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mercredi 31 juillet 2013

Culture Confiture Lescure

Merci au Club parlementaire du numérique. Merci de m'avoir donné l'angle de ce post. Alors que je regardai distraitement France Twitter 2 le 17 juillet dernier, l'un des correspondants permanents à l'AN, Authueil, assurait son direct depuis le fameux Club. Et de citer l'un des intervenants :

" sur l'exception culturelle, très bonne question : où commence et où s'arrête la «culture» ?"

Enfin!  Enfin la seule question qui mérite d'être posée, même si la réponse, et les développements induits, ne sont bons à entendre, ni pour les producteurs de biens culturels, ni pour les zélateurs de l'exception culturelle.

 

Le mot culture est un mot valise. Sa définition varie en fonction de celui qui l'emploie. Un peu comme le mot "illimité", qui recouvre des sens différents selon qu'on est un mathématicien ou un FAI. Si l'on prend la définition de l'UNESCO, l'un des machins de Mongénéral, énoncée lors de la conférence mondiale sur les politiques culturelles de Mexico, de 1982 :

" dans son sens le plus large, la culture peut aujourd'hui être considérée comme l'ensemble des traits distinctifs, spirituels et matériels, intellectuels et affectifs, qui caractérisent une société ou un groupe social. Elle englobe, outre les arts et les lettres, les modes de vie, les droits fondamentaux de l'être humain, les systèmes de valeurs, les traditions et les croyances. "

Néanmoins, la culture est, dans la société de l'information et l'économie de la connaissance, une marchandise. Mais attention, "pas comme les autres". C'est toujours l'UNESCO, en l'article 8 de la Déclaration universelle sur la diversité culturelle de 2001, qui l'énonce :

" Face aux mutations économiques et technologiques actuelles, qui ouvrent de vastes perspectives pour la création et l'innovation, une attention particulière doit être accordée à la diversité de l'offre créatrice, à la juste prise en compte des droits des auteurs et des artistes ainsi qu'à la spécificité des biens et services culturels qui, parce qu'ils sont porteurs d'identité, de valeurs et de sens, ne doivent pas être considérés comme des marchandises ou des biens de consommation comme les autres. "

Pas comme les autres. On imagine très bien le consensus qu'il a fallu entre les délégations pour dégager une formule fourre-tout, inintelligible au regard du droit, de l'économie, des accords commerciaux comme des industries et des missions éducatives des Etats. L'Europe, et la France en particulier, s'arc-boutent sur une définition proche de l'UNESCO. Pas comme les autres. Pas une vraie marchandise, mais qui représente en France 32 milliards d'euros de dépenses des ménages, pour des sommes investies par la collectivité, en 2006, se montant à 7 milliards d'euros (chiffres ministère de la Culture, 2012), sans compter les coûts induits (le régime spécial du chômage des intermittents, par exemple). Alors, exception culturelle, qui protégerait les artistes du seul marché ? Hypocrisie généralisée au fort relent de protectionnisme, matinée de faveurs du prince ? Vision obsolète d'un monde suranné divisé en deux catégories, ceux qui ont quelque chose à dire, et ceux qui les écoutent ? 

 

Culture, Acte II

Comme beaucoup, j'ai sacrifié au rapport Lescure. Sacrifié est bien le mot : 486 pages de rapport, 283 pages d'annexes, plusieurs dizaines d'heures de contenus vidéo et audio. La mission avait fait les choses en grand : 112 organismes, entreprises ou personnalités auditionnées, des déplacements effectués en région ou à l'étranger, un blog participatif. Et 9 mois de gestation.

Rarement un rapport aura suscité tant d'attentes dans la population, professionnels et publics. Professionnels parce que la culture est un secteur économique conséquent, publics suite au feuilleton rocambolesque de l'Hadopi.

L'intitulé du rapport "Culture acte 2", sonnait comme un nouveau départ dans le pays ayant fait de "l'exception culturelle" un des leviers de sa politique. Pourtant, rarement rapport aura autant mécontenté tout son monde, et sera, une fois de plus, passé à coté de l'immense mutation sociale engendrée par la révolution numérique.

Le but de ce post n'est pas d'en faire une critique exhaustive; l'idée étant plutôt de se concentrer sur le grand absent du débat : l'Etat, et son corollaire, les citoyens, "face aux mutations économiques et technologiques actuelles". En effet, le rapport, qui couvre un large spectre de la production à la consommation des biens culturels, traite son sujet dans sa quasi-totalité sous un angle marchand. Démission de l'Etat, realpolitik à l'heure où "les marges de manœuvre de la puissance publique sont limitées par les contraintes budgétaires", ou plus prosaïquement méconnaissance de la très grande transformation opérée par les interwebs et l'absence de vision sur des futurs, mêmes proches ?

La réponse, tout de suite après la pub ...

 

Nota : on pourra également lire deux excellentes analyses du rapport sous les plumes d'Olivier Ezratty et Philippe Bailly.

 

Du travail, pas de carnaval

La commission Lescure n'a donc pas chômé. Et chaque intervenant a bien préparé son intervention, mis à part le Parti pirate, qui démontre une fois de plus le manque de sérieux de cette organisation dans notre pays. La crédibilité, cela se mérite...  

Comme de bien entendu, chaque lobby a défendu sa chapelle, et voyait midi à sa porte à l'issue de la publication. Ainsi, de la quadrature du net ("Le catalogue répressif de l'industrie"), Pascal Nègre / Universal ("gestion collective, le kolkhoze 2.0"), PCImpact (qui se focalise sur l'atteinte à la neutralité du net), le SNEP ("Lescure hypothèque l'avenir de la production musicale"), les commerçants (FEVAD, SNSII..) s'opposant aux taxes sur les supports, Canal+ à la modification de la chronologie des médias. Parmi les voix positives, un collectif d'artistes musiciens,  les bibliothèques, via l'IABD, qui saluent "leur reconnaissance" (sic), la SACEM et l'ADAMI se réjouissant de la gestion collective, la SACD se faisait l'écho du sérieux et de la qualité du rapport, "une importante étape d'une nouvelle donne créative", et jusqu'à l'inéfable Christine Albanel, à l'oeuvre sur Hadopi, qui ne voyait pas dans sa suppression un acte de défiance à son travail.

Mis à part l'association "Création - Public - Internet", qui avait décidé de boycotter la commission, sans doute l'intégralité des acteurs touchant de près ou de loin la création, diffusion ou consommation de biens culturels s'est retrouvée auditionnée.

 

Même si le rapport a été "cadré" par l'Elysée le vendredi précédant sa parution, il n'est qu'un rapport, et n'engage que ses auteurs. Pour preuve, le gouvernement a fait machine arrière sur nombre de propositions. Ainsi, sur la taxe sur les smartphones, tout d'abord "extrêmement faible" selon le ministère de la culture, puis supprimée selon Bercy, pour ensuite reparaître dans un spectre large suite à la saisie du CCNum: ou la convocation des Assises de l'audiovisuel pour rassurer le monde de la télé, qui bénéficie pourtant d'une large représentation dans les pages du rapport.

Plus étonnant - ou plus prosaïquement - le gouvernement est revenu sur le volet Hadopi. Pour qui s'en souvient, le feuilleton Hadopi avait donné lieu à une intense bataille parlementaire (avec l'épisode boulevardier de députés PS cachés derrière les rideaux) et l'annonce de la suppression de la Hadopi par le candidat Hollande. La realpolitik a ensuite fait son oeuvre, et si le décret annonçant la fin des sanctions pour les vilains pirates a bien été publié, il ne concerne que le défaut de sécurisation de son accès internet. Télécharger illégalement reste illégal.

 

Si le rapport abonde de propositions intéressantes, il est construit dans la droite lignée de la politique culturelle de l'Etat. Pas d'Acte II qui verrait de profondes modifications de l'équilibre d'une filière économique irrémédiablement cocardière, mise à mal par les GAFA ou les internautes, dans un monde de flux déterritorialisés. La culture est toujours représentée comme un secteur où la puissance publique est largement mise à contribution, que ce soit via la régulation, l'intervention financière et le soutien à des industries produisant cette marchandise qui n'en est pas une. Mais qui sort chaque jour un peu plus du giron de l'Etat pour devenir l'objet exclusif de multinationales rentières.

Le propos liminaire de Lescure conclue par sa conviction que "le plus raisonnable sera toujours l'usager, même après de légitimes emballements", et que le blog, a permis d'appréhender "les attentes du public en matière d'accès aux contenus culturels en ligne". Néanmoins, la commission a rendu un rapport qui ne propose rien de bien innovant face à la multiplicité des nouveaux usages, de la production, de la diffusion, de la consommation de ces biens d'expérience qui participent de la constitution de la société.

 

La Culture à l’ère numérique, grande absente d'une politique d'offre d'Etat

Le préambule de la Constitution de 1946 édicte que :

" La Nation garantit l’égal accès de l’enfant et de l’adulte à l’instruction, à la formation professionnelle et à la culture. L’organisation de l’enseignement public gratuit et laïque à tous les degrés est un devoir de l’État. "

Dans ce cadre, l'Etat a mis en place et gère des offres d'accès à la culture, hors cadre marchand. A ce titre, l'Etat opère les services publics de télévision, radio, ainsi que les bibliothèques. Ces services publics d'Etat sont de type top2bottom; une éditorialisation des biens culturels acquis par la Nation est proposée selon un service linéaire. Concernant les bibliothèques, dont la majorité est gérée par les municipalités, le service est du type bottom up (on pourra dire on demand), limité à la rareté du bien physique. 

Or, et c'est là le premier point, le rapport Lescure fait une impasse totale sur l'offre numérique de l'Etat envers ses populations, de type on demand. Le rapport propose de "favoriser l'émergence d'une offre abordable ou gratuite", en constatant déjà que  : 

" les usagers qui ne souhaitent ou ne peuvent pas payer pour les contenus ont accès, dans la plupart des domaines, à une offre gratuite financée par la publicité "

Puis, revenant sur les usages illicites, principalement via un public jeune, il recommande :

" il conviendrait donc de ménager des espaces de gratuité, ou au moins développer des offres par abonnement spécifiques, le cas échéant avec le soutien de la puissance publique".

C'est ainsi que la fourniture d'un service public de la culture on demand est totalement relégué au secteur privé. Le principe d'égalité entre les citoyens est également bafoué. Ce n'est pas nouveau; ainsi les lycéens disposent-ils d'un site dédié, Culture Lycée, qui leur permet de voir de grands classiques du cinéma international. On pourra objecter que ce site entre dans le domaine de compétence de l'éducation, et non plus de la culture. Or, à une époque où la formation est faite tout au long de la vie, il y a une antinomie à distinguer des classes d'âges, voire des populations, dans une optique d'enseignement.

[edit du 4 août : il apparait que le site Culture Lycée n'est plus, depuis le 1er juillet 2013, "suite à un rapport de l'inspection générale de l'éducation nationale et de l'inspection générale de l'administration de l'éducation nationale et de la recherche, qui précise que, si l’idée d’origine est intéressante, les difficultés de mise en œuvre et le coût très élevé du dispositif au regard du faible usage par les lycéens conduisent à interrompre ce dispositif, en réfléchissant à la bonne appropriation par les élèves d’un patrimoine cinématographique."]

Cette absence d'offre prend son sens dans un environnement on demand. Est-ce que l'Etat considère que la demande répond à une préoccupation particulière du consommateur, là où la Nation est censée intervenir dans une optique commune à des citoyens, via l'offre ? Il semblerait bien, puisqu'on lit :

" Alors que l'offre de programmes croit exponentiellement et que les acteurs privés orientent leurs propositions éditoriales pour complaire à la « demande » supposée, le service public doit montrer l'exemple en promouvant une « logique d'offre » [...] "

Cette vision poursuit celle obsolète des pouvoirs publics envers Internet, et partant, de ses citoyens, vision incarnée par le CSA, où, dans la bouche de son président, Internet est réduit à une simple extension des services audiovisuels, "à l'intérieur des frontières de l'audiovisuel". Toujours cet Etat centralisé, toujours cette vision pyramidale, cette construction de cathédrale à l'heure du bazar. Quand ça veut pas, ça veut pas....

 

Schizophrénie de l'offre culturelle

Alors qu'aucune offre d'Etat (partant, non marchande) n'est ni envisagée ni promue, la substitution d'un tiers secteur (les citoyens entre eux) est discutée. Le rapport envisage d'étudier les rapports non marchands, mais en prenant d'ores et déjà acte de la difficulté à les mettre en oeuvre, du fait de l'évolution mondiale des législations en faveur des ayant-droits contre la sphère citoyenne.

L'antienne des majors de l'industrie de la culture à l'ère numérique, concernant le piratage opéré via les Interwebs, a toujours été "un téléchargement illégal = une vente en moins". Il est assez amusant de constater que ce raisonnement a été "inventé" contre l'Etat par le SNE, à la fin des années 90. La pétition des 288, menée par le président du SNE d'alors, Serge Eyrolles, soutenait que le prêt gratuit en bibliothèque pénalisait la création et l'édition littéraire. L'Etat avait alors créé la SOFIA, organisme parapublic de collecte et de répartition du droit de prêt acquitté par les bibliothèques publiques.

Il est vrai que les ayant-droits peuvent voir dans une offre d'Etat une concurrence envers le secteur marchand, et notamment via une offre numérique délinéarisée.

Pour autant, la directive 92/100/CEE du 19 novembre 1992, relative au droit de location et de prêt et à certains droits voisins du droit d'auteur dans le domaine de la propriété intellectuelle, édicte, en son article 5 :

" Les États membres peuvent déroger au droit exclusif prévu à l'article 1er pour le prêt public, à condition que les auteurs au moins obtiennent une rémunération au titre de ce prêt. Ils ont la faculté de fixer cette rémunération en tenant compte de leurs objectifs de promotion culturelle. "

La puissance publique a établi des bibliothèques dans une optique d'instruction et d'accès à la culture. Or, dans une société qui a largement basculé dans les œuvres audiovisuelles, ce type d'offre n'existe pas ou à la marge. Par exemple, il n'existe ni loi ni accords encadrant le prêt d’œuvres musicales en médiathèque. Et à l'âge de l'accès numérique, hors les offres dites "de patrimoine", il n'existe aucune offre publique à la demande sur aucune oeuvre, qu'elle soit audiovisuelle ou pas.

Le rapport Lescure est conscient de cet état de fait, puisqu'il rappelle que :

" l'offre numérique en bibliothèque [...] n'est pas à la hauteur des missions de ces institutions et des attentes du public. [...] En brouillant la distinction traditionnelle entre le circuit commercial et le prêt en bibliothèque, l'offre numérique en bibliothèque suscite les craintes des ayant-droits et des distributeurs physiques. La dématérialisation remet en cause la logique d'exclusivité et de non-simultanéité inhérente au prêt de supports physiques. Elle pose, sous un angle nouveau, la question classique de la coexistence de l'offre marchande et de l'offre non marchande, qui avait été résolue dans l'univers physique. "

Pavé dans la mare, sans doute un peu par bravade, mais aussi parce qu'elle participe de ses missions, l'institution honnie par la jeunesse internaute, les tipiak et les partisans des communs, Hadopi, a pris au mot le rapport Lescure et la ministre de la Culture et annoncé une réflexion sur les échanges non marchands. Le pied de nez n'en est que plus cocasse, et l'étude intéressante car dénuée de biais partisan. Au fait des pratiques en cours, elle fait dire à Bluetouff : "bienvenue sur Internet !"... 

 

Hypocrisie de l'exception culturelle

Comme le rappelle le rapport sénatorial Plancade, "fait au nom de la commission de la culture, de l’éducation et de la communication par le groupe de travail sur les relations entre les producteurs audiovisuels et les éditeurs de services de télévision" :

" Derrière les règles juridiques, qui protègent la diversité culturelle, il y a donc un sujet industriel. [...] L’ensemble des économistes de la culture s'accordent à décrire les industries culturelles comme des « industries de prototype » dans lesquelles le risque est extrêmement grand et les succès peu nombreux. Le financement des échecs se fait ainsi sur la réussite de quelques oeuvres. Face à cette réalité, tous les marchés se sont organisés autour de quelques acteurs (les majors) produisant les oeuvres les plus « vendables » et les plus vendues et des indépendants, qui font l’innovation. "

L'exception culturelle française peut s'envisager comme un marché protégé, dont le fonctionnement est soumis à des règles étatiques strictes, en contrepartie des subventionnements plus ou moins directs de la filière de création. Le secteur de l'audiovisuel, celui du livre, du jeux vidéo ou encore de la musique bénéficient de ces aides, directes ou non, par l'intermédiaire de quotas de diffusion, de taxes, crédit d'impôt ou d'organismes dédiés (tels le CNC ou le CNL) censés permettre la diversité de la production et le soutien à une culture "élitiste" face au tout marché. Dans ce cadre, au fil du temps, ce sont les industries créatives qui ont su structurer leur discours et leurs actions de lobbying et capter l'essentiel des ressources allouées.

Néanmoins, réduire la création aux seules industries est une erreur, voire une faute. La disruption engendrée par le numérique a permis à tout un chacun, en abaissant les barrières à l'entrée de la production, de devenir un créateur. La commission en est consciente, puisqu'elle note :

" l'autoédition et l'autoproduction rendues plus accessibles par les technologies numériques, permettent à un nombre croissant de créateurs de s'affranchir de la tutelle d'un intermédiaire et ainsi, de conserver une part plus élevée des revenus de leurs ventes. "

Dans une très intéressante étude datant de 2008, "Sociabilité en ligne, notoriété virtuelle et carrière artistique", le chercheur Jean-Samuel Beuscart rapportait l'existence de quelques 13 millions d'artistes musiciens inscrits sur Myspace, dont 130.000 pour la seule France.  Alors que beaucoup s'accordent à dire que les succès de groupes révélés par Internet est mineur, il y aurait lieu de s'interroger, non sur les pertes de parts de marchés des majors, mais sur la substitution opérée par la transformation d'une oligopole à franges en un marché plus concurrentiel.  Et si à ce jeu, ce sont encore et toujours les intermédiaires qui captent la valeur du créateur; les intermédiaires culturels ont vu leur rente de situation remise en cause par les intermédiaires numériques. Et c'est là le point de tension, sachant que les nouveaux intermédiaires ne sont pas nationaux, ni mêmes européens. Dans ces tensions, certains arguments culturels permettent de masquer des dévoiements économiques, tels que ceux dénoncés dans la filière cinéma par Vincent Maraval, Michel Hazanavicius ou Eric Heumann.

Ces intermédiaires ont certes massifié les pratiques à la marge d'échanges non marchand mais ils ont également massifié la diffusion des biens culturels. De fait, le paradoxe tient à ce que la diffusion massive de la culture entre en conflit avec les droits d'exploitation accordés aux propriétaires des oeuvres. Or, plus de pirates donne lieu à plus d'éducation à la culture; et la fameuse définition de l'UNESCO de révéler sa faiblesse, voire son inanité. De même, d'un strict point de vue économique, il n'est prouvé aucune perte nette de valeur (et ce fut la Cour des Comptes US qui le rapportait).

L'exception culturelle, c'est le paradoxe français : la collectivisation des moyens de production mis en oeuvre par le secteur privé et pris en charge par l'Etat. Paradoxe que l'on retrouve à tous les niveaux et dans toutes les filières de production, de l'agriculture à l'énergie, des secteurs bancaire, hospitalier, automobile, des organismes de retraite, jusqu'au syndicats et partis politiques. Tous ces secteurs sont subventionnés, et toute l'économie pseudo libérale est en fait soutenue par les pouvoirs publics. Nous vivons l'économie mixte de Barbrook, depuis le début, laquelle est actuellement dévoyée par les industries de rente qui pratiquent en permanence le chantage à l'emploi, ou à la valeur. On a pu en voir les effets entre le programme du candidat socialiste et sa mise en application. Comme le résume Philippe Axel, "la culture de notre pays, c'est Vivendi".


Anarcho-communistes VS monopoles de rente

Les anarcho-communistes, ces nouveaux enfants d'un siècle technologique en construction, Richard Barbrook les avait détaillés dans une "économie du don high tech", texte paru en 2000 dans le recueil "Libres enfants du savoir numérique", de Florent Latrive et Olivier Blondeau. Pointant la création du web et ses pratiques, il envisageait son économie comme une économie mixte, par des acteurs ni totalement consommateurs, ni totalement citoyens. Un peu comme cette culture, schizophrène entre un besoin de construction sociétal et celui bêtement alimentaire de ses créateurs.

Communistes, c'était les affreux partisans du logiciel libre, tels que stipendiés par Bill Gates. Ces tenants d'une réforme de la PI, ces affreux communistes avaient produit le web, la majorité de son code source, voire ses contenus. 

Anarchistes, ce sont ces centaines de millions de personnes décrites dans "The New Digital Age", par Jared Cohen et Eric Schmidt, qui vivent "la plus grande expérience d'anarchie de l'histoire" :

" The Internet is the largest experiment involving anarchy in history. Hundreds of millions of people are, each minute, creating and consuming an untold amount of digital content in an online world that is not truly bound by terrestrial laws. This new capacity for free expression and free movement of information has generated the rich virtual landscape we know today. Think of all the websites you’ve ever visited, all the e-mails you’ve sent and stories you’ve read online, all the facts you’ve learned and fictions you’ve encountered and debunked. Think of every relationship forged, every journey planned, every job found and every dream born, nurtured and implemented through this platform. Consider too what the lack of top-down control allows: the online scams, the bullying campaigns, the hate-group websites and the terrorist chat rooms. This is the Internet, the world’s largest ungoverned space. "

Paradoxalement, les usages de la génération du web sont assez souvent vus par la génération précédente comme un des symptômes de l'ultra-libéralisme. Par exemple, Jacques Toubon oppose "tyrannie des usages et des usagers" au "camp de l'exigence de l'esprit et de la culture", qui légitime l'exception culturelle :

" [l'exception culturelle] est une idée qui va à l'encontre du pur libéralisme et qui aurait pu être de gauche. Il y a bien deux convictions, mais qui divisent aussi bien la droite que la gauche. D'un côté celle de « la facilité du nombre », pour qui les milliards d'internautes ont forcément raison face à quelques milliers d'artistes. Elle accepte la tyrannie des usagers et des usages. De l'autre, le camp de « l'exigence de l'esprit et de la culture ». Mais à quelques exceptions près, il n'est pas resté figé dans un colbertisme malrusien [de Malraux. NDLR], où l'Etat fait tout. Il admet désormais que c'est l'usager qui commande quand il clique et s'inscrit donc dans une démarche non plus défensive, mais économique. Comment les industries culturelles valorisent leur production, et la font entrer dans l'économie de l'immatériel, plutôt que de la laisser valoriser par d'autres. "

Les industries culturelles font grand cas de la tyrannie des usagers, dont la plus forte tension s'exprime par une volonté de consommation immédiate, laquelle met à mal le système de distribution complexe, qu'il soit de médiation (avec un pseudo-choix médié par l'industrie des medias) ou de consommation (via la chronologie des médias). Construites sur une chaîne qu'elles contrôlaient de bout en bout, entretenant même l'illusion du choix et de la diversité, elles ont vécu internet comme la perte de ce contrôle, qui devient une tyrannie consumériste. Or l'histoire des industries culturelles, c'est l'histoire du cul de la crémière. Evoluer dans un cadre capitaliste, et n'en acceptant pas les règles, notamment de la concurrence. Et jouer sur tous les tableaux, surtout les plus amoraux. 

Un récent article de bfm a récemment mis en lumière les pratiques d'optimisation fiscale d'une filiale du géant Vivendi Universal, Activision Blizzard, alors même que la major se répand depuis des lustres sur le piratage, et s'est même vu octroyer des subventions déguisées pour sa filière musicale, par l'intermédiaire de la carte musique. Et il s'en est fallu de peu pour voir apparaître un organisme de type CNC pour la filière musicale.

Il est extrêmement alarmant de constater le basculement de ces industries culturelles, de l'innovation à la gestion de la rente. Prenons encore la multinationale Vivendi: refusant de vendre à Softbank la poule aux œufs d'or Universal, assise sur 70 ans de rente de PI, elle vient par contre de se séparer du groupe Activision - au profit d'un fonds d'investissement chinois; c'est que le jeu vidéo s'apparente à l'industrie cinématographique, mobilisant capitaux et énergie pour des hits éphémères et des ROI aléatoires.

 

Elargissement des compétences, nouveaux domaines d'intervention

L'économie de la culture cinématographique est remise en question. La TV n'est plus le 1er écran, de nouveaux intervenants nationaux déstabilisent le marché de la production (BeIn VS Canal+), le diffuseur public n'a plus de vision (on pourra d'ailleurs s'interroger sur la légitimité du financement d'un groupe au regard de sa réalité au XXIème siècle...)

Parallèlement, l'économie du partage, nouvel ersatz de cette nouvelle économie que l'on cherche depuis la bulle de 2000, a permis l'industrialisation des pratiques du mécénat. Les plateformes de financement de biens culturels via la multitude se sont donc développées, et le succès du fan financement est impressionnant. Du film de Denis Robert sur François Cavanna (20k€ recherchés) au prochain Spike Lee (pour 1,25 millions de dollars !), le risque de production est désormais assumé par les foules, pour un retour sur investissement qui n'est plus capitalistique (parts d'une entreprise, droits de PI sur les intangibles) mais émotionnel. L'industrie culturelle est de fait remise en question non seulement dans la consommation, mais aussi dans la production; voici le retour des Médicis... 

Le meta-media Internet fait beaucoup de dégâts. Mais les industries culturelles préfèrent le statu quo, ou encore une fois s'en remettre à l'Etat pour subvenir/subventionner leur inertie. Comme le résumait le sénateur Plancade dans son rapport sus-cité, à propos de la création:

" Votre rapporteur considère que l’on est dans une situation où tout le monde a conscience que les règles doivent changer mais où chacun craint d’y perdre des avantages. "

Dans une récente interview donnée au site PCImpact, Alain Rocca revenait sur une tribune publiée au début du mois de juillet, "Le partage non-marchand des œuvres sur internet : le retour d’une idée dangereuse et inefficace", et enfonçait le clou : "la légalisation des échanges non marchands est une fumisterie". Le même Rocca, s'exprimant au nom de sa filière, le Sevad (Syndicat des éditeurs de vidéo à la demande), continuait lors des auditions de la commission Lescure à penser un écosystème qui n'existe plus, ni technologiquement (déplorant la non normalisation technique des plateformes), ni économiquement (marché national, marges). Sous-tendant un besoin de dirigisme étatique, il demandait encore un soutien public ... Or, si l'on peut s'interroger sur la pertinence d'autoriser les échanges non marchands (techniquement le retour - voire la labellisation - de Napster et autres eMule), il convient de le faire à l'aune de la disparition d'une offre culturelle non marchande, telle qu'elle a toujours existé en tant que mission de service public. 

Pour finir, il ne faut pas oublier que les consommateurs sont désormais des créateurs qui s'ignorent. Au titre de la PI, via les UGC, et au titre des données personnelles, qui ne sont pour le moment pas appropriées par leur créateur. Si le nombre de sociétaires de la SACEM s'établissait à 132.000 en 2009, quid du nombre équivalent d'artistes vivants émargeant chez Myspace en 2008 ? Quant à la définition de l'artistique, cette "exigence de l'esprit et de la culture", les industries culturelles sont-elles plus légitimes lorsqu'elles produisent "quand il pète il troue son slip" (n°1 des charts) ou le putassier "Get Lucky" ? N'oublions pas que faire de la m... c'est assez simple, il suffit d'un bon prod...

N'en déplaise aux cinéastes européens, il ressort bien que la culture est une marchandise, parce qu'elle est produite par des industries culturelles. Et il n'existe aucune offre d'Etat d'accès à la culture à l'ère d'Internet. Les missions de service public ne sont toujours pas adaptées à l'économie de la demande, celle qui structure le web. Les problématiques à l'oeuvre sont avant tout économiques, mais avancent masquées sous des prétextes artistiques; le numérique a bon dos. 

L'acte I de l'exception culturelle est, à l'heure des réseaux, définitivement mort et enterré. L'acte II, malheureusement, ne produira aucun effet tant que les forces en présence se neutraliseront à l'intérieur du système. Il n'y a qu'à attendre que les nouveaux barbares, qui piaffent d'impatience aux limes, détruisent l'existant pour reconstruire. Schumpeter ne connaît aucune exception, et la pierre ne saura de toutes façons être lancée qu'à des libéraux qui arrivent à être plus conservateurs que le président de la commission européenne, parce qu'ils protègent finalement des acquis à leurs seuls avantages, et sous de faux pretextes. Il n'y a qu'à voir le débat actuel sur la convention collective, qui tuerait les films d'auteurs, et le rapprocher des règles de ce pays atrocement ultra-libéral produisant des blockbusters à la chaîne... 

Raisonnons de façon simpliste, de manière purement économique (étant au choix, soit anarcho-communiste, soit ultra-libéral) : un abonnement premium chez deezer se monte à 5€. Un abonnement Netflix à $8, soit 6€. Une offre totale audiovisuelle se monte donc à 11€ par mois. Soit 132€ par an. Le tarif de la contribution à l'audiovisuel public est fixé à 131€....  Il faudra un jour s'interroger, sans hypocrisie, sur le périmètre d'un service public de l'audiovisuel, coincé dans une logique top down. Ainsi qu'à l'idée d'une licence globale qui existe de fait de manière privée.

Et puisque l'horizon est clairement la recréation de la bibliothèque d'Alexandrie, il n'y a que deux questions à se poser : quel intérêt à avoir plusieurs bibliothèques, et va-t-elle être publique ou privée ? 

Et sinon, où commence et où s'arrête la culture ? Vous avez 4 heures...

 

 

lundi 13 mai 2013

L'affaire Dailymotion

36 15 le village gaulois, c'est ainsi qu'Olivier Tesquet a résumé dans Télérama "l'affaire" Dailymotion. S'inscrivant dans le lâchage du ministre du "redressement productif", le journaliste s'interrogeait sur l'existence d'un protectionnisme français, et parlant de "curatelle" de l'Etat sur certaines entreprises, voyait un amalgame malheureux entre tuyaux (Orange) et contenus (Dailymotion).

Il n'y a pas que Tesquet qui a écrit sur le sujet; toute la presse française, mais aussi la presse américaine, les blogueurs, tous les medias possibles ont commenté le couac (Le Figaro), la cacophonie gouvernementale (Le Monde), la balle dans le pied (New York Times).

Notre digital champion (Gilles Babinet) a déploré le syndrome du coq français, tandis qu'un autre célèbre entrepreneur numérique (Tariq Krim) regrettait l'absence de grandes entreprises de l'internet français dans le top des internets.

 

Si l'affaire fait grand bruit, c'est parce que les internets sont l'eldorado promis pour l'emploi dans les nations occidentales désindustrialisées (voir "poids du secteur dans l'économie" sur le site du Ministère éponyme). Et qu'en temps de crise, l'emploi, la Nation, c'est important. Le futur, encore plus. #ohwait.

Le futur, quel futur ? Petite plongée dans le core du sujet

 

1. Les acteurs

Orange

Orange s'est porté acquéreur en janvier 2011 de 49% de la plateforme de vidéo à la demande (appelons un chat un chat). Très exactement deux ans plus tard, en janvier 2013, Orange rachète l'intégralité des parts. Puis, quatre mois plus tard, décide d'en céder 75% à Yahoo. La stratégie d'Orange est assez intéressante, si tant est qu'elle existe. Le visionnaire Lombard avait conclu, dans "Village numérique mondial, la 2ème vie des réseaux", paru en 2008 :

" La couche opérateur de réseaux devrait rester encore longtemps la plus importante en terme de valeur ajoutée. "

Remplacé depuis par Stéphane Richard, la stratégie du FAI est toujours très floue. Mais passons. Passons à Yahoo

Yahoo ne représente plus en search que 12% du marché US (janvier 2013). Marissa Mayer, la CEO fraichement débarquée de Google, a décidé de recentrer l'activité sur les services. Yahoo se présente comme un succédané du défunt AOL, avec une page portail proposant des services (météo, finance, rencontres, news...). Particulièrement actif dans l'information via Yahoo News (au terme d'un accord avec ABC), Yahoo a totalement raté le coche des services innovants; le seul orienté web2.0 étant flickr, après la revente de del.icio.us en 2011. Mayer procède actuellement à une frénétique politique d'achat, les plus récents étant astrid (app mobile), loki (jeux pour mobiles), gopollgo (mini sondages pour twitter ou facebook), Milewise (système de miles) ou summly (résumés d'information).

Yahoo avait tiré un trait sur ses revenus publicitaires issus de son propre search, à l'issue d'accords avec Microsoft. A son arrivée, Mayer a dénoncé l'accord Microsoft, et indiqué l'ouverture de ses résultats de search à Google Ads, de façon non exclusive.

Dans la bataille qui se joue actuemment au sommet du web entre les GAFA, deux secteurs sont particulièrement prisés : le mobile (parce qu'il adresse individuellement l'utilisateur, et qu'il permet le paiement), et les biens culturels, notamment vidéo. Si Yahoo est actuellement le 5ème site de VOD aux Etats-Unis, l'achat de Dailymotion lui aurait permis, selon Business Insider, de doubler son audience mondiale.

Et le journal en ligne de préciser la stratégie de Mayer :

" Mayer's big-picture content strategy: to reduce Yahoo's original content costs to "essentially nothing," do lots of partnerships with outside media brands, buy up as much user-generated content as possible, and then offer a personalized experience for the consumption of it all."

A la suite de l'épisode Dailymotion, Yahoo a exprimé très rapidement son intention de se rapprocher de hulu. Et l'on parle également de blip, ou de vimeo.

 

Dailymotion

Dailymotion, la "pépite française", dispose d'une valeur triple :

1/ Un nom, forgé à l'issue d'une longévité rarement atteinte pour un site français (fondé quasiment au même moment de Youtube). Cette notoriété fait de Dailymotion le 44ème site visité au niveau mondial, (selon Google AdPlanner). Par contre, même si Dailymotion claironne d'un bon positionnement aux US, le site ne fait pas partie des 10 principaux diffuseurs américains sur le web (selon Comscore, mars 2013)

2/ Des contenus, issus d'accords avec les ayants droit (ainsi, l'INA, des accords SACEM antérieurs à ceux signés récemment avec Youtube, ou avec des majors du disque). Et les fameuses videos de chatons UGC

3/ Une expertise technique, et une infrastructure 

 

Une dernière valeur, et à mon sens la plus importante d'un point de vue stratégique, est son ancrage en France, et en Europe. Et osons le : Dailymotion est la dernière chaine de TV française privée. Voici pourquoi.

 

2. Histoire de la télévision

La fameuse famille Gilet est morte. Dans un article du 12 mai dernier, Pascal Lechevallier est revenu sur l'annonce de Youtube de commercialiser des chaines. En fait, permettre à n'importe quel agrégateur de contenus diffusant sur sa plateforme de fixer un prix d'abonnement. En incipit, il citait Robert Kyncl (Google's Vice President and Global Head of Content at YouTube) :

"Les gens ne sont pas en train de passer de la télévision à internet. Ils l’ont déjà fait [...] Je pensais que YouTube était comme la télévision, mais ce n'est pas le cas. Je me suis trompé. [...] La télévision est à sens unique, Youtube est interactif. Et Youtube est partout."

Si Netflix a servi 79 minutes de vidéo par utilisateur et par jour en 2012 aux Etats‐Unis, Youtube en a délivré près de 100 minutes. Google détient l'infrastructure technique, son propre magasin sur tous les appareils Androïd, son réseau social et sa régie publicitaire. Selon ZenithOptiMedia (avril 2013), "entre 5 et 10 % des dépenses publicitaires audiovisuelles partent déjà dans des formats vidéo, dans la télévision de rattrapage bien sûr, mais surtout sur YouTube". Google a lancé son propre dispositif à la Netflix, GoogleTV, qu'il peut d'ores et déjà enrichir de plus d'une centaine de millions de vidéos déjà présentes sur Youtube. A titre d'exemple, le nombre de programmes disponibles sur la plateforme commune des réseaux NBC, ABC et NewsCorp, hulu.com, est de 100.000 oeuvres.

Le basculement pour tout une génération (la Generation C, celle qui n'est pas aux commandes de la télévision linéaire) est flagrant. Lechevallier de noter que :

" 66% de la génération C dépense plus de temps à regarder la vidéo en ligne que la TV "

Cette fameuse génération C contribue aujourd'hui à l'économie de Google, en France, via les chaines adhoc Youtube, comme Studio Bagel, qui revendique 500.000 abonnés et 40 millions de vidéos vues, en 6 mois d'existence. On retrouve sur Youtube cette économie dans l'exemple de la chaîne américaine AwesomenessTV, "next generation version of Viacom Nickelodeon", en passe d'être rachetée par Dreamworks studios.

 

Aujourd'hui, la télévision de la famille Gilet est répartie entre public  (groupe France Télévision), privé gratuit (TF1, M6..), privé payant (Canal+, chaines Oranges...). L'exception culturelle, qui permet à l'Etat français de protéger sa filière de création via l'instauration de taxes, dépend de la bonne santé des diffuseurs. L'arrivée de la consommation "à la demande" sur des "chaines" non nationales bouleverse considérablement la donne.

Le diffuseur TV n'est qu'un intermédiaire; il propose en top down une programmation linéaire, en achetant des droits à ceux qui les détiennent. Et est donc totalement à la merci des producteurs. Ainsi, si TF1 truste 84 meilleures audiences sur 100 de l'année 2012, 50 sont le fait de séries américaines, et 3 films sur 9 sont des productions US. On peut s'interroger sur la pérénnité de la chaine à moyen terme, vu la baisse d'audience continue de celle-ci depuis 2 ans, et partant, de ses recettes publicitaires, dans un marché qui s'effondre. La transition vers le numérique s'opère, et pas en douceur.

Si Canal+ dispose d'un fort cheptel d'abonnés, du fait de droits exclusifs sur le sport ou de fenêtre de diffusion souple (chronologie des média), la perte de certains droits au profit de BeIn ne doit pas être en faveur d'un bon churn rate. Après avoir perdu le segment du porno (au profit de youporn et assimilés), les droits sportifs, l'intérêt de Canal+ se réduit à une première exclusivité dans la chronologie des médias. La chaîne se tourne désormais vers des productions propres (qu'elle recycle en 2ème fenêtre sur Direct8).

Or, le rapport Lescure, qui sort aujourd'hui, préconise un assouplissement de cette chronologie, aujourd'hui fixée à 36 mois pour la sVOD.

 

3. Futur de la diffusion

La télé connectée détient deux avantages considérables sur la télé hertzienne : elle est orientée demande, et elle bénéficie du return path. Le diffuseur, sans faire appel à du déclaratif, qu'il soit en temps réel (dispositif médiamétrie) ou a posteriori (sondages) est capable de mesurer en temps réel, sans aucun biais, l'audience d'un programme. On peut dès à présent - sans abonnement médiamétrie - contempler la carte géographique des vidéos Youtube les plus vues aux US (par tranche d'âge et sexe), fournie bien évidemment gracieusement par Google.

C'est une révolution comme Google sait si bien faire : tuer les intermédiaires, et de fait ouvrir le marché - oligopolistique - des agences et sociétés d'expertise. Ce return path permet d'affiner les stratégies publicitaires, comme celles de production. Et en matière de production, le bien culturel le plus vu, c'est la série tv. Série, qui, entre parenthèse, n'est pas touchée par la chronologie des médias.

Si l'on suit l'adoption de l'économie de la demande, et plus de l'offre, regardons la musique, et plus précisément la Suède, où, nous apprend Phlippe Astor :

" En Suède, terre natale de Spotify, l’abonnement à lui seul a pesé 91% des revenus du numérique en 2012 — contre à peine 16 % en 2008 "

Se basant sur les usages, et notamment ceux d'Outre-atlantique, il n'y a aucune raison de penser que le train de la VOD et surtout de la sVOD ne va pas défoncer la maison Gilet.

 

4. Futur de la production

Aujourd'hui, la majeure partie des contenus consommés aux Etats-Unis en VOD ou sVOD sont des séries. Les coûts de production sont vite amortis (bassin de diffusion, vente à l'étranger..), le feuilletonnage permet l'adaptation rapide, et la suppression pour faible audience très simple.  Le return path permet de tracker à la seconde les comportements des spectateurs. Fini, les screen test; vive le monitoring en temps réel, segmenté par cible. Pour les films, le whamo (une règle d'écriture des scripts, un gros whamo tous les 12 pages - meurtre, explosion - un petit whamo toutes les 5 pages - baiser, bagarre) peut également être adapté en fonction des publics.

Si les diffuseurs privés français ont mis en place une politique de production propre, même cette dernière est potentiellement délocalisable. "Jo", nouvelle série sur TF1, qui repose sur les épaules de Jean Reno, est franco-britannique et tournée en anglais. Elle s'intitule "A Cop In Paris" et les titres de ses épisodes sont des arrondissements de la capitale. Mais, dans l'économie de l'audiovisuel, un script, 3 acteurs, quelques fonds verts et une filière de compositing...

 

Concernant le film Gravity, avec Sandra Bullock et Georges Clooney, sur les écrans français en octobre, le producteur exécutif, Chris DeFaria, a déclaré :

" Au lieu de créer de vraies personnes et de créer ce qu’ils font, nous allons tourner autour de ce concept et créer un film presque entièrement animé, puis nous importerons les acteurs dans le film. En fait, nous n’allons pas importer les acteurs dans le film, nous allons importer leur visage. Vous aurez leur petit visage intégré dans leur petit casque de cosmonaute. "

Un peu de prospective : vous n'aimez pas Sandra Bullock; qu'à cela ne tienne, vous pouvez choisir une autre actrice parmi 20. Vous préférez votre femme - et vous avez raison - voici le film dont elle est l'héroïne.

Les tournages se faisant sur écrans verts, les images étant créées par ordinateur, vous pouvez localiser un film dans le pays de votre choix, intégrer des placements produits selon les régions ou les exclusivités, produire à des coûts dérisoires et diffuser massivement en fonction de bassins d'audience prédéfinie.

C'est de la science-fiction ? Pensez aux écrans verts. Pensez à jetueunami.com. Pensez à House of Cards sur Netflix.

Si Netflix a choisi de produire et de diffuser la série House Of Cards, c'est après avoir étudié toutes ses données de consommation. La big data au service du storytelling : Giving viewers what they want. Aux oreilles des artistes du cinéma français, cela sonne sans doute comme une insulte. Mais c'est produit par David Fincher et joué par Kevin Spacey et Robin Wright...

 

5. Du nationalisme

De la santé financière des diffuseurs dépend la santé de toute la filière de production. Le commissaire européen Karel de Gucht est en train de négocier des accords bilatéraux UE/US connus sous le nom de TAFTA. Dans le panier, entre autres, la culture. Alors que le programme européen Digital Agenda se gargarise de TV connectée, l'Europe est totalement hors jeu sur ce sujet. La publication du livre vert sur la convergence du monde audiovisuel le 24 avril dernier arrive trop tard : les entreprises n'attendent pas le bon vouloir des politiques pour innover !

La filière française du cinéma vit la même sclérose que les autres industries : plus de prise de risque, peu d'investissement autre que celui "subventionné" par la filière elle-même, in fine l'attente de la garantie de l'Etat. Cette stase a été récemment dénoncée par le président de l'ARP, Michel Hazavanicius, dans une tribune dans le Monde. Jusqu'ici tout va bien. Mais l’atterrissage approche...

 

Que Netflix (ou Amazon, Hulu, Apple) fournisse un service de sVOD en France - et en Europe - et c'en est fini des chaines privées (en moins d'un an, Netflix a recruté un million d'abonnés en Grande Bretagne). Sauf à se spécialiser dans les programmes de flux type The Voice, et les débats clivants type FoxNews, TF1 met la clé sous la porte (Les experts, Law&Order, Revenge, Ghost Whisperer, The Mentalist sont disponibles sur Netflix). Sauf à se spécialiser dans les films français et/ou européens, c'en est fini de Canal+

Car la double spécificité française, basée sur une chronologie des medias et une taxation du diffuseur, échappe complètement à des services situés hors du territoire français (voire européen).

Selon le patron de Netflix, cité par Eric Scherrer, directeur de la prospective à France Television :

" La vidéo en ligne via Internet va remplacer la TV de rendez-vous proposée en mode linéaire."

Selon lui, "le mouvement est tiré par des acteurs comme Netflix, HBO, ESPN ou la BBC". Soit : des producteurs diffuseurs sur abonnement, un licencieur exclusif de sports, un groupe de télévision public - anglais.

Laisser le seul diffuseur web français - et européen - tomber dans l'escarcelle d'un groupe US, et c'en est fini de toute une économie de la production audiovisuelle.

Alors oui, Dailymotion est un actif stratégique. Et si Orange n'a pas de stratégie pour les contenus, il ne doit pas rechercher de partenariats aux Etats-Unis, mais bien en Europe. Il en va de la diversité d'un secteur audiovisuel en pleine mutation, et de la création d'une économie des biens culturels forte.

 

NB : toutes ces données n'auraient pas pu être compilées sans les excellentes veilles de Lionel Faucher (akamedia) et Pascal Lechevallier (blogueur de la Digital Home Revolution)

La - fameuse - famille Gilet

jeudi 13 septembre 2007

De la convergence des media d'information

Au 2eme trimestre 2007, la France comptait plus de 30 millions d'internautes, selon Mediametrie (chiffres de juillet), tandis que, selon l'observatoire du haut débit établi par l'Arcep, on dénombrait (au 31 août) plus de 14,5 millions d’abonnés Haut Débit.

Par delà, la généralisation du multiple play est devenu une évidence, avec 7,8 millions d'abonnés à une offre de VOIP, et 3,3 millions à une offre de TV sur DSL (à fin juillet 2007).

Dans ce contexte de rapprochement des moyens techniques de communication, les media d'information opérent également des rapprochements entre les différents supports traditionnels de diffusion.

Ainsi, si la premier axe de développement a été la portabilité des media traditionnels sur le web ("copier-coller" de la presse en ligne, flux radios en streaming), le web a permis également de se jouer des formats imposés, du nombre de feuillets à l’iconographie pour un quotidien, ou la "taille" d’un reportage audio (voir l'emblématique arte radio).

Puis l’accès aux archives s’est développé, enfin l’enrichissement via des techniques dites multimedia, portfolio, animations flash, lecture automatisée de texte via des voix synthétiques. 

L’heure est dorénavant au cross-over, afin de permettre à une marque media de capter un auditorat, quel que soit le moyen de réception, avec une information disponible suivant l’acronyme ATAWAD (Any Time, AnyWhere, Any Device). En cette rentrée 2007, plusieurs projets retiennent l’attention, car les formats proposés s’éloignent du "genre" du media d’origine.

Ainsi Libération, qui s'apprête à lancer "Libé Labo" (la bande originale) et qui s'est pour l'occasion dotée d'un véritable studio permettant l'enregistrement de programmes audiovisuels. Ces emissions ne seraient pas destinées à du flux, mais s'intègreraient dans les séquences du journal en ligne.

Ainsi également France-Info, qui vient de se doter d'une véritable rédaction multimédia dédiée à la chaine information du groupe Radiofrance, permettant d'écouter le direct, mais aussi tous éléments sonores diffusés à l'antenne, et, dans une moindre mesure, de lire les informations proposées. Le site, basé sur le système de publication ouvert spip, devrait être en ligne dans les prochains jours, est en ligne.

Les media traditionnels sont en crise. Des USA à la Grande Bretagne, les pratiques des consommateurs sont des signes qui ne trompent pas. Converger ou mourir. Telle est la conséquence de la concurrence opérée par le web entre les media, lesquels sont confrontés, quoi qu'en disent certains, à l'ultime ressource - rare - des spectateurs de toute sorte : le temps de cerveau disponible. Et à la mutation de l'offre éditoriale, passant d'une logique d'offre à une logique de demande, laquelle a fait la fortune du géant Google.

Ainsi, l'intégration des doses d'intéractivité entre le producteur et le consommateur de l'information s'est-il développé. La production de contenus, les UGC, popularisée par les sites type Youtube, s'effectue de concert par les journalistes et les lecteurs. Un nouvel avatar de journalisme voit le jour, le journalisme-citoyen, qui ratisse large : d’Agoravox, lequel est avant tout un media d’opinions, au tout nouveau rejeton du groupe Le Monde, Le Post, sous-titré "Le mix de l'info", qui se présente comme "un fil continu d’informations rédigées par des journalistes et des internautes". Ces hybrides ont tous en commun d’exister par la grâce de la mutation du processus de production, apparu via le "toyotisme", puis largement répandu sous le vocable "collaboratif" dans le monde du travail, à la vitesse de l’électron-web..

A coté, certains continuent de raisonner selon des logiques top-down; ainsi, l'Etat français de décréter qui procède de l'audiovisuel extérieur ou pas, avec constitution de chaines ad hoc, lorsque le groupe national Radiofrance, par exemple, réalise via ses sites une audience non nationale de plus d'un tiers (chiffres Comscore de juillet 2007). Mais il est vrai que la spécificité française, de partitionner pour mieux régner, a engendré un maquis d'offres media étatiques qui se concurrencent elles aussi. Un morcellement qui ne peut qu'être regretté lorsque l'on voit les audiences hebdomadaires de l'entité BBC, de 233 millions d'auditeurs, téléspectateurs et internautes dans le monde entre mars 2006 et mars 2007.

La logique de l'audience s'appréhende donc dorénavant de manière globale. D'un coté une marque media, diffusant sur tous les supports, via l'infrastructure web. De l'autre une audience mondiale. Pourtant, dans l'offre pléthorique qui est proposée aux internautes, l'éditorial reprend ses lettres de noblesse.

Ainsi, si l'offre news, dont les coûts de production se sont drastiquement réduits et l'audience notoirement multipliée, est ultra concurrentielle, la pratique d'un journalisme "hors agence" reçoit les faveurs du public, qui y trouve une valeur ajoutée. Car, à coté du déclin de la PQN et de la PQR (voir l'étude EPIQ 2006-2007), concurrencés par les gratuits d'informations, où la valeur du titre est de proposer sur un format papier l'offre "gratuite" existant dans l'audiovisuel, les newsmagazines obtiennent des résultats inverses. Et un titre comme le Canard Enchainé continue d'être profitable. 

On ne pourra donc que saluer le succès d'un rue89, qui offre à ses lecteurs un traitement de l'actualité hors du sempiternel "agenda". Ou encore la constitution d'une cellule d'investigation au sein de la radio "France info". Parce qu'expliquer le monde, hors les officines de communication, soulever des lièvres, offrir des scoops, c'est encore ce que le media d'information fait le mieux. Quel que soit le support.

dimanche 2 septembre 2007

Je suis une Marque déposée


Quel que soit le chiffre accolé au terme web (1, 2, 12), et sa signification ontologique (un media, une infrastructure, un message, etc..), il faut reconnaitre qu'il a changé profondément l'économie. En amenant les entreprises sur des marchés globaux, à la vitesse d'un électron dans une fibre optique. En transformant un simple individu en valeur financière, par la seule grâce de son existence.

Résumons : d'abord le B2C (et le B2B). Où comment ouvrir son marché à une clientèle plus vaste.

Puis le C2C (type ebay, ou zikio). Où comment transformer un consommateur en vendeur.

Puis le C2B. Où comment le consommateur devient fournisseur à l'entreprise, à l'actionnaire, d'une idée, d'un concept (startup), d'un média, d'une audience, d'art et de création intellectuelle (des blogs, des "UGC", de la musique type Jamendo). La professionalisation des amateurs.

Derrière ces acronymes pittoresques, rien de nouveau sous le soleil. Du travail, des échanges, de l'investissement, du capital. Mais voilà, au fil du temps, le facteur de production capital a pris une place de plus en plus importante, au point de se ramifier en capital social, humain, immatériel. Et c'est ce dernier qui, dans notre désormais société du savoir, fait espérer le plus de bénéfices (à lire, le rapport Lévy-Jouyet sur l'économie de l'immatériel).

Les entreprises de la "nouvelles économie" valorisent leurs bases de données. A titre d'exemple, Facebook, qui revendique 30 millions de membres, prévoit, selon le Wall Street Journal, un chiffre d'affaires de 150 millions de dollars pour un bénéfice de 30 millions. Le réseau social professionnel LinkedIn, quant à lui, fort de ses 9 millions de profils, était valorisé en janvier dernier à 200 millions d'euros. Pour autant, les valeurs de ces deux sociétés sont bâties sur un capital immatériel dont les investisseurs - les membres - pourraient attendre des dividendes. Or, comme pour les UGC, il n'en est - pour l'instant - rien.  Pour l'instant, car ces données sont une propriété intellectuelle. Au titre de la marque.

Actuellement, si la PI se niche partout, la PI se cède gracieusement. C'est l'innovation majeure du webdeuzéro. Dernier exemple, via le barrablog, ce site de recettes en ligne, qui selon ses conditions générales d'utilisation, dépouille le cuisinier amateur de son mérite (et de l'exploitation de ses oeuvres). Pirates, disaient des bigoudaines dans une publicité pour une marque, qui, désormais, désigne les hackers dans la communauté informatique.

Car c'est tout le paradoxe du web : si les majors de l'édition crient au piratage des oeuvres dont elles gèrent les droits, les nouveaux groupes media font l'impasse sur les centaines de millions d'oeuvres (photo, vidéos, textes, créations multimédia) qu'ils veulent bien héberger et diffuser, car, c'est bien connu, l'internaute est un être désintéressé qui ne vise qu'à la satisfaction de son ego. Mais un ego identifié, et qui rapporte à des tiers. C'est ici que la marque entre en jeu.

Nous sommes tous des journalistes. Et nous sommes le web. Et nous sommes aussi tous des auteurs. Et à ce titre, tout ce que nous produisons peut et doit être soumis au droit d'auteur. Ou ne pas l'être, comme le revendiquent les tenants d'un bien commun (les commonistes) pour lesquels le savoir (donc la création) ne peut pas - plus ? - être approprié. Et pour une raison toute simple : mais qui a fait l'oeuf ?

Mais pour l'instant, c'est le copyright qui prime. Et c'est ainsi que se transforme petit à petit l'individu en une entreprise commerciale, détenteur de sa propre marque, laquelle sera valorisée au nombre de ses amis dans myspace, son rank dans la blogosphère, son audience sur dailymotion...

Et qu'on ne pense pas que cette sanctification du Je n'est possible que dans l'éther du net : ne vient-on pas de voir une madame chose réclamer - et obtenir - le changement de pseudo d'une actrice porno, sous peine d'astreinte. Mais que fait Rupert Murdoch ?




Ils ont volé notre recette !

vendredi 17 août 2007

La passion

Ce petit carnet extime cause, depuis le début, de diffusion et de contenus. De web et de créateurs.

Et donc plus généralement, de passion et de plaisir. Car qui sont ces créateurs qui font fi de toute logique pécuniaire, de tout intérêt, si ce ne sont des passionnés?

Emblématiques de la révolution internet, les hackers, qui codent ou décodent pour le jeu et la gloire, rarement pour la fortune, furent suivis dans ce processus de création par des graphistes, musiciens, réalisateurs, qui font aujourd'hui la fortune d'intermédiaires (Myspace a annoncé ses premiers millions de bénéfices, pour un chiffre d'affaires de 550 millions de dollars).

Un processus qui touche les fondements mêmes de l'économie, puisqu'il met en concurrence professionnels et amateurs, le labeur des uns - le supplice du pal pour le travail - contre le plaisir des autres.

Dernier en date, la traduction française de l'intégralité du dernier Harry Potter, par un adolescent de 16 ans, qui n'a assurément pas agit tout seul, mais dont le seul motif semble être de répondre à l'attente des fans non anglophones, la version française étant annoncée pour octobre 2007. Une traduction de qualité professionnelle selon les enquêteurs, dont les racines peuvent être trouvées dans les innombrables forums dédiés aux traductions des séries US, de films asiatiques...

Et, parce que cette notion de plaisir est en train d'opérer un retour en force sur la scène du travail, ne voilà-t-il pas qu'un footballeur anglais de 19 ans refuse d'être payé au motif que "ce n'est pas juste d'être payé pour s'amuser [...]"

A n'en pas douter, rattrappé par des considérations bassement matérielles, le footeux reviendra sur ses positions. Mais il ne faudrait pas que cette tendance au ludisme se développe, étant donné qu'elle touche des secteurs très profitables de l'économie, ceux de l'entertainment...

mardi 24 juillet 2007

Parce que vous le valez bien

Media2 nous informe que Scripps vient de racheter Recipezaar, un site de recettes de cuisine UGC, pour 25 millions de dollars.

A la fin de l'année dernière, Aufeminin - lui même acquis le mois dernier par Axel Pringer - rachetait marmiton.org pour 3,75 millions d'euros. Et on se souvient également des sommes record déboursées par Google pour racheter Youtube, ou encore NewsCorp pour Myspace. Et le petit nouveau qui monte, Facebook, serait - aux dernières rumeurs - valorisé à 6 milliards de dollars pour ses 30 à 40 millions d'inscrits.

Pour autant, si les massmedia investissent le web2.0, le producteur de contenu, l'internaute, ne fait toujours pas partie de la boucle de valeur.

Ca et là, on trouve des internautes qui s'élèvent contre cet "Esclavage 2.0".  Que ce soit le photographe Karl Dubost, qui dans une tribune sur son blog fustigeait ce pillage des ressources intellectuelles.

Que ce soit Nicolas Carr, ancien éditeur du magazine Harvard Business Review(lien via caveat emptor), qui assimile le système au métayage agricole, notant que la caractéristique économique du web2 est

the distribution of production into the hands of the many and the concentration of the economic rewards into the hands of the few.

mais que les métayers trouvent leur intérêt dans la libre expression ou la socialisation. Le mot métayer est d'ailleurs repris par le chantre des Creative Commons, Lawrence Lessig, dans une récente tribune parue dans le Washington Post, où il s'insurgeait contre la politique de PI de George Lucas sur les mashup consentis de l'épopée Star Wars.

Les américains parlent même de e-epeen, ou penis numérique, pour définir cet ego qui motive les productions de contenu de la part des internautes. Mais cette pratique de création gratuite puis d'appropriation n'est pas l'apanage du truisme web2.0. La base CDDB ou le format d'encodage divx ont été, par exemple, issus d'un travail collaboratif et bénévole, avant de devenir des activités commerciales.

Cette pratique, également appelée crowdsourcing, littéralement approvisionnement par la foule, est donc la forme la plus aboutie d'externalisation des compétences ou des services. Son rayonnement est mondial, se base sur la participation du plus grand nombre et de sa mise en concurrence. Et la valeur travail, celle qui socialise dans nos sociétés de consommation, revient au centre de reflexions de pas mal de monde; ainsi Jacques Attali avec L'avenir du travail, Jacquard avec Mon utopie, De Rosnay avec La révolte du pronétariat.

Et les questions sont multiples : est-ce la fin de l'asservissement, tel que le prévoyait Hannah Arendt, ou au contraire un super esclavage, dû à cette concurrence libre et non faussée (qui vient d'être retirée du nouveau traité constitutionnel dit simplifié), concurrence qui s'exprime de plus en plus entre les individus, lesquels deviennent, au fur et à mesure de la pénétration de la société de l'information, des marques à part entière ? Des marques avec tout ce que cela comporte de propriété intellectuelle, donc de valorisation. Et si on bouclait la boucle ?

mercredi 6 juin 2007

Producteurs recherchent talents

Une suite consacée au pro-ams, avec une extension des domaines de création. Petit tour d'horizon.

Lire la suite...

mardi 22 mai 2007

Des pro-ams qui virent au pro

Ce qui devait arriver arriva. Après l'audiovisuel avec Youtube (déjà précédé par Revver, Break.com ou Eyeka), c'est au tour des contenus écrits d'être rémunérés en fonction de leur audience.

Poursuivant sa stratégie d'achat de contenus "pro-ams", commencé avec la rémunération de videos via WAT, TF1 via sa nouvelle acquisition overblog veut maintenant rémunérer ses blougueurs.

Initiée en France par des sites tels Come4News, cette pratique de monétisation de l'audience prend de l'ampleur à mesure que les publicitaires investissent la Toile, et que les contenus deviennent intéressants, qualitatifs, et rares. Une récente étude citée par Internetactu estime que si 12% du trafic US concerne les sites du truisme web 2.0, seuls 1% des internautes sont concernés par la production de contenu. Encore ne faut-il pas oublier qu'un site comme Myspace déclare héberger quelques 100 millions d'utilisateurs/producteurs...

La stratégie de marques des massmedia est entre autres une politique de signatures. Si l'on se souvient des liens unissant le journal Libération et Jean-Paul Sartre, quid des auteurs comme Mauriac, Giraudoux ou André Maurois, plumes du Figaro ?

Le "media 2.0" est en train de rejoindre le massmedia sur ce segment, l'heure étant à l'aggrégation de contenus, qualitatifs, et à leur exclusivité, moyennant rétribution, en cours ou à venir. L'éditorial joue à plein, avec sélection de contenus par des comités de rédaction, comme chez Agoravox, ou cooptation de blougueurs, et labellisation, chez French 2.0.

En début d'année paraissait sur le site de Haaretz la retranscription d'une intervention d'Arthur Sulzberger, l'un des dirigeants du New York Times au forum de Davos. Rejoignant certains autres avis sur la fin de l'ère papier du "newspaper", il livrait également sa vision sur l'un des aspects essentiels du journalisme : l'intégrité.

Dans un monde de millions de blougueurs, il estimait que le public cherchait dans le NYT des informations crédibles. Et de définir le journal comme un Conservateur d'informations... C'est que le collaboratif a ses limites. On l'a récemment vu avec la polémique sur l'EPR dans Wikipedia, ou encore avec le déluge de contributions sur Guy Moquet.

Si donner la parole au peuple est une belle chose ("Peuple prend la parole et garde là" disait déjà Libération dans les années 70), seuls quelques rares élus blougueurs peuvent se targuer d'une audience, et pourront monétiser leur visibilité (ou enrichir leur ego). Mais ce n'est toujours pas la quantité qui fait la qualité.

Au final, la révolution web 2.0 rencontre une fois de plus la vraie vie : produire du contenu, intéresser une audience, monétiser l'intérêt. Vous avez dit professionnel ?


Mise à jour du 4 juin : et un milieu de plus touché par les pro-ams. Selon Francis Pisani, sur Transnets, c'est au tour du monde du porno US de se plaindre de la concurrence des amateurs....

mercredi 28 mars 2007

MaTV.moi (Part.1)

Alors qu'on assiste à une concentration sans précédent des diffuseurs, et à l'adoption du net en tant que de moyen de réception de contenus audiovisuels, le phénomène s'accèlère : c'est que l'apparition des plateformes d'hébergement du type Youtube a permis à chaque internaute de devenir son propre diffuseur. Et cette tendance risque probablement de s'amplifier dans un avenir proche, du fait des préoccupations - légitimes - des ayants droit.

Mais, il semblerait que ces mêmes internautes, après avoir gouté à la production de leur propres contenus, ne serait-ce qu'en réalisant des edit ou des mashup de films, y aient pris goût. Ce qui expliquerait que l'audience de Youtube continue de grimper avec des seuls contenus originaux. Ces nouveaux diffuseurs se placent désormais véritablement en concurrents des media traditionnels, avec plus de 3 millions de visiteurs uniques pour Youtube ou Dailymotion en France.

Et ce qui aiguise l'appétit de ces hébergeurs, dont la rentabilité est toute subjective; pour autant, voici un petit tour d'horizon des différents opérateurs en place... 

Choisir son hébergeur/diffuseur

Si Youtube, Dailymotion ou Google vidéo sont les plus connus, voici quelques autres compétiteurs, qui ont chacun leurs spécificités.

Certains proposent de rémunérer les auteurs, fonction de l'audience de leurs oeuvres. C'est le cas de Metacafe, Revver, vSocialStupidVideos, Break, Flixya. Certains autres proposent de créer sa propre chaine, comme vPod.tv, Blip.tvSelfCast TV ou Current TV.

Certains sont très localisés, comme l'allemand ClipFish, le polonais video.i123, les japonais SeeHaHa ou UuMe, ou encore le chinois WangYou. D'autres font dans la niche, à l'instar de GrindTV, pour les sports extremes, CrossRoadVideos, orienté voitures, ou  AnimeEpisodes, qui diffuse "dans un but de promotion" des anime japonais, ou proposent des fonctionnalités inédites (Eyespot et ses fonction d'édition et de mixage).

Mais tous ne survivront pas. C'est pourquoi beaucoup sont adossés à des media, comme iFilm (MTV/Viacom), Myspace video (Fox), WAT.tv (TF1), Wideo (M6), Yahoo Video, AOL Video, ou des prestataires techniques comme DivxStage6, conçu dans le but de promouvoir le format Divx .

Et la liste est loin d'être exhaustive, en témoigne ce site

Se diffuser soi-même

Un autre aspect de la diffusion est d'être soi-même son propre hébergeur/serveur de diffusion. Une alternative au p2p, qui se révèlera gourmande en bande passante, avec des solutions comme izimi ou zapr, transforment donc un ordinateur en un serveur de données.

Une autre solution récemment apparue, netineo, permet facilement de broadcaster un flux linéaire, selon un principe de playlist. Flux que l'on récupérera à l'aide d'une adresse IP dans un lecteur type windows media.

Mais le plus abouti est le précurseur Orb, solution logicielle qui permet de streamer un contenu hebergé depuis son ordinateur vers un tiers, sur un principe on demand. Et qui annonce dernièrement sa compatibilité avec la Wii, la PS3 et la XBox 360. Avec un TiVo qui lance un service de diffusion depuis sa box, on est sûr que la nouvelle killer app du web est la vidéo.

Reste à savoir trouver son chat; ce qui fera l'objet d'un part 2... 

mardi 26 décembre 2006

Goodbye 2006, hello 2007

Tous connectés. Il semblerait qu'à l'âge de l'accès, Internet soit au XXI ce que l'eau potable était au XXeme. En attendant le statut de bien commun, les entreprises et les collectivités offrent les accès aux nomades technoïdes. En France, après Bordeaux, voilà la mairie du 3eme arrondissement de Paris qui fournit un accès wifi gratuit

Google a fait main basse sur le web. La killer app est bien le moteur de recherche. On googelise donc, lorsqu'on cherche une réponse. Et on obtient un profil du monde à un instant T en consultant le Zeitgeist. Mais la concurrence ne désarme pas, et il existe d'ingénieux développeurs, comme Alan Taylor qui propose sur son site un metamoteur de recherche (souvenez-vous, hotbot) des contenus de livres des sites GoogleBooks, Amazon Search Inside et MSN Live Book Search. Encore une source d'ennuis pour les éditeurs. Par contre, pour les lecteurs, c'est ici

Moneo est mort, vive paypal. La première bulle a eu le mérite de générer des investissements lourds, notamment en matière d'infrastructure de réseaux. D'où le succès du commerce en ligne, et la fourniture des contenus numériques directement à domicile. Le magasin est déporté directement chez le client, la facture acquittée chez le vendeur sans intermédiaire. La bataille est désormais dans la filialisation de l'abonné, et la convergence des moyens de paiement, paiement sur mobile et settopbox, avec la quadruple convergence.

2006 a été marquée par le deuxzero (toupoillionto), le tout communautaire. C'est facile à retenir, ça a de la gueule. Mais c'est toujours le principe du web : de la communication dans les deux sens, donc de la socialisation. Outils simplifiés de publication (succès des myspace et autres flickr), bande passante et progrès des cartes videos (succès des youtube, MMORPG et du très médiatisé Second Life), curiosité et volonté d'intervenir dans le maelstrom médiatique (blog et projets participatifs, tels wikipedia)... on construit donc à l'horizontal, et moins à la verticale. Le management est tout estourbi, la dichotomie producteur/consommateur moins tranchée. 2007 sera au centre de cette problématique pour la répartition des droits d'auteurs.

Plus de services, moins de produits. Les nouveaux communistes du web ont ébréché le modèle de rente des applications propriétaires. Elles sont désormais écrites dans des langages ouverts (Sun rejoint le mouvement avec Java), sur des couches logicielles libres (Apache, Linux, Firefox), en modules interopérables et multiplateformes (Ajax, Xul). Et la valeur revient au service, au contenu, au service rendu. Foisonnement d'idées, acculturation technique, partage des développements, mashup. Mais l'OEB n'a pas dit son dernier mot.

Quid du media de papa ? Décidemment, le web ne respecte rien. Les jeunes ne lisent plus, ils surfent. Ils ne regardent plus la TV, ils se filment. Et la radio ? Ils bloguent. Et le pire, c'est qu'ils choisissent. Les moins jeunes sont également atteints, trop de choix tue le choix ? Ou le ver du gratuit a-t-il mangé la pomme ? Toute la presse est atteinte, sur tout le globe. Moins de journalistes, des millions de blogueurs. Les TV achètent des réseaux sociaux, et ce faisant syndicalisent des producteurs-à-l'insu-de-leur-plein-gré. Les producteurs en place fliquent, les en-devenir espèrent. Mais ça bouillonne, et les corps intermédiaires trinquent.

De la politique 2.0. Qui dit blog dit café du commerce, ou salons du XVIIIe. Ca jacasse, ça hypothétise, ça réseaute, ça fait trembler les institutions avec le CPE. D'où la conversion en masse des politiques - d'autres fameux corps intermédiaires - aux réseaux sociaux et forums participatifs. Je vous ai compris disait l'autre, mais qu'avait-il entendu ?

Parce que c'est bientôt la nouvelle année, et que ras le bol des bonnes résolutions, le générateur de bonnes résolutions s'occupe de tout (via ecrans.fr)

Et parce que j'ai trouvé comment le faire, et qu'il résume très bien toute la virtualité évoquée plus haut, voici "Make love not Warcraft", un épisode assez bluffant de South Park (qui sera visible tant que les ayant-droits le voudront bien). Joyeux Noyel !



South Park - Make love not Warcraft

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