error 404

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

lundi 6 mai 2013

Lettre à un ami du front de gauche

Cher ami,

Je n'ai pas l'habitude de m'épancher sur la politique sur ce blog; tout d'abord parce qu'il cause essentiellement de la révolution numérique, ensuite, parce que la politique, la vôtre, est à des années lumières de la mienne. Aussi, dans mon memex à moi, votre conception de la vie de la cité, votre organisation, vos structures, sont une perte d'espace mémoire, comme de temps de calcul. Ma vie, si virtuelle qu'elle soit, n'est ni rêvée, ni fantasmée. A votre inverse.

Tu as donc manifesté dimanche dernier, à l'appel d'un homme politique ayant brigué l'investiture suprême en 2012, contre l'austérité et pour une nouvelle République.

Vous partimes 30.000, et par un prompt renfort, vous vous comptames 180.000 en arrivant au port. Ma rationalité m'empêche de disserter sur les écarts de comptage habituels entre les organisateurs et la puissance publique; néanmoins, je ne puis qu'admirer votre habilité à manier la théorie du complot à votre avantage, d'autant qu'elle a bonne presse. Votre marée rouge, très rouge, a déroulé son tapis de mécontents, d'opposants, de gens en colère, contre les puissants, les menteurs, les tricheurs, les profiteurs. 

Cela est légitime. Vous avez le droit de manifester, de revendiquer vos opinions. Vous en avez même le devoir; au terme de cette inconditionnelle  - et constitutionnelle - liberté d'expression, acquise de haute lutte, vous avez le devoir de parler, converser, crier. Vous avez le droit d'écrire des pamphlets, de jeter des anathèmes, de vous rebeller contre l'ordre établi, de contester. C'est ce qui fait la force d'une démocratie. Et c'est tant mieux.

Si je vais passer quelques heures à me fendre d'un billet de blog, c'est parce que vous commencez à me les briser menues. Non pas que vos cris m'insupportent; je vis à Paris, loin des itinéraires des cortèges, et les populations que je côtoie sont très loin de toute préoccupation politique. Mais vos cris résonnent de tellement d'errements, de contre-vérités, d'absence de mémoire et de culture, que je ne peux m'empêcher de pousser également mon cri, parce que j'ai les mêmes droits que vous.

Cher ami, 

Tu as donc manifesté contre la crise, contre le gouvernement, et pour la mise en place d'une nouvelle organisation de la société. Soit.

Le pays est en crise; tu l'as remarqué, le monde l'est également. Mais la crise n'est pas l'exception, ce serait même la norme; ainsi 73, 83, 92, 2001, 2008. Ce serait même une forme d'organisation. Ce n'est pas moi qui le dit, mais un des auteurs prisés par la gauche et l'extrême gauche, Antonio Négri, cité par Edgar Morin,  dans "Pour entrer dans le XXIème siècle" :

"La crise, ce n'est pas le contraire du développement, mais sa forme même".

Ledit Morin, de continuer :

"Le développement ne s'effectue pas sur un socle culturel, civilisationnel, sociétal : le développement est inséparable de la destruction/transformation de ce socle, et c'est ce processus désorganisateur/réorganisateur qui est de caractère crisique"

Ledit Morin, qui a quitté le PC stalinien après guerre, de continuer son analyse, dans le chapitre "Ou va le monde?", sur le modèle "stalinistique" :

"L'apparente immobilité du système, la sclérose et la congélation politique des sommets, la rigueur disciplinaire de la machine, tout cela semble écarter l'idée de la crise. Et tout cela constitue effectivement une formidable machine à écarter à tout prix, et sans cesse, toute déviance, tout feed-back positif, toute expression du pluralisme, toute manifestation d'antagonisme au pouvoir, c'est-à-dire éviter tout début de processus crisiques"

Bizarrement, cher ami, cela sonne juste au programme de ton leader actuel.

Celui-ci a le verbe haut et la parole acerbe. Cette radicalité remporte l'adhésion chez un tiers de mes concitoyens. Pour revenir à notre ancien Président, c'est cette radicalité, cet engagement, ce volontarisme, qui remportait également, au début, les suffrages. C'est ce manque de radicalité que l'on conspue chez notre actuel Président, "pépère" pour les uns, "monsieur faible" pour d'autres. Même si on retrouve cet engagement dans la communication institutionnelle, via la répétition du mot "choc", en "éléments de langage".

Votre leader actuel, qui a une certaine expérience de la politique, sait donc manier le verbe. Lorsqu'il emploie le terme "insurrection", il en connait la signification. Après la "période d'essai d'un an", sortie d'on ne sait où, l'homme qui a échoué à conquérir de façon légitime le poste suprême appelle donc à une révolution.

Dans "Autopsie de la Révolution", Jacques Ellul, l'un des grands exégètes de Marx, rappelait que :

"Tout le mouvement de 1780 à 1789 est une révolution réactionnaire. Le gouvernement a fait à cette époque des réformes remarquables dans tous les domaines, et c'est lui qui est progressiste : mais les populations ont refusé de le suivre, par attachement à l'organisation traditionnelle, aux privilèges et aux situations installées : le pouvoir était alors dit despotique parce qu'il se voulait de plus en plus rationnel en même temps que les réformes qu'il accomplissait étaient plus libérales. Les nouveautés dans tous les pays sont intolérables. La révolte est contre le progrès."

De fait, quand votre leader brocarde le "petit monarque", il ne fait que reproduire le propos d'Ellul. Lorsque dans son programme d'élection présidentielle, il se prononce pour la suppression de la RGPP (révision générale des politiques publiques, désormais MAP), il se prononce contre le progrès. Et lorsqu'il caresse dans le sens du poil des populations qui vivent sur l'idéal du "c'était mieux avant", il se prononce contre le progrès. Car les couches qu'il représente, ou qu'il flatte, sont des segments de population qui ont vécu des mondes qui n'existent plus, et qui n'existeront sans doute plus jamais. La permanence de l'emploi salarié, tout au long d'une vie; la fin du cycle des 30 glorieuses; la fin d'un monde industriel. Tout cela dans un contexte économique où les BRIC et les CIVETS étaient des pays à vocation touristique.

Tu pourras me faire le procès des méfaits de la science, de la technologie, ou de la finance, sur le développement humain. Je te répondrai avec Braudel, te citant les grèves des ouvriers imprimeurs en France, vers le milieu du XVIème, "provoquées par la modification de la presse d'imprimerie qui entraînaient une réduction drastique du nombre des ouvriers" (in "Civilisation matérielle, économie et capitalisme, XVe-XVIIIè siècle, T1 : les structures du quotidien"). Mais également de l'apparition des luddites, au XIXè en Grande Bretagne, contre l'apparition des machines à filer. Un mouvement d'une telle importance qu'il a nécessité l'intervention de la troupe.  

Je ne doute pas du désarroi des manifestants devant l'incertitude du lendemain; mais tu ne peux décemment amalgamer les maux pour fonder une cohésion d'ensemble, coalition de bric et de broc unie sous la bannière du "qu'ils s'en aillent tous". Lorsque je vois le cortège qui s'est ébranlé dimanche, je suis malheureusement désolé de ne voir que l'expression de revendications catégorielles, chacun défendant son pré carré - et son emploi - dans des industries qui vivent leurs dernières heures (automobile, distribution de la presse, hauts fourneaux...). En aucun cas, un jeu collectif.

Vous faites du bruit, vous êtes la minorité agissante, l'aiguillon. Tant mieux. Il en faut. Maintenant, rendez-vous en compte, vous êtes les vieux cons de la République. Vous êtes les anti-modernes. Vous désespérez vos enfants, et vos petits enfants vous attaquent, dans les colonnes du Point dont vous honnissez les journalistes.

Nous vivons des crises, et ce serait notre mode de fonctionnement. Nous vivons également des meta-crises, des ruptures, qui occasionnent une remise à niveau de nos institutions politiques. Cela fait 70 ans que la stabilité règne dans les pays occidentaux. Que ceux qui sont aux commandes ne réalisent pas de saignées dans leurs forces vives en transformant leurs propres enfants en chair à canon, ou détruisant leur économie. La Vème est le régime républicain le plus stable dans notre histoire récente. C'est que l'époque veut que la France n'ait pas connu de guerre sur son territoire depuis les "événements" . Mais c'est aussi la période la plus calme dans le monde, qui a vu le dernier affrontement bloc contre bloc s'effondrer à Berlin.

Je ne t'apprendrai pas que la Veme République naît des suites des "événements" d'Algérie, la IVème sur les décombres de la deuxième guerre mondiale, la IIIème suite à la guerre franco-allemande de 1870.

Il apparaît évident que nous - collectivement - ne savons pas gérer un monde de paix. Et que notre système, que nous remettons à niveau à chaque conflit meurtrier, est grippé. Nos institutions le sont, notre organisation l'est, nos représentants également. Nous mêmes, citoyens, sommes faibles puisque nous reproduisons, inlassablement, les mêmes erreurs du passé. Ton leader dénonce la finance internationale, la collusion avec les hommes politiques ? C'est drôle, c'est l'affaire Stavisky. 1934, comme le temps passe... Ton leader prend à partie Cahuzac et pleure sur l'état actuel de la Grèce? Soit, mais pourquoi ne pas condamner la Grèce, coupable d'avoir maquillé ses comptes en 2001, avec la complicité d'un banquier d'affaire international ?

Dans le Que sais-je "La vie politique", édition 1985, Philippe Braud écrivait :

"les dirigeants en place jouissent généralement d'une forte longévité politique. Sauf séismes politiques relativement rares, ils conservent parfois presque indéfiniment le contrôle de leur organisation [...]. C'est une manifestation du phénomène oligarchique. De ce fait, il en résulte une nette tendance à la gérontocratie qui freine le renouvellement du personnel politique"

De fait, je veux bien entendre ceux qui militent pour le changement. Un changement qui ne s'opère plus dans l'alternance entre les Elephants et les Anes, mais dans une remise à plat du zoo. Je veux bien entendre que ton leader pleure la fin d'une utopie, commencée lors de la Commune étudiante, et terminée lors de la "parenthèse" de la rigueur, en 1983. La fin du socialisme. Mais le miroir aux alouettes n'est pas une doctrine, et la manipulation pas une méthode de gouvernement. 

Ce que nous avons a faire est inventer le monde de demain, pas se lamenter sur des passés forcément regretables. Non, ce n'était pas mieux avant. Et non, le futur n'était pas ce qu'en avaient prévu les prospectivistes de tout poil, pas plus qu'il ne l'a été par des ministères du plan. Nous n'avons plus d'agriculteurs qui se tuent à la tache, plus de mineurs qui en font autant. Nous avons collectivement élevé notre niveau de vie depuis la fin de la guerre. Les citoyens sont éduqués, responsables. Ils s'agitent continuellement dans la boite de Petri, et créent de la richesse, du bien-être, de l'intelligence.

Mais en effet, nous nous trouvons devant un paradoxe; en dépit de tout ce que nous avons réalisé, nous ne créons toujours pas "les lendemains qui chantent". Le plein emploi ne sera jamais atteint. Le conjoncturel devient du structurel. Quelles que soient les avancées de notre civilisation, il se trouve toujours un effet de bord qui masque, périodiquement, les bénéfices du progrès. Je prendrai un exemple, l'éducation.

Lorsque Raymond Boudon a écrit l'Inégalité des chances, il a démontré le double problème de l'accès à l'éducation : la neutralisation (pas assez d'emplois pour trop de diplômés) et l'absorption (la compétence requise pour un poste croit selon les classes d'âge). De fait, la génération limbo est apparue aux Etats-Unis ou au Japon, et l'on commence à voir ses effets en France. Et si l'on regarde le rapport de la Dares, concernant l'emploi en 2020, le futur des "cerveaux d'oeuvres" n'est pas réjouissant. Il y a lieu de s'attendre à une "forte dynamique des métiers de soins et d’aide aux personnes fragiles". Traduction : le secteur qui recrutera sera celui de la toilette pour grabataires. Ceux-là même qui manifestent aujourd'hui seront pris en charge par leurs petits-enfants, titulaires d'un doctorat. Cela donne envie, non ?

Cher ami,

Je peux comprendre que ton leader n'arrive à faire le deuil du tournant du "Bad-Godesberg" français du 23 mars 1983. Mais mentir au peuple pour satisfaire ses propres ambitions, en lui faisant qui plus est courir le risque d'un déclassement plus rapide, c'est dangereux. C'est précipiter la chute, et la rupture dans ce qu'elle a de plus sombre. 

Je vois bien que le système est à son maximum. Et que ton leader n'est pas le seul à se poser en alternative. D'autres partis sont également prêts à vendre leur chapelle, des verts au centre droit. D'autres encore y réfléchissent de façon collective (sur la liberté d'expression, via la Cantine), se basant sur une expérience islandaise récente, et des modes d'organisation hérités du web. Web qui n'est qu'une réinvention du collaboratif, mais qui est un outil puissant d'expression et de production d'actes et d'idées. 

Tout est à inventer, tout le temps, de façon collective. Notre rupture, celle de notre génération, devra arriver d'une façon négociée, comme jamais dans notre histoire il n'a été possible de la faire. Pour ma part, il n'est pas plus question d'aller taper du boche que de raccourcir de nouveaux aristocrates.

Pour en finir, je citerai Jean-Pierre Le Goff - encore un revenu du communisme - qui dans son livre "La démocratie post totalitaire" écrivait à propos du mouvement antimondialisation. S'entendant de la dénonciation des "Etats, institutions et hommes politiques devenus de simples servants et promoteurs des forces financières", il énonçait :

"Sans s'en rendre compte, les promoteurs de ce type de dénonciation donnent du système qu'ils entendent combattre une telle image de toute-puissance qu'ils contribuent à la renforcer. Et ils installent paradoxalement ceux qui les suivent dans une situation d'impuissance assumée : s'appuyant sur des analyses réductrices, la dénonciation radicale se suffit à elle-même et cette posture est elle-même reprise par les médias".

En suivant, par écrans interposés, la manifestation de dimanche dernier, je n'ai vu que ça.

Bien à toi

Julien 

dimanche 21 avril 2013

De la neutralité du Net

Le Conseil National du Numérique a organisé mardi dernier une présentation de ses travaux sur la "Neutralité du net" à la Cantine, à Paris. Quatre représentants du nouveau CNNum faisaient face à une audience fournie. Les geeks, IRL ou URL, étaient particulièrement représentés. Rédigé à la demande du gouvernement, suite à "l'affaire Free", l'avis rendu le 1er Mars est assez court. D'une trentaine de lignes, il énonce principalement que :

"le principe de neutralité doit être reconnu comme un principe fondamental nécessaire à l’exercice de la liberté de communication et de la liberté d’expression et [doit être inscrit] dans la loi au plus haut niveau de la hiérarchie des normes"

Comme l'a mentionné au cours de la présentation Christine Balagué, une des membres du collège ayant rédigé l'avis (et le rapport préparatoire), la mission conférée au CNNum n'était évidemment pas de faire la loi. Néanmoins, on pourra regretter la brieveté de l'avis, comme celle du rapport, qui se cantonne à des domaines très conventionnels. D'où une interrogation sur ce que recouvre cette neutralité, et les enjeux qu'un tel concept sous-tend.

Lors de la présentation de l'avis, le président du CNNum a déploré que la neutralité du net n'intéressait principalement que les geeks, et pas d'autres catégories de la population. Comme en écho, lui répondait quelques semaines plus tôt Bluetouff devant Manhack, "à force d'agresser leur environnement, les hackers sont entrés en politique". Il est vrai que le domaine est très technique, et que les compétences du législateur en la matière sont assez faibles. IRL, si l'on considère le nombre de lois retoquées au Conseil Constitutionnel, il y aurait également matière à questionnement sur d'autres sujets. Mais je m'égare. 

Une citation de Tim Wu, extraite de sa communication dans le Journal of Telecommunications and High Technology Law (2003) introduisait la problématique.

"Au cours de la prochaine décennie, les conflits entre les intérêts privés des fournisseurs de haut débit et l'intérêt du public vont mobiliser l'attention croissante des régulateurs de télécommunications."

Tim Wu, professeur de droit à l'Université d'Harvard, est l'un des premiers à avoir théorisé la net neutrality. En bon disciple de Lawrence Lessig, entre autres, Wu s'est spécialisé dans le droit dérivé de la technologie internet, soit le copyright, la liberté d'expression, les télécommunications...

 

Au cours de la discussion ont souvent été abordés deux thèmes : l'égalité et la liberté. Ne manquait que la fraternité, et la Cantine devenait le Club des Jacobins. Cela n'a pas l'air, mais j'y reviendrai.

L'égalité, c'est le principe fort de la neutralité du net : la non discrimination de l'information. Pour faire court, quelle que soit la nature de la donnée transportée par le réseau, celui-ci ne doit la traiter que selon le principe premier de l'internet , le "best effort delivery". La neutralité des réseaux, énoncée par Wu et acceptée par tous depuis, est que :

"The idea is that a maximally useful public information network aspires to treat all content, sites, and platforms equally"

Le deuxième point tient tant des exigences démocratiques (la liberté d'expression) qu'il découle techniquement de la non discrimination des contenus : la liberté de circulation de l'information doit être garantie dans le Réseau. Pour paraphraser une citation du rapport "toutes les informations circulent libres et égales en droit". Ce que l'on oublie un peu trop, c'est que le présupposé de Wu est qu'Internet est un réseau d'information public. Pourtant, si les protocoles qui le portent sont libres de droit (qu'en serait-il autrement?), il est opéré de part en part via des opérateurs privés. Dans les faits, tout le monde et personne possède Internet. C'est ainsi, que de façon latente, apparaît ce qu'Habermas a discuté dans son essai : la création d'un espace public. Espace public dont les sujets ne seraient plus juste des humains, mais des données.

Le principe de la neutralité du net, c'est que la donnée puisse librement transiter dans le Réseau, et, subséquemment, qu'elle ne puisse pas être altérée; c'est-à-dire que quelle que soit la source de la création de cette information, sa propriété première, sa véracité (la non modification de son état "à la création") doit pouvoir être garantie par le Réseau. Lawrence Lessig, (in Code is Law, paru en 2006), l'a très exactement résumé :

"The issue here is how the architecture of the Net - or its "code" - becomes a regulator. In this context, the rule applied to an individual does not finds its force from the threat of consequences enforced by the law - fines, jail, or even shame. Instead, the rule is applied to an individual through a kind of physics".

 

Le démiurge

L'homme a une fâcheuse tendance à reproduire son environnement. Non qu'il manque d'imagination, mais la limite de ses capacités réside dans sa perception du monde. Il est plus facile de concevoir ce que l'on peut imaginer (et réciproquement).

L'homme, cet ultime maillon de l'évolution cellulaire (selon Darwin), a d'abord appris à vivre dans son environnement. Hostile, il a muté. Il a aplanit les difficultés, comme les montagnes à coup de TNT, domestiqué les éléments, en comprenant "comment ça marche". La dernière étape – actuelle - est sa capacité à jouer au démiurge. Il joue donc avec la vie (cellules souches, nanotechnologies) et avec ses propriétés. il joue également avec son environnement. Ce qui nous amène à la neutralité des réseaux.

L'homme a appris à communiquer, bâtissant une société à mesure qu'il la signifiait. Des langages, des codes, des structures, chaque pierre apportant un développement suivant. Sans alphabet, pas de Saintes Ecritures. Sans codes, pas d'organisation de la cité. Sans imprimerie, pas de Réforme (et de diffusion de la langue vernaculaire). Du code, il en a produit depuis les alphabets aux codes informatiques, en passant par la mathématique. Ces codes forment un langage, normé, cohérent, qui décrivent un environnement, ses propriétés. Ces codes sont un moyen d'échange et de compréhension mutuelle, ils forment la communication.

Chaque invention humaine procède d'une autre. Chaque progrès technique dépend d'une compréhension, laquelle est décrite, discutée, normée. Chaque invention humaine a une documentation, des manuels d'utilisation, des règles propres. Le dictionnaire décrit les mots. L’étymologie leur prête un sens.

De son environnement maîtrisé, il est deux choses que l'homme n'a pu contraindre : les propriétés intrinsèques de soi, et celles de son environnement. Ainsi, les propriétés physiques de l’éther, la vitesse de la lumière, le nombre d’Avogadro, la constante de Planck... Ainsi, la division cellulaire, la réplication de l'ADN, la spécialisation des parties du cerveau.  

Ces propriétés physiques permettent à un individu d'appréhender une réalité objective. Si ses capteurs - les 5 sens - ne sont pas déréglés, ni son processeur central - le cerveau -, alors il ne souffre d'aucune distorsion de la réalité. Ce que l'individu voit dans l’éther existe. Même un mirage existe, il est le résultat des propriétés physiques de l'air, dans des conditions particulières.  Ce que l'individu entend existe, ce n'est que le résultat de la propagation d'une onde sonore dans un mélange gazeux dont toutes les propriétés physiques sont connues.

L'environnement ne ment pas, car ses propriétés ne sont pas modifiables.  Les avancées technologiques sont en train de modifier tout cela. La plus proche de nous est bien évidemment la recréation d'un éther. Internet est un éther, construit par l'homme. C'est en cela que le sujet est d'importance.

Internet est né de la volonté de chercheurs de créer un espace de liberté, non rigide, ouvert et de pair à pair. Comme le note Manuel Castells (in La Galaxie Internet) :

"le véritable exploit d'Internet est d'avoir instauré ce mode de gouvernement relativement stable sans succomber à la bureaucratie [...] ni au chaos qui menace sa structure décentralisée. S'il a échappé à ces deux écueils, le mérite en revient essentiellement à ces gentlemen de l'innovation technologique - Cef, Kahn, Postel, Berners-Lee et bien d'autres - qui ont vraiment eu le souci de maintenir le réseau ouvert à leurs pairs afin d'apprendre et de partager. C'est par un conception communautaire de la technologie que l'élite méritocratique a rencontré la contre-culture utopique pour inventer internet et lui conserver son esprit initial de liberté : c'est ainsi qu'Internet est avant tout une création culturelle."

Internet est un espace physique, calqué sur la communauté humaine. En choisissant d'implémenter un processus de type best effort delivery, les pères fondateurs ont garanti techniquement la résilience du Réseau, dans une architecture end-to-end ("l'intelligence est aux extrémités"). La contrainte technique (condition sine qua non de la Darpa), s'est muée en une "loi" morale. Le réseau doit délivrer l'information; toute atteinte peut être considérée comme une censure. La liberté d'expression des hommes est de fait traduite techniquement par le code.

Les attaques contre le réseau sont actuellement de deux ordres : l'un venant des Etats, l'autre du système marchand. Cette tension prend sa source dans une relative perte de souveraineté de la puissance publique, contre le public, ainsi que dans la transformation de la communication - l'échange de données - en marchandise.

 

Politique VS Economie VS Espace Public

Jeremy Rifkin, dans l'Age de l'accès, de citer Jean-Marie Guehenno quant à la fin de l'Etat/nation :

"A l'ère des réseaux, la relation des citoyens au politique est en concurrence avec l'infinité des connexions qu'ils établissent en dehors de lui. Par conséquent, la politique, loin d'être le principe organisateur de la vie en société, apparaît comme une activité annexe, voire une construction artificielle peu adaptée à la résolution des problèmes pratiques du monde moderne".

Un point de vue partagé par Eric Schmidt et Jarod Cohen, dans un article intitulé The Digital Disruption, qui avance l'apparition d'un "pouvoir interconnecté", fait de citoyens sur le réseau - à l'image de la presse, regroupée dans le fameux "4ème pouvoir" -  lequel s'oppose aux pouvoirs constitués.

On peut penser Internet comme la création des villes en Europe, qui culminera au Traité de Westphalie. Autonomie, liberté, constitution d'espaces publics, apparition d'une bourgeoisie basée sur une accumulation de connaissance/capital. Fait nouveau, ces nouvelles communautés, qui ne sont plus structurées géographiquement, tendent à redéfinir l'espace qui les entoure.  S'opposant à un pouvoir central, comme jadis les villes franches s'affranchirent du pouvoir féodal, elles tirent leur légitimité d'une liberté ubi et d'une défiance orbi, qui s’accroîssent de jour en jour.

Alors qu'il ne serait pas imaginable de contester l'aménagement des infrastructures routières par l'Etat, la suspicion de ce pouvoir interconnecté envers le pouvoir politique peut être légitime. Ainsi, les tensions autour du droit d'auteur, la surveillance généralisée, les atteintes à la vie privée. Même un Benjamin Bayart, opérateur d'un FAI indépendant, s'oppose à une structure web opérée par les Etats - souverains et démocratiques, rappelons-le. C'est que la défiance des citoyens envers l'Etat renvoie à une réciproque, qui n'est pas nouvelle. Par exemple, lors de la création des cabinets noirs du courrier postal..

 

Du coté de l'économie, rien n'est simple. Internet est organisé en couches. Si les protocoles sont libres de droit, d'autres couches sont appropriées. Les tuyaux, les services, les applications appartiennent pour la plupart à des groupes marchands, monopolistiques. L'aliénation volontaire des citoyens à ces nouvelles plateformes de droit privé, dont la gouvernance est de fait exclue de leurs mains, fait craindre des atteintes autant à la liberté d'expression qu'à celle d'entreprendre. Comme s'interrogent Nicolas Colin et Henri Verdier dans l'Age de la multitude :

"Que pèsent les lois sur le pluralisme quand Google suscite 60% du trafic des sites d'information et peut supprimer 75% du trafic d'un site en une nuit [...] ? Comment intervenir dans la lutte pour le monopole de la structuration d'Internet que se livrent Google, Facebook, Apple ou Amazon, et qui porte parfois même sur l'ergonomie ou le design des interfaces ?"

C'est là qu'entre en scène le domaine public. Selon Hannah Arendt (in "La condition de l'homme moderne") :

"[le mot public] signifie d'abord que tout ce qui parait en public peut être vu et entendu de tous, jouit de la plus grande publicité possible [...] [et] en second lieu, le monde lui-même en ce qu'il nous est commun à tous et se distingue de la place que nous y possédons individuellement"

De fait, le commun est le mot central du domaine public, et rattaché plus tard au "social". C'est ainsi que ce qui structure (le monde lui-même) est du domaine public. Après Harendt, Habermas fit du développement de l'espace public une condition nécessaire et suffisante à la critique de l'Etat, et d'autres, le suivant, à la construction d'une unité démocratique, car discutée.

Internet est au début de la construction de l'espace public tel qu'apparu au XVIIème. Rejeton du domaine privé, petit à petit approprié par tous, il devient au fur et à mesure nécessaire à la construction d'une société démocratique. Ici, la menace opérée sur l'information est donc double : de la part d'Etats qui ne peuvent tolérer la libre expression; de la part du monde marchand qui, en opérant une privatisation de l'espace public, par celle de la conversation, s'approprie ou empêche cette expression. Quelques exemples parmi d'autres : la volonté de l'Etat français de censurer la parole a priori - dans l'affaire du tweet #unBonJuif; la volonté d'Apple ou de facebook de proposer un écosystème puritain, exempt d'érotisme ou de seins - féminins; ou encore les techniques de type "man in the middle" opérées par des Etats totalitaires, comme le régime syrien. A cette censure peut s'ajouter la dénaturation de l'information, par un traitement opaque. Ainsi, la recherche sur internet, ou l'affichage des statuts facebook selon des algorithmes dont on ne connait pas la teneur. Ce qui fait prôner à l'un des membres du CNNum, Serge Abitboul, de l'INRIA, une neutralité de la recherche. Quant à la défiance en l'Etat (de droit), laissons la parole au président du CNNum, Benoit Thieulin, qui "ne ferait pas confiance à un moteur de recherche fait par un gouvernement". CQFD.

Il est également discuté de l’asymétrie des réseaux (voire des protocoles) opérés entre consommateurs et opérateurs de tuyaux et contenus comme d'une atteinte à la neutralité. Laurent Chemla, l'un des fondateurs de Gandi.net, fait correspondre ce principe de neutralité à celui d'égalité entre citoyens. Pour faire simple, si l'expression du FAI est une parole à 10dB, la parole du consommateur est limitée à 3dB. Ou encore, si l'expression reçue par le consommateur est du domaine du flux vidéo, sa parole sera limitée à du contenu texte. Citoyen, consommateur, le mélange est à dessein. La limite est en effet ténue tant "l'expression" recouvre à la fois une liberté du citoyen de concourir à la vie publique et à la vie des affaires.

Renverser le paradigme

On entend souvent que la technologie est - ou doit - être neutre. Rien n'est plus faux. Tous les progrès techniques ont accompagné, voire précédé, des mouvements sociaux d'importance. La mise en place du capitalisme actuel est précédé de la Réforme protestante, elle-même permise par la diffusion de la pensée, via le livre de Gutenberg. De même, les mouvements politiques actuels sont dérivés d'une organisation de la société capitaliste. Sans industrialisation, pas de Karl Marx.

Les Technologies de l'Information et de la Communication ne sont pas neutres non plus. Les partisans de cette neutralité voudraient qu'il existe un équilibre - politique - entre un téléphone mobile servant de déclencheur de bombe en Afghanistan et celui permettant à une afghane à prendre des cours via un centre d'appel. Rien n'est plus faux. Le téléphone mobile, dans les deux cas, simplifie et accélère un processus de communication. Il n'est pas neutre.

Mais les TIC ont un devoir de neutralité sur la nature du message qui circule. Le fait de créer un réseau d'échange d'information, sans doute préalable à la Noosphère de Teilhard, implique des responsabilités quant à la véracité de la donnée qui circule. C'était le point développé par la LCEN, où l'on a accolé le mot confiance au mot numérique. Aussi, lorsque l'information devient la pièce essentielle de la structure, sa monnaie, il est primordial que cette économie de la connaissance soit parée de la plus haute des vertus : la confiance dans l'information. Comme la confiance a structuré la société humaine, elle doit structurer la société de la donnée.

Au cœur de l'Internet - du réseau - se trouvent les services. Les tuyaux opèrent la circulation de l'information, laquelle information est la matière première opérée par des places de marché - plateformes. La problématique discutée à l'heure actuelle par les Etats est de contraindre des entités privées à accepter des règles de droit public, voire à les considérer comme des services publics. Ce qui a pu faire sens après la Révolution française (conférer un intérêt général à un service) et se perpétuer jusqu'au XXème n'est plus aujourd'hui d'actualité. D'une part, à cause de la défiance des populations envers les Etats, d'autre part, à cause de l'universalité des services, qui rendent l'action nationale impossible.

L'avis du CNNum pêche par une sous-estimation des enjeux des réseaux. Parlant de la neutralité comme d'une liberté fondamentale, il propose "de l’inscrire dans la loi au plus haut niveau de la hiérarchie des normes", c'est-à-dire dans la loi de 1986 "relative à la liberté de communication". La loi n'est pas le plus haut niveau de la hiérarchie, or, le sujet le mérite.

Entendons-nous bien. S'il s'agit de mettre en place des normes qui régissent la circulation de l'information dans un système de communication électronique, alors nous sommes en train d'écrire une Constitution qui s'applique à l'information comme un sur-ensemble humain. L'activité de communication humaine actuelle sur les réseaux, puis le déluge informationnel promis par le développement du M2M - ou Internet des objets - comme l'intégration croissante du numérique dans la sphère corporelle (google glass, quantified self, réalité augmentée) ou environnementale (maison intelligente, médecine, surveillance, assistants personnels...) impliquent que l'information qui transite par les tubes ou les services puisse être de confiance absolue. 

Aussi, à mon sens, la neutralité du net ne doit pas se concevoir comme une somme de devoirs appliqués à des tubes ou des services, quant à la circulation ou l'exploitation de l'information. Il faut attribuer des droits à la donnée elle-même, de sorte que sa consommation puisse être agréée, ou pas, en fonction de sa valeur de confiance, quelle que soit la couche du réseau qui l'aura processée.

 

NB : Certains liens de ce post sont issus d'une séance du webinaire organisé dans le cadre du Master « Architecture de l’information » de l’ENS sur le thème « Neutralité du Net, Économie de l’attention et Biens communs » par Savoirscom1

A lire : Les trois écritures: Langue, nombre, code de Clarisse Herrenschmidt

jeudi 11 avril 2013

Du rapport Colin et Collin

Cher Nicolas

Il est difficile de résumer une pensée en une note de blog. Encore plus de discuter des 200 pages de ton rapport (incluant près de 600 notes de bas de page !), qui parle essentiellement fiscalité, mais dont la nature couvre économie, politique, technologie, droit comparé, bref organisation de la société humaine. Je vais quand même essayer de le faire. Cela m'a pris un peu de temps, j'ai dû réviser quelques classiques, et m'ouvrir à d'autres. C'est toujours intéressant, rien n'est jamais perdu.

 

Tout d'abord, merci de m'avoir cité dans ton rapport, par deux fois. Etre présent, même en note de bas de page, dans un rapport gouvernemental écrit par un maître des requêtes au conseil d'Etat et un inspecteur général des finances, aux cotés de Serres, Arrington ou Krugman, ça fait toujours plaisir aux chevilles.

Ensuite, concernant le contenu, je ne change pas d'un iota mes craintes : la peur de voir les individus privatisés via la recréation de la taille personnelle.

De ton exposé des motifs, rien n'a beaucoup changé depuis le rapport "Economie de l'immatériel" de MM Levy et Jouyet de 2006. On y parlait déjà mobilité des actifs immatériels, travail gratuit. Les multinationales du numérique, Apple, Google étaient déjà citées.

Il ressort des conclusions certaines évidences, mais aussi des propositions assez innovantes. D'un coté, la remise à plat des traités internationaux portant sur les prix de transfert. De l'autre, la création d'une fiscalité dédiée à l'exploitation des données personnelles – à titre temporaire - "visant à accumuler du capital de négociation", et basée sur la terrorialité du producteur de la donnée. D'expérience, et concernant l'Etat, j'ai tendance à me méfier du temporaire. Surtout en temps de crise. Souvenons-nous du caractère temporaire de la CRDS.

Mais je m'égare.

Donc, coté prix de transfert, la renégociation des traités bilatéraux pourrait être une formalité, lorsque la Grande Bretagne, la Suisse voire les Pays Bas se prononcent pour un encadrement strict de ces pratiques fiscales. Et que le débat atteint même les Etats-Unis. Une redéfinition de "l'établissement stable" ne devrait donc pas poser de problèmes. Cela reste néanmoins complexe à mettre en œuvre, car si aujourd'hui, "le numérique dévore le monde depuis les Etats-Unis", demain il le fera depuis la Chine, l'Inde, le Brésil, les iles Vanuatu. Voire, sur des territoires temporels, via des processus de HFT qui optimiseront en temps réel les législations et les fiscalités de la planète. Le monde n'est plus fait de territoires étanches soumis à autant de lois; le monde est fait de réseaux où l'information peut être soumise à autant de statuts juridiques que lui permet la vitesse de la lumière.

Mais, d'un point de vue national, il nous est tout à fait possible de légiférer, même pour des sites situés à l'étranger. La mise en place de l'ARJEL en est un bon exemple.

Du coté de la taxation, c'est un autre problème. Le modèle économique - transitoire - comme l'assiette sont à discuter. Plus quelques aspects sociaux, car on ne peut réduire la formidable mutation de la société qui s'opère à un problème fiscal. Les idées ont des conséquences. Et le mieux est souvent l'ennemi du bien.

Il est intéressant qu'un des exemples cités dans le rapport et les nombreuses interview données pour en assurer sa diffusion soit la taxe carbone. En voulant empêcher une trop grande pollution de l'atmosphère terrestre, les Etats ont inventé à Kyoto la taxe carbone. D'une bonne idée à la base - pollueur/payeur - la taxe a de fait privatisé l'air que nous respirons. En donnant une valeur à la pollution - donc à l'air "sale" - nous avons donné une valeur - supérieure - à l'air "propre". Ca n'a pas l'air comme ça, mais depuis Kyoto, nous payons pour respirer.

Il est regrettable que ton homonyme ait pointé du doigt - lors de votre audition conjointe devant la commission sénatoriale des finances - une réalité qui en dit long sur le degré de civilisation que nous avons atteint : "L'administration française se mobilise plus facilement pour les questions fiscales que pour la protection des libertés individuelles". Cela m'atteint, mais cela doit être mon coté fleur bleue.

 

Modèle économique

Il est en effet pregnant que "les données, issues du travail gratuit des utilisateurs d'applications, sont au cœur de la création de valeur". L'externalisation d'une charge de travail de l'entreprise vers le consommateur n'est pas typique du net, et ikea, mcDonald's ou la sncf intègrent déjà ces processus dans la fourniture de leurs biens, qui dans le montage des meubles, qui le service à table, qui l'impression de billets de trains. Ces mécanismes sont très bien documentés dans "Le travail du consommateur" de Dujarier.

Le web, se basant sur les mêmes mécanismes, bénéficie de rendements croissants, démultipliés par l'effet réseau théorisé par la loi de Metcalfe.

Néanmoins, dans le domaine de l'immatériel, c'est un service qui est fourni, qui plus est gratuitement. Pour autant, le ratio coûts/revenus explose, car basé sur une "immatérialité" des revenus (ie goodwill). Ainsi d'une entreprise comme Instagram (15 employés pour 100 millions d'utilisateurs) valorisée récemment près de 1 milliard de dollars, sans aucun modèle d'affaires....

 

Le modèle des plateformes web de service gratuit est basé sur une exploitation du consommateur, selon plusieurs types de travail gratuit :

1/ L'exploitation des User Generated Content, principalement sur la longue traine, où les videos de chatons et de licornes, photos de plats cuisinés, écrits, bandes audio..  sont exploitées sans que leurs producteurs, titulaires d'une PI potentielle, ne fassent l'objet de rétribution,

2/ L'exploitation de la fonction de curation, autrefois le fait exclusif des "medias", laquelle met à profit les utilisateurs pour hierarchiser et diffuser des contenus,

3/ L'exploitation d'un temps de travail subi et conscient, sous forme de jeu ou de requête visant à améliorer le service (captcha, pagerank, traduction, modération, commentaires..)

4/ L'exploitation des données personnelles de l'individu, visant à fournir à l'industrie un temps d'attention publicitaire. Néanmoins, il serait injuste de réduire cette exploitation des données personnelles à une seule conception – marxiste – d'une exploitation de l'individu, puisque ces données permettent également d'optimiser les services proposés a priori par les plateformes (yeld management, personnalisation, efficience du service..).

 

Ton rapport traite exclusivement du 4eme point. Il envisage de mettre en place un système de taxation basé sur les données personnelles des internautes, qui est une prédation des externalités positives. Néanmoins, un système de bonus (partant, d'exonérations fiscales) est prévu pour les "bons élèves" qui ne se contenteraient pas d'exploiter ces données, mais les feraient circuler, par exemple via des dispositifs d'API ouvertes. Mimant le procédé mis en œuvre par la TVA c'est l'entité juridique en bout de chaine qui serait la plus taxée, dans le cas d'utilisation à des fins commerciales. Dans le cas de libre réutilisation, c'est une licence de type share alike qui s'appliquerait. C'est donc l'assymétrie des échanges de données - et/ou des prix des données - entre entités juridiques qui déterminerait la valeur de la taxe.

La data, ce prétendu "or noir" du XXIeme siècle, est au cœur de toutes les réflexions. Et la donnée personnelle fait l'objet d'attention particulières. Ainsi, dernièrement, les data a fait l'objet d'un important rapport du World Economic Forum portant sur leur usage, leur protection, mais aussi leur valorisation. Elles y sont définies comme une importante source d'innovation. Cette exploitation n'est nouvelle que dans son caractère individuel. L'exploitation de la donnée produite par la puissance publique a été encadrée et encouragée par l'instance communautaire, au terme d'une directive de l'UE, dès 2003. Elle est mise en oeuvre en France, par Etalab, via le site data.gouv.fr.

Concernant la restitution des données, pourquoi pas via des API, c'est déjà l'idée de l'UE via la révision en cours d'une directive de 1995, sous le titre d'un "droit de portabilité des données" (art. 18 de la proposition de règlement).

 

Les FAI peuvent toujours gloser sur leur création de valeur, ce sont juste des tubes; la valeur, c'est le TGV, pas RFF. C'est le kW/h, pas Erdf. Les plateformes d'exploitation de données personnelles peuvent toujours gloser sur leur création de valeur, ce sont juste des intermédiaires techniques. La valeur est soit produite par les "externalités" de leur plein gré (les fameux User Generated Content), soit à leur insu (les données personnelles). Les tubes peuveut toujours gloser; avec le développement du cloud, ce sont les services à valeur ajoutée dits Over The Top qui s'imposent.

Bien sûr que sans infrastructure, pas de circulation. Pour autant, le réseau autoroutier n'est pas la valeur déterminante de ma livraison UPS. Cela dit, il est intéressant de constater que toutes les infrastructures du XXeme siècle ont été financées par les Etats, en Europe comme aux Etats-Unis. Puis que les réseaux de transport publics ont été intégrés au système public. Les Etats sont intéressés par le caractère stratégique et les statuts monopolistiques des tubes ou services. Le monopole des registrar US commence à être sérieusement discuté au niveau des Etats, comme on a pu le voir lors du récent congrès de l'ITU. De même, un économiste comme Paul Krugman ne voit-il pas d'un mauvais oeil la nationalisation de la fonction de recherche Internet. De même, une pétition soutenue par Lessig circule actuellement aux Etats-Unis pour rendre de nouveau public l'espace hertzien.

Les FAI peuvent toujours gloser, internet n'en est qu'à ses débuts. 20 ans, c'est une adolescence. Le modèle des FAI, c'est vendre une plateforme d'échange d'information asymétrique. Lorsqu'on parle de neutralité du net, il ne faut pas oublier que, sans symétrie des débits, il n'y a pas de neutralité du net. Cette assymétrie engendre une valeur, et ce n'est pas Stiglitz qui démentira. Les services Over The Top vendent une assymétrie. Les clients, en bout de chaine, subissent une assymétrie. Lorsque Google - encore lui - vend de la fibre, il interdit à son client d'opérer, même à titre gratuit, son propre serveurHe isn't just a pretty face !

Concernant la portabilité des données, une entreprise comme Google – déjà sous le coup de procédures des institutions membres du groupe des 29 – en a très intelligemment anticipé la circulation, en développant takeout. Mais takeout, s'il permet la rapatriation de l'ensemble de ses propriétés immatérielles par un internaute (et pas ses données personnelles), ne va pas jusqu'à fournir d'API pour que des services concurrents s'en emparent. No joking !

Sans être un grand clerc, on peut penser que les plateformes perdront de leur superbe, non quand une taxe viendra frapper l'exploitation des données personnelles des internautes, mais quand ceux-ci pourront librement les récupérer, pour les confier à la concurrence. Il y a de ça quelques années, lorsque je travaillais dans un réseau social professionnel, était apparu un programme lancé par Google : openSocial. L'idée était de pouvoir partager les données de différents sites, via des API. Cette initiative n'a pas fonctionné, pour la bonne raison que la data étant le nerf de la guerre, aucune entreprise participante n'avait envie de partager ses données avec la concurrence, a fortiori avec Google himself. Derrière cette idée se trouvait une réponse technique (le sigle sign on), et une hégémonie à venir : qui détiendrait l'ID unique des 5 milliards d'individus connectés ? Ce n'est plus une question économique, cela devient une problématique politique.

Les plateformes qui exploitent les données personnelles en tirent un confortable bénéfice, en exploitant un travail gratuit. Mais la matière première n'est pas pour autant stockée dans des coffres forts. Elle est réutilisée via des processus complexes (via le business intelligence, grâce aux évolutions du traitement "big data) en vue de créer de nouvelles informations. Le coût de traitement est soumis à la loi des rendements croissants, grâce à la loi de Moore et à l'accumulation du travail gratuit passé. Puis ces nouvelles informations sont réinjectées dans le réseau, et elles-même réutilisées, par des individus, et des entreprises. Les individus en tirent une indéniable valeur ajoutée (optimisation de la recherche, nouveaux contacts professionnels ou personnels...), comme les entreprises. Pour autant, la survaleur est bien réelle. Le CA de Google ou facebook est là pour en témoigner.

Mais le modèle n'est pas conscrit au B2C. Les plateformes qui peuvent prétendre à la prédation du travail gratuit des individus le font également pour d'autres entreprises. Le modèle twitter en est le parfait exemple. Twitter, c'est à l'origine une base de données qui propose la mise à disposition de flux informationnels via des API. L'écosystème normé - une sorte de langage - a profité à d'autres entreprises, qui ont développé qui un GUI, qui de nouvelles fonctionnalités. Mais au fur et à mesure, twitter a limité ses API et développé, en interne, ses propres fonctionnalités. Seesmic, twitpic et tant d'autres ont investi temps et argent pour fournir à twitter des clients. Sauf que seesmic, twitpic (et les autres) ne sont ni filiales, ni contractants de twitter. Le travail gratuit implique également d'autres entreprises. Dans un strict cadre commercial, et juridique, la notion de parasitisme devient tout à coup très floue...

Par ailleurs, l'information n'est pas typée. Ses consommateurs ne peuvent être distingués entre une sphère marchande et une non marchande. La frontière entre espace privé et professionnel s'estompe; on l'a vu avec le développement des smartphones qui permettent d'être joignables par l'entreprise hors la présence physique; les emails que l'on consulte en vacances, le travail à la domicile, voire le phénomène du BYOD.

Plus de la moitié des entreprises créées l'an dernier en France l'ont été dans le cadre de la nouvelle forme de la profession libérale, l'auto-entrepreneuriat. Cela découle d'une nouvelle organisation du travail : d'un coté, les entreprises qui externalisent leurs coûts sociaux à des fins d'optimisation. De l'autre, une volonté du citoyen d'être maitre chez soi. Il devient complexe de distinguer les usages de services de la sphère privée ou d'entreprise.

Enfin, je l'ai évoqué plus haut, l'exploitation du travail gratuit concerne également la réutilisation des données publiques, qui, même si elles sont soumises à redevance de la part d'entreprises privées, ont une valeur d'exploitation bien supérieure.

 

Si une taxe sur l'exploitation des données personnelles est une bonne idée en soi, elle occulte - comme elle révèle à l'excès - la nature même du capitalisme : tout exploitant est un prédateur de ressources naturelles. Cette exploitation tire son fondement de la notion de propriété. Or, l'information ne peut - légitimement - être appropriée, sauf à traquer la création de toute information, dès son apparition. Par exemple, on l'a vu pour la presse qui revendique une taxe google; en quoi la victime d'une agression, relatée dans le journal, ne pourrait prétendre à des royalties sur son histoire ? pourquoi ne pas donner ces mêmes droits à son agresseur ?

La création de valeur des GAFA repose sur la prédation du travail gratuit. Sur des biens informationnels soumis à PI, elle va jusqu'à une appropriation (et donc une expropriation de son créateur). Le web, célébré comme une plateforme ouverte, repose sur un système américain basé sur les brevets. Tout est brevetable (on l'a vu lors du procès Apple VS Samsung), dans des proportions inimaginables. A l'inverse, la plus forte valeur ajoutée tient de l'appropriation de ressources communes, libres. Par exemple, Apple, la principale capitalisation boursière américaine, est l'un des principaux prédateurs du travail gratuit: son OS est un noyau Mach, et des composants BSD. Tout est libre dans l'OS d'Apple : Apache, autoconf, awk, bash, bc, BerkeleyDB, bind9, bison, bsdiff, bzip2, clamav, cron, cups, curl, cvs, emacs, fetchmail, gdb, gnudiff, gnuzip, gnumake, gnutar, grep, groff, hunspell, libpng, libjpeg, libxml2, man, nano, ncurses, netcat, OpenSSH, pcre, perl, postfix, PostregreSQL, procmail, Python, rsync, SpamAssassin, SQLite, subversion, tcl, tcpdump, vim, zlib...  Tout est libre, sauf l'OS.

 

Me faisant donc l'avocat du diable, j'objecterai sur plusieurs points concernant le mécanisme de taxation des recettes générées par l'exploitation des données personnelles :

- Concernant les API, qui sont pour certaines entreprises des pots de miel visant à créer un écosystème, comment lisser sur une année fiscale les évolutions des flux entrants et sortant, sachant que les évolutions des conditions d'utilisation des API des plateformes sont permanentes ?

- Concernant les API, alors que le modèle de taxation repose sur une finalité des données, comment la définir, dans un réseau, réticulaire, a-centrique, où la matière première informationnelle n'est pas fongible, et sa ré-exploitation pas forcément immédiate (eg "culture", "éducation", "contacts professionnels"...) ?

- Concernant les entreprises, comment définir la nature des données utilisées, qui recouvrent autant le domaine marchand que non marchand ?

- Concernant la taxation, comment distinguer dans les revenus d'entreprises la valeur de la prédation du travail du coût supporté par le service rendu et ses améliorations ? 

Comment donc mettre en place le système de taxation, et quelle pourrait en être l'assiette ?

 

L'assiette

Le principe de la valeur actuelle de l'information repose sur des exclusivités. La chronologie des médias, la publication de bonnes feuilles d'un livre dans un hebdo, l'embargo sur une news, la publication d'un rapport. Le prix, l'appartenance à un réseau, le niveau hiérarchique participent de la définition de ces exclusivités.

Les places de marché - privées - sont soumises à des contraintes de droit public. Le caractère merdeux du web - ni public, ni privé, soumis à de multiples droits territoriaux  - conduit à des choses étranges. Ainsi, si Apple décide de déréférencer Appgratis de son store, il en a le droit. Dans son walled garden, il fait ce qu'il veut, comme et surtout changer unilatéralement ses CGU, ses contrats fournisseurs, et bien évidemment d'interpréter sa loi comme bon lui semble. Si facebook décide d'interdire la publication de photos de nipples, il en a le droit. Le contrat qui régit l'utilisation de la plateforme est un contrat de droit privé.

Néanmoins, il n'est pas possible, socialement, de ne pas être sur de telles plateformes. Même si certains se gargarisent d'une certaine liberté, ne pas avoir d'existence en ligne est un handicap. Pour les services, monopolistiques, qui gèrent des centaines de millions d'utilisateurs, cette contrainte d'aliénation volontaire est tout bénéfice.

Dans la société de l'information, les individus ont d'ores et déjà une valeur de marché. Certains pour leur talent (et leur production de PI), d'autres pour leur seule existence (et leurs données personnelles). Avec le développement de la télé-réalité, des people comme Nabila ou Paris Hilton jouissent d'une valeur de reconnaissance. Transformés en marques d'eux-mêmes, c'est leur notoriété qui fait leur valeur. On en a déjà un aperçu sur twitter, où des people promeuvent en direct à leurs followers des produits de toutes sortes, et sont grassement rémunérés.

 

Du rapport, et afin de justifier une valeur à l'individu, j'ai bien entendu le parallèle avec le droit d'auteur. Tous auteurs, c'est l'histoire de ce blog, depuis sa création. De la production du contenu UGC par les pro-ams, jusqu'à leur valorisation, via la prédation. De la convergence de la production personnelle à la production de soi.

L'exercice du droit d'auteur ne tire sa légitimité que via son opposabilité. Une création de l'esprit, si elle n'est pas revendiquée, n'est pas soumise à la propriété intellectuelle. Une fois revendiqué, les droits sont libérés, selon des modalités patrimoniales. Cette conception du droit et de la propriété ne bénéficie qu'à un petit nombre; l'explication est historique, puis s'est perpétuée faussement. Il faudrait être un "artiste" pour être un auteur, aux termes d'un processus relativement complexe, avec des sociétés de gestion distinctes pour chaque type de création. Pour inverser cette tendance, un groupe d'universitaires américains a conçu les Creative Commons : éclater les attributs de propriété en 6 licences distinctes, lesquelles ont en commun l'attribut de paternité. Les restrictions à la circulation des oeuvres de l'esprit proviennent de la volonté du créateur et non de la loi. Fait nouveau, paternité est une sorte de propriété morale. Ce nouveau droit d'auteur prend un sens particulier dans les pays anglo-saxons, qui ne connaissent pas l'attribut moral du droit de la PI. 

Si le droit de la PI fonctionne, c'est parce que la marché de la PI est oligopolistique. Rendre opposable la PI de chaque humain auteur de lui-même est une fausse bonne idée : nous allons vers des contentieux de type Milka, ou Katsuni, pour tout individu connecté. 

De plus, cette promesse est discutée d'un point de vue éthique. Ainsi le Sénat s'est-il récemment prononcé contre le fait d’octroyer des droits de propriété sur les données personnelles de individus en rappelant le rapport de force inégal entre les cocontractants, et en se référant au risque de marchandisation des attributs de la personnalité (notion de dignité inscrite à l’article 16 du Code Civil). Mais, pour le moment, si vendre sa personne est interdit, rien n'existe pour sa personnalité virtuelle, sa représentation numérique. J'ai postulé, dans mon post de blog préalable à la publication du rapport, qu'un avatar numérique (somme de données personnelles) était un concept juridique proche des bases de données. Personnalité juridique intuitu personae, cet avatar pourrait dores et déjà être protégé pendant 15 ans, au titre de la PI sur les bases de données...

Au terme de formules mathématiques dont l'administration fiscale a le secret, il est évident qu'une base individuelle sera mise en oeuvre pour estimer les montants de l'exploitation des données personnelles et faire revenir dans les caisses de l'Etat une partie des montants correspondants à l'optimisation fiscale. Néanmoins, la mise en place d'une taxation sur marché induit sa légitimation. Taxer le proxénète induit un marché de la prostitution. Mais, comme il existe des people et des gens normaux, des tapineuses rue Saint Denis et des escort à 3000€ la nuit, la valeur des individus va être monnayable, Aussi, il est fort probable que les plateformes verront arriver des exclusivités d'individus, qui "n'existeront" que sur ces plateformes. A la manière des acteurs sous contrat avec les majors d'Hollywood dans les années 50, la taxe induisant le contrat d'exploitation de la marque individu, ces individus seront rémunérés, fonction de leur potentiel d'attraction sur le marché publicitaire par exemple. Comme pour le marché de l'air, nous verrons apparaître le marché de l'existence.

 

Me faisant de nouveau l'avocat du diable, j'objecterai à la taxation :

- Que la définition d'une assiette définit un prix subjectif de l'individu,

- Que l'Etat, en taxant une exploitation d'un travail déguisé, légitime ce travail et en devient complice,

- Que le risque de voir se développer un marché de "l'individu avatar" est réel, et qu'il heurte les grands principes de la Nation, notamment l'aliénation des individus,

- In fine, que les aspects structurels d'une société ne peuvent pas être envisagés qu'au seul prisme de la fiscalité.

 

Partant, il faut se pencher sur l'économie des données personnelles et l'économie de l'information

L'un des fondateurs de l'EFF, John Barlow, a introduit dans son essai "The Economy of Ideas", une taxonomie de l'information à l'ère digitale : une activité, une forme de vie, une relation. En décrivant la société de l'infomation numérique, il a décrit la société humaine.

Et dans un monde numérique où mêmes les propriétés du réseau singent celles de notre environnement ("The Internet treats censorship as damage, and routes around it "), nous sommes des informations et décrivons un marché de l'information. J'adore le web, car c'est pour moi la mise en place de la théorie de l'équilibre général de Walras. Et comme tous les équilibres, ce qu'il met en balance, c'est la promesse de la société de marché de Mauss : quantifier toutes les relations sociales entre individus, et les réduire, parce que c'est techniquement possible, à des relations économiques.

Le rapport est intéressant dans la mesure où il ouvre une quantité de portes sur des futurs possibles. Et amène une multitude de questions quant à la mise en place de nouveaux rapports sociaux, qui dépassent les frontières nationales, les cultures et les lois. Si j'avais les réponses, je ne serais pas là. Je serais en train de jouer à Civilization au niveau des boss. Mais il y aura une deuxième partie à ce post, peut-être un "âge des possibles" comme il y a eu un "âge des multitudes" ;-)

Amitiés

Julien

 

PS : si je peux me permettre deux idées :

Rends ton rapport copiable/collable (le pdf protégé, c'est vraiment un réflexe très XXème, et c'est chiant pour les citations).

Fais-en un site, et appelle les contributions à la manière d'un RFC. Ou d'un congrès international de l'impôt. Si l'économie numérique est "l'une des plus documentées qui soient", je suis sûr qu'il se trouvera - comme moi, mais en plus compétents - des experts qui voudront participer à l'élaboration d'un système global, et à l'épreuve des hackers. Car, de fait, les systèmes les plus solides sont ceux qui sont les plus discutés, de façon ouverte. Pour moi, on peut aisément comparer un avocat fiscaliste (ou un spécialiste du vice de procédure) à un hacker blackhat: en "optimisant" les codes des impôts de la planète, il réalise un exploit.

vendredi 5 avril 2013

Crise de foi

En pleine affaire Cahuzac est passé relativement inaperçue une information de même nature. Le grand rabbin de France, Gilles Bernheim, pris la main dans le plagiat. Et plus encore. Son dernier ouvrage, paru en 2011, Quarante Méditations Juives, fut non seulement écrit par un nègre, pratique désormais courante - ou du moins officiellle - dans le milieu de l'édition, mais il est en grande partie composé de textes "empruntés" à d'autres spécialistes de la question juive.

Là où l'on peut faire un parallèle avec Cahuzac, c'est que Bernheim avait contesté, de façon vigoureuse selon la presse, les accusations de plagiat. Et de retourner les emprunts contre son "inspirateur". Pour finalement, devant la détermination, et les preuves, de son accusateur, reconnaître son "erreur".

Ainsi, la plus haute autorité religieuse et morale des juifs de France en est à se parjurer. Triste nouvelle. 

Un peu plus tôt, et dans un autre domaine, plus léger, on se souvient du buzz Carambar où la presse fut instrumentalisée à des fins commerciales.

 

Un responsable religieux de premier plan, un homme politique aux responsabilités, une marque à forte notoriété; tous ont en commun le mensonge comme ligne de conduite.

Le délitement moral qui s'opère actuellement dans la société, au delà de l'exaspération qu'il peut provoquer, appelle à une question : peut-on encore croire ?

Ces cas sont graves. La société est une organisation sociale basée sur la confiance. Une morale, une éthique, en sont les fondements. Si la fraude fiscale est pénalement repréhensible, l'optimisation fiscale ne l'est pas. Pour autant, elles heurtent toutes deux la morale.

On peut gloser des répercussions d'une affaire Cahuzac sur l'Etat français, mais cela va bien au-delà. Ainsi, comment donner l'exemple aux sociétés nouvellement libérées d'un joug tyrannique, lorsque ce délitement est instrumentalisé par des fondamentalistes, pretexte à la censure et à l'établissement de "ministère du vice et de la vertu" . Comment contester le bien-fondé des démarches d'autres religieux, catholiques ceux-là, qui tentent par tous les moyens de faire échouer le mariage entre personnes de même sexe ?  Comment ne pas s'étonner que les suicides de personnes liées à l'affaire Bettancourt puissent faire surgir des théories de complot agitant le spectre de l'affaire Stavisky ? Affaire qui a entrainé un mouvement antiparlementaire, et la résurgence de l'antisémitisme...

 

A l'issue de la révolution française, l'Etat laïc s'est créé une morale, républicaine celle-là, visant à supplanter la religieuse. Le serment civique - prononcé entre autre par les fonctionnaires publics - valait allégeance aux idéaux de la République. Et les manquements, comme le rappelle le blog Dalloz, étaient punis de dégradation, punition qui fait passer la curée médiatique (y compris blogueurs et twittos) subie par Cahuzac pour une cordiale admonestation. Cette dégradation combinait déchéance des droits civils et de nationalité. Le code pénal de 1791 mentionnait :

« Le coupable qui aura été condamné à la peine de la dégradation civique, sera conduit au milieu de la place publique où siège le tribunal qui l’aura jugé. Le greffier du tribunal lui adressera ces mots à haute voix : “Votre pays vous a trouvé convaincu d’une action infâme : la loi et le tribunal vous dégradent de la qualité de citoyen Français”.
Le condamné sera ensuite mis au carcan au milieu de la place publique ; il y restera pendant deux heures exposé aux regards du peuple. Sur un écriteau seront tracés, en gros caractères, ses noms, son domicile, sa profession, le crime qu’il a commis et le jugement rendu contre lui ».

Dans cette morale républicaine révolutionnaire, la dégradation représentait la perte de l'attribut de fraternité, soit la confiance entre citoyens. Le dégradé était donc banni de la société française. 

De même, l'Etat laïc, en se débarrassant de la religion, a inventé et institutionnalisé une réalité objective, une vérité, contre le mysticisme. Et l'Etat de s'en trouver garant. 

La présidence de la République a eu des mots très forts pour qualifier la conduite de l'ancien ministre du budget. "Impardonnable faute morale". C'est bien ici de morale qu'il s'agit. Le maintien de la cohésion sociale, du respect dans les institutions, in fine de la soumission des citoyens à l'Etat - détenteur du monopole de la violence - est à ce prix.

 

A lire :

Le déshonneur dans la République, d'Anne Simonin

Djihad versus MacWorld, de Benjamin Barber

mardi 19 mars 2013

Information wants to be free

En 1994, Dans un texte prophétique, "The Economy of Ideas", l'un des fondateurs de l'EFF, par ailleurs auteur du Manifeste du Cyberespace, John Barlow décrivit "A framework for patents and copyrights in the Digital Age. (Everything you know about intellectual property is wrong.)". L'un des points essentiels de son propos fut la description d'une taxonomie de l'information : une activité, une forme de vie, une relation.

Barlow postulait entre autres que l'ère de la possession était terminée; à l'avenir, seule la relation créerait de la valeur, et la majorité des échanges entre humains allait relever de l'immatériel. Bref, ce type, en 1994, en décrivant les propriétés du signal, prophétisait Google et Facebook. Et pensait déjà une économie des données personnelles, ultimes commodités.

En janvier 2013, un brillant développeur du nom d'Aaron Swartz mit fin à ses jours. Il était sous le coup d'un procès suite à la mise à disposition de la totalité des articles scientifiques d'une base de données, JSTOR. Depuis lors, il est considéré par une certaine intelligentsia comme un martyr de la cause de la liberté de l'information, sa famille et certains de ses amis voyant une relation de cause à effet entre les poursuites et son décès. Un énorme mouvement de protestation se mit en place, consistant notamment en la "libération" de travaux de recherches en tout genre, sur le site pdftribute.net.

Il est regrettable de constater que ce suicide ait pu, en un sens, porter ses fruits quant au combat de l'étudiant sur l'accès à l'information scientifique; le 25 février dernier, l'administration Obama rendait un avis concernant la mise à disposition de telles publications : toutes celles financées par l'impôt seraient accessibles gratuitement. (Quant à l'écosystème régissant les publications scientifiques, on pourra se référer à l'excellent article du Monde daté du 28 février 2013: à qui appartient le savoir ? )

Les débats qui agitent la société du web, les données personnelles d'une part, le savoir universitaire de l'autre, sont le sommet de l'iceberg d'une incroyable bataille qui se joue actuellement sur le front du capitalisme : l'appropriation de la connaissance. Cette nouvelle ruée vers l'or, qui prend sa source dans la mise en place, au XVIIIeme siècle, du droit d'auteur, est aujourd'hui le dernier stade d'un système économique où travail et capital sont réunis dans un même lieu : le cerveau humain.

Car ces attaques sur le savoir (et sa propriété) ne sont pas réduites à ces deux champs. Toute information est actuellement l'objet de tentatives d'appropriation.

Pour deux raisons : les crises actuelles qui obligent les détenteurs du savoir à vendre les bijoux de famille (par exemple lors de la numérisation de leurs fonds bibliothécaires, voir la pétition française, suite à des accords liant la BNF à des sociétés privées).

Ensuite parce que l'information est une commodité particulière; elle participe de la sphère publique et privée, marchande et non marchande.

 

En l'espèce, la consommation d'information en tant que savoir est régie par une organisation étatique. En France, l'Etat garantit aux citoyens un égal accès à la connaissance. Plus exactement à l'instruction, la formation professionnelle et la culture (art. 13 du préambule de la Constitution de 1946).

Instruction, formation professionnelle et culture sont toutes trois de l'information. Mais cette conception participe du modèle – vieilli – de construction de la société. L'enfant puis l'adolescent sont formés à être des citoyens, puis des travailleurs, afin d'intégrer le pacte social liant l'Etat et ses citoyens : fournir un travail créateur d'une richesse nationale, dans un cadre normé, pendant un certain temps, jusqu'à la retraite.

Même si des améliorations comme "la formation tout au long de la vie" ont été pensés, tout a été organisé dans un cadre formel défini par la puissance publique : la formation s'effectue toujours dans une logique top to bottom. Or, Internet a bousculé la donne. A l'instar des précepteurs d'autrefois, la recherche permet un accès à l'information délinéarisée, selon la loi de la demande et non de l'offre. Et le monde de l'internet de saisir ces enjeux, par la création des MOOC (j'y reviendrai dans une prochaine note), ou des fablabs.

Ainsi, Bill Gates a clairement indiqué, à l'occasion du dernier South By SouthWest, que le futur de l'éducation était la data. Via une de ces tautologies marketing dont seuls les américains ont le secret, Gates a donc informé son auditoire que le cœur de l'éducation était l'information.

 

Le web est une conversation. A qui appartient-elle ?

En 1989, un chercheur du CERN du nom de Tim Berners Lee proposa à son administration un nouveau concept pour gérer l'information. Le point de départ était de répondre à des problématiques d'accès. Ce faisant, il posa les bases d'un système d'information scalable, ouvert et de temps réel. Berners-Lee, en inventant le WWW, industrialisa le concept d'information dynamique.

Berners-Lee était un chercheur, et le Web se développa d'abord entre centres de recherches. L'ironie de l'histoire fait que, 20 ans plus tard, son invention a transformé 1 milliard d'individus en chercheurs… Mais je m'égare. Ou pas.

A peu près au même moment, un autre chercheur, Ted Nelson, proposait un concept similaire, le projet xanadu. Ce projet n'eut pas le même succès dans la communauté, pour au moins deux raisons : la complexité de la mise en œuvre, et le caractère restrictif de l'accès à l'information.

 

20 ans plus tard, le monde a été affecté par cette invention; des géants monopolistiques ont vu le jour, des industries se sont créées; toute la chaine de valeur a été affectée par l'émergence de la propriété incorporelle.

L'adoption à grande échelle de ce système distribué d'informations (et de leur accès) a créé une multitude de paradoxes : sur la propriété intellectuelle, sur la constitution d'une économie collaborative ET concurrentielle, sur l'évolution du concept de travail et sa valorisation gratuite (cf. rapport Levy-Jouyet ou rapport Colin&Collin), sur la très controversée distinction des usages commerciaux et des usages privés. Mais il n'est pas contestable que nous vivons, depuis 20 ans, une 3eme révolution industrielle.

 

Le web ne peut opérer que grâce à un ensemble de protocoles qui le portent, le TCP/IP. Inventé lui aussi par des chercheurs (dont Vinton Cerf), ce protocole est basé sur deux concepts majeurs : la découpe de l'information en paquets, et leur routage, qui participe d'une architecture technique novatrice : une organisation end to end, et une distribution selon le principe de "best effort delivery". De fait, comme l'a noté un autre fondateur de l'EFF, John Gilmore, "The Internet treats censorship as damage, and routes around it.". Internet est donc un système ouvert, by design, et by destination.

Le CERN - pas plus que le SLAC, le MIT, ou l'INRIA - n'était a priori un repaire de dangereux gauchistes, terroristes, pirates.. Ces institutions avaient en commun le désir de partager de l'information, car en tant qu'Instituts de recherche, leur socle était le partage de l'information.

 

L'ordinateur a permis que tout un chacun puisse avoir, à moindre coût, un couteau suisse. IBM fut le premier à supprimer les wagons de sténo-dactylo et à demander à ses cadres d'effecteur leur travail de secrétariat. Schumpeter devait assister à la création-destruction de l'industrie de la machine à écrire, du papier carbone, des écoles de formation de type Pigier. Le réseau internet a permis de propager de l'information, également à moindre coûts. La 3eme révolution industrielle a permis, via l'ordinateur et le web, à tout un chacun d'avoir accès à une nouvelle forme de capital, à moindre coûts : la machine et la matière première.

 

L'économie de l'immatériel, puisque c'est de cela qu'il s'agit, dispose d'une caractéristique propre à cette industrie: l'input est égal à l'output. Il n'est plus question de fondre de l'acier pour le transformer en carrosserie, ou de créer une chaise à l'aide de bois. La matière première de cette économie est l'information; le produit transformé est l'information.

Or, et c'est le paradoxe, le nouvel or noir du capitalisme, c'est n'est pas la "data", mot valise qui signifie tout et son contraire, mais bien l'information. Le signal.

Après les inventions successives et les appropriations des supports du signal (hertzien, filaire, livre, phonogramme), le capitalisme a remis au centre de son intérêt la propriété intellectuelle. Si les biens culturels représenteraient jusqu'à 7% du PIB de l'Europe, cette valeur est bien supérieure dès lors qu'elle touche toute forme de création de l'esprit, des actifs immatériels des sociétés comme marques ou brevets jusqu'à l'éducation. 

L'invention des internets a profondément modifié l'économie physique, parce qu'il a modifié les rapports sociaux. Ce sont les usages qui ont façonné le web. L'innovation, comme la recherche, qui est partie d'une demande non satisfaite, et permise par une page vierge. Comme l'a rappellé Berners-Lee à SXSW 2013:

when@vgcerf & Kahn developed TCP/IP, they did a beautiful thing: they didn't design how it would be used.

En 1997, un autre fondateur de l'EFF, Richard Stallman, publia une nouvelle intitulée The Road to Tycho. Il y postulait, sous forme de récit de science fiction, l'ultime développement de l'appropriation de la connaissance. Un droit de lire, personnel, incessible et forcément payant.

Rien de tout cela n'est étranger à notre époque. Qui a suivi les volontés répétées des industries du logiciel comme des biens culturels de verouiller tuyaux, devices et contenus, depuis Palladium jusqu'à SOPA, depuis les fonctionnalités logicielles jusqu'au design "digital" breveté d'entreprises comme Apple. Rien n'est plus de l'anticipation, en l'espèce, que de la science-fiction.

 

"Je vais d’abord vous couper la tête. Ensuite, vous trouverez la vérité !"

Frédérik Hayek, l'un des chantres du libre échange, avait à cœur la privatisation complète des écoles et universités, laissant à l'Etat le financement d'une éducation de base. Là est donc la question : qu'est-ce que l'éducation de base? L'instruction ? La formation professionnelle ? La culture ? Lire, écrire, compter participe de l'éducation de base. Mais le matériau est une information nécessaire à la compréhension d'autre information. De fait, pour comprendre Hayek, il faut que j'ai lu Hayek. Que j'ai pu accéder à Hayek. Pour m'inscrire dans la culture humaine, il faut que je suis cultivé. La culture est un bien d'expérience. C'est un endless loop, ou un référence circulaire.

La démocratie est basée sur un équilibre de pouvoirs, dans son organisation interne. Le marché est censé l'être également, la somme de tous les acteurs créant cette main invisible favorable à tous. Mais la propension du marché, ou plus exactement d'un marché, à s'attaquer au socle de l'organisation sociale humaine ne relève pas d'un équilibre des pouvoirs.

Pour reprendre Barlow, ce n'est pas tant le savoir qui est important que l'inscription dans la gigantesque conversation du monde: la société.

Il est assez intéressant de constater qu'au même moment, Tim Berners Lee, par ailleurs fondateur de l'Open Data Institute, évoque la possibilité d'introduire des DRM dans les spécifications du web. Et de rejoindre le projet Xanadu.

Au même moment, Google supprime de son offre d'applicatifs Google Reader, basé sur les RSS (protocole développé entre autres par Swartz), et de fait s'extraie du web ouvert pour refermer progressivement sa plateforme. Et propose des modèles freemium.

Au même moment, les éditeurs ne jurent plus que par les API, ces flux RSS controlables, et les ferment progressivement aux éco-systèmes qui ont participé à leur succès (eg Twitter, netflix..)

Au même moment, les éditeurs de presse revendiquent un droit de propriété sur leurs articles, et certains les obtiennent.  Au même moment, un éditeur de navigateur, Firefox, vient bousculer le modèle économique du web en supprimant les cookies tiers des sites, au grand dam de l'IAB, qui assimile publicité et liberté (cookie is freedom).

 

Nous en sommes là. Nous avons besoin de l'information pour appréhender notre environnement, tout comme nous en avons besoin pour produire d'avantage d'information, et nous intégrer dans la société marchande. Or, si la première information est forcément gratuite (ou devrait l'être), la deuxième est forcément payante (ou devrait l'être). Mais il ne nous est pas possible d'en opérer une quelconque distinction. Alors, information, libre ou gratuite ?

mardi 19 octobre 2010

"Nul n'est censé ignorer les CGU"

La lecture d'un article d'Europe1 sur la guerre que se livrent les deux partis majoritaires sur le Web m'a littéralement rendu fou de rage. Partant de l'affaire du compte Twitter "solférinien", qui serait un faux nez de l'UMP, l'auteur de l'article conclue, dans le plus pur style journalistique A croire, qu’à l’approche de 2012, le PS et l’UMP deviennent fébriles sur la maîtrise des réseaux sociaux.

Conscients que le Web est désormais incontournable dans leur stratégie de communication politique, les partis voudraient donc réitérer le succès d'un Obama sur le web et partant, "contrôler" les réseaux sociaux. La droite vient d'inventer la gauchosphère, et essaie de relancer sa communication sur le réseau des réseaux.

Et c'est là que la bât blesse. Le web n'est plus de la communication. Le web est une conversation. Les medias ne sont plus les grands groupes de presse qui pratiquaient de la communication top2bottom. L'information circule, dans les deux sens. "Nous sommes le Web", proclamait il y a quelques années Wired. Et les "réseaux sociaux", le nouveau truisme qui qualifie l'internet, ne se maitrise pas plus qu'il ne se contrôle. Quoi que..

Dans son livre Les liaisons numériques, le sociologue Antonio A. Casilli développe un concept qui prend le contre-pied de tous les Cassandre qui voient dans Internet un vecteur de dé-socialisation. Son antienne, "le web ne désocialise pas plus qu'il n'hypersocialise" (lire l'ITW sur InternetActu, écouter sur Place de la Toile). Paru approximativement au même moment, le livre d'un autre sociologue, Dominique Cardon, s'attache à trouver une place pour le Web dans l'organisation de la société ("La démocratie Internet"). Ces deux livres ont ceci de stimulant qu'ils vont à l'encontre des idées reçues, véhiculées et répétées ad nauseam par des conservatismes craignant pour leur fonds de commerce (ainsi, du bovarysme en son temps, "maladie" qui prenait sa source dans le roman et éloignait les femmes de leurs tâches ménagères).

Ces livres sont stimulants. Et optimistes. Car la sphère publique est totalement dépassée. Et la sphère économique, après son échec à transformer le web en un gigantesque mall, revient encore et toujours à la charge. Et bientôt, on pourrait regretter trolls et autres Point de Godwin. Et se contenter de "liker" au pays des bisounours...

Quelques exemples donc, pour juger du "contrôle" qui pourrait s'opérer sur nos communications, nos échanges, notre sociabilité, si on laisse faire les entreprises privées :

  • L'installation d'un navigateur Opera sur un iPhone/iPad ne peut s'effectuer que si son propriétaire a plus de 17 ans. Motif : "Fréquentes/intenses scènes adultes/suggestives". Pour autant, Opera est un navigateur internet. Apple prévient donc ses utilisateurs que le contenu du Web peut lui être moralement dommageable.Pour autant, Safari, browser préinstallé sur les iTrucs, n'affiche pas le même avertissement. Est-ce à dire que le contenu est controlé?

Un peu plus ancien mais tellement révélateur; alors que l'on se gausse de la censure chinoise qui emploierait des milliers de "policiers du net", comment qualifier les armées de marketeurs qui pervertissent le modèle de wikipedia (voir l'exemple Nespresso) ?

Lorsqu'on voit de le BIOS va bientôt rendre l'âme et être remplacé par l'EFI, qui fit couler pas mal d'encre en son temps car au centre de la polémique Palladium, on peut se demander s'il serait possible que la Société, la représentation nationale, les citoyens, le peuple puisse se saisir du Code et le définir de manière transparente, puisque ce Code informatique, comme ses ainés Civil et Pénal, va régir son environnement, ses relations, son organisation? 

Alors que le même Apple décide des contenus qui sont accessibles ou non à ses utilisateurs, d'autres géants, industries culturelles en tête, édictent des normes, lesquelles s'imposent au regard non des lois démocratiques, mais de leurs seuls intérêts.

Alors désormais, "nul n'est censé ignorer les CGU" ?

Il serait temps que l'on refasse de la politique.

jeudi 4 octobre 2007

Free Burma



et souscrire ici