliards en 2012, Google dispose d'une manne financière extraordinaire pour mener à bien des recherches appliquées sur n'importe quel sujet visant à "résoudre un problème de l'humanité". A titre de comparaison,  c'est deux fois le budget du CNRS ou encore 1/3 du budget de la NASA.

Si l'on suit l'idée de Page, le laboratoire a pour but de délivrer par la suite ses résultats à l'ensemble de la communauté. C'est ainsi que sa position serait politique. Et elle l'est déjà, lorsque l'entreprise défend ses utilisateurs contre l'Etat américain, ou s'oppose à SOPA ou PIPA.

 

Le paradoxe de Google, c'est d'être la seule entreprise privée au monde à ne plus seulement créer des produits et services, mais à façonner le monde qui le contient, et à écrire une partie de son histoire, comme cela ne s'est jamais produit dans celle de l'humanité. Le paradoxe de Google, c'est d'être en mesure d'écrire le futur des citoyens du monde, en fournissant des services publics dans un espace privé. Si comme l'indique la notice préalable à l'IPO de 2004 :

" Google users trust our systems to help them with important decisions: medical, financial and many others. Our search results are the best we know how to produce. They are unbiased and objective, and we do not accept payment for them or for inclusion or more frequent updating. [...] We believe it is important for everyone to have access to the best information and research, not only to the information people pay for you to see. [...] We have a strong commitment to our users worldwide, their communities, the web sites in our network, our advertisers, our investors, and of course our employees. Sergey and I, and the team will do our best to make Google a long term success and the world a better place."

la confiance est essentielle de la part des utilisateurs, et que Google prétend délivrer une information objective, est-ce que ces bons sentiments survivront au triumvirat hors norme Brin/Page/Schmidt qui agit comme un monarque éclairé, voulant créer "un monde meilleur" ?

Google va-t-il se transformer en Etat ? Les absorber tous ? Verra-t-on un jour des citoyens Google ? Dans la captation de la valeur "d'intérêt public" par une entreprise privée, les questions méritent d'être posées. 

lundi 13 mai 2013

L'affaire Dailymotion

36 15 le village gaulois, c'est ainsi qu'Olivier Tesquet a résumé dans Télérama "l'affaire" Dailymotion. S'inscrivant dans le lâchage du ministre du "redressement productif", le journaliste s'interrogeait sur l'existence d'un protectionnisme français, et parlant de "curatelle" de l'Etat sur certaines entreprises, voyait un amalgame malheureux entre tuyaux (Orange) et contenus (Dailymotion).

Il n'y a pas que Tesquet qui a écrit sur le sujet; toute la presse française, mais aussi la presse américaine, les blogueurs, tous les medias possibles ont commenté le couac (Le Figaro), la cacophonie gouvernementale (Le Monde), la balle dans le pied (New York Times).

Notre digital champion (Gilles Babinet) a déploré le syndrome du coq français, tandis qu'un autre célèbre entrepreneur numérique (Tariq Krim) regrettait l'absence de grandes entreprises de l'internet français dans le top des internets.

 

Si l'affaire fait grand bruit, c'est parce que les internets sont l'eldorado promis pour l'emploi dans les nations occidentales désindustrialisées (voir "poids du secteur dans l'économie" sur le site du Ministère éponyme). Et qu'en temps de crise, l'emploi, la Nation, c'est important. Le futur, encore plus. #ohwait.

Le futur, quel futur ? Petite plongée dans le core du sujet

 

1. Les acteurs

Orange

Orange s'est porté acquéreur en janvier 2011 de 49% de la plateforme de vidéo à la demande (appelons un chat un chat). Très exactement deux ans plus tard, en janvier 2013, Orange rachète l'intégralité des parts. Puis, quatre mois plus tard, décide d'en céder 75% à Yahoo. La stratégie d'Orange est assez intéressante, si tant est qu'elle existe. Le visionnaire Lombard avait conclu, dans "Village numérique mondial, la 2ème vie des réseaux", paru en 2008 :

" La couche opérateur de réseaux devrait rester encore longtemps la plus importante en terme de valeur ajoutée. "

Remplacé depuis par Stéphane Richard, la stratégie du FAI est toujours très floue. Mais passons. Passons à Yahoo

Yahoo ne représente plus en search que 12% du marché US (janvier 2013). Marissa Mayer, la CEO fraichement débarquée de Google, a décidé de recentrer l'activité sur les services. Yahoo se présente comme un succédané du défunt AOL, avec une page portail proposant des services (météo, finance, rencontres, news...). Particulièrement actif dans l'information via Yahoo News (au terme d'un accord avec ABC), Yahoo a totalement raté le coche des services innovants; le seul orienté web2.0 étant flickr, après la revente de del.icio.us en 2011. Mayer procède actuellement à une frénétique politique d'achat, les plus récents étant astrid (app mobile), loki (jeux pour mobiles), gopollgo (mini sondages pour twitter ou facebook), Milewise (système de miles) ou summly (résumés d'information).

Yahoo avait tiré un trait sur ses revenus publicitaires issus de son propre search, à l'issue d'accords avec Microsoft. A son arrivée, Mayer a dénoncé l'accord Microsoft, et indiqué l'ouverture de ses résultats de search à Google Ads, de façon non exclusive.

Dans la bataille qui se joue actuemment au sommet du web entre les GAFA, deux secteurs sont particulièrement prisés : le mobile (parce qu'il adresse individuellement l'utilisateur, et qu'il permet le paiement), et les biens culturels, notamment vidéo. Si Yahoo est actuellement le 5ème site de VOD aux Etats-Unis, l'achat de Dailymotion lui aurait permis, selon Business Insider, de doubler son audience mondiale.

Et le journal en ligne de préciser la stratégie de Mayer :

" Mayer's big-picture content strategy: to reduce Yahoo's original content costs to "essentially nothing," do lots of partnerships with outside media brands, buy up as much user-generated content as possible, and then offer a personalized experience for the consumption of it all."

A la suite de l'épisode Dailymotion, Yahoo a exprimé très rapidement son intention de se rapprocher de hulu. Et l'on parle également de blip, ou de vimeo.

 

Dailymotion

Dailymotion, la "pépite française", dispose d'une valeur triple :

1/ Un nom, forgé à l'issue d'une longévité rarement atteinte pour un site français (fondé quasiment au même moment de Youtube). Cette notoriété fait de Dailymotion le 44ème site visité au niveau mondial, (selon Google AdPlanner). Par contre, même si Dailymotion claironne d'un bon positionnement aux US, le site ne fait pas partie des 10 principaux diffuseurs américains sur le web (selon Comscore, mars 2013)

2/ Des contenus, issus d'accords avec les ayants droit (ainsi, l'INA, des accords SACEM antérieurs à ceux signés récemment avec Youtube, ou avec des majors du disque). Et les fameuses videos de chatons UGC

3/ Une expertise technique, et une infrastructure 

 

Une dernière valeur, et à mon sens la plus importante d'un point de vue stratégique, est son ancrage en France, et en Europe. Et osons le : Dailymotion est la dernière chaine de TV française privée. Voici pourquoi.

 

2. Histoire de la télévision

La fameuse famille Gilet est morte. Dans un article du 12 mai dernier, Pascal Lechevallier est revenu sur l'annonce de Youtube de commercialiser des chaines. En fait, permettre à n'importe quel agrégateur de contenus diffusant sur sa plateforme de fixer un prix d'abonnement. En incipit, il citait Robert Kyncl (Google's Vice President and Global Head of Content at YouTube) :

"Les gens ne sont pas en train de passer de la télévision à internet. Ils l’ont déjà fait [...] Je pensais que YouTube était comme la télévision, mais ce n'est pas le cas. Je me suis trompé. [...] La télévision est à sens unique, Youtube est interactif. Et Youtube est partout."

Si Netflix a servi 79 minutes de vidéo par utilisateur et par jour en 2012 aux Etats‐Unis, Youtube en a délivré près de 100 minutes. Google détient l'infrastructure technique, son propre magasin sur tous les appareils Androïd, son réseau social et sa régie publicitaire. Selon ZenithOptiMedia (avril 2013), "entre 5 et 10 % des dépenses publicitaires audiovisuelles partent déjà dans des formats vidéo, dans la télévision de rattrapage bien sûr, mais surtout sur YouTube". Google a lancé son propre dispositif à la Netflix, GoogleTV, qu'il peut d'ores et déjà enrichir de plus d'une centaine de millions de vidéos déjà présentes sur Youtube. A titre d'exemple, le nombre de programmes disponibles sur la plateforme commune des réseaux NBC, ABC et NewsCorp, hulu.com, est de 100.000 oeuvres.

Le basculement pour tout une génération (la Generation C, celle qui n'est pas aux commandes de la télévision linéaire) est flagrant. Lechevallier de noter que :

" 66% de la génération C dépense plus de temps à regarder la vidéo en ligne que la TV "

Cette fameuse génération C contribue aujourd'hui à l'économie de Google, en France, via les chaines adhoc Youtube, comme Studio Bagel, qui revendique 500.000 abonnés et 40 millions de vidéos vues, en 6 mois d'existence. On retrouve sur Youtube cette économie dans l'exemple de la chaîne américaine AwesomenessTV, "next generation version of Viacom Nickelodeon", en passe d'être rachetée par Dreamworks studios.

 

Aujourd'hui, la télévision de la famille Gilet est répartie entre public  (groupe France Télévision), privé gratuit (TF1, M6..), privé payant (Canal+, chaines Oranges...). L'exception culturelle, qui permet à l'Etat français de protéger sa filière de création via l'instauration de taxes, dépend de la bonne santé des diffuseurs. L'arrivée de la consommation "à la demande" sur des "chaines" non nationales bouleverse considérablement la donne.

Le diffuseur TV n'est qu'un intermédiaire; il propose en top down une programmation linéaire, en achetant des droits à ceux qui les détiennent. Et est donc totalement à la merci des producteurs. Ainsi, si TF1 truste 84 meilleures audiences sur 100 de l'année 2012, 50 sont le fait de séries américaines, et 3 films sur 9 sont des productions US. On peut s'interroger sur la pérénnité de la chaine à moyen terme, vu la baisse d'audience continue de celle-ci depuis 2 ans, et partant, de ses recettes publicitaires, dans un marché qui s'effondre. La transition vers le numérique s'opère, et pas en douceur.

Si Canal+ dispose d'un fort cheptel d'abonnés, du fait de droits exclusifs sur le sport ou de fenêtre de diffusion souple (chronologie des média), la perte de certains droits au profit de BeIn ne doit pas être en faveur d'un bon churn rate. Après avoir perdu le segment du porno (au profit de youporn et assimilés), les droits sportifs, l'intérêt de Canal+ se réduit à une première exclusivité dans la chronologie des médias. La chaîne se tourne désormais vers des productions propres (qu'elle recycle en 2ème fenêtre sur Direct8).

Or, le rapport Lescure, qui sort aujourd'hui, préconise un assouplissement de cette chronologie, aujourd'hui fixée à 36 mois pour la sVOD.

 

3. Futur de la diffusion

La télé connectée détient deux avantages considérables sur la télé hertzienne : elle est orientée demande, et elle bénéficie du return path. Le diffuseur, sans faire appel à du déclaratif, qu'il soit en temps réel (dispositif médiamétrie) ou a posteriori (sondages) est capable de mesurer en temps réel, sans aucun biais, l'audience d'un programme. On peut dès à présent - sans abonnement médiamétrie - contempler la carte géographique des vidéos Youtube les plus vues aux US (par tranche d'âge et sexe), fournie bien évidemment gracieusement par Google.

C'est une révolution comme Google sait si bien faire : tuer les intermédiaires, et de fait ouvrir le marché - oligopolistique - des agences et sociétés d'expertise. Ce return path permet d'affiner les stratégies publicitaires, comme celles de production. Et en matière de production, le bien culturel le plus vu, c'est la série tv. Série, qui, entre parenthèse, n'est pas touchée par la chronologie des médias.

Si l'on suit l'adoption de l'économie de la demande, et plus de l'offre, regardons la musique, et plus précisément la Suède, où, nous apprend Phlippe Astor :

" En Suède, terre natale de Spotify, l’abonnement à lui seul a pesé 91% des revenus du numérique en 2012 — contre à peine 16 % en 2008 "

Se basant sur les usages, et notamment ceux d'Outre-atlantique, il n'y a aucune raison de penser que le train de la VOD et surtout de la sVOD ne va pas défoncer la maison Gilet.

 

4. Futur de la production

Aujourd'hui, la majeure partie des contenus consommés aux Etats-Unis en VOD ou sVOD sont des séries. Les coûts de production sont vite amortis (bassin de diffusion, vente à l'étranger..), le feuilletonnage permet l'adaptation rapide, et la suppression pour faible audience très simple.  Le return path permet de tracker à la seconde les comportements des spectateurs. Fini, les screen test; vive le monitoring en temps réel, segmenté par cible. Pour les films, le whamo (une règle d'écriture des scripts, un gros whamo tous les 12 pages - meurtre, explosion - un petit whamo toutes les 5 pages - baiser, bagarre) peut également être adapté en fonction des publics.

Si les diffuseurs privés français ont mis en place une politique de production propre, même cette dernière est potentiellement délocalisable. "Jo", nouvelle série sur TF1, qui repose sur les épaules de Jean Reno, est franco-britannique et tournée en anglais. Elle s'intitule "A Cop In Paris" et les titres de ses épisodes sont des arrondissements de la capitale. Mais, dans l'économie de l'audiovisuel, un script, 3 acteurs, quelques fonds verts et une filière de compositing...

 

Concernant le film Gravity, avec Sandra Bullock et Georges Clooney, sur les écrans français en octobre, le producteur exécutif, Chris DeFaria, a déclaré :

" Au lieu de créer de vraies personnes et de créer ce qu’ils font, nous allons tourner autour de ce concept et créer un film presque entièrement animé, puis nous importerons les acteurs dans le film. En fait, nous n’allons pas importer les acteurs dans le film, nous allons importer leur visage. Vous aurez leur petit visage intégré dans leur petit casque de cosmonaute. "

Un peu de prospective : vous n'aimez pas Sandra Bullock; qu'à cela ne tienne, vous pouvez choisir une autre actrice parmi 20. Vous préférez votre femme - et vous avez raison - voici le film dont elle est l'héroïne.

Les tournages se faisant sur écrans verts, les images étant créées par ordinateur, vous pouvez localiser un film dans le pays de votre choix, intégrer des placements produits selon les régions ou les exclusivités, produire à des coûts dérisoires et diffuser massivement en fonction de bassins d'audience prédéfinie.

C'est de la science-fiction ? Pensez aux écrans verts. Pensez à jetueunami.com. Pensez à House of Cards sur Netflix.

Si Netflix a choisi de produire et de diffuser la série House Of Cards, c'est après avoir étudié toutes ses données de consommation. La big data au service du storytelling : Giving viewers what they want. Aux oreilles des artistes du cinéma français, cela sonne sans doute comme une insulte. Mais c'est produit par David Fincher et joué par Kevin Spacey et Robin Wright...

 

5. Du nationalisme

De la santé financière des diffuseurs dépend la santé de toute la filière de production. Le commissaire européen Karel de Gucht est en train de négocier des accords bilatéraux UE/US connus sous le nom de TAFTA. Dans le panier, entre autres, la culture. Alors que le programme européen Digital Agenda se gargarise de TV connectée, l'Europe est totalement hors jeu sur ce sujet. La publication du livre vert sur la convergence du monde audiovisuel le 24 avril dernier arrive trop tard : les entreprises n'attendent pas le bon vouloir des politiques pour innover !

La filière française du cinéma vit la même sclérose que les autres industries : plus de prise de risque, peu d'investissement autre que celui "subventionné" par la filière elle-même, in fine l'attente de la garantie de l'Etat. Cette stase a été récemment dénoncée par le président de l'ARP, Michel Hazavanicius, dans une tribune dans le Monde. Jusqu'ici tout va bien. Mais l’atterrissage approche...

 

Que Netflix (ou Amazon, Hulu, Apple) fournisse un service de sVOD en France - et en Europe - et c'en est fini des chaines privées (en moins d'un an, Netflix a recruté un million d'abonnés en Grande Bretagne). Sauf à se spécialiser dans les programmes de flux type The Voice, et les débats clivants type FoxNews, TF1 met la clé sous la porte (Les experts, Law&Order, Revenge, Ghost Whisperer, The Mentalist sont disponibles sur Netflix). Sauf à se spécialiser dans les films français et/ou européens, c'en est fini de Canal+

Car la double spécificité française, basée sur une chronologie des medias et une taxation du diffuseur, échappe complètement à des services situés hors du territoire français (voire européen).

Selon le patron de Netflix, cité par Eric Scherrer, directeur de la prospective à France Television :

" La vidéo en ligne via Internet va remplacer la TV de rendez-vous proposée en mode linéaire."

Selon lui, "le mouvement est tiré par des acteurs comme Netflix, HBO, ESPN ou la BBC". Soit : des producteurs diffuseurs sur abonnement, un licencieur exclusif de sports, un groupe de télévision public - anglais.

Laisser le seul diffuseur web français - et européen - tomber dans l'escarcelle d'un groupe US, et c'en est fini de toute une économie de la production audiovisuelle.

Alors oui, Dailymotion est un actif stratégique. Et si Orange n'a pas de stratégie pour les contenus, il ne doit pas rechercher de partenariats aux Etats-Unis, mais bien en Europe. Il en va de la diversité d'un secteur audiovisuel en pleine mutation, et de la création d'une économie des biens culturels forte.

 

NB : toutes ces données n'auraient pas pu être compilées sans les excellentes veilles de Lionel Faucher (akamedia) et Pascal Lechevallier (blogueur de la Digital Home Revolution)

La - fameuse - famille Gilet

jeudi 5 novembre 2009

Notes pour plus tard...

si on considère que spam c'est recevoir des contenus publcitaires non sollicités, alors...alors google est le plus gros spammeur du monde (pub dans gmail, dans le moteur de recherche, etc...)

google 2: bientôt le streamnig par google. . donc, au revoir deezer et spotify. puisque google n'est pas un moteur de recherche, c'est un moteur de "trouvage". la porte d'accès à tout. C'est leur devise. :"organiser l'information à l'échelle mondiale et de la rendre universellement accessible et utile". J'attends le lecteur de musique intégré à google. Un truc à la hype machine par exemple.

google 3 : si on suit le raisonnement de la disruption de google, "less than free", alors Google devient le premier affiliateur mondial. Il finira par rémunérer l'internaute lui-même pour son exposition à la publicité. L'accès à tout, gratuitement,en payant en plus le consommateur final. bref, la rémunération de l'exploitation de nos données personnelles. A creuser.

Tous auteurs, le bordel : On a créé le droit d'auteur. Pour le coder, il a fallu donner un statut à une oeuvre. qu'est-ce qu'une oeuvre? une oeuvre est définie et codifiée dans le droit d'auteur. Partant, puisque le droit d'auteur couvre toute création de l'esprit, qu'elle soit une oeuvre littéraire (livres, journaux, pièces de théatre, logiciels, site web, etc.), une oeuvre d'art (peinture, sculpture, photographie, image infographiée, architecture, etc.), une oeuvre musicale ou audiovisuelle, dès lors qu'elle est matérialisée, originale et qu'elle est l'expression de la personnalité de l'auteur, alors n'importe quelle création disponible sur le web est supposée être soumise à ce droit et aux droits afférents (ie l'exploitation). J'attends avec impatience Google books, où l'on pourra juger de l'originalité des textes (et subséquemment des copier/coller). Lequel des deux: la poule ou l'oeuf?

Chez le figaro.fr, on trouve dans la revue de net des trucs très peu conformistes. Ie un lien vers les casseurs de pub. . a se demander si les lectorats papier et web se connaissent?

mardi 21 août 2007

De l'anonymat

Au fur et à mesure que le web s'immisce dans nos vies, un des derniers pré carré définissant l'individu, sa vie privée, se réduit comme peau de chagrin. Et a fortiori, son anonymat.

Les données personnelles, telles que les noms, date de naissance, numéro de téléphone, constituent en France des données privatives et leur collecte est strictement encadrée (voir les textes de loi sur le site de la CNIL). Pour autant, nombre de sites sont en infraction avec la législation française, puisqu'il est par exemple interdit de collecter les opinions politiques, philosophiques ou religieuses des personnes.
Mais le caractère des individus ne s'arrête pas à ces données personnelles. Leurs habitudes, leurs centres d'intérêt, leurs aspirations définissent également leur personnalité, et ces informations sont devenues pour les acteurs de la "nouvelle" économie la principale source de revenus. De fait, Internet a opéré une mutation radicale dans l'approche du marketing, passant d'un marché de masse à un marché individuel, puisque bénéficiant de l'identification de la cible et d'un return path en temps quasi réel. Cette révolution touche tous les media, dès lors que le web, en supprimant le support, les a transformés en media de flux. Ainsi, l'offre est en permanence adaptée à la demande.

Cette approche a été mise en oeuvre avec succès par Google, qui en 10 ans est venu rivaliser avec les plus grands de la publicité, tels WPP ou Publicis. Les centres d'intérêt du genre humain connecté, approche globale (voir l'article d'écrans sur le Zeitgeist) permet de valoriser des mots clés, les Adwords, en fonction de l'audience d'un mot, sur un principe d'enchères. L'approche individuelle, définie par un profil de l'utilisateur en fonction de son historique de recherche (voir la fonction Google history), permet de cibler une annonce en fonction de sa cible. Pour autant, ces informations ne sont pas nominatives, elles ne permettent pas de relier un individu à un profil, si ce n'est via une adresse IP, adresse que la CNIL considère également comme une donnée personnelle, mais qui dans les faits ne permet pas d'identifier avec certitude un internaute (IP familiales, professionnelles, sur réseaux wifi ouverts ouverts...).

Et puis vint le "social networking"

Les réseaux sociaux ont vu se populariser la mise en ligne par les internautes eux-mêmes d'informations les concernant. Orientés principalement autour de l'entertainement, ces sites permettent de s'agréger autour de valeurs communes et de centres d'intérêt. Les Skyblogs ou autres Myspace identifient leurs "clients" sur le modèle de Google : l'individu y est impersonnel, il est un avatar.  Ainsi, on y compte pas moins de trente Rupert Murdoch, identifiés par le nom et la photo de l'intéressé.. Là encore, pas de données personnelles, mais un profiling publicitaire des cibles dont l'un des bénéficiaires n'est autre que... Google !
Puis, avec les réseaux professionnels sont apparues les informations nominatives, forcément importantes, puisque faisant le lien entre sphères privée et publique (le marché du travail).

La prochaine révolution du web est la fin de l'anonymat. Déjà, des informations sur les individus sont disponibles sur la toile, sur différents sites (pages personnelles, réseaux sociaux...). Des moteurs de recherche spécialisés voient le jour (tels Wink ou le surmédiatisé Spock), qui ambitionnent de recenser toutes les informations individuelles dispatchées aux quatres coins du web, mais dont le fonctionnement est basé sur des bases de données qui ne leur seront pas nécessairement ouvertes. De fait, ce ne sont que Google light.

De la fin de l'anonymat, il en est donc question d'un point de vue règlementaire et commercial. Règlementaire, puisque le gouvernement a récemment décidé d'en finir avec l'anonymat sur le Web, au terme d'une loi dont le décret vient d'être validé par le Conseil d'Etat. Cette loi, dont certaines dispositions furent combattue entre autres par la CNIL, l'AFA ou l'IRIS, impose aux FAI et les opérateurs fixes et mobiles la conservation des logs de connexions des abonnés (adresses IP, heure et date de connexion, durée...) pendant un an; et  un nouveau décret en préparation, selon les Echos du 20 août, pourrait intégrer les pseudonymes et mots de passe dans les données à conserver.

Et commercial, inspiré en cela par le nouveau réseau social,  Facebook.  Facebook, dont la progression fulgurante est étonnante, revendique quelques 30 millions de profils. Et dispose de données que font saliver plus d'un publicitaire : une combinaison de données personnelles (âge, localisation géographique, nom, téléphone portable...), de données sociales (cercles de relation et leur typologie), de données contextuelles et d'intérêt (livres, films, musique....). Le tout renseigné par l'internaute lui-même. Et si d'aucuns, comme dans la vidéo ci-dessous, y voient la figure du big brother doublé du complotisme d'Etat US, il est plus à craindre que ces données seront une fois de plus utilisées par les gourous du marketing pour vendre de la lessive. Ceci expliquant sans doute pourquoi le web rumeurise avec insistance sur le rachat de Facebook par Google... 

Fearing Facebook

Do you Facebook

mardi 26 décembre 2006

Goodbye 2006, hello 2007

Tous connectés. Il semblerait qu'à l'âge de l'accès, Internet soit au XXI ce que l'eau potable était au XXeme. En attendant le statut de bien commun, les entreprises et les collectivités offrent les accès aux nomades technoïdes. En France, après Bordeaux, voilà la mairie du 3eme arrondissement de Paris qui fournit un accès wifi gratuit

Google a fait main basse sur le web. La killer app est bien le moteur de recherche. On googelise donc, lorsqu'on cherche une réponse. Et on obtient un profil du monde à un instant T en consultant le Zeitgeist. Mais la concurrence ne désarme pas, et il existe d'ingénieux développeurs, comme Alan Taylor qui propose sur son site un metamoteur de recherche (souvenez-vous, hotbot) des contenus de livres des sites GoogleBooks, Amazon Search Inside et MSN Live Book Search. Encore une source d'ennuis pour les éditeurs. Par contre, pour les lecteurs, c'est ici

Moneo est mort, vive paypal. La première bulle a eu le mérite de générer des investissements lourds, notamment en matière d'infrastructure de réseaux. D'où le succès du commerce en ligne, et la fourniture des contenus numériques directement à domicile. Le magasin est déporté directement chez le client, la facture acquittée chez le vendeur sans intermédiaire. La bataille est désormais dans la filialisation de l'abonné, et la convergence des moyens de paiement, paiement sur mobile et settopbox, avec la quadruple convergence.

2006 a été marquée par le deuxzero (toupoillionto), le tout communautaire. C'est facile à retenir, ça a de la gueule. Mais c'est toujours le principe du web : de la communication dans les deux sens, donc de la socialisation. Outils simplifiés de publication (succès des myspace et autres flickr), bande passante et progrès des cartes videos (succès des youtube, MMORPG et du très médiatisé Second Life), curiosité et volonté d'intervenir dans le maelstrom médiatique (blog et projets participatifs, tels wikipedia)... on construit donc à l'horizontal, et moins à la verticale. Le management est tout estourbi, la dichotomie producteur/consommateur moins tranchée. 2007 sera au centre de cette problématique pour la répartition des droits d'auteurs.

Plus de services, moins de produits. Les nouveaux communistes du web ont ébréché le modèle de rente des applications propriétaires. Elles sont désormais écrites dans des langages ouverts (Sun rejoint le mouvement avec Java), sur des couches logicielles libres (Apache, Linux, Firefox), en modules interopérables et multiplateformes (Ajax, Xul). Et la valeur revient au service, au contenu, au service rendu. Foisonnement d'idées, acculturation technique, partage des développements, mashup. Mais l'OEB n'a pas dit son dernier mot.

Quid du media de papa ? Décidemment, le web ne respecte rien. Les jeunes ne lisent plus, ils surfent. Ils ne regardent plus la TV, ils se filment. Et la radio ? Ils bloguent. Et le pire, c'est qu'ils choisissent. Les moins jeunes sont également atteints, trop de choix tue le choix ? Ou le ver du gratuit a-t-il mangé la pomme ? Toute la presse est atteinte, sur tout le globe. Moins de journalistes, des millions de blogueurs. Les TV achètent des réseaux sociaux, et ce faisant syndicalisent des producteurs-à-l'insu-de-leur-plein-gré. Les producteurs en place fliquent, les en-devenir espèrent. Mais ça bouillonne, et les corps intermédiaires trinquent.

De la politique 2.0. Qui dit blog dit café du commerce, ou salons du XVIIIe. Ca jacasse, ça hypothétise, ça réseaute, ça fait trembler les institutions avec le CPE. D'où la conversion en masse des politiques - d'autres fameux corps intermédiaires - aux réseaux sociaux et forums participatifs. Je vous ai compris disait l'autre, mais qu'avait-il entendu ?

Parce que c'est bientôt la nouvelle année, et que ras le bol des bonnes résolutions, le générateur de bonnes résolutions s'occupe de tout (via ecrans.fr)

Et parce que j'ai trouvé comment le faire, et qu'il résume très bien toute la virtualité évoquée plus haut, voici "Make love not Warcraft", un épisode assez bluffant de South Park (qui sera visible tant que les ayant-droits le voudront bien). Joyeux Noyel !



South Park - Make love not Warcraft

mardi 31 octobre 2006

La poule - aux oeufs d'or - au pot

Myspace, Youtube… en quelques mois, ces deux sites sont devenus des success-stories, espaces communautaires et collaboratifs, alter ego socio-culturels de l’espace de développement des geek développeurs es logiciels libres. Cette liberté d’expression passait par la mise à disposition de données personnelles (j’aime, j’aime pas) et de données soumises à copyright (la musique que j’aime, les films qui me font rire…).

Le rachat de ces sites par des entités media ou publicitaire mondiale, leur valorisation et leur potentiel publicitaire ont réveillé les ayant droits, encore endoloris de leur bataille – perdue en termes d’efficacité et d’image – contre le p2p.
Après la purge de certains contenus comme ceux de Comedy Central, c'est au tour de Myspace de se plier aux demandes des ayant droits. Le blog Maverick cité par Battelle, postule que le "Do no evil" de Google est en train de changer. Et d'expliquer que 500 millions de dollars ont été provisionnés pour d'éventuelles poursuites des ayant droits. Mais que 6 mois de répit ont été obtenus pour faire le ménage, dans les fameux UGC.

Si la stratégie des majors est d'éliminer les contenus dont elles sont propriétaires des sites sociaux, on peut légitimement se demander ce qui retiendra les internautes sur ces sites, qui vont de plus se retrouver petit à petit envahis par la publicité. Les mois qui viennent vont être décisifs dans la négociation entre Google (et Newscorp) et les détenteurs de copyright, pour que les utilisateurs puissent continuer à "partager" leur expression personnelle...


mardi 17 octobre 2006

Le droit d'auteur soluble dans les UGC ?

L'excellent blog de Didier Durand est revenu sur l'accord de Warner et Sony avec Google concernant les UGC. Accords qui sont selon lui un préalable à l'absorption de Youtube par Google.

Néanmoins, si l'on s'en tient à Google vidéo, les accords passés ont pour objet de permettre les fameux mashup qui sont des créations d'internautes à partir de matériaux soumis au droit d'auteur.
Ces accords sont censés mettre un terme à l'insécurité juridique qui eurent raison d'un Napster. Pourtant, même ainsi rédigés entre la major et le diffuseur, ils occultent un des principes fondamentaux du droit d'auteur français : le droit moral.
Ainsi, sur les oeuvres audiovisuelles, il se trouve pas moins de 5 catégories de personnes considérées comme auteur et titulaire de ce droit (Art. L 113-7). Ce sont  l'auteur du scénario, l'auteur de l'adaptation, l'auteur du texte parlé, l'auteur des compositions musicales avec ou sans paroles spécialement réalisées pour l'oeuvre et le réalisateur.

Or l'article L121-5 édicte que "toute modification de [l'oeuvre audiovisuelle] par addition, suppression ou changement d'un élément quelconque exige l'accord des personnes mentionnées au premier alinéa", à savoir le réalisateur, les coauteurs et, le producteur. En outre, l'article L121-1 reconnait à l'auteur un droit au respect de son oeuvre.

Si le copyright anglo-saxon permet de modifier très facilement les oeuvres audiovisuelles, la réalisation de mashup d'auteurs français risque de donner des sueurs froides aux juristes.

Finalement, DADVSI aurait gagné à être rebaptisé : droit d'auteur dans la société de l'information mondialisée.

jeudi 12 octobre 2006

Youtube googelisé

Google a racheté Youtube ! La news de la semaine, du mois, de l'année ! La news que la planète webdeuzéro attendait, préssentait, rumeurisait.


Car si par cet achat Google vient de démontrer qu'il ne peut gagner à tous les coups (Google video était très loin derrière son rival), il conforte néanmoins le géant de services informatiques dans sa stratégie de régie publicitaire mondiale. En effet, après le deal avec Myspace, c'est tout naturellement que s'intègre Youtube, visant à monétiser la diffusion vidéo auprès des internautes. Et une valeur ajoutée dans le cadre du profiling transparent de l'utilisateur.

Qui s'est jamais inscrit à une newsletter US lors du web 1.0 l'a experimenté : une liste impressionnante à remplir, age, sexe, profession, revenu, centres d'intérêts...

En mettant la main sur la recherche de Myspace, et maintenant sur Youtube, Google peut affiner le profil de l'utilisateur en fonction des goûts de chacun, de ce qui motive son réseau social, de ses préférences, "à l'insu de son plein gré". Et la politique déployée sur l'ensemble de ses applications - l'identification unique via son compte Gmail - crée une personne virtuelle dont les goûts et les couleurs sont scrutés lors de la rédaction d'un mail, le partage de vidéos, bientôt son Word ou son Excel online.


Alors que les "big four" (AOL, MSN, Yahoo et AOL) sont main dans la main avec les studio de cinéma, où un cinquième larron, Apple, décide de lancer sa Set Top Box - iTV - on voit que la nouvelle frontière du web est clairement la vidéo. Si les studios ont raté le virage mp3, il n'en est plus de même avec l'image. Warner a a préféré conclure un accord avec Youtube plutôt que de rejouer l'affaire Napster. Et Universal et CBS de suivre dans la foulée. On ne s'aliène pas - plus - 20 millions d'utilisateurs uniques. D'autant plus que si le web cannibalise la télé, il s'enrichit des contenus de cette même tv; les studios ont donc compris qu'il était dans leur intérêt de fournir eux-mêmes les contenus, fourniture dont le financement est assuré par ... la publicité.

Maintenant se pose la question du positionnement de Google. Il va devoir clarifier sa situation : media ou régie. Car même avec une valorisation de 128 milliards de dollars, il n'est pas de bon ton de se facher avec son nouvel-ancien partenaire, lorsque celui-ci s'appelle Rupert Murdoch.

mardi 26 septembre 2006

Liberté de - l'indexation - de la presse ?

A suivre après la condamnation de Google Belgique le 5 septembre dernier à

retirer de tous ses sites (Google News et « cache » Google sous quelque dénomination que ce soit), tous les articles, photographies et représentations graphiques des éditeurs belges de presse quotidienne francophone et germanophone représentés par la demanderesse dans les 10 jours de la signification de l’ordonnance à Intervenir, sous peine d’une astreinte de 1.000.000,- € par jour de retard

L'association mondiale des journaux (WAN), dont les membres français sont le syndicat de la presse parisienne (SPP) et le syndicat de la presse quotidienne régionale, vient de lancer une initiative assez troublante.
Les éditeurs de presse viennent de lancer le projet ACAP (Automated Content Access Protocol), afin de standardiser la description de droits sur les pages web de leurs journaux en ligne.
A première vue, il s'agit de renseigner les moteurs de recherche, Google en tête, afin de notifier les droits liés à certaines pages web. Plus concrètement, il s'agit d'empêcher les agrégateurs de contenus de "piller" les ressources des journaux afin de construire leurs propres sites de news.

L'initiative est intéressante; une application existe déjà, Mozcc, qui fait apparaître dans le browser le type de licence CC d'un document. Intéressante seulement si elle renseigne le type de droits; une description de page Web intégrant une DRM serait en totale contradiction avec les standards du Web et ne pourrait s'imposer. Du moins je l'espère.


La source ici et le communiqué de Reuters

lundi 28 août 2006

La bataille de la dernière couche

Google vient donc de dégainer son Word 2.0.

Et voilà donc une page de l'informatique qui se tourne. Microsoft rattrapé, sur son coeur de métier, par là-même où il avait débuté : l'applicatif.

Petit retour en arrière : IBM fabrique des ordinateurs, mais a besoin d'un système d'exploitation pour le faire tourner. Ce que d'aucuns intégraient ou intègreront en ROM (dont Apple), d'autres le proposeront en option, et en RAM.

C'est le règne du DOS, et le début de la fortune de Microsoft. Car le génie marketing de Bill Gates est de céder des licences d'exploitation du software, lorsque l'ordinateur est vendu tout court. C'est l'époque du hardware contre le software.

Cette différenciation fera donc le bonheur de Microsoft, mais aussi par ricochet de Lotus, Borland, Corel ou Adobe..

Les couches de programmes s'empilent : un OS, puis une interface graphique, puis un logiciel qui en tire les capacités de traitement. Microsoft gère MS-DOS, puis Windows, dispose des outils de programmation, rend lisibles ses API pour exploiter les ressources de sa plateforme. En bout de course, quoi de plus naturel que de vendre ses propres logiciels, dont la suite Office qui réalisera une partie de sa fortune et qui - quoi qu'en dise certains - permettra de standardiser les documents texte ou tableur.

Seulement voilà, le concept du système d'exploitation arrive à obsolescence. Vendre une voiture sans le démarreur devient incompréhensible. Et lorsque le démarreur plus le levier de vitesse plus le volant coutent autant si ce n'est plus que la voiture....

La pénétration du web, dont le standard ouvert a permis une appropriation rapide car gratuite, a ouvert des brèches dans le monopole du géant de Redmond. Plus d'exclusivité, des interfaces portables sur n'importe quel système d'exploitation... Les OpenBSD, Mac et Windows ont cela en commun - l'interopérabilité de leur browser. Il n'en fallait pas plus que cela pour relancer la guerre de la dernière couche : l'application utilisateur.

En reliftant un vieux code - Javascript - et en fournissant leurs API gratuitement aux programmeurs du monde entier, des sociétés de service, Google, Yahoo ou encore Netvibes, ont dynamité le "bureau" de Bill. Dorénavant, sur le bureau, il y a une nappe...

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