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samedi 26 avril 2014

Les Barbares sont au limes

J'ai toujours un souci avec la "share economy", je l'ai exprimé à plusieurs reprises sur ce blog. Et parmi ses acteurs, j'ai une dent contre la société Uber. Non qu'elle ne réponde pas à une demande certaine, mais parce qu'elle met en oeuvre des mécanismes comme l'optimisation fiscale (ses contrats sont de droit luxembourgeois) ou s'exonère des obligations de l'écosystème dont elle se nourrit.

Néanmoins, la question de l'existence des VTC est une vraie question. Peut-être parce qu'elle confronte un numerus clausus - des taxis - dont on se demande la raison objective (mise à part le soutien à une rente de fait). Peut-être parce que la cohabitation de plusieurs structures de statuts différents, mais tous privés, apportant le même service est une aberration. L'histoire des taxis nous enseigne que la limitation de leur nombre a toujours été motivé par des considérations d'ordre public (concession de 1779, monopole de 1855), et que nombre de propositions du rapport Thévenoud auraient pu directement découler de celles de 1909, qui sont apparues suite à un conflit entre anciens (fiacres réglementés) et modernes ("automédons", véhicules à moteur dont le prix de la course est négocié de gré à gré).

Dans ce nouveau combat des nouveaux contre les modernes, il y a des points de vue, des actions, pas toujours très glorieuses, des passe d'armes et des opérations de lobbying. Et le combat dépasse les frontières nationales; ainsi de Bruxelles, qui vient d'interdire Uber, au grand dam de Nelly Kroes, commissaire européenne chargée des nouvelles technologies. Et l'antienne propre à l'innovation VS la rente qui refait surface : il s'agit de respecter les règles, défendues par un "cartel des taxis".  

Toujours est-il qu'avec Antoine Brachet nous avons vu rouge lorsque nous avons appris que le patron des taxis G7 avait obtenu la mise en examen de Nicolas Colin et de la Tribune. Et que nous avons lancé une pétition de soutien, dont je reproduis le texte ici, également publié sur le site de la Tribune (en version amendée) et dans la Tribune version papier datée du 25 avril 2014. La pétition est hebergée sur le site change.org.

 

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A la demande expresse de Nicolas Rousselet, La Tribune et Nicolas Colin viennent d’être mis en examen.

Le motif ? L’écriture pour l’un, la publication pour l’autre d’une tribune à charge contre la société de taxi qu’il dirige.

Dans "Les fossoyeurs de l'innovation", Nicolas Colin démonte de manière détaillée et argumentée la communication du leader français des taxis (G7) en matière d’innovation, représentative d’une frilosité fréquente dans les milieux d’affaires français. Le lobby des taxis avait obtenu du gouvernement, à l’automne 2013, l’encadrement de la pratique des VTC: Un délai de 15 minutes fut imposé entre la réservation et la prise en charge début 2014.

Cette tribune dresse un constat alarmant : le statu quo quant à l’innovation désespère l’entrepreneuriat, sape le moral des citoyens, et in fine obère les chances de réussite de la France dans la dynamique d’un monde en mutation accélérée. 

Mais voilà, la tribune n'a pas plu à Nicolas Rousselet, qui a donc obtenu une mise en examen au motif de diffamation.

Un débat plus vaste

Mise en examen n'équivaut pas à condamnation, mais ce simple fait démontre une fois de plus la très faible adéquation entre la société telle qu'elle est perçue par les décideurs, et celle qui est vécue par ses citoyens. 

Néanmoins, la charge de Colin contre les taxis n'est que le prolongement de questionnements anciens. Abordées dès 2007 par Jacques Attali dans son rapportremis à Nicolas Sarkozy, ses propositions de réforme avaient déclenché l'ire des taxis et débouché sur un statu quo. Ironie de la situation, ledit Attali, lassé de conseiller en vain les gouvernements, de droite comme de gauche, pour réformer le système en lui apportant plus d'égalité, vient de recommander à "la base" de ne plus rien attendre de l'Etat. "Le monde appartiendra demain à ceux qui, aujourd’hui, auront su renoncer à attendre quoi que ce soit de qui ce soit. De leurs parents. De leurs patrons. De leurs maires. De leurs gouvernants". “Débrouillez-vous" conclue-t-il.

Cette rupture entre la base et le sommet n'est que le prolongement d'une série de réponses à des initiatives de l'Etat : le mouvement des pigeons, les atermoiements sur le statut des auto-entrepreneurs, la réforme du Crédit Impôt Recherche (CIR). Ces couacs démontrent que ni les usages, ni les intérêts, ni les desiderata de la multitude ne sont, en France, et au XXIème siècle, abordés par ceux qui vivent de la structure. De la criminalisation des consommateurs gratuits de culture (les "pirates") à celle, morale, des optimisés fiscaux, le système pointe ses errements sans s'arrêter sur sa propre responsabilité.

Rupture

La tribune de Nicolas Colin est certes fortement teintée d'ironie, mais elle pointe un mouvement qui parcourt actuellement toute la société française, alors que celle-ci est de l’avis général vieillissante et en déclin économique. (cf les travaux du Commissariat Général à la Stratégie et la Prospective).

Les Barbares piaffent, limités dans leurs envies, leurs audaces et leurs idées par le cadre obsolète d’un Empire qui se meurt.

Les Barbares?

Nous qui avons pris acte que le monde changeait, et que les règles du jeu du monde ancien sont caduques.

Nous qui, entrepreneurs, artistes, innovateurs, intellectuels, médecins, ingénieurs, commerciaux, employés, chercheurs, professeurs, et tant d’autres talents, bégayons, inventons le monde de demain, portons des projets utiles, nous battons pour le bien commun.

Nous qui restons fondamentalement optimistes, même si nous avons conscience que le temps est compté.

Nous qui sommes en rupture avec l’ordre établi, soucieux de ses prébendes, héritier d'une tradition qui craint la nouveauté et décourage toute initiative qui pourrait chahuter sa rente de situation.

Nous qui voulons agir depuis notre pays, ici, en France.

S'il est vrai que ce qui fait l'innovation, c'est en grande partie l'absence de demande de permission, et que pour certains, innovation égale dérèglementation, il ne faut pas voir des ultra-libéraux partout. Le monde est plus complexe, et la jeune génération, celle qui n’a pas connu les Trentes glorieuses, tente, essaie, apprend, invente, innove, afin de co-créer le monde que ses parents lui ont promis mais qui n’est qu’une chimère. Pour autant, la “génération future” se voit comme une génération sacrifiée sur l’autel du bien-être de la précédente, “rêvant d’en découdre”, mais n’arrivant pas à s’opposer frontalement à la structure, détenue par une génération qui ne se résoud pas à passer la main.

Optimisme

Les innovateurs, ce sont ces architectes qui réinventent la yourte, et se heurtent au code de la construction. Ces vignerons, qui refusent les pesticides et se retrouvent devant la justice. Ces fabricants de jouets en bois, qui ferment en raison de règles absconses. Mais aussi les sharers, les locavores, les créateurs de monnaie, les AMAP, les financeurs solidaires. Tous ces créateurs, réunis sous la bannière générique de start-upeurs, là où on ne parle finalement que d’entrepreneuriat et d’optimisme. Pour certains d’entre eux, l’expérimentation est tellement difficile que le numérique offre, par sa déterritorialisation, une bouffée d’oxygène salvatrice. Alors sans doute, Facebook ou Google sont des monstres de Frankenstein. Mais, principe de précaution oblige, qui aurait eu l’audace de lancer de tels services en France ?

Les Barbares, sans doute.

La France, et au-delà l’Europe, est malade de rigidité. Or, la société est un être vivant. L’imposition de règles structurelles fortes empêche toute évolution, sauf à la marge. L’étatisation de nos sociétés en sonne le glas.

A force d’ériger des règles pour protéger le faible, on affaiblit l’ensemble.

A force d’infantiliser le citoyen, on en fait un être dépourvu d’audace.

A force de désigner des boucs émissaires, on délite le vivre ensemble.

A force de décréter ce qui est bon, ce qui est mal, on sape le libre arbitre.

La société est comme un OS Windows, qui nécessite des patchs continuels, alors qu'un reboot sur un OS de type Linux est attendu par une large partie de la population. Le système est tellement grippé que les élections municipales ont atteint une part historique d'absentionnistes, alors que la dernière étude du CEVIPOFmontre que le politique le moins mal perçu par le citoyen est le maire de sa commune.

Il y a loin entre la demande de changement et l'acceptation du changement; on le voit encore avec la réforme attendue des collectivités territoriales, où chacun considère la nécessité de simplification du mille-feuilles, mais où l’égoïsme prime toujours sur le bien commun.

Refaire?

La procédure qui atteint La Tribune et Nicolas Colin est symptomatique de la crise que traverse le pays : du débat nécessaire on arrive au délit d'opinion.

A la confrontation des idées qui élève, on préfère le consensus qui nivelle par le bas.

A la recherche du vivre mieux ensemble, on préfère blamer l'autre, la mondialisation, l’Europe.

A la réflexion, on préfère la passion.

A la Lune, on préfère le doigt...

La France de l’entre-soi a depuis longtemps pris le pas sur celle de la méritocratie; la France des copains sur celle des idées; la France des diners parisiens sur celle des communautés créatives décentralisées. Les industries, les baronnies, les castes, les rentes, sont retranchées derrière des lignes de défense qui les maintiennent à flot, dans une stratégie court-termiste qui maximise leur existence. Pour combien de temps encore ?

Le petit village gaulois d’Asterix ressemble de plus en plus à une réserve d’indiens, que l’on vient visiter comme on visiterait un musée : figé dans le temps, et dans l’espace. La Nation est au mieux un patrimoine, au pire une marque dont le lustre s’amenuise au fil des ans.

La Tribune et Nicolas Colin ont pour le moment simplement été mis en examen pour avoir émis une opinion – critique – sur la conduite d'un modèle d'affaires, et, partant, du modèle français. Mais derrière eux, ce sont des centaines, des milliers voire des millions d'individus qui épousent ces critiques et rongent leur frein en attendant le changement promis.

Pour avoir envie d’en découdre, pour avoir le droit de critiquer, de créer, d’être audacieux, de changer, de réver, de construire notre monde, notre siècle et celui de nos enfants, les Barbares que nous sommes demandent également leur mise en examen.

lundi 28 octobre 2013

Mutatis mutandis

La nécessité du Troll

PC Impact a lancé 14h42 (décidémment, Douglas Adams est une source d'inspiration chez les geeks), une "émission de TV" en partenariat avec Arrêt sur Images. Animée par le trouble-fête Manach, elle propose du sujet de fond, chose qui devait être trop anxiogène chez FranceTV.

La première émission revenait sur la responsabilité des hébergeurs, et pointait un projet de loi bisounours dérivant liberticide. L'article 17 de cette loi, votée par le Sénat le 17 septembre, élargit le champ du "mal absolu" dans notre société en modifiant la LCEN. Non content de recréer des communautés dans une république une et indivisible, la loi rend responsable les hébergeurs de l'expression des citoyens de la "stigmatisation" de ces communautés. La justice d'exception confiée à ces hébergeurs au motif du plus grave appel au trouble public (appréhender puis supprimer une expression de type "crimes contre l'humanité, incitation à la haine raciale, pornographie enfantine") empile désormais des notions totalement subjectives comme le sexisme, l'homophobie ou la "haine" des handicapés, déjà existantes dans la législation sur la presse. Outre cette énième rupture de l'égalité citoyenne, cette loi conduit à une censure de la parole, ou une autocensure du diffuseur. On en arrive donc au pré-crime et à la privatisation de la justice, sous couvert de protection des individus.

Les mêmes qui découvrent le caractère libératoire d'une parole décomplexée sur internet, et réduisent ses voix à des fascistes en puissance, envisagent de cacher cette parole, plutôt que d'éduquer et punir. Et voilà que l'adolescence de jeunes cons explose à la figure de nouvelles chiennes de garde. Invoquer comme le fait madmoizlle.com l'article L222-2 (agression sexuelle) pour stigmatiser les conseils de drague d'un animateur radio à sa population acnéique démontre bien la crispation de la parole publique:  parce que tout d'un coup l'espace public a augmenté: il n'est plus circonscrit à un temps et un lieu, et fusionne espace public et privé. Vivre avec des cons, c'est compliqué, mais cela doit s'apprendre.

Mais c'est ainsi que l'on parle de "civiliser internet", d'éduquer à internet, de moraliser internet.

Il est fâcheux de constater que la gauche essaie d'appliquer une "civilisation d'internet" sous un prétexte de moralisation; ou comment créer des blasphèmes civils. Si la parole est libre, alors les contraintes à son expression ne doivent pas être issus de faux prétextes, ni le fait de communautés. Et les effets de l'exception ne doivent surtout pas rentrer dans le champ du commun, au risque de la banaliser.. 

 

Pour en finir avec les taxis

C'est le sujet qui agite le monde de l'innovation : les VTC contre les taxis.

Uber - comme AirBnB - surfe sur la vague de sympathie de la "share economy". L'engouement actuel découle de l'apparition d'un tiers secteur économique, "l'économie sociale et solidaire", secteur oeuvrant dans un "capital humain", comme les mutuelles ou les entreprises de type SCOP. Néanmoins, Uber surfe également sur les processus de captation de flux, jouant des législations fiscales et d'une position de donneur d'ordre qui n'est en pas une. En effet, Uber est une entreprise de droit français, filiale d'une société américaine, mais dont les contrats entre parties sont du ressort du droit néerlandais. Par ailleurs, dans une tribune récente dans le Financial Times, l'auteur Evgeny Morozov, grand sceptique, rapporte le cas de "conducteurs Uber" licenciés, mais pas vraiment. Il suffit que le "non employeur" désactive le compte de "l'Uber taxi", et voilà ce dernier au "non chomage".

“driver contracting with Uber is not a bona fide employee”

Bizarrement, même de l'autre coté de l'Atlantique, le sujet est sensible, et discuté. Il suffit de lire les commentaires de ce post de TheVerge pour le constater..

Alors qu'Uber a lancé une pétition mi-octobre, récoltant au 27/10 14.000 signatures , le billet de Nicolas Colin sur les fossoyeurs de l'innovation, blamant la rente, en avait fait le double en deux jours. Quand on parle d'innovation, tout est bon dans le cochon. Pourtant...

Lorsqu'Uber annonce en début de mois qu'il baisse ses tarifs, le consommateur ne peut que se réjouir. L'employé, qui n'en est pas un, ne peut que constater 25% de diminution pour la course. Le processus d'innovation revendiqué par ces nouveaux entrants, la disruption du marché, n'est finalement que la libéralisation d'un marché régulé, au mépris des conventions sociales qui régissent l'écosystème. Rappelons qu'un chauffeur de taxi, qu'il soit salarié, locataire ou artisan, est soumis à des devoirs en plus de l'achat éventuel de sa licence.

Lorsque la jeune garde libérale soutient Uber contre les taxis, il ne faut pas qu'elle oublie que, derrière les entreprises de rente, il y a aussi les artisans taxis; ces derniers ont, à Paris, des revenus proches du smic en tant qu'artisans. Et que derrière Uber, il y a aussi des VC, qui ont investi énormément d'argent (les entreprises de l'économie du partage ont déjà reçu 600M de dollars de fonds d'investissement). Et qu'il semble que la stratégie de développement soit la même pour tous : prendre à témoin l'usager, à qui l'on promet - et offre - un produit disruptif, afin de peser politiquement. Ben Schiller, chez fastcoexist, nous apprend donc qu'AirBnB vient de lancer une pétition adressée aux New Yorkais pour qu'ils les soutiennent. Et d'évoquer l'astroturfing....

Il est toujours délicat d'ouvrir un marché à la concurrence. Sauf à ruiner les exploitants, une telle ouverture pourrait couter €4 milliards à la collectivité française. Et les plateformes extra-territoriales, qui se gobergent de droits, en évitant les devoirs des écosystèmes dans lesquelles elles évoluent, devraient adopter un profil bas.

 

Libérez les algorithmes !

Les algo ont envahi notre quotidien. Des résultats de recherche au mur de facebook, des recommandations de sites tels qu'Amazon ou Netflix à la pub comportementale, les formules sont partout. Algorithms are the new gatekeepers, proclame cette présentation slideshare. Ce qui semble à première vue une avancée technologique cache en fait une redoutable menace : l'incident, l'inconnu, le hasard sont ainsi ramenés à la portion congrue. Pire, les formules mathématiques, censées être cohérentes et "sincères", peuvent être détournées de leur fonction à des fins malveillantes. C'est ainsi qu'en début d'année, un réseau de pharmaciens pratiquant la double comptabilité a été démantelé, pratiques qui étaient permises via une fonction cachée du logiciel de compta.

Pour internetActu (sous la plume d'Hubert Guillaud), dans une optique de contrôle de la vie privée, il faudrait limiter le pouvoir des algorithmes. Et de citer des travaux d'universitaires américains appelant à connaître la façon dont les algorithmes nous "jugent", notamment dans le cadre des analyses des données personnelles. Travaux qui rejoignent le point de vue d'Evegny Morozov - encore lui -  dans Technology Review, qui s'alarme de l'emploi toujours plus grand des données par les entreprises ou les gouvernements, sans implication ni contrôle des citoyens. Et de renvoyer dos à dos NSA et GAFA...

Dans tous les cas, à mesure que nous sommes dépendants de logiciels, et nourrissons la machine, il serait judicieux que nous puissions ouvrir le capot et regarder comment ça marche. Si l'on n'y prend pas garde, les algorithmes risquent bien de remplacer l'organisation humaine, et nous amener dans une société du 0 et du 1, là où c'est un chaos organisé mais maitrisé par la collectivité qui existe à ce jour