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mardi 16 avril 2013

La société agile

La mission Beylat-Tambourin vient de rendre son rapport ("L'innovation, un enjeu majeur pour la France"). Après la mission Gallois, c'est le deuxième rapport qui traite des pistes visant à développer les entreprises françaises, notamment à l'international.

Car si trois ministères ont été mobilisés (Enseignement supérieur et de la Recherche, Redressement productif et PME, Innovation et Économie numérique), le principal bénéficiaire est, in fine, le Ministère du Commerce extérieur, qui voit s'apprécier tous les mois le déficit de la balance des paiements, laquelle atteint pour l'année 2012 le chiffre de 67 milliards d'euros. La tendance est baissière, mais elle demeure un effet d'optique, le ralentissement de la consommation française entrainant des importations moindres. Comme le rappelle la Ministre en charge, "1 milliard d'euros à l'export, c'est [la création de] 10.000 emplois en France".

Le rapport remis par MM. Beylat-Tambourin a émis 19 propositions, en laissant malheuresement de coté la fiscalité de l'investissement, ce point devant être abordé par une autre mission, les assises de l'Entrepreneuriat. Sa lecture ne révèle aucune surprise, mis à part peut-être l'accent mis sur l'éducation à l'entrepreneuriat. Au-delà, entre un Etat omnipotent et les grands groupes convoqués pour jouer les locomotives, rien de bien nouveau.

De la compétitivité des entreprises (en place) à l'émergence de nouvelles entités, les deux rapports pointent les tares de la société française, qui s'apprécient à tous les étages : économique, social, politique... le problème est structurel, et il est culturel : il n'y a plus ni rêve, ni goût du risque dans la population.

En 1997, l'économiste Paul Krugman décrivait une France malade de ses élites, "refusant de voir la réalité en face", "blamant la globalisation" et surtout, un pays "avec le gouvernement le plus important et le secteur privé le plus petit de tous les pays développés". 15 ans plus tard, la France compte 119000 exportateurs, l'Italie 200000 et l'Allemagne 350000. Rien ne change beaucoup au pays du luxe et du pinard. C'est bien le problème. La France se repose sur ses grands groupes, issus d'un capitalisme sorti de la deuxième guerre mondiale, lesquels privilégient des modèles de rentes et de fonctionnement de marché à dividendes, lorsque le modèle de développement américain est au réinvestissement et à la valorisation de l'actif. L'exemple d'Apple ou d'Amazon est à ce titre confondant...

Il n'est plus dans la culture des grands groupes de prendre des risques, alors que l'Etat les met au centre de toutes ses actions. On en voit les effets dans un des dispositifs clés de l'innovation en France, les Pôles de compétitivité. Un rapport d'étape, paru en 2012, pointe une trop faible implication des grands groupes, tout comme une dispersion des moyens de l'Etat. Les PME ont du mal a passer au stade d'ETI, entrainant une absence sur des marchés non locaux. Pourtant, ce sont ces sociétés, neuves, qui représentent de forts potentiels. Comme le rappelle Henri Verdier, qui a pris part aux groupes de travail de la mission Beylat-Tambourin, l'entreprise qui a le plus embauché en 2012 en France est le groupe O2, créé il y a moins de dix ans, et non coté...

 

Les entreprises en place, les grands groupes, n'innovent plus, et ne pivotent pas.

Un exemple : la crise du secteur automobile. La  situation de la branche est plutôt claire : d'un coté, un secteur dont le renouvellement du parc a été largement subventionné par l'Etat. Coté production (subventions et prêts à l'innovation) comme consommation (prime à la casse). 

De l'autre coté, un effet d'usage : la désaffection de la voiture en tant qu'espace de vie qui redevient un utilitarisme (se déplacer d'un point A à un point B). Ajouter à cela une pression écologique croissante, qui se manifeste par une demande populaire comme des pouvoirs publics (rendre les centres-villes piétonniers, privilégier les transport communs, les alternatives - velib, autolib), ainsi que la réorientation des arbitrages budgétaires des ménages quant à leurs investissements en temps de crise. Le marché local est en surproduction. 

On obtient une crise du secteur, et des affrontements autour de fermetures d'usines, inéluctables.

Parce qu'il est facile de ne pas avoir de mémoire, on pourrait croire que l'innovation se fait sans heurts, de façon lisse. Lorsqu'on prend l'histoire de l'automobile française, ce ne sont pas Citroen ou Renault qui ressortent des innovations techniques. C'est Panhard Levasseur. Pourtant, c'est Citroen qui rachète Panhard, incapable de créer un marché automobile de masse. Et si la 2CV ("4 roues sous un parapluie") fut un succès, par sa simplicité et son coût abordable, on oublie souvent que la production de masse répond à un autre besoin: écouler les pneus de l'entreprise Michelin, qui rachètera l'entreprise, menacée de faillite, avant la 2ème guerre mondiale.

 

Apple représenta un temps un quart du CA de Motorola, puis décida au printemps 2006 d'intégrer dans ses ordinateurs des puces Intel. Si le grand gagnant du match PC/Mac fut Intel, ce dernier est désormais dans la tourmente, étant exclu du principal marché des devices, les smartphones (principalement fournis par ... Apple). Il est possible qu'Intel disparaisse à court ou moyen terme, après avoir été le leader d'une économie pendant un quart de siècle. A moins qu'Intel ne pivote, ou ne se fasse racheter, comme Motorola (et sa branche Mobility).

Les rigidités comme la complexité sont les ennemis de tous les systèmes humains, étant donné que ce sont des systèmes vivants, donc adaptatifs. Et mortels.

 

Les suisses ont récemment et de façon paradoxale donné une grande leçon de capitalisme à leurs voisins. Pourtant, ce n'est pas tant une victoire des cgtistes sur des méchants exploiteurs qui s'est joué lors de la votation du 3 mars dernier. Elle a porté sur une meilleure gouvernance des entreprises par leur actionnariat. Alors que le pouvoir capitaliste a été détourné par une caste (les administrateurs) qui décidaient des rémunérations parfois faramineuses de leurs membres, les suisses ont exigé que la "démocratie entrepreneuriale", les actionnaires, puissent de nouveau contrôler leurs "élus". 

Les suisses mettent en oeuvre une certaine "agilité" de leur système électoral : la votation permet - via un système de pétition, de type bottom-up - de mettre aux lois des idées qui ne pourraient passer via la représentation habituelle. Un parallèle peut être réalisé avec les méthodes de management "agile", dont le système est basé sur une adaptation plus que sur une prédictivité. Au lieu de produire de la norme rigide, et le plus souvent soumise par des lobbys, la votation fait naître le débat politique, initié par les populations impliquées, et la production législative d'en sortir gagnante, car plus souple et en rapport avec les problèmes rencontrés.

 

Ce qu'il ressort de l'automobile, comme de la politique, c'est que depuis des temps immémoriaux, nous adaptons notre environnement. Si la voiture n'est plus un besoin, le déplacement l'est toujours. Singulier pour la voiture, c'est Bolloré, dont les métiers principaux sont l'énergie et la logistique, qui produit le concept autolib, et non Peugeot ou Renault. Et de pousser son modèle économique à la vente même de ses Bluecar, en gardant pour soi l'innovation majeure : la batterie reste en location. Alors que Peugeot produit des vélos, c'est Decaux qui entre en concurrence sur le segment, via Velib, afin de poursuivre son activité première d'afficheur, dans la capitale. Comme Michelin en son temps, deux entreprises sortent de leur métier principaux pour survivre et se développer.

 

Le gouvernement français a récemment entrepris de simplifier la technostructure qui est la nôtre. Suppression des comités "Théodule", choc de simplification. Le rapport concernant l'innovation est un travail intéressant dans la mesure où les propositions répondent à des rigidités structurelles, et culturelles. "Esprit visionnaire, prise de risque, acception et apprentissage de l’échec, capacité d’initiative, culture du projet et volonté d’aboutissement" sont des concepts que l'on aimerait voir appliquer au plus haut niveau de l'Etat, dans l'administration, et dans les grands groupes.

 

Ce dont nous avons besoin, c'est transformer une conception philosophique de la création, transformer une société d'inspiration lamarckienne en une autre, darwinienne. Même si la culture se répand à la vitesse de l'electron-web, créer une société agile reste une gageure. Mais cela demeure une obligation.

jeudi 11 avril 2013

Du rapport Colin et Collin

Cher Nicolas

Il est difficile de résumer une pensée en une note de blog. Encore plus de discuter des 200 pages de ton rapport (incluant près de 600 notes de bas de page !), qui parle essentiellement fiscalité, mais dont la nature couvre économie, politique, technologie, droit comparé, bref organisation de la société humaine. Je vais quand même essayer de le faire. Cela m'a pris un peu de temps, j'ai dû réviser quelques classiques, et m'ouvrir à d'autres. C'est toujours intéressant, rien n'est jamais perdu.

 

Tout d'abord, merci de m'avoir cité dans ton rapport, par deux fois. Etre présent, même en note de bas de page, dans un rapport gouvernemental écrit par un maître des requêtes au conseil d'Etat et un inspecteur général des finances, aux cotés de Serres, Arrington ou Krugman, ça fait toujours plaisir aux chevilles.

Ensuite, concernant le contenu, je ne change pas d'un iota mes craintes : la peur de voir les individus privatisés via la recréation de la taille personnelle.

De ton exposé des motifs, rien n'a beaucoup changé depuis le rapport "Economie de l'immatériel" de MM Levy et Jouyet de 2006. On y parlait déjà mobilité des actifs immatériels, travail gratuit. Les multinationales du numérique, Apple, Google étaient déjà citées.

Il ressort des conclusions certaines évidences, mais aussi des propositions assez innovantes. D'un coté, la remise à plat des traités internationaux portant sur les prix de transfert. De l'autre, la création d'une fiscalité dédiée à l'exploitation des données personnelles – à titre temporaire - "visant à accumuler du capital de négociation", et basée sur la terrorialité du producteur de la donnée. D'expérience, et concernant l'Etat, j'ai tendance à me méfier du temporaire. Surtout en temps de crise. Souvenons-nous du caractère temporaire de la CRDS.

Mais je m'égare.

Donc, coté prix de transfert, la renégociation des traités bilatéraux pourrait être une formalité, lorsque la Grande Bretagne, la Suisse voire les Pays Bas se prononcent pour un encadrement strict de ces pratiques fiscales. Et que le débat atteint même les Etats-Unis. Une redéfinition de "l'établissement stable" ne devrait donc pas poser de problèmes. Cela reste néanmoins complexe à mettre en œuvre, car si aujourd'hui, "le numérique dévore le monde depuis les Etats-Unis", demain il le fera depuis la Chine, l'Inde, le Brésil, les iles Vanuatu. Voire, sur des territoires temporels, via des processus de HFT qui optimiseront en temps réel les législations et les fiscalités de la planète. Le monde n'est plus fait de territoires étanches soumis à autant de lois; le monde est fait de réseaux où l'information peut être soumise à autant de statuts juridiques que lui permet la vitesse de la lumière.

Mais, d'un point de vue national, il nous est tout à fait possible de légiférer, même pour des sites situés à l'étranger. La mise en place de l'ARJEL en est un bon exemple.

Du coté de la taxation, c'est un autre problème. Le modèle économique - transitoire - comme l'assiette sont à discuter. Plus quelques aspects sociaux, car on ne peut réduire la formidable mutation de la société qui s'opère à un problème fiscal. Les idées ont des conséquences. Et le mieux est souvent l'ennemi du bien.

Il est intéressant qu'un des exemples cités dans le rapport et les nombreuses interview données pour en assurer sa diffusion soit la taxe carbone. En voulant empêcher une trop grande pollution de l'atmosphère terrestre, les Etats ont inventé à Kyoto la taxe carbone. D'une bonne idée à la base - pollueur/payeur - la taxe a de fait privatisé l'air que nous respirons. En donnant une valeur à la pollution - donc à l'air "sale" - nous avons donné une valeur - supérieure - à l'air "propre". Ca n'a pas l'air comme ça, mais depuis Kyoto, nous payons pour respirer.

Il est regrettable que ton homonyme ait pointé du doigt - lors de votre audition conjointe devant la commission sénatoriale des finances - une réalité qui en dit long sur le degré de civilisation que nous avons atteint : "L'administration française se mobilise plus facilement pour les questions fiscales que pour la protection des libertés individuelles". Cela m'atteint, mais cela doit être mon coté fleur bleue.

 

Modèle économique

Il est en effet pregnant que "les données, issues du travail gratuit des utilisateurs d'applications, sont au cœur de la création de valeur". L'externalisation d'une charge de travail de l'entreprise vers le consommateur n'est pas typique du net, et ikea, mcDonald's ou la sncf intègrent déjà ces processus dans la fourniture de leurs biens, qui dans le montage des meubles, qui le service à table, qui l'impression de billets de trains. Ces mécanismes sont très bien documentés dans "Le travail du consommateur" de Dujarier.

Le web, se basant sur les mêmes mécanismes, bénéficie de rendements croissants, démultipliés par l'effet réseau théorisé par la loi de Metcalfe.

Néanmoins, dans le domaine de l'immatériel, c'est un service qui est fourni, qui plus est gratuitement. Pour autant, le ratio coûts/revenus explose, car basé sur une "immatérialité" des revenus (ie goodwill). Ainsi d'une entreprise comme Instagram (15 employés pour 100 millions d'utilisateurs) valorisée récemment près de 1 milliard de dollars, sans aucun modèle d'affaires....

 

Le modèle des plateformes web de service gratuit est basé sur une exploitation du consommateur, selon plusieurs types de travail gratuit :

1/ L'exploitation des User Generated Content, principalement sur la longue traine, où les videos de chatons et de licornes, photos de plats cuisinés, écrits, bandes audio..  sont exploitées sans que leurs producteurs, titulaires d'une PI potentielle, ne fassent l'objet de rétribution,

2/ L'exploitation de la fonction de curation, autrefois le fait exclusif des "medias", laquelle met à profit les utilisateurs pour hierarchiser et diffuser des contenus,

3/ L'exploitation d'un temps de travail subi et conscient, sous forme de jeu ou de requête visant à améliorer le service (captcha, pagerank, traduction, modération, commentaires..)

4/ L'exploitation des données personnelles de l'individu, visant à fournir à l'industrie un temps d'attention publicitaire. Néanmoins, il serait injuste de réduire cette exploitation des données personnelles à une seule conception – marxiste – d'une exploitation de l'individu, puisque ces données permettent également d'optimiser les services proposés a priori par les plateformes (yeld management, personnalisation, efficience du service..).

 

Ton rapport traite exclusivement du 4eme point. Il envisage de mettre en place un système de taxation basé sur les données personnelles des internautes, qui est une prédation des externalités positives. Néanmoins, un système de bonus (partant, d'exonérations fiscales) est prévu pour les "bons élèves" qui ne se contenteraient pas d'exploiter ces données, mais les feraient circuler, par exemple via des dispositifs d'API ouvertes. Mimant le procédé mis en œuvre par la TVA c'est l'entité juridique en bout de chaine qui serait la plus taxée, dans le cas d'utilisation à des fins commerciales. Dans le cas de libre réutilisation, c'est une licence de type share alike qui s'appliquerait. C'est donc l'assymétrie des échanges de données - et/ou des prix des données - entre entités juridiques qui déterminerait la valeur de la taxe.

La data, ce prétendu "or noir" du XXIeme siècle, est au cœur de toutes les réflexions. Et la donnée personnelle fait l'objet d'attention particulières. Ainsi, dernièrement, les data a fait l'objet d'un important rapport du World Economic Forum portant sur leur usage, leur protection, mais aussi leur valorisation. Elles y sont définies comme une importante source d'innovation. Cette exploitation n'est nouvelle que dans son caractère individuel. L'exploitation de la donnée produite par la puissance publique a été encadrée et encouragée par l'instance communautaire, au terme d'une directive de l'UE, dès 2003. Elle est mise en oeuvre en France, par Etalab, via le site data.gouv.fr.

Concernant la restitution des données, pourquoi pas via des API, c'est déjà l'idée de l'UE via la révision en cours d'une directive de 1995, sous le titre d'un "droit de portabilité des données" (art. 18 de la proposition de règlement).

 

Les FAI peuvent toujours gloser sur leur création de valeur, ce sont juste des tubes; la valeur, c'est le TGV, pas RFF. C'est le kW/h, pas Erdf. Les plateformes d'exploitation de données personnelles peuvent toujours gloser sur leur création de valeur, ce sont juste des intermédiaires techniques. La valeur est soit produite par les "externalités" de leur plein gré (les fameux User Generated Content), soit à leur insu (les données personnelles). Les tubes peuveut toujours gloser; avec le développement du cloud, ce sont les services à valeur ajoutée dits Over The Top qui s'imposent.

Bien sûr que sans infrastructure, pas de circulation. Pour autant, le réseau autoroutier n'est pas la valeur déterminante de ma livraison UPS. Cela dit, il est intéressant de constater que toutes les infrastructures du XXeme siècle ont été financées par les Etats, en Europe comme aux Etats-Unis. Puis que les réseaux de transport publics ont été intégrés au système public. Les Etats sont intéressés par le caractère stratégique et les statuts monopolistiques des tubes ou services. Le monopole des registrar US commence à être sérieusement discuté au niveau des Etats, comme on a pu le voir lors du récent congrès de l'ITU. De même, un économiste comme Paul Krugman ne voit-il pas d'un mauvais oeil la nationalisation de la fonction de recherche Internet. De même, une pétition soutenue par Lessig circule actuellement aux Etats-Unis pour rendre de nouveau public l'espace hertzien.

Les FAI peuvent toujours gloser, internet n'en est qu'à ses débuts. 20 ans, c'est une adolescence. Le modèle des FAI, c'est vendre une plateforme d'échange d'information asymétrique. Lorsqu'on parle de neutralité du net, il ne faut pas oublier que, sans symétrie des débits, il n'y a pas de neutralité du net. Cette assymétrie engendre une valeur, et ce n'est pas Stiglitz qui démentira. Les services Over The Top vendent une assymétrie. Les clients, en bout de chaine, subissent une assymétrie. Lorsque Google - encore lui - vend de la fibre, il interdit à son client d'opérer, même à titre gratuit, son propre serveurHe isn't just a pretty face !

Concernant la portabilité des données, une entreprise comme Google – déjà sous le coup de procédures des institutions membres du groupe des 29 – en a très intelligemment anticipé la circulation, en développant takeout. Mais takeout, s'il permet la rapatriation de l'ensemble de ses propriétés immatérielles par un internaute (et pas ses données personnelles), ne va pas jusqu'à fournir d'API pour que des services concurrents s'en emparent. No joking !

Sans être un grand clerc, on peut penser que les plateformes perdront de leur superbe, non quand une taxe viendra frapper l'exploitation des données personnelles des internautes, mais quand ceux-ci pourront librement les récupérer, pour les confier à la concurrence. Il y a de ça quelques années, lorsque je travaillais dans un réseau social professionnel, était apparu un programme lancé par Google : openSocial. L'idée était de pouvoir partager les données de différents sites, via des API. Cette initiative n'a pas fonctionné, pour la bonne raison que la data étant le nerf de la guerre, aucune entreprise participante n'avait envie de partager ses données avec la concurrence, a fortiori avec Google himself. Derrière cette idée se trouvait une réponse technique (le sigle sign on), et une hégémonie à venir : qui détiendrait l'ID unique des 5 milliards d'individus connectés ? Ce n'est plus une question économique, cela devient une problématique politique.

Les plateformes qui exploitent les données personnelles en tirent un confortable bénéfice, en exploitant un travail gratuit. Mais la matière première n'est pas pour autant stockée dans des coffres forts. Elle est réutilisée via des processus complexes (via le business intelligence, grâce aux évolutions du traitement "big data) en vue de créer de nouvelles informations. Le coût de traitement est soumis à la loi des rendements croissants, grâce à la loi de Moore et à l'accumulation du travail gratuit passé. Puis ces nouvelles informations sont réinjectées dans le réseau, et elles-même réutilisées, par des individus, et des entreprises. Les individus en tirent une indéniable valeur ajoutée (optimisation de la recherche, nouveaux contacts professionnels ou personnels...), comme les entreprises. Pour autant, la survaleur est bien réelle. Le CA de Google ou facebook est là pour en témoigner.

Mais le modèle n'est pas conscrit au B2C. Les plateformes qui peuvent prétendre à la prédation du travail gratuit des individus le font également pour d'autres entreprises. Le modèle twitter en est le parfait exemple. Twitter, c'est à l'origine une base de données qui propose la mise à disposition de flux informationnels via des API. L'écosystème normé - une sorte de langage - a profité à d'autres entreprises, qui ont développé qui un GUI, qui de nouvelles fonctionnalités. Mais au fur et à mesure, twitter a limité ses API et développé, en interne, ses propres fonctionnalités. Seesmic, twitpic et tant d'autres ont investi temps et argent pour fournir à twitter des clients. Sauf que seesmic, twitpic (et les autres) ne sont ni filiales, ni contractants de twitter. Le travail gratuit implique également d'autres entreprises. Dans un strict cadre commercial, et juridique, la notion de parasitisme devient tout à coup très floue...

Par ailleurs, l'information n'est pas typée. Ses consommateurs ne peuvent être distingués entre une sphère marchande et une non marchande. La frontière entre espace privé et professionnel s'estompe; on l'a vu avec le développement des smartphones qui permettent d'être joignables par l'entreprise hors la présence physique; les emails que l'on consulte en vacances, le travail à la domicile, voire le phénomène du BYOD.

Plus de la moitié des entreprises créées l'an dernier en France l'ont été dans le cadre de la nouvelle forme de la profession libérale, l'auto-entrepreneuriat. Cela découle d'une nouvelle organisation du travail : d'un coté, les entreprises qui externalisent leurs coûts sociaux à des fins d'optimisation. De l'autre, une volonté du citoyen d'être maitre chez soi. Il devient complexe de distinguer les usages de services de la sphère privée ou d'entreprise.

Enfin, je l'ai évoqué plus haut, l'exploitation du travail gratuit concerne également la réutilisation des données publiques, qui, même si elles sont soumises à redevance de la part d'entreprises privées, ont une valeur d'exploitation bien supérieure.

 

Si une taxe sur l'exploitation des données personnelles est une bonne idée en soi, elle occulte - comme elle révèle à l'excès - la nature même du capitalisme : tout exploitant est un prédateur de ressources naturelles. Cette exploitation tire son fondement de la notion de propriété. Or, l'information ne peut - légitimement - être appropriée, sauf à traquer la création de toute information, dès son apparition. Par exemple, on l'a vu pour la presse qui revendique une taxe google; en quoi la victime d'une agression, relatée dans le journal, ne pourrait prétendre à des royalties sur son histoire ? pourquoi ne pas donner ces mêmes droits à son agresseur ?

La création de valeur des GAFA repose sur la prédation du travail gratuit. Sur des biens informationnels soumis à PI, elle va jusqu'à une appropriation (et donc une expropriation de son créateur). Le web, célébré comme une plateforme ouverte, repose sur un système américain basé sur les brevets. Tout est brevetable (on l'a vu lors du procès Apple VS Samsung), dans des proportions inimaginables. A l'inverse, la plus forte valeur ajoutée tient de l'appropriation de ressources communes, libres. Par exemple, Apple, la principale capitalisation boursière américaine, est l'un des principaux prédateurs du travail gratuit: son OS est un noyau Mach, et des composants BSD. Tout est libre dans l'OS d'Apple : Apache, autoconf, awk, bash, bc, BerkeleyDB, bind9, bison, bsdiff, bzip2, clamav, cron, cups, curl, cvs, emacs, fetchmail, gdb, gnudiff, gnuzip, gnumake, gnutar, grep, groff, hunspell, libpng, libjpeg, libxml2, man, nano, ncurses, netcat, OpenSSH, pcre, perl, postfix, PostregreSQL, procmail, Python, rsync, SpamAssassin, SQLite, subversion, tcl, tcpdump, vim, zlib...  Tout est libre, sauf l'OS.

 

Me faisant donc l'avocat du diable, j'objecterai sur plusieurs points concernant le mécanisme de taxation des recettes générées par l'exploitation des données personnelles :

- Concernant les API, qui sont pour certaines entreprises des pots de miel visant à créer un écosystème, comment lisser sur une année fiscale les évolutions des flux entrants et sortant, sachant que les évolutions des conditions d'utilisation des API des plateformes sont permanentes ?

- Concernant les API, alors que le modèle de taxation repose sur une finalité des données, comment la définir, dans un réseau, réticulaire, a-centrique, où la matière première informationnelle n'est pas fongible, et sa ré-exploitation pas forcément immédiate (eg "culture", "éducation", "contacts professionnels"...) ?

- Concernant les entreprises, comment définir la nature des données utilisées, qui recouvrent autant le domaine marchand que non marchand ?

- Concernant la taxation, comment distinguer dans les revenus d'entreprises la valeur de la prédation du travail du coût supporté par le service rendu et ses améliorations ? 

Comment donc mettre en place le système de taxation, et quelle pourrait en être l'assiette ?

 

L'assiette

Le principe de la valeur actuelle de l'information repose sur des exclusivités. La chronologie des médias, la publication de bonnes feuilles d'un livre dans un hebdo, l'embargo sur une news, la publication d'un rapport. Le prix, l'appartenance à un réseau, le niveau hiérarchique participent de la définition de ces exclusivités.

Les places de marché - privées - sont soumises à des contraintes de droit public. Le caractère merdeux du web - ni public, ni privé, soumis à de multiples droits territoriaux  - conduit à des choses étranges. Ainsi, si Apple décide de déréférencer Appgratis de son store, il en a le droit. Dans son walled garden, il fait ce qu'il veut, comme et surtout changer unilatéralement ses CGU, ses contrats fournisseurs, et bien évidemment d'interpréter sa loi comme bon lui semble. Si facebook décide d'interdire la publication de photos de nipples, il en a le droit. Le contrat qui régit l'utilisation de la plateforme est un contrat de droit privé.

Néanmoins, il n'est pas possible, socialement, de ne pas être sur de telles plateformes. Même si certains se gargarisent d'une certaine liberté, ne pas avoir d'existence en ligne est un handicap. Pour les services, monopolistiques, qui gèrent des centaines de millions d'utilisateurs, cette contrainte d'aliénation volontaire est tout bénéfice.

Dans la société de l'information, les individus ont d'ores et déjà une valeur de marché. Certains pour leur talent (et leur production de PI), d'autres pour leur seule existence (et leurs données personnelles). Avec le développement de la télé-réalité, des people comme Nabila ou Paris Hilton jouissent d'une valeur de reconnaissance. Transformés en marques d'eux-mêmes, c'est leur notoriété qui fait leur valeur. On en a déjà un aperçu sur twitter, où des people promeuvent en direct à leurs followers des produits de toutes sortes, et sont grassement rémunérés.

 

Du rapport, et afin de justifier une valeur à l'individu, j'ai bien entendu le parallèle avec le droit d'auteur. Tous auteurs, c'est l'histoire de ce blog, depuis sa création. De la production du contenu UGC par les pro-ams, jusqu'à leur valorisation, via la prédation. De la convergence de la production personnelle à la production de soi.

L'exercice du droit d'auteur ne tire sa légitimité que via son opposabilité. Une création de l'esprit, si elle n'est pas revendiquée, n'est pas soumise à la propriété intellectuelle. Une fois revendiqué, les droits sont libérés, selon des modalités patrimoniales. Cette conception du droit et de la propriété ne bénéficie qu'à un petit nombre; l'explication est historique, puis s'est perpétuée faussement. Il faudrait être un "artiste" pour être un auteur, aux termes d'un processus relativement complexe, avec des sociétés de gestion distinctes pour chaque type de création. Pour inverser cette tendance, un groupe d'universitaires américains a conçu les Creative Commons : éclater les attributs de propriété en 6 licences distinctes, lesquelles ont en commun l'attribut de paternité. Les restrictions à la circulation des oeuvres de l'esprit proviennent de la volonté du créateur et non de la loi. Fait nouveau, paternité est une sorte de propriété morale. Ce nouveau droit d'auteur prend un sens particulier dans les pays anglo-saxons, qui ne connaissent pas l'attribut moral du droit de la PI. 

Si le droit de la PI fonctionne, c'est parce que la marché de la PI est oligopolistique. Rendre opposable la PI de chaque humain auteur de lui-même est une fausse bonne idée : nous allons vers des contentieux de type Milka, ou Katsuni, pour tout individu connecté. 

De plus, cette promesse est discutée d'un point de vue éthique. Ainsi le Sénat s'est-il récemment prononcé contre le fait d’octroyer des droits de propriété sur les données personnelles de individus en rappelant le rapport de force inégal entre les cocontractants, et en se référant au risque de marchandisation des attributs de la personnalité (notion de dignité inscrite à l’article 16 du Code Civil). Mais, pour le moment, si vendre sa personne est interdit, rien n'existe pour sa personnalité virtuelle, sa représentation numérique. J'ai postulé, dans mon post de blog préalable à la publication du rapport, qu'un avatar numérique (somme de données personnelles) était un concept juridique proche des bases de données. Personnalité juridique intuitu personae, cet avatar pourrait dores et déjà être protégé pendant 15 ans, au titre de la PI sur les bases de données...

Au terme de formules mathématiques dont l'administration fiscale a le secret, il est évident qu'une base individuelle sera mise en oeuvre pour estimer les montants de l'exploitation des données personnelles et faire revenir dans les caisses de l'Etat une partie des montants correspondants à l'optimisation fiscale. Néanmoins, la mise en place d'une taxation sur marché induit sa légitimation. Taxer le proxénète induit un marché de la prostitution. Mais, comme il existe des people et des gens normaux, des tapineuses rue Saint Denis et des escort à 3000€ la nuit, la valeur des individus va être monnayable, Aussi, il est fort probable que les plateformes verront arriver des exclusivités d'individus, qui "n'existeront" que sur ces plateformes. A la manière des acteurs sous contrat avec les majors d'Hollywood dans les années 50, la taxe induisant le contrat d'exploitation de la marque individu, ces individus seront rémunérés, fonction de leur potentiel d'attraction sur le marché publicitaire par exemple. Comme pour le marché de l'air, nous verrons apparaître le marché de l'existence.

 

Me faisant de nouveau l'avocat du diable, j'objecterai à la taxation :

- Que la définition d'une assiette définit un prix subjectif de l'individu,

- Que l'Etat, en taxant une exploitation d'un travail déguisé, légitime ce travail et en devient complice,

- Que le risque de voir se développer un marché de "l'individu avatar" est réel, et qu'il heurte les grands principes de la Nation, notamment l'aliénation des individus,

- In fine, que les aspects structurels d'une société ne peuvent pas être envisagés qu'au seul prisme de la fiscalité.

 

Partant, il faut se pencher sur l'économie des données personnelles et l'économie de l'information

L'un des fondateurs de l'EFF, John Barlow, a introduit dans son essai "The Economy of Ideas", une taxonomie de l'information à l'ère digitale : une activité, une forme de vie, une relation. En décrivant la société de l'infomation numérique, il a décrit la société humaine.

Et dans un monde numérique où mêmes les propriétés du réseau singent celles de notre environnement ("The Internet treats censorship as damage, and routes around it "), nous sommes des informations et décrivons un marché de l'information. J'adore le web, car c'est pour moi la mise en place de la théorie de l'équilibre général de Walras. Et comme tous les équilibres, ce qu'il met en balance, c'est la promesse de la société de marché de Mauss : quantifier toutes les relations sociales entre individus, et les réduire, parce que c'est techniquement possible, à des relations économiques.

Le rapport est intéressant dans la mesure où il ouvre une quantité de portes sur des futurs possibles. Et amène une multitude de questions quant à la mise en place de nouveaux rapports sociaux, qui dépassent les frontières nationales, les cultures et les lois. Si j'avais les réponses, je ne serais pas là. Je serais en train de jouer à Civilization au niveau des boss. Mais il y aura une deuxième partie à ce post, peut-être un "âge des possibles" comme il y a eu un "âge des multitudes" ;-)

Amitiés

Julien

 

PS : si je peux me permettre deux idées :

Rends ton rapport copiable/collable (le pdf protégé, c'est vraiment un réflexe très XXème, et c'est chiant pour les citations).

Fais-en un site, et appelle les contributions à la manière d'un RFC. Ou d'un congrès international de l'impôt. Si l'économie numérique est "l'une des plus documentées qui soient", je suis sûr qu'il se trouvera - comme moi, mais en plus compétents - des experts qui voudront participer à l'élaboration d'un système global, et à l'épreuve des hackers. Car, de fait, les systèmes les plus solides sont ceux qui sont les plus discutés, de façon ouverte. Pour moi, on peut aisément comparer un avocat fiscaliste (ou un spécialiste du vice de procédure) à un hacker blackhat: en "optimisant" les codes des impôts de la planète, il réalise un exploit.

mardi 2 avril 2013

De l'éducation

Xavier Niel, le désormais trublion de la galaxie internet, vient de s'illustrer une fois de plus en lançant une école d'informaticiens, accessible sans diplôme et sans condition de ressources. Baptisée 42, accueillant 1000 étudiants par promo, dotée d'un budget de 50 millions d'euros, elle a l'ambition de former en 3 ans des "génies" aptes à s'inscrire dans une économie numérique qui représente un poids non négligeable du PIB (on parle de 5,5% en 2015). On pourra voir la conférence de presse ici, et une analyse exhaustive du modèle par Olivier Ezratty sur son blog

L'annonce a suscité beaucoup d'enthousiasme de la part des média, des milieux professionnels et des développeurs. Mais ne rencontre pas la même ferveur dans les écoles d'informatique établies, qui soulignent que : "les grandes entreprises recrutent sur diplôme". De fait, si Xavier Niel indique que c'est le savoir-faire qui est important, non le diplôme, la formation délivrée par 42 ne sera pas reconnue par l'Etat. Et le groupe Manpower de s'interroger : des geeks sans diplômes, de la science-fiction ?

Cette démarche – s'affranchir d'un cadre traditionnel de l'enseignement – s'inscrit dans un cadre plus global, amorcé depuis quelques années aux Etats-Unis, appelé MOOC. Elle reprend les idées émises entre autres dans un rapport de l'Unesco paru en 2005, Vers les sociétés du savoir, qui, constatant l'émergence de la société des réseaux, envisageait la construction de nouveaux modèles pour la "société apprenante", liant cette éducation réifiée à l'innovation. Dans cette approche, l'étude constatait une massification de l'enseignement supérieur, et notait une "compétition internationale entre les Universités", mais aussi "l'émergence de réseaux d'Universités sur le modèle des réseaux de recherche".

Ces travaux de prospective ont anticipé, aux Etats-Unis, à la création des MOOC, (pour massive open online course). Via les plateformes dédiées Coursera, Udacity, edx (le projet regroupant le MIT, Harvard et Berkeley), mais aussi de façon autonome (ainsi Yale, Princeton, Stanford...) les universités américaines proposent leurs cours gratuitement à l'ensemble de la planète.

S'il est assez étonnant de voir que le marché de l'éducation, qui représente des sommes gigantesques, découvre tout d'un coup les vertus du "gratuit" sur le modèle des sites du web2.0, il faut revenir un temps en arrière.

La révolution conservatrice des années 80 a bien évidemment touché l'éducation américaine. L'Université devenant un marché comme un autre, l'inflation s'est saisie de tous les secteurs. Ainsi, le coût des livres scolaires a augmenté de 800% aux US en 30 ans, multiplié par près de 3 par rapport à l'indice des prix. L'accès au marché a également provoqué une considérable augmentation des crédits étudiants, lesquels atteignaient fin 2012 la somme astronomique de 1000 milliards de dollars. Cet encours de crédit a des effets pervers : sur la dette en elle-même, qui est  titrisée et menace l'économie, et sur le futur de ces étudiants qui se retrouvent incapables d'accéder à d'autres marchés (eg logement ou l'achat automobile). Et pire, aliénant l'étudiant qui se retrouve étranglé par les remboursements, empêche l'innovation ou la création d'entreprise. 

Cet état de fait est comme de bien entendu défavorable aux plus pauvres, qui s'endettent pour étudier, et peuvent se retrouver en faillite personnelle, sans avoir obtenu le fameux diplôme. Pour celux-là, ce sont in fine les études qui provoquent un appauvrisseement. Comme le note le site zerohedge :

"college - a tool for making the rich richer, the poor poorer"

C'est dans cet environnement que sont apparus les MOOC.

Silicon Valley et la scalabilité

Véritablement popularisé en 2009 par un enseignant américain du nom de Salman Khan, le projet a très vite trouvé écho chez les enseignants/entrepreneurs de la Valley. Si l'on suit la courbe d'apprentissage de la Silicon Valley, le MOOC en est l'aboutissement génial. Le dernier bien culturel, le savoir, accaparé par les élites et l'argent au fil des siècles, devient massifié par une industrie à rendements croissants. Quant à la gratuité des cours, il serait plus judicieux d'évoquer les modèles freemium, ou l'économie des app à la Apple : vendre peu cher à beaucoup.

Comme l'indique l'un des fondateurs de Coursera, Andrew Ng à Nature :

“You would get a certificate that verifies you took the course for a small fee like US$10–$30”

Le calcul est rapide ; ainsi d'un cours d'intelligence artificielle de l'Université de Stanford suivi par 160.000 étudiants de par le monde, et achevé par 23.000, qui ont représenté plus d'élèves que l'ensemble des étudiants de Stanford. Son professeur, Sebastien Thrun, toucha également plus d'étudiants qu'il n'aurait pu en toute une vie. De fait, il fonda Udacity en 2012, avec un modèle économique différent de celui de Coursera : intervenir selon le modèle des chasseurs de tête et prendre un fee sur la première année de salaire de ses étudiants.

Thrun incarne bien ici les passerelles entre le monde universitaire et celui des entreprises; il est "l'inventeur" de la Google Car. Et c'est selon ce modèle d'expertises et de compétences à destination du monde du travail que les MOOC peuvent prospérer, avec l'innovation et la disruption propre à l'industrie du numérique. L'usage fait loi, et la recrée (comme chez Uber ou AirBnB) : les universités se passent donc de la loi et de son cadre normatif; elles fournissent donc non plus des diplômes, mais des badges, représentant les compétences.

On pourra s'interroger sur le strict utilitarisme de l'enseignement supérieur, à destination des seules entreprises. Mais on pourra également voir la formidable opportunité pour la recherche de bénéficier de cohortes de cerveaux, formés à peu de frais. Pour l'innovation ou pour surseoir à la fuite des cerveaux. Et aussi se réjouir d'un accès au savoir qui tend vers la gratuité.

Quid du modèle français ?

Mis à part quelques expérimentations (Centrale Nantes sur un site dédié, ou Polytechnique sur Coursera), et l'initiative de Niel, notre monde reste à l'écart de ces révolutions. Le mamouth, fier de ses prérogatives, tarde à s'adapter à un mouvement inéluctable. Ainsi, ce qui aurait pu être le fer de lance d'un enseignement de type MOOC, le Cned, vient-il d'être qualifié par la Cour des Comptes comme d'un établissement public d'enseignement inadapté à la formation en ligne. Et le ministère de l'éducation de confirmer, selon le Monde : "le CNED n'est pas parvenu à se moderniser et à anticiper les évolutions technologiques qui ont modifié le comportement et les attentes des élèves".

Toujours fondé sur l'offre et non pas la demande, dans des logiques de jardin secret transmis à des méritants qui n'existent plus, le savoir ouvre le futur à l'Unesco, mais pas en France. Et, horreur, le pré carré des pairs se retrouve concurrencé par celui des peers, dans cette logique libérale qui mènera ruines et désolation.

Il semblerait que le système actuel de protection de l'individu soit perverti par son propre fonctionnement. Le système égalitaire de production des élites est décorrelé de la réalité, où le corps enseignant proscrit désormais les classements d'élèves là où les parents cherchent avant tout à le maintenir. Ainsi de la carte scolaire, contournée par ceux qui le peuvent. Ou du classement des lycées qui voient apparaître en majorité les meilleurs parmi les institutions privées. En conséquence, le marché du travail est également sclérosé, et les RH, tétanisés par le mauvais choix de candidat, demander des BAC+5 plus des années d'expérience pour le moindre poste junior. Pour des métiers inconnus il y a 5 ou 10 ans, lesquels n'ont aucune filière de formation (SEO, community manager) et qui n'existent que pour des durées limitées (quid des webmasters?). Et se retournent donc vers des marques qui "vendent" diplômes, réseau, et calibrage, là où Niel recherche du futur Steve Jobs (bachelier) ou Zuckerberg (diplômé en sociologie). De la tête bien pleine contre de la tête bien faite...

En 2011, Michel Serres, dans un discours prononcé à l'Institut de France dans le cadre d'une séance sur les défis de l'éducation, discours intitulé Petite Poucette et qui donnera lieu à un livre l'année suivante, concluait :

"Nous vivons un période comparable à l’aurore de la paideia, après que les Grecs apprirent à écrire et démontrer ; comparable à la Renaissance qui vit naître l’impression et le règne du livre apparaître [...] Face à ces mutations, sans doute convient-il d’inventer d’inimaginables nouveautés, hors les cadres désuets qui formatent encore nos conduites et nos projets. Nos institutions luisent d’un éclat qui ressemble, aujourd’hui, à celui des constellations dont l’astrophysique nous apprit jadis qu’elles étaient mortes déjà depuis longtemps."

Il est regrettable de constater que personne ne lit les rapports de l'UNESCO, pourtant édités en français. Pas plus que n'a d'intérêt pour les dystopies, utopies, uchronies décrites via d'autres supports, comme epic2020. Qui montrent des avenirs possibles, probables, dangereux ou merveilleux. Mais qui ont le mérite de les imaginer.

EPIC 2020 The Future of Education

mardi 19 octobre 2010

"Nul n'est censé ignorer les CGU"

La lecture d'un article d'Europe1 sur la guerre que se livrent les deux partis majoritaires sur le Web m'a littéralement rendu fou de rage. Partant de l'affaire du compte Twitter "solférinien", qui serait un faux nez de l'UMP, l'auteur de l'article conclue, dans le plus pur style journalistique A croire, qu’à l’approche de 2012, le PS et l’UMP deviennent fébriles sur la maîtrise des réseaux sociaux.

Conscients que le Web est désormais incontournable dans leur stratégie de communication politique, les partis voudraient donc réitérer le succès d'un Obama sur le web et partant, "contrôler" les réseaux sociaux. La droite vient d'inventer la gauchosphère, et essaie de relancer sa communication sur le réseau des réseaux.

Et c'est là que la bât blesse. Le web n'est plus de la communication. Le web est une conversation. Les medias ne sont plus les grands groupes de presse qui pratiquaient de la communication top2bottom. L'information circule, dans les deux sens. "Nous sommes le Web", proclamait il y a quelques années Wired. Et les "réseaux sociaux", le nouveau truisme qui qualifie l'internet, ne se maitrise pas plus qu'il ne se contrôle. Quoi que..

Dans son livre Les liaisons numériques, le sociologue Antonio A. Casilli développe un concept qui prend le contre-pied de tous les Cassandre qui voient dans Internet un vecteur de dé-socialisation. Son antienne, "le web ne désocialise pas plus qu'il n'hypersocialise" (lire l'ITW sur InternetActu, écouter sur Place de la Toile). Paru approximativement au même moment, le livre d'un autre sociologue, Dominique Cardon, s'attache à trouver une place pour le Web dans l'organisation de la société ("La démocratie Internet"). Ces deux livres ont ceci de stimulant qu'ils vont à l'encontre des idées reçues, véhiculées et répétées ad nauseam par des conservatismes craignant pour leur fonds de commerce (ainsi, du bovarysme en son temps, "maladie" qui prenait sa source dans le roman et éloignait les femmes de leurs tâches ménagères).

Ces livres sont stimulants. Et optimistes. Car la sphère publique est totalement dépassée. Et la sphère économique, après son échec à transformer le web en un gigantesque mall, revient encore et toujours à la charge. Et bientôt, on pourrait regretter trolls et autres Point de Godwin. Et se contenter de "liker" au pays des bisounours...

Quelques exemples donc, pour juger du "contrôle" qui pourrait s'opérer sur nos communications, nos échanges, notre sociabilité, si on laisse faire les entreprises privées :

  • L'installation d'un navigateur Opera sur un iPhone/iPad ne peut s'effectuer que si son propriétaire a plus de 17 ans. Motif : "Fréquentes/intenses scènes adultes/suggestives". Pour autant, Opera est un navigateur internet. Apple prévient donc ses utilisateurs que le contenu du Web peut lui être moralement dommageable.Pour autant, Safari, browser préinstallé sur les iTrucs, n'affiche pas le même avertissement. Est-ce à dire que le contenu est controlé?

Un peu plus ancien mais tellement révélateur; alors que l'on se gausse de la censure chinoise qui emploierait des milliers de "policiers du net", comment qualifier les armées de marketeurs qui pervertissent le modèle de wikipedia (voir l'exemple Nespresso) ?

Lorsqu'on voit de le BIOS va bientôt rendre l'âme et être remplacé par l'EFI, qui fit couler pas mal d'encre en son temps car au centre de la polémique Palladium, on peut se demander s'il serait possible que la Société, la représentation nationale, les citoyens, le peuple puisse se saisir du Code et le définir de manière transparente, puisque ce Code informatique, comme ses ainés Civil et Pénal, va régir son environnement, ses relations, son organisation? 

Alors que le même Apple décide des contenus qui sont accessibles ou non à ses utilisateurs, d'autres géants, industries culturelles en tête, édictent des normes, lesquelles s'imposent au regard non des lois démocratiques, mais de leurs seuls intérêts.

Alors désormais, "nul n'est censé ignorer les CGU" ?

Il serait temps que l'on refasse de la politique.

lundi 11 octobre 2010

Tout changer pour que rien ne change

Apple serait sur le point de lancer son service de streaming musical à la Spotify.

Ce qui est moche, dans l'un comme dans l'autre, c'est de constater que le politique a une fois de plus failli : quelle différence entre un abonnement qui sera généralisé auprès de services privés (avec l'assentiment d'acteur parapublics monopolistiques, type SACEM) et la licence globale?

Rien. Rien d'autre que du contrôle, de l'intérêt, de la mauvaise foi et quelques sophismes.

Il serait temps que l'on refasse de la politique.

dimanche 2 septembre 2007

Je suis une Marque déposée


Quel que soit le chiffre accolé au terme web (1, 2, 12), et sa signification ontologique (un media, une infrastructure, un message, etc..), il faut reconnaitre qu'il a changé profondément l'économie. En amenant les entreprises sur des marchés globaux, à la vitesse d'un électron dans une fibre optique. En transformant un simple individu en valeur financière, par la seule grâce de son existence.

Résumons : d'abord le B2C (et le B2B). Où comment ouvrir son marché à une clientèle plus vaste.

Puis le C2C (type ebay, ou zikio). Où comment transformer un consommateur en vendeur.

Puis le C2B. Où comment le consommateur devient fournisseur à l'entreprise, à l'actionnaire, d'une idée, d'un concept (startup), d'un média, d'une audience, d'art et de création intellectuelle (des blogs, des "UGC", de la musique type Jamendo). La professionalisation des amateurs.

Derrière ces acronymes pittoresques, rien de nouveau sous le soleil. Du travail, des échanges, de l'investissement, du capital. Mais voilà, au fil du temps, le facteur de production capital a pris une place de plus en plus importante, au point de se ramifier en capital social, humain, immatériel. Et c'est ce dernier qui, dans notre désormais société du savoir, fait espérer le plus de bénéfices (à lire, le rapport Lévy-Jouyet sur l'économie de l'immatériel).

Les entreprises de la "nouvelles économie" valorisent leurs bases de données. A titre d'exemple, Facebook, qui revendique 30 millions de membres, prévoit, selon le Wall Street Journal, un chiffre d'affaires de 150 millions de dollars pour un bénéfice de 30 millions. Le réseau social professionnel LinkedIn, quant à lui, fort de ses 9 millions de profils, était valorisé en janvier dernier à 200 millions d'euros. Pour autant, les valeurs de ces deux sociétés sont bâties sur un capital immatériel dont les investisseurs - les membres - pourraient attendre des dividendes. Or, comme pour les UGC, il n'en est - pour l'instant - rien.  Pour l'instant, car ces données sont une propriété intellectuelle. Au titre de la marque.

Actuellement, si la PI se niche partout, la PI se cède gracieusement. C'est l'innovation majeure du webdeuzéro. Dernier exemple, via le barrablog, ce site de recettes en ligne, qui selon ses conditions générales d'utilisation, dépouille le cuisinier amateur de son mérite (et de l'exploitation de ses oeuvres). Pirates, disaient des bigoudaines dans une publicité pour une marque, qui, désormais, désigne les hackers dans la communauté informatique.

Car c'est tout le paradoxe du web : si les majors de l'édition crient au piratage des oeuvres dont elles gèrent les droits, les nouveaux groupes media font l'impasse sur les centaines de millions d'oeuvres (photo, vidéos, textes, créations multimédia) qu'ils veulent bien héberger et diffuser, car, c'est bien connu, l'internaute est un être désintéressé qui ne vise qu'à la satisfaction de son ego. Mais un ego identifié, et qui rapporte à des tiers. C'est ici que la marque entre en jeu.

Nous sommes tous des journalistes. Et nous sommes le web. Et nous sommes aussi tous des auteurs. Et à ce titre, tout ce que nous produisons peut et doit être soumis au droit d'auteur. Ou ne pas l'être, comme le revendiquent les tenants d'un bien commun (les commonistes) pour lesquels le savoir (donc la création) ne peut pas - plus ? - être approprié. Et pour une raison toute simple : mais qui a fait l'oeuf ?

Mais pour l'instant, c'est le copyright qui prime. Et c'est ainsi que se transforme petit à petit l'individu en une entreprise commerciale, détenteur de sa propre marque, laquelle sera valorisée au nombre de ses amis dans myspace, son rank dans la blogosphère, son audience sur dailymotion...

Et qu'on ne pense pas que cette sanctification du Je n'est possible que dans l'éther du net : ne vient-on pas de voir une madame chose réclamer - et obtenir - le changement de pseudo d'une actrice porno, sous peine d'astreinte. Mais que fait Rupert Murdoch ?




Ils ont volé notre recette !