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mardi 24 juillet 2007

Parce que vous le valez bien

Media2 nous informe que Scripps vient de racheter Recipezaar, un site de recettes de cuisine UGC, pour 25 millions de dollars.

A la fin de l'année dernière, Aufeminin - lui même acquis le mois dernier par Axel Pringer - rachetait marmiton.org pour 3,75 millions d'euros. Et on se souvient également des sommes record déboursées par Google pour racheter Youtube, ou encore NewsCorp pour Myspace. Et le petit nouveau qui monte, Facebook, serait - aux dernières rumeurs - valorisé à 6 milliards de dollars pour ses 30 à 40 millions d'inscrits.

Pour autant, si les massmedia investissent le web2.0, le producteur de contenu, l'internaute, ne fait toujours pas partie de la boucle de valeur.

Ca et là, on trouve des internautes qui s'élèvent contre cet "Esclavage 2.0".  Que ce soit le photographe Karl Dubost, qui dans une tribune sur son blog fustigeait ce pillage des ressources intellectuelles.

Que ce soit Nicolas Carr, ancien éditeur du magazine Harvard Business Review(lien via caveat emptor), qui assimile le système au métayage agricole, notant que la caractéristique économique du web2 est

the distribution of production into the hands of the many and the concentration of the economic rewards into the hands of the few.

mais que les métayers trouvent leur intérêt dans la libre expression ou la socialisation. Le mot métayer est d'ailleurs repris par le chantre des Creative Commons, Lawrence Lessig, dans une récente tribune parue dans le Washington Post, où il s'insurgeait contre la politique de PI de George Lucas sur les mashup consentis de l'épopée Star Wars.

Les américains parlent même de e-epeen, ou penis numérique, pour définir cet ego qui motive les productions de contenu de la part des internautes. Mais cette pratique de création gratuite puis d'appropriation n'est pas l'apanage du truisme web2.0. La base CDDB ou le format d'encodage divx ont été, par exemple, issus d'un travail collaboratif et bénévole, avant de devenir des activités commerciales.

Cette pratique, également appelée crowdsourcing, littéralement approvisionnement par la foule, est donc la forme la plus aboutie d'externalisation des compétences ou des services. Son rayonnement est mondial, se base sur la participation du plus grand nombre et de sa mise en concurrence. Et la valeur travail, celle qui socialise dans nos sociétés de consommation, revient au centre de reflexions de pas mal de monde; ainsi Jacques Attali avec L'avenir du travail, Jacquard avec Mon utopie, De Rosnay avec La révolte du pronétariat.

Et les questions sont multiples : est-ce la fin de l'asservissement, tel que le prévoyait Hannah Arendt, ou au contraire un super esclavage, dû à cette concurrence libre et non faussée (qui vient d'être retirée du nouveau traité constitutionnel dit simplifié), concurrence qui s'exprime de plus en plus entre les individus, lesquels deviennent, au fur et à mesure de la pénétration de la société de l'information, des marques à part entière ? Des marques avec tout ce que cela comporte de propriété intellectuelle, donc de valorisation. Et si on bouclait la boucle ?

mardi 6 mars 2007

De l'égalité

Comme tout était plus simple avant ! D'un coté, l'individu, qui régnait en maître (romain) sur la sphère privée. De l'autre l'Etat, qui régentait la sphère publique. Au milieu, l'entreprise, qui s'occupait des liens économiques que la puissance publique laissait à sa disposition. Les règles étaient claires, à chacun sa tâche, son organisation, sa structure. Le professionnel côtoyait le citoyen, l'individu se fondait dans le collectif, les intérêts privés ou généraux étaient perméables l'un à l'autre, mais définis et encadrés par des frontières précises.

Aujourd'hui, tout s'écroule. La démocratisation du web (en France, plus d'un français sur deux) et des outils techno est en train de redéfinir ces sphères, où l'individu est un chef d'entreprise qui s'ignore et l'entreprise un lien social en devenir, l'Etat, garant de la cohésion sociale, numérotant ses abattis. Deux exemples parmi tant d'autres : le commerce et le journalisme.

La fantastique percée d'ebay dans le domaine des échanges est en train de redéfinir le terme de marchés, puisqu'il incarne véritablement la mondialisation dont on nous rebat les oreilles. Comme l'indique l'éditorialiste d'ITR Manager,ce succès pose des problèmes aux Etats, pour lesquels des ressources non négligeables (telles la TVA) liées au commerce deviennent insaisissables. Le postulat du site est clair : transformer tous les acheteurs en vendeurs. Et faire de tous des professionnels. De son coté, un site comme Second Life est en train de construire une économie virtuelle basée sur une monnaie universelle, le Lindel dollar, permettant dès aujourd'hui le v-commerce.

Pour le journalisme, c'est une autre histoire. Alors que le pays compterait 7 millions de blougueurs, les titres papier n'en finissent plus de dégraisser. La rationalisation économique d'un coté, la convergence des media de l'autre; la vieille dame AFP vient à ce titre de rejoindre le mouvement en sortant de son domaine de prédilection, la dépêche papier... Mais le problème est autre : le problème est que tout le monde peut produire de l'information. Un téléphone portable peut produire une vidéo, ce qui provoquera au choix la fermeture de la version brésilienne de Youtube, ou la suspension d'un éditorialiste politique de France2...

Bien avant la sanctification du nous par Time Magazine, le très inspiré Wired publiait de dithyrambiques We're all journalists (en 2004), et autres We are the web (en 2005), anticipant la réalité du net : puisque le coût de l'outil est quasi nul, et que la diffusion du savoir propre à l'utiliser est libre, chacun va expérimenter. D'une envie ou d'une passion naissent un métier. Et pas contraint celui-là.

Sauf que. Sauf que tous les métiers sont encadrés, protégés : Le métier de journaliste, dont le directeur délégué à l'information de France 3, Hervé Brusini, rappelle dans une récente tribune du Monde le caractère tautologique (une "occupation régulière et rétribuée"), après les atermoiements des professionnels de la profession vitupérant leur mise à l'écart dans une émission politique de la première chaine de télé française, et une dernière chronique iconoclaste de Daniel Schneiderman dans Libération proclamant qu'il n'y a qu'un seul journal en France, le Canard Enchainé. Une problématique de "métier" abordée dans le récent rapport Tessier (La presse au défi du numérique) qui propose - de façon bien conservatrice - un statut de "journalistes citoyens"...

Le métier de commerçant est quant à lui issu de spécificités corporatistes qui furent dénoncées par les révolutionnaires, au travers de la loi Le Chapelier et du décret Allarde, et dont l'esprit égalitaire se retrouvait dans la liberté du commerce....

La formidable révolution du Web, celle des échanges, initiée par Napster, transforme petit à petit le paysage mondial en une immense place de marché. Le postulat est celui de la concurrence pure et parfaite, qui paradoxalement tend à niveler les disparités entre les individus : on arrive à une société égalitaire. Effrayant, puisque le modèle échappe aux nations comme aux entreprises, aux idéologues et aux doctrines, mais se construit collectivement, par des pratiques et dans les faits tout autour du globe. Par tout un chacun. Notre peuple vaincra disait l'autre... lequel ?