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mercredi 31 juillet 2013

Culture Confiture Lescure

Merci au Club parlementaire du numérique. Merci de m'avoir donné l'angle de ce post. Alors que je regardai distraitement France Twitter 2 le 17 juillet dernier, l'un des correspondants permanents à l'AN, Authueil, assurait son direct depuis le fameux Club. Et de citer l'un des intervenants :

" sur l'exception culturelle, très bonne question : où commence et où s'arrête la «culture» ?"

Enfin!  Enfin la seule question qui mérite d'être posée, même si la réponse, et les développements induits, ne sont bons à entendre, ni pour les producteurs de biens culturels, ni pour les zélateurs de l'exception culturelle.

 

Le mot culture est un mot valise. Sa définition varie en fonction de celui qui l'emploie. Un peu comme le mot "illimité", qui recouvre des sens différents selon qu'on est un mathématicien ou un FAI. Si l'on prend la définition de l'UNESCO, l'un des machins de Mongénéral, énoncée lors de la conférence mondiale sur les politiques culturelles de Mexico, de 1982 :

" dans son sens le plus large, la culture peut aujourd'hui être considérée comme l'ensemble des traits distinctifs, spirituels et matériels, intellectuels et affectifs, qui caractérisent une société ou un groupe social. Elle englobe, outre les arts et les lettres, les modes de vie, les droits fondamentaux de l'être humain, les systèmes de valeurs, les traditions et les croyances. "

Néanmoins, la culture est, dans la société de l'information et l'économie de la connaissance, une marchandise. Mais attention, "pas comme les autres". C'est toujours l'UNESCO, en l'article 8 de la Déclaration universelle sur la diversité culturelle de 2001, qui l'énonce :

" Face aux mutations économiques et technologiques actuelles, qui ouvrent de vastes perspectives pour la création et l'innovation, une attention particulière doit être accordée à la diversité de l'offre créatrice, à la juste prise en compte des droits des auteurs et des artistes ainsi qu'à la spécificité des biens et services culturels qui, parce qu'ils sont porteurs d'identité, de valeurs et de sens, ne doivent pas être considérés comme des marchandises ou des biens de consommation comme les autres. "

Pas comme les autres. On imagine très bien le consensus qu'il a fallu entre les délégations pour dégager une formule fourre-tout, inintelligible au regard du droit, de l'économie, des accords commerciaux comme des industries et des missions éducatives des Etats. L'Europe, et la France en particulier, s'arc-boutent sur une définition proche de l'UNESCO. Pas comme les autres. Pas une vraie marchandise, mais qui représente en France 32 milliards d'euros de dépenses des ménages, pour des sommes investies par la collectivité, en 2006, se montant à 7 milliards d'euros (chiffres ministère de la Culture, 2012), sans compter les coûts induits (le régime spécial du chômage des intermittents, par exemple). Alors, exception culturelle, qui protégerait les artistes du seul marché ? Hypocrisie généralisée au fort relent de protectionnisme, matinée de faveurs du prince ? Vision obsolète d'un monde suranné divisé en deux catégories, ceux qui ont quelque chose à dire, et ceux qui les écoutent ? 

 

Culture, Acte II

Comme beaucoup, j'ai sacrifié au rapport Lescure. Sacrifié est bien le mot : 486 pages de rapport, 283 pages d'annexes, plusieurs dizaines d'heures de contenus vidéo et audio. La mission avait fait les choses en grand : 112 organismes, entreprises ou personnalités auditionnées, des déplacements effectués en région ou à l'étranger, un blog participatif. Et 9 mois de gestation.

Rarement un rapport aura suscité tant d'attentes dans la population, professionnels et publics. Professionnels parce que la culture est un secteur économique conséquent, publics suite au feuilleton rocambolesque de l'Hadopi.

L'intitulé du rapport "Culture acte 2", sonnait comme un nouveau départ dans le pays ayant fait de "l'exception culturelle" un des leviers de sa politique. Pourtant, rarement rapport aura autant mécontenté tout son monde, et sera, une fois de plus, passé à coté de l'immense mutation sociale engendrée par la révolution numérique.

Le but de ce post n'est pas d'en faire une critique exhaustive; l'idée étant plutôt de se concentrer sur le grand absent du débat : l'Etat, et son corollaire, les citoyens, "face aux mutations économiques et technologiques actuelles". En effet, le rapport, qui couvre un large spectre de la production à la consommation des biens culturels, traite son sujet dans sa quasi-totalité sous un angle marchand. Démission de l'Etat, realpolitik à l'heure où "les marges de manœuvre de la puissance publique sont limitées par les contraintes budgétaires", ou plus prosaïquement méconnaissance de la très grande transformation opérée par les interwebs et l'absence de vision sur des futurs, mêmes proches ?

La réponse, tout de suite après la pub ...

 

Nota : on pourra également lire deux excellentes analyses du rapport sous les plumes d'Olivier Ezratty et Philippe Bailly.

 

Du travail, pas de carnaval

La commission Lescure n'a donc pas chômé. Et chaque intervenant a bien préparé son intervention, mis à part le Parti pirate, qui démontre une fois de plus le manque de sérieux de cette organisation dans notre pays. La crédibilité, cela se mérite...  

Comme de bien entendu, chaque lobby a défendu sa chapelle, et voyait midi à sa porte à l'issue de la publication. Ainsi, de la quadrature du net ("Le catalogue répressif de l'industrie"), Pascal Nègre / Universal ("gestion collective, le kolkhoze 2.0"), PCImpact (qui se focalise sur l'atteinte à la neutralité du net), le SNEP ("Lescure hypothèque l'avenir de la production musicale"), les commerçants (FEVAD, SNSII..) s'opposant aux taxes sur les supports, Canal+ à la modification de la chronologie des médias. Parmi les voix positives, un collectif d'artistes musiciens,  les bibliothèques, via l'IABD, qui saluent "leur reconnaissance" (sic), la SACEM et l'ADAMI se réjouissant de la gestion collective, la SACD se faisait l'écho du sérieux et de la qualité du rapport, "une importante étape d'une nouvelle donne créative", et jusqu'à l'inéfable Christine Albanel, à l'oeuvre sur Hadopi, qui ne voyait pas dans sa suppression un acte de défiance à son travail.

Mis à part l'association "Création - Public - Internet", qui avait décidé de boycotter la commission, sans doute l'intégralité des acteurs touchant de près ou de loin la création, diffusion ou consommation de biens culturels s'est retrouvée auditionnée.

 

Même si le rapport a été "cadré" par l'Elysée le vendredi précédant sa parution, il n'est qu'un rapport, et n'engage que ses auteurs. Pour preuve, le gouvernement a fait machine arrière sur nombre de propositions. Ainsi, sur la taxe sur les smartphones, tout d'abord "extrêmement faible" selon le ministère de la culture, puis supprimée selon Bercy, pour ensuite reparaître dans un spectre large suite à la saisie du CCNum: ou la convocation des Assises de l'audiovisuel pour rassurer le monde de la télé, qui bénéficie pourtant d'une large représentation dans les pages du rapport.

Plus étonnant - ou plus prosaïquement - le gouvernement est revenu sur le volet Hadopi. Pour qui s'en souvient, le feuilleton Hadopi avait donné lieu à une intense bataille parlementaire (avec l'épisode boulevardier de députés PS cachés derrière les rideaux) et l'annonce de la suppression de la Hadopi par le candidat Hollande. La realpolitik a ensuite fait son oeuvre, et si le décret annonçant la fin des sanctions pour les vilains pirates a bien été publié, il ne concerne que le défaut de sécurisation de son accès internet. Télécharger illégalement reste illégal.

 

Si le rapport abonde de propositions intéressantes, il est construit dans la droite lignée de la politique culturelle de l'Etat. Pas d'Acte II qui verrait de profondes modifications de l'équilibre d'une filière économique irrémédiablement cocardière, mise à mal par les GAFA ou les internautes, dans un monde de flux déterritorialisés. La culture est toujours représentée comme un secteur où la puissance publique est largement mise à contribution, que ce soit via la régulation, l'intervention financière et le soutien à des industries produisant cette marchandise qui n'en est pas une. Mais qui sort chaque jour un peu plus du giron de l'Etat pour devenir l'objet exclusif de multinationales rentières.

Le propos liminaire de Lescure conclue par sa conviction que "le plus raisonnable sera toujours l'usager, même après de légitimes emballements", et que le blog, a permis d'appréhender "les attentes du public en matière d'accès aux contenus culturels en ligne". Néanmoins, la commission a rendu un rapport qui ne propose rien de bien innovant face à la multiplicité des nouveaux usages, de la production, de la diffusion, de la consommation de ces biens d'expérience qui participent de la constitution de la société.

 

La Culture à l’ère numérique, grande absente d'une politique d'offre d'Etat

Le préambule de la Constitution de 1946 édicte que :

" La Nation garantit l’égal accès de l’enfant et de l’adulte à l’instruction, à la formation professionnelle et à la culture. L’organisation de l’enseignement public gratuit et laïque à tous les degrés est un devoir de l’État. "

Dans ce cadre, l'Etat a mis en place et gère des offres d'accès à la culture, hors cadre marchand. A ce titre, l'Etat opère les services publics de télévision, radio, ainsi que les bibliothèques. Ces services publics d'Etat sont de type top2bottom; une éditorialisation des biens culturels acquis par la Nation est proposée selon un service linéaire. Concernant les bibliothèques, dont la majorité est gérée par les municipalités, le service est du type bottom up (on pourra dire on demand), limité à la rareté du bien physique. 

Or, et c'est là le premier point, le rapport Lescure fait une impasse totale sur l'offre numérique de l'Etat envers ses populations, de type on demand. Le rapport propose de "favoriser l'émergence d'une offre abordable ou gratuite", en constatant déjà que  : 

" les usagers qui ne souhaitent ou ne peuvent pas payer pour les contenus ont accès, dans la plupart des domaines, à une offre gratuite financée par la publicité "

Puis, revenant sur les usages illicites, principalement via un public jeune, il recommande :

" il conviendrait donc de ménager des espaces de gratuité, ou au moins développer des offres par abonnement spécifiques, le cas échéant avec le soutien de la puissance publique".

C'est ainsi que la fourniture d'un service public de la culture on demand est totalement relégué au secteur privé. Le principe d'égalité entre les citoyens est également bafoué. Ce n'est pas nouveau; ainsi les lycéens disposent-ils d'un site dédié, Culture Lycée, qui leur permet de voir de grands classiques du cinéma international. On pourra objecter que ce site entre dans le domaine de compétence de l'éducation, et non plus de la culture. Or, à une époque où la formation est faite tout au long de la vie, il y a une antinomie à distinguer des classes d'âges, voire des populations, dans une optique d'enseignement.

[edit du 4 août : il apparait que le site Culture Lycée n'est plus, depuis le 1er juillet 2013, "suite à un rapport de l'inspection générale de l'éducation nationale et de l'inspection générale de l'administration de l'éducation nationale et de la recherche, qui précise que, si l’idée d’origine est intéressante, les difficultés de mise en œuvre et le coût très élevé du dispositif au regard du faible usage par les lycéens conduisent à interrompre ce dispositif, en réfléchissant à la bonne appropriation par les élèves d’un patrimoine cinématographique."]

Cette absence d'offre prend son sens dans un environnement on demand. Est-ce que l'Etat considère que la demande répond à une préoccupation particulière du consommateur, là où la Nation est censée intervenir dans une optique commune à des citoyens, via l'offre ? Il semblerait bien, puisqu'on lit :

" Alors que l'offre de programmes croit exponentiellement et que les acteurs privés orientent leurs propositions éditoriales pour complaire à la « demande » supposée, le service public doit montrer l'exemple en promouvant une « logique d'offre » [...] "

Cette vision poursuit celle obsolète des pouvoirs publics envers Internet, et partant, de ses citoyens, vision incarnée par le CSA, où, dans la bouche de son président, Internet est réduit à une simple extension des services audiovisuels, "à l'intérieur des frontières de l'audiovisuel". Toujours cet Etat centralisé, toujours cette vision pyramidale, cette construction de cathédrale à l'heure du bazar. Quand ça veut pas, ça veut pas....

 

Schizophrénie de l'offre culturelle

Alors qu'aucune offre d'Etat (partant, non marchande) n'est ni envisagée ni promue, la substitution d'un tiers secteur (les citoyens entre eux) est discutée. Le rapport envisage d'étudier les rapports non marchands, mais en prenant d'ores et déjà acte de la difficulté à les mettre en oeuvre, du fait de l'évolution mondiale des législations en faveur des ayant-droits contre la sphère citoyenne.

L'antienne des majors de l'industrie de la culture à l'ère numérique, concernant le piratage opéré via les Interwebs, a toujours été "un téléchargement illégal = une vente en moins". Il est assez amusant de constater que ce raisonnement a été "inventé" contre l'Etat par le SNE, à la fin des années 90. La pétition des 288, menée par le président du SNE d'alors, Serge Eyrolles, soutenait que le prêt gratuit en bibliothèque pénalisait la création et l'édition littéraire. L'Etat avait alors créé la SOFIA, organisme parapublic de collecte et de répartition du droit de prêt acquitté par les bibliothèques publiques.

Il est vrai que les ayant-droits peuvent voir dans une offre d'Etat une concurrence envers le secteur marchand, et notamment via une offre numérique délinéarisée.

Pour autant, la directive 92/100/CEE du 19 novembre 1992, relative au droit de location et de prêt et à certains droits voisins du droit d'auteur dans le domaine de la propriété intellectuelle, édicte, en son article 5 :

" Les États membres peuvent déroger au droit exclusif prévu à l'article 1er pour le prêt public, à condition que les auteurs au moins obtiennent une rémunération au titre de ce prêt. Ils ont la faculté de fixer cette rémunération en tenant compte de leurs objectifs de promotion culturelle. "

La puissance publique a établi des bibliothèques dans une optique d'instruction et d'accès à la culture. Or, dans une société qui a largement basculé dans les œuvres audiovisuelles, ce type d'offre n'existe pas ou à la marge. Par exemple, il n'existe ni loi ni accords encadrant le prêt d’œuvres musicales en médiathèque. Et à l'âge de l'accès numérique, hors les offres dites "de patrimoine", il n'existe aucune offre publique à la demande sur aucune oeuvre, qu'elle soit audiovisuelle ou pas.

Le rapport Lescure est conscient de cet état de fait, puisqu'il rappelle que :

" l'offre numérique en bibliothèque [...] n'est pas à la hauteur des missions de ces institutions et des attentes du public. [...] En brouillant la distinction traditionnelle entre le circuit commercial et le prêt en bibliothèque, l'offre numérique en bibliothèque suscite les craintes des ayant-droits et des distributeurs physiques. La dématérialisation remet en cause la logique d'exclusivité et de non-simultanéité inhérente au prêt de supports physiques. Elle pose, sous un angle nouveau, la question classique de la coexistence de l'offre marchande et de l'offre non marchande, qui avait été résolue dans l'univers physique. "

Pavé dans la mare, sans doute un peu par bravade, mais aussi parce qu'elle participe de ses missions, l'institution honnie par la jeunesse internaute, les tipiak et les partisans des communs, Hadopi, a pris au mot le rapport Lescure et la ministre de la Culture et annoncé une réflexion sur les échanges non marchands. Le pied de nez n'en est que plus cocasse, et l'étude intéressante car dénuée de biais partisan. Au fait des pratiques en cours, elle fait dire à Bluetouff : "bienvenue sur Internet !"... 

 

Hypocrisie de l'exception culturelle

Comme le rappelle le rapport sénatorial Plancade, "fait au nom de la commission de la culture, de l’éducation et de la communication par le groupe de travail sur les relations entre les producteurs audiovisuels et les éditeurs de services de télévision" :

" Derrière les règles juridiques, qui protègent la diversité culturelle, il y a donc un sujet industriel. [...] L’ensemble des économistes de la culture s'accordent à décrire les industries culturelles comme des « industries de prototype » dans lesquelles le risque est extrêmement grand et les succès peu nombreux. Le financement des échecs se fait ainsi sur la réussite de quelques oeuvres. Face à cette réalité, tous les marchés se sont organisés autour de quelques acteurs (les majors) produisant les oeuvres les plus « vendables » et les plus vendues et des indépendants, qui font l’innovation. "

L'exception culturelle française peut s'envisager comme un marché protégé, dont le fonctionnement est soumis à des règles étatiques strictes, en contrepartie des subventionnements plus ou moins directs de la filière de création. Le secteur de l'audiovisuel, celui du livre, du jeux vidéo ou encore de la musique bénéficient de ces aides, directes ou non, par l'intermédiaire de quotas de diffusion, de taxes, crédit d'impôt ou d'organismes dédiés (tels le CNC ou le CNL) censés permettre la diversité de la production et le soutien à une culture "élitiste" face au tout marché. Dans ce cadre, au fil du temps, ce sont les industries créatives qui ont su structurer leur discours et leurs actions de lobbying et capter l'essentiel des ressources allouées.

Néanmoins, réduire la création aux seules industries est une erreur, voire une faute. La disruption engendrée par le numérique a permis à tout un chacun, en abaissant les barrières à l'entrée de la production, de devenir un créateur. La commission en est consciente, puisqu'elle note :

" l'autoédition et l'autoproduction rendues plus accessibles par les technologies numériques, permettent à un nombre croissant de créateurs de s'affranchir de la tutelle d'un intermédiaire et ainsi, de conserver une part plus élevée des revenus de leurs ventes. "

Dans une très intéressante étude datant de 2008, "Sociabilité en ligne, notoriété virtuelle et carrière artistique", le chercheur Jean-Samuel Beuscart rapportait l'existence de quelques 13 millions d'artistes musiciens inscrits sur Myspace, dont 130.000 pour la seule France.  Alors que beaucoup s'accordent à dire que les succès de groupes révélés par Internet est mineur, il y aurait lieu de s'interroger, non sur les pertes de parts de marchés des majors, mais sur la substitution opérée par la transformation d'une oligopole à franges en un marché plus concurrentiel.  Et si à ce jeu, ce sont encore et toujours les intermédiaires qui captent la valeur du créateur; les intermédiaires culturels ont vu leur rente de situation remise en cause par les intermédiaires numériques. Et c'est là le point de tension, sachant que les nouveaux intermédiaires ne sont pas nationaux, ni mêmes européens. Dans ces tensions, certains arguments culturels permettent de masquer des dévoiements économiques, tels que ceux dénoncés dans la filière cinéma par Vincent Maraval, Michel Hazanavicius ou Eric Heumann.

Ces intermédiaires ont certes massifié les pratiques à la marge d'échanges non marchand mais ils ont également massifié la diffusion des biens culturels. De fait, le paradoxe tient à ce que la diffusion massive de la culture entre en conflit avec les droits d'exploitation accordés aux propriétaires des oeuvres. Or, plus de pirates donne lieu à plus d'éducation à la culture; et la fameuse définition de l'UNESCO de révéler sa faiblesse, voire son inanité. De même, d'un strict point de vue économique, il n'est prouvé aucune perte nette de valeur (et ce fut la Cour des Comptes US qui le rapportait).

L'exception culturelle, c'est le paradoxe français : la collectivisation des moyens de production mis en oeuvre par le secteur privé et pris en charge par l'Etat. Paradoxe que l'on retrouve à tous les niveaux et dans toutes les filières de production, de l'agriculture à l'énergie, des secteurs bancaire, hospitalier, automobile, des organismes de retraite, jusqu'au syndicats et partis politiques. Tous ces secteurs sont subventionnés, et toute l'économie pseudo libérale est en fait soutenue par les pouvoirs publics. Nous vivons l'économie mixte de Barbrook, depuis le début, laquelle est actuellement dévoyée par les industries de rente qui pratiquent en permanence le chantage à l'emploi, ou à la valeur. On a pu en voir les effets entre le programme du candidat socialiste et sa mise en application. Comme le résume Philippe Axel, "la culture de notre pays, c'est Vivendi".


Anarcho-communistes VS monopoles de rente

Les anarcho-communistes, ces nouveaux enfants d'un siècle technologique en construction, Richard Barbrook les avait détaillés dans une "économie du don high tech", texte paru en 2000 dans le recueil "Libres enfants du savoir numérique", de Florent Latrive et Olivier Blondeau. Pointant la création du web et ses pratiques, il envisageait son économie comme une économie mixte, par des acteurs ni totalement consommateurs, ni totalement citoyens. Un peu comme cette culture, schizophrène entre un besoin de construction sociétal et celui bêtement alimentaire de ses créateurs.

Communistes, c'était les affreux partisans du logiciel libre, tels que stipendiés par Bill Gates. Ces tenants d'une réforme de la PI, ces affreux communistes avaient produit le web, la majorité de son code source, voire ses contenus. 

Anarchistes, ce sont ces centaines de millions de personnes décrites dans "The New Digital Age", par Jared Cohen et Eric Schmidt, qui vivent "la plus grande expérience d'anarchie de l'histoire" :

" The Internet is the largest experiment involving anarchy in history. Hundreds of millions of people are, each minute, creating and consuming an untold amount of digital content in an online world that is not truly bound by terrestrial laws. This new capacity for free expression and free movement of information has generated the rich virtual landscape we know today. Think of all the websites you’ve ever visited, all the e-mails you’ve sent and stories you’ve read online, all the facts you’ve learned and fictions you’ve encountered and debunked. Think of every relationship forged, every journey planned, every job found and every dream born, nurtured and implemented through this platform. Consider too what the lack of top-down control allows: the online scams, the bullying campaigns, the hate-group websites and the terrorist chat rooms. This is the Internet, the world’s largest ungoverned space. "

Paradoxalement, les usages de la génération du web sont assez souvent vus par la génération précédente comme un des symptômes de l'ultra-libéralisme. Par exemple, Jacques Toubon oppose "tyrannie des usages et des usagers" au "camp de l'exigence de l'esprit et de la culture", qui légitime l'exception culturelle :

" [l'exception culturelle] est une idée qui va à l'encontre du pur libéralisme et qui aurait pu être de gauche. Il y a bien deux convictions, mais qui divisent aussi bien la droite que la gauche. D'un côté celle de « la facilité du nombre », pour qui les milliards d'internautes ont forcément raison face à quelques milliers d'artistes. Elle accepte la tyrannie des usagers et des usages. De l'autre, le camp de « l'exigence de l'esprit et de la culture ». Mais à quelques exceptions près, il n'est pas resté figé dans un colbertisme malrusien [de Malraux. NDLR], où l'Etat fait tout. Il admet désormais que c'est l'usager qui commande quand il clique et s'inscrit donc dans une démarche non plus défensive, mais économique. Comment les industries culturelles valorisent leur production, et la font entrer dans l'économie de l'immatériel, plutôt que de la laisser valoriser par d'autres. "

Les industries culturelles font grand cas de la tyrannie des usagers, dont la plus forte tension s'exprime par une volonté de consommation immédiate, laquelle met à mal le système de distribution complexe, qu'il soit de médiation (avec un pseudo-choix médié par l'industrie des medias) ou de consommation (via la chronologie des médias). Construites sur une chaîne qu'elles contrôlaient de bout en bout, entretenant même l'illusion du choix et de la diversité, elles ont vécu internet comme la perte de ce contrôle, qui devient une tyrannie consumériste. Or l'histoire des industries culturelles, c'est l'histoire du cul de la crémière. Evoluer dans un cadre capitaliste, et n'en acceptant pas les règles, notamment de la concurrence. Et jouer sur tous les tableaux, surtout les plus amoraux. 

Un récent article de bfm a récemment mis en lumière les pratiques d'optimisation fiscale d'une filiale du géant Vivendi Universal, Activision Blizzard, alors même que la major se répand depuis des lustres sur le piratage, et s'est même vu octroyer des subventions déguisées pour sa filière musicale, par l'intermédiaire de la carte musique. Et il s'en est fallu de peu pour voir apparaître un organisme de type CNC pour la filière musicale.

Il est extrêmement alarmant de constater le basculement de ces industries culturelles, de l'innovation à la gestion de la rente. Prenons encore la multinationale Vivendi: refusant de vendre à Softbank la poule aux œufs d'or Universal, assise sur 70 ans de rente de PI, elle vient par contre de se séparer du groupe Activision - au profit d'un fonds d'investissement chinois; c'est que le jeu vidéo s'apparente à l'industrie cinématographique, mobilisant capitaux et énergie pour des hits éphémères et des ROI aléatoires.

 

Elargissement des compétences, nouveaux domaines d'intervention

L'économie de la culture cinématographique est remise en question. La TV n'est plus le 1er écran, de nouveaux intervenants nationaux déstabilisent le marché de la production (BeIn VS Canal+), le diffuseur public n'a plus de vision (on pourra d'ailleurs s'interroger sur la légitimité du financement d'un groupe au regard de sa réalité au XXIème siècle...)

Parallèlement, l'économie du partage, nouvel ersatz de cette nouvelle économie que l'on cherche depuis la bulle de 2000, a permis l'industrialisation des pratiques du mécénat. Les plateformes de financement de biens culturels via la multitude se sont donc développées, et le succès du fan financement est impressionnant. Du film de Denis Robert sur François Cavanna (20k€ recherchés) au prochain Spike Lee (pour 1,25 millions de dollars !), le risque de production est désormais assumé par les foules, pour un retour sur investissement qui n'est plus capitalistique (parts d'une entreprise, droits de PI sur les intangibles) mais émotionnel. L'industrie culturelle est de fait remise en question non seulement dans la consommation, mais aussi dans la production; voici le retour des Médicis... 

Le meta-media Internet fait beaucoup de dégâts. Mais les industries culturelles préfèrent le statu quo, ou encore une fois s'en remettre à l'Etat pour subvenir/subventionner leur inertie. Comme le résumait le sénateur Plancade dans son rapport sus-cité, à propos de la création:

" Votre rapporteur considère que l’on est dans une situation où tout le monde a conscience que les règles doivent changer mais où chacun craint d’y perdre des avantages. "

Dans une récente interview donnée au site PCImpact, Alain Rocca revenait sur une tribune publiée au début du mois de juillet, "Le partage non-marchand des œuvres sur internet : le retour d’une idée dangereuse et inefficace", et enfonçait le clou : "la légalisation des échanges non marchands est une fumisterie". Le même Rocca, s'exprimant au nom de sa filière, le Sevad (Syndicat des éditeurs de vidéo à la demande), continuait lors des auditions de la commission Lescure à penser un écosystème qui n'existe plus, ni technologiquement (déplorant la non normalisation technique des plateformes), ni économiquement (marché national, marges). Sous-tendant un besoin de dirigisme étatique, il demandait encore un soutien public ... Or, si l'on peut s'interroger sur la pertinence d'autoriser les échanges non marchands (techniquement le retour - voire la labellisation - de Napster et autres eMule), il convient de le faire à l'aune de la disparition d'une offre culturelle non marchande, telle qu'elle a toujours existé en tant que mission de service public. 

Pour finir, il ne faut pas oublier que les consommateurs sont désormais des créateurs qui s'ignorent. Au titre de la PI, via les UGC, et au titre des données personnelles, qui ne sont pour le moment pas appropriées par leur créateur. Si le nombre de sociétaires de la SACEM s'établissait à 132.000 en 2009, quid du nombre équivalent d'artistes vivants émargeant chez Myspace en 2008 ? Quant à la définition de l'artistique, cette "exigence de l'esprit et de la culture", les industries culturelles sont-elles plus légitimes lorsqu'elles produisent "quand il pète il troue son slip" (n°1 des charts) ou le putassier "Get Lucky" ? N'oublions pas que faire de la m... c'est assez simple, il suffit d'un bon prod...

N'en déplaise aux cinéastes européens, il ressort bien que la culture est une marchandise, parce qu'elle est produite par des industries culturelles. Et il n'existe aucune offre d'Etat d'accès à la culture à l'ère d'Internet. Les missions de service public ne sont toujours pas adaptées à l'économie de la demande, celle qui structure le web. Les problématiques à l'oeuvre sont avant tout économiques, mais avancent masquées sous des prétextes artistiques; le numérique a bon dos. 

L'acte I de l'exception culturelle est, à l'heure des réseaux, définitivement mort et enterré. L'acte II, malheureusement, ne produira aucun effet tant que les forces en présence se neutraliseront à l'intérieur du système. Il n'y a qu'à attendre que les nouveaux barbares, qui piaffent d'impatience aux limes, détruisent l'existant pour reconstruire. Schumpeter ne connaît aucune exception, et la pierre ne saura de toutes façons être lancée qu'à des libéraux qui arrivent à être plus conservateurs que le président de la commission européenne, parce qu'ils protègent finalement des acquis à leurs seuls avantages, et sous de faux pretextes. Il n'y a qu'à voir le débat actuel sur la convention collective, qui tuerait les films d'auteurs, et le rapprocher des règles de ce pays atrocement ultra-libéral produisant des blockbusters à la chaîne... 

Raisonnons de façon simpliste, de manière purement économique (étant au choix, soit anarcho-communiste, soit ultra-libéral) : un abonnement premium chez deezer se monte à 5€. Un abonnement Netflix à $8, soit 6€. Une offre totale audiovisuelle se monte donc à 11€ par mois. Soit 132€ par an. Le tarif de la contribution à l'audiovisuel public est fixé à 131€....  Il faudra un jour s'interroger, sans hypocrisie, sur le périmètre d'un service public de l'audiovisuel, coincé dans une logique top down. Ainsi qu'à l'idée d'une licence globale qui existe de fait de manière privée.

Et puisque l'horizon est clairement la recréation de la bibliothèque d'Alexandrie, il n'y a que deux questions à se poser : quel intérêt à avoir plusieurs bibliothèques, et va-t-elle être publique ou privée ? 

Et sinon, où commence et où s'arrête la culture ? Vous avez 4 heures...

 

 

dimanche 31 mars 2013

Cher Monsieur Lescure

Cher Monsieur Lescure,

Je prends l'initiative de vous écrire suite à un article paru sur le site d'Electron Libre, sous la plume d'Emmanuel Torregano, intitulé "Pierre Lescure rêve d'un iTunes français".

Pour ma culture générale, cela fait quelques mois que je suis les entretiens que vous avez pris la peine de diffuser sur le site; je vous en sais gré, dans cette optique de transparence qui sied à l'époque, et vous sais également gré de la diversité des intervenants que vous avez reçus. Le panel fait honneur aux travaux conduits, à la lumière des enjeux en présence. Sans présumer du rapport que vous devriez remettre en avril, nous sommes ici loin du travail effectué par vos prédécesseurs Olivennes ou Zelnik. Votre mission, Culture Acte 2, mérite sans doute cette ampleur.

Si je vous écris ce jour, c'est parce que l"article de Torregano me laisse pantois. Torregano confond torchons et serviettes, lorsqu'il évoque le chiffre d'affaire d'iTunes. A dessein, ou pas, lorsque ce chiffre amalgame produits culturels (musique, films) et applications. Torregano pense modèle dépassé, lorsque la valeur de biens culturels provient désormais massivement d'une consommation, et non plus d'une appropriation. Les succès de spotify, deezer, netflix, amazon ou hulu en sont les criants exemples. Et les chiffres d'affaires des ayant-droits musicaux, basés sur l'exécution et non plus la reproduction, une belle démonstration.

Enfin, Torregano fait fausse route lorsqu'il parle d'années de traversée du désert, et d'investissements colossaux à réaliser.

Vous n'êtes pas sans connaitre l'économie des biens culturels, le mode de consommation des medias, et la schizophrénie quant à leur financement, et leur accès. Le bien culturel n'est pas du seul ressort marchand, et si la sphère publique participe activement à son financement, la démocratie exige un accès à ces biens via l'Etat, à titre quasi-gratuit.

Ainsi, la mise à disposition de biens culturels est double; via le système marchand, qui obéit à une logique de bottom up (le client choisit); via le système étatique qui obéit à une logique top down (le choix est effectué par un programmateur). C'est donc la volonté du consommateur qui régit la valeur du bien culturel: il paie la disponibilité de ce bien. Cela se retrouve par exemple dans la chronologie des media. Néanmoins, ce modèle s'applique aux seuls contenus audiovisuels; le livre fait figure d'exception, puisque le choix est effectué par le citoyen, moyennant une contrainte de disponibilité de l'ouvrage en bibliothèque. Mais même ce modèle est tangent, puisqu'en France, sur le 400 millions d'ouvrages qui sont vendus chaque année, 140 millions le sont à des bibliothèques.

 

La schizophrénie de l'accès à la culture pour le citoyen et le consommateur, se retrouve dans le financement de la création. On a fait grand cas de la tribune de Maraval, analysé les coûts supposés des aides publiques à cette industrie privée qu'est le cinéma. Mais on a omis ce qui en permet la richesse : la subvention continue du régime spécial des intermittents; les commandes des chaines publiques; les dispositifs fiscaux qui régissent l'investissement via les Sofica…

On pourrait citer les mêmes effets pour la création musicale (salles ou festivals subventionnés, intermittents..) ou le livre (achat public).

 

Internet a posé avec acuité le problème de l'immédiateté de l'accès : l'internaute veut tout, tout de suite. On le voit avec le piratage des films qui n'est qu'une réponse d'usage à une chronologie des médias qui n'est plus adaptée. On l'a vu avec la musique, où le téléchargement n'était qu'une réponse technique à une contrainte technique : les débits et matériels n'étant pas suffisants pour "écouter. Or, la possession d'une œuvre musicale ne reflète pas la demande de la majorité; seule la consommation l'intéresse. Pour les afficionados de l'objet, il y a le retour du vinyl; pour l'émotion de l'interprétation, il y a la salle... 

De plus, la notion même de propriété, en droit continental, est un leurre. La composante "morale" du droit d'auteur fait que l'œuvre est théoriquement incessible. Et si l'on a moqué Amazon qui a pu retirer physiquement de ses tablettes des œuvres d'Orwell, le droit d'auteur européen dispose d'une possibilité identique : le droit de retrait. Le public l'a oublié, mais l'achat d'un CD ne vaut que pour la cession du support.

 

Créer une entreprise de distribution d'œuvres de l'esprit est une chose facile : il suffit d'ouvrir les vannes des organismes dont c'est déjà la fonction. Télévisions publiques, bibliothèques, radios publiques ont catalogues, savoir-faire, opportunité.

Radiofrance dispose de la plus grande discothèque privée d'Europe. Un plan de numérisation a été mis en place il y a quelques années afin de mettre à disposition, via le réseau interne, n'importe quel titre à destination de n'importe quelle émission de n'importe quelle chaine du groupe.

Une autre des richesses de la Maison ronde est le catalogue. Au fil des années, des petites mains ont, successivement sur fiches puis dans la base de données maison, catalogué chaque album, titre, musicien, arrangeur et j'en passe… Il est ainsi possible de savoir si Miles Davis a joué du triangle dans un enregistrement de 1968 à Juan les Pins.

Radiofrance, établissement public, est lié à son actionnaire par un contrat d'objectif et de moyens, et doit trouver sur chaque période des ressources propres, afin d'équilibrer ses comptes.

Créer un iTunes (plutôt un nouveau Deezer) est chose facile. Il suffit d'ouvrir les vannes de la Maison de la Radio.

 

Le seul problème est bien évidemment politique. Lorsque des groupes comme UGC ont pu faire des procès à des cinémas publics pour concurrence déloyale, comment éviter qu'il n'en soit de même avec un tel projet ? Comment mettre en concurrence l'Etat et le privé sur la diffusion de la culture, de façon délinéarisée, lorsque l'un ne va pas sans l'autre, et que les deux s'opposent ?

 

Voilà les seules questions qui méritent d'être posées dans le débat actuel sur une ère post Hadopi : quel est le terme de l'exclusivité donnée à des acteurs privés pour l'exploitation de contenus dont la majeure partie du financement est public ? Quel est le pouvoir du citoyen, dans les limites de ses droits consacrés par la loi et les devoirs consacrés par la Constitution, dans l'accès à la connaissance, laquelle fait de lui un citoyen éclairé ? Quelle est la limite, dans la société actuelle d'un savoir audiovisuel, entre culture et entertainment ? Qui doit en délivrer l'accès ?

Plus que des questions de pertes de revenus d'exploitation, d'ayant-droit lésés, de financement de la création, il s'agit de comment une démocratie peut fonctionner à l'heure où chaque individu est un media, et où l'information, ce bien d'expérience, n'a de valeur qu'une fois consommée.

J'espère que votre rapport apportera des pistes qui dépasseront les seuls enjeux économiques d'oligopoles de rentes.

Dans l'attente de le lire.