1/ Un monde post Babel

Google s’est donc renommé Alphabet. Joli pied de nez pour des gens qui étaient auparavant un nombre (10 exposant 100). Après un pseudo infini, un espace fini. Après avoir commercialisé les mots, Google devient un ensemble de lettres.

Le retour à la langue est intéressant, tant la langue est elle-même au centre d’une des plus grandes mutations du monde. Vivante, dynamique, elle s’échappe du carcan des dictionnaires et des recommandations de l’Académie.

A l’échelle locale, la langue s’enrichit d’apports de populations étrangères. The Economist voit dans l’intégration dans la langue française de  “wesh meuf” et autres “avoir le seum” une disruption des élites qui régulent la langue.

A l’échelle globale, c’est Google qui a cassé l’approche en silos de la communication. Maitre Iteanu, avocat spécialisé en propriété intellectuelle, raconte l’aide précieuse de GoogleTranslate lors d’un échange avec la maréchaussée italienne. Même s’il déplore la mainmise d’entreprises US sur notre quotidien, il reconnait que :

Google traduction a permis un dialogue qui aurait été impossible sans cet apport. Certes, la qualité de ce service gratuit est très médiocre, mais, dans l’immédiat, le résultat est tout de même là.

Pour autant, la simplification de la communication n’est plus du seul ressort d’une adaptation des langues entre elles, ou de leur enrichissement. Le très estimable urbandictionnary en est l’un des exemples. Le site, fondé en 1999, et dont la devise est “Define your world”, est reconnu dans le monde anglophone pour être la référence en matière de slang. Mais c’est son fonctionnement à la wiki qui interpelle. Non seulement les internautes peuvent proposer des expressions et des significations, mais il est possible de voter pour ces dernières; c’est l’intelligence des foules en temps réel qui adapte le sens des mots, fonction de la période. Il n’y a pas plus vivant que cette langue.

Enfin, et de façon spectaculaire, l’explosion de la langue des signes. Pas celle des sourds et malentendants, mais les émoticones ou emoji, qui sont venues remplacer les lol et autres ptdr, ces acronymes quasi contraints par la cherté des SMS et les 140 signes de twitter. Dans une étude récente, facebook, plus grande plateforme de communication écrite du monde, annonçait la fin du LOL. Basée exclusivement sur l’expression du rire, cette étude voyait la fin de l’acronyme L.O.L. au profit des “ancestraux” “haha” et “héhé”, mais aussi des emoji. Sur ce point, les auteurs de l’étude de s’interroger “Perhaps emoji offer a concise way to convey various forms of laughter?”. Il y a sans doute beaucoup de vrai dans cette fin du LOL, puisque même urbandictionary a déclassé sa signification première pour l’abréviation du prénom Laurence. Et prévient que :

Now, it is overused to the point where nobody laughs out loud when they say it. In fact, they probably don't even give a shit about what you just wrote. More accurately, the acronym "lol" should be redefined as "Lack of laughter."

Et ce qui est vrai dans le processus de création bottom up d’urbandictionnary l’est aussi pour le émoji. L’organisation de standardisation privée des caractères (Unicode) met à jour régulièrement ses tables pour répondre à la demande de ses membres, lesquels répondent à celles de leurs utilisateurs. Ainsi, la dernière livraison des caractères standards imagés de mai 2015 inclut désormais l’icone selfie (demandée par Fortune Magazine et le Guardian), fingersCrossed (demandée par Apple, Google et emojipedia), le prince (pour respecter l’égalité des genres, la princesse étant déjà présente) ou le croissant (“popular food item in France and other european countries”).  Il est d’ailleurs intéressant de noter qu’Unicode a dû standardiser d’autres représentations de la famille que celle de la Manif pour tous, Apple ayant intégré des émojis représentant les mutations de la société.

Il est donc patent qu’après l’alphabet, ce sont des "mots" issus de l’écriture asiatique qui pénètrent dans la langue occidentale; laquelle après avoir intégré les chiffres arabes, se décline et s'adapte maintenant depuis les concepts des idéogrammes.

Dans un ouvrage très éclairant, l’universitaire Clarisse Herrenschmidt relate l’histoire de la langue, sa signification, sa codification, fonction de l’emploi du signifiant par ceux qui l’emploient. Mais dans “Les 3 codes, l’alphabet, les mathématiques et le code”, il est aussi question de mathématiques et de code informatiques, qui forment des langages structurés, standardisés, et universels.

Du code basique aux métalangues type Scala, il y a une volonté de se rapprocher de de la langue des hommes, conceptuelle, tout en standardisant l’énoncé. L’essort de l’emploi des dérivés des idéogrammes, les émojis, qui standardisent également des concepts, marque sans doute la fin de la légende de la tour de Babel, et une étape supplémentaire dans le rapprochement des civilisations occidentales et asiatiques.

 

2/ Où va Apple ?

Apple est une entreprise schizophrène. D’un coté, elle s’est positionnée sur une disruption de l’univers normé de Microsoft, devenant l’outil et le porte-parole privilégié de générations de créatifs. De l’autre, elle a standardisé son interface et sa technologie, refusant de céder son OS et délivrant au compte-goutte des licences pour du hardware. Construisant ainsi un système d’exploitation robuste, elle a empéché son adoption par le plus grand nombre en empêchant l’apparition des clones. Elle fut la première à maitriser totalement son écosystème, son hardware se confondant avec son software (les fameuses ROM d’Apple).

La maitrise technologique fut ensuite déclinée aux services, et l’invention de l’iPod marqua son premier pivot. Alliée à un marketing que n’aurait pas renié l’église catholique romaine, avec son gourou déclinant la robe papale (le col roulé noir), ses églises (les apple Store), ses fidèles  louant ses encycliques (les keynotes) et attendant les miracles de la résurrection (le nouvel nouvel iPad).

Cette église occasionna une gigantesque capacité de traction. Las, ses prétentions sur la propriété du concept de tablettes ont néanmoins échoué. La plateforme défend maintenant une autre exclusivité, le luxe. De l’Apple Watch tout or à 17.000€ à la gamme Hermès, en passant par la volonté de fin des queues légendaires à la sortie d’un nouveau produit, le nouveau positionnement de la marque à la pomme est un autre walled garden; dans un monde où le hardware n’est plus la valeur du bien technologique, là où Apple margerait à 69% sur l’iphone 6, l’exclusivité est conférée par ce que l’on appelle les biens de Veblen:  la valeur du bien est définie par la cherté du bien lui-même.

Ainsi, si le chiffre d’affaires d’Apple peut être impacté par une stagnation, voire un recul du marché (mévente de l’iWatch, plongeon des ventes de l’iPad, fin de la subvention de l’iPhone aux US), le nouveau positionnement est un pari risqué mais un tournant inévitable. Il est loin le temps où, pour espérer détenir le monopole du concept même du device, Apple menaçait Google de guerre thermo-nucléaire, et parlait d’Androïd comme d’un produit volé. Dorénavant, le principal concurrent d’Apple, xiaomi, est traité de voleur par Jony Ive, mais sans les poursuites en contrefaçon qui vont avec. Et concernant la valeur du hardware, rappelons que xiaomi commercialise un iphone6 like au prix de 125$.

Après avoir opéré comme un opérateur OTT sur le dos (et la valeur) des telcos, Apple est désormais disrupté lui-même. Par le hardware d’un coté, par les services de l’autre. On regardera donc avec intérêt le succès (ou pas) d’Apple music, service de streaming qui remplacera à terme la vente via iTunes, ainsi que son nouveau programme Update, qui transforme un peu plus Apple en un établissement financier (initié avec le lancement d’Apple pay).

Il semblerait qu’Apple soit devenu trop gros pour être technologiquement innovant, allant dorénavant chasser sur les terres d’Androïd et de Microsoft. Androïd, avec la disponibilité prochaine d’Apple music sur cet OS (lequel apparaît être le Windows du mobile), Microsoft, avec sa course derrière Microsoft Surface.

La firme à la pomme pivote donc une fois de plus, et bascule dans la fourniture des biens comme un service,  sur le segment haut de gamme. En réinventant le leasing, elle transforme la fidélité basée sur sa seule aura à celle du prélèvement mensuel. Apple As A Service.

 

3/ Information wants to be free

La semaine dernière a vu s’opposer à fleurets mouchetés le SNE et un aéropage d’universitaires. D’un coté, le SNE publiait sous la plume de l’avocat Richard Malka un petit opuscule intitulé “La gratuité c’est le vol”, sous-titré “2015, la fin du droit d’auteur”. De l’autre, 75 intellectuels publiaient via le CNnum dans Le Monde la tribune “Favorisons la libre diffusion des savoirs”.

Prenant prétexte de l’inscription d’un droit positif pour le domaine public (qui n’est jusqu’à présent défini qu’en creux de la propriété intellectuelle), ces universitaires appelaient entre autres à ce que les travaux des chercheurs, financés par le public, ne soient plus appropriés par le privé. De son coté, selon Livres Hebdo :

" [Le SNE] s'inquiète particulièrement d'une règlementation qui autoriserait la fouille de données dans les bases des éditeurs scientifiques, et ouvrirait un an après leur publication l'accès libre aux articles de revues dont les auteurs sont des chercheurs financés sur fonds publics." 

Cette fronde n’est pas propre à la France. Et elle rappelle en creux le suicide d’Aaron Schwartz, qui a motivé en son temps le dépôt par l’administration Obama du Fair Access to Science and Technology Research Act.

Cette fronde n’est pas non plus propre au livre. Elle concerne la communication, l’information, son contrôle, son accès, sa valeur, quelle que soit le bit de données qui circule dans cette gigantesque anarchie qu’est le Net. Le terme d’anarchie n’est pas de mon fait, mais de Jared Cohen et du CEO de Google, Eric Schmidt, dans “The New Digital Age” :

" The Internet is the largest experiment involving anarchy in history. Hundreds of millions of people are, each minute, creating and consuming an untold amount of digital content in an online world that is not truly bound by terrestrial laws. This new capacity for free expression and free movement of information has generated the rich virtual landscape we know today “

Cette anarchie a été possible car Internet n’a pas été conçu techniquement sur un modèle du contrôle du contenu des paquets, et que son modèle d’affaires a été calqué sur celui de l’audiovisuel : ce prix était négocié via un tiers, la publicité.

Or, après des années de reconfiguration et la menace des adblocks, les medias  reviennent à leurs anciennes amours : le paiement pour l’achat de contenu. Que ce soit par l’abonnement, ou à l’acte, l’accès à l’information est désormais payant pour la majorité des medias old school ayant migré sur la Toile. Ce rétro-pédalage motive donc des contraintes d’accès à l’information, la principale étant le contrôle de sa dissémination par ses ayant-droits. On l’a vu avec les attaques des éditeurs de presse contre Google news, et ce phénomène prend de l’ampleur.
Dernier en date, Soundcloud, emblématique site fonctionnant sur le principe des UGC, fait donc les frais de ce contrôle, et supprime petit à petit ce qui était sa force de traction, savoir les mix et remix postés par ses utilisateurs. Les majors, soucieuses de contrôler leur rente d’exploitation des droits, enjoignent la plateforme de faire le ménage dans les publications des pro-ams, sous peine d’amendes qui mettraient en danger le site lui-même. C’est l’effet pervers des plateformes : agrégeant les utilisateurs sur une promesse de liberté (voire d’anarchie), elles deviennent de fait des écosystèmes totalement contrôlables à l’intérieur du réseau internet qui l’est nettement moins.

Et l’on apprend la première plateforme d’entre elles, facebook, réfléchit à créer son propre contentID pour repérer des videos soumises à copyright. Dès lors que facebook représente quelque 30% de l’accès à des sites tiers, la tentation d’en contrôler le contenu produit par les ayant-droits est forte. Il est donc à prévoir que le partage de contenus sur la plateforme sera dans les années qui viennent de plus en plus soumis à des contraintes émanant desdits ayant-droits.

Et puisqu’on se gausse de la censure politique chinoise, il faudra dorénavant penser à celle, financière, des entreprises de l’information.