Lors de la sortie d'une "nouvelle" version du site internet du quotidien Libération, en septembre dernier, l'éditorial proclamait l'alpha et l'omega du journalisme :

" Un journalisme de réactivité, donc, et un journalisme d’approfondissement, soit les deux dimensions, aussi exigeantes et passionnantes l’une que l’autre, qui définissent aujourd’hui le métier d’informer. "

Pourtant, il semblerait que l’exigence et la passion ne paient plus. Alors que la 7è édition des Assises Internationales du Journalisme et de l'Information de Metz (intitulées cette année "Réinventons le journalisme") vient de s'achever, étaient publiés les derniers chiffres de la diffusion de la presse quotidenne nationale (PQN). Sans appel, ils constatent un effondrement de leur diffusion kiosque (moins 10% pour le Figaro, 17% pour le Monde, 29% pour Libération !).

Mais la baisse des vente ne touche pas que la PQN. Les news magazine voient leur lectorat déserter, et même la PQR, que l'on pourrait croire à l'abri d'un désintérêt à cause d'un ancrage local, enfile plan social sur plan social.

 

Et l'Europe n'est pas en reste, comme en témoigne ce petit tour d'horizon.

Il ne se passe pas un jour sans que des Diafoirus ne s'agitent au chevet des organes d'information, en crise, à l'agonie, en état de mort apparente, administrant, à défaut de remèdes, des diagnostics péremptoires. C'est la faute du grand méchant Internet, de la convergence des média, du travail des amateurs, de l’abêtissement des masses, des passagers clandestins.... Pourtant, on n'a jamais vu autant de production d'information, et partant, de consommation: de l'émergence des blogs au fil twitter, du rayonnement international de fanzines à la constitution de marques d'information globales, il n'y a jamais eu autant de contenus à disposition, et le temps passé devant un média n'a jamais été aussi important dans toute l'histoire de l'humanité.

Jamais d'ailleurs la définition première de l'Internet - les autoroutes de l'information - n'a eu plus de sens que pour le secteur des médias. Toutes les causes citées plus avant sont réelles, et toutes sont amplifiées par le réseau des réseaux; en aplatissant temps et espace, en abolissant la frontière entre producteurs et consommateurs, en redéfinissant l'intermédiation, Internet a totalement transformé l'industrie de l'information, comme elle l'a fait avec celle de l'entertainment. Internet a bousculé les positions établies, et démontre a contrario des oracles de pacotille que le secteur est dynamique, en état de recomposition permanente, bref, vivant. Mais la tension qui s'opère sur le secteur prend une dimension particulière quant à la matière qui le compose. A l'instar de la définition Unescoienne de la culture, l'information n'est pas une marchandise comme les autres: elle structure la société, elle joue un rôle dans l'éducation, elle a pour ainsi dire une mission de service public. Pour autant, elle reste principalement soumise aux règles du marché, et ses médiateurs sont aux mains d'entreprises privées.

La crise de l'information que l'on nous sert à toutes les sauces a plutôt un goût de restructuration. Des empires naissent, d'autres meurent, accompagnant les mutations tant techniques que sociales qui accompagnent la création de ce réseau planétaire qui transporte le signal. La médiation du signal, sa production, sa consommation, son intérêt, sa valeur sont des objets dynamiques qu'il est difficile de mettre en équation. Pourtant, plus que jamais, nous avons besoin qu'elle soit mise au jour, décryptée, transmise.

 

Crise de l'information, ou crise des organes d'information ?

Parce qu'il est un médiateur, le média est la principale caisse de résonance du monde qui nous entoure. Et le sujet qu'il maîtrise le plus, c'est in fine lui-même. Il est effarant de constater la propension du média à se repaître de lui-même. Au hasard de formats et de territoires, il est question d'information sur l'information : la rationalisation des titres de presse, par Axel Ganz, le rachat du groupe La Provence, par Bernard Tapie, la fin de PCWorld en version papier, le fait que mêmes les séniors désertent le papier. Mais encore : la lettre d'une pigiste italienne couvrant la Syrie, les prochaines pratiques de reportage avec les Google Glass, la destruction des données de Snowden par le Guardian...

Toutes ces informations traitent de l'organe d'information, du métier d'informer, de la donnée elle-même. Et parce que des journaux ferment, des journalistes sont sous-payés ou des données sont censurées, alors le couperet tombe : l'information est en crise. Le fait est que cette proposition est valable dans l'univers de MacLuhan : le medium est le message. Or, il faudrait plutôt considérer l'information comme une unité de signaux, à l'instar de la théorie de Shannon, ou des travaux de Norbert Wiener; le medium est seulement un noeud d'interconnexion.

Internet a redéfini le secteur de plusieurs façons : en désintermédiant (ou réintermediant) la relation producteur/consommateur d'une part; en exacerbant la concurrence des organes de presse qui fournissent un même produit de l'autre; in fine en abolissant la frontière entre celui qui crée l'information, celui qui la propage, et celui qui la consomme. De fait, en modifiant la structure d'organisation - pyramidale - c'est toute la chaîne économique qui ressent ces effets. Cette tendances, lourde et sans possible retour en arrière, témoigne d'un changement des usages comme de l'appréhension de l'information même: un simple signal.

 

Media, médiation, médiateur

En aplatissant le temps et l'espace, Internet a agi comme un vecteur qui permet de réduire les intermédiaires et d'accéder directement à la source. C'est ainsi qu'une catastrophe aérienne est racontée en temps réel par ses acteurs, via différentes techniques, que des partis politiques produisent et diffusent leur matériel de communication, ou que des populations civiles syriennes diffusent via youtube les exactions qu'elles subissent.

C'est ainsi également que de nouveaux médiateurs mettent en relation l'information et son consommateur. Ces nouveaux entrants (moteurs de recherche, réseaux sociaux, agrégateurs) tirent parti de l'industrialisation de processus de production mis en place dans les rédactions, puis de l'externalisation de compétences. Le signal est mis à disposition des consommateurs sur des places de marché autrefois réservées à des professionnels.

Cette industrie bénéficie d'une filière de production : les agences de presse sont des grossistes qui se fournissent chez une multitude de producteurs : les événementiels récurrents (ligues sportives), les manifestations préalablement définies (agendas gouvernementaux) et le nerf de la guerre, l'imprévu (le fait divers). Les média sont des semi-grossistes, qui opèrent dans des filières de production typées quant à la donnée (information générale, culturelle, sportive, économique...) et à la porteuse (radio, presse écrite, télévision); le journaliste fait office de détaillant, qui, via sa rubrique, son expertise, son réseau, fournit au consommateur final la donnée mise en forme.

Cette industrialisation n'est pas nouvelle; elle a notamment été permise par la création de filières professionnelles. Sainte Beuve n'a pas suivi d'études de journalisme, tout simplement parce qu'à son époque, on entrait en journalisme comme en religion : en poussant une porte. De nos jours, le métier - ou plutôt la technique - est enseignée dans des écoles ad hoc, et via des filières qui se spécialisent à l'extrême (ainsi, Sciences po, qui concourt désormais sur le marché des écoles de journalisme). Mais, si la formation est diplômante, la qualité ne découle que de la pratique.

Cette industrie, qui s'est construite historiquement sur des signatures, c'est-à-dire des conteurs, est aujourd'hui déshumanisée et standardisée; le summum étant atteint par des journaux comme 20 minutes ou Métro, où la promesse est avant tout marketing : fournir un contenu compréhensible dans un temps donné.  Et nous n'en sommes qu'au début: les robots journalistes sont à notre porte; le datajournalisme fait apparaître une mécanisation encore plus grande des processus de récit; et l'agrégation de contenus touche désormais le contenu audiovisuel (ainsi de WatchUp, qui permet de réaliser son propre JT à l'aide de sources média différentes).

Des médias - certains pure players - ont aujourd'hui fait le choix d'une politique de plume; c'est le cas du Huffington Post, ou dernièrement de l'Opinion. Derrière ce journalisme d'éditorialiste, on trouve également de l'investigation, toujours dans une politique de signatures : ainsi Mediapart avec Laurent Mauduit et l'affaire Tapie, Fabrice Arfi et l'affaire Cahuzac, ou encore le futur journal monté par Pierre Omydiar, le fondateur d'ebay, autour de Glenn Greenwald ou Jay Rosen.

Certains autres ont des politiques de blogueurs invités; c'est le cas du Monde, ou du New York Times. Les talents, ces signatures, sont de nouveau au centre de la valeur. Comme le rappelle le NiemanLab,

" On Election Day 2012, more than 20 percent of NYTimes.com traffic visited Nate Silver’s blog "

Quant aux blogs eux-mêmes, en France en tout cas, ils sont désormais assimilés à des organes de presse depuis une jurisprudence de la Cour de Cassation de 2011. Par contre, à l'heure du journalisme élastique, les journalistes - titulaires d'une carte de presse - bénéficient toujours d'un traitement supérieur au rédacteur d'un blog, qu'ils s'agissent d'avantages fiscaux ou d'un droit particulier de "garder le silence" (la fameuse protection des sources). 

 

Concurrence et substitution

Si la réintermédiation induit une nouvelle concurrence (des nouveaux entrants, des consommateurs), elle exacerbe l'ancienne. Chaque organe d'information territorialisé est désormais en compétition avec d'autres, sur un marché global de consommation. De plus, son modèle économique (panachage de recette publicitaires et de vente produit) subit également la concurrence de pure players. Craigslist aurait "couté" aux journaux américains 5 milliards de dollars entre 2000 et 2007. De même, on ne peut que constater les variations des investissements publicitaires depuis l'apparition du net; mais que ce soit Google ou Craigslist, il est délicat de parler de transfert pur de ces investissements.

 http://www.statista.com/topics/1001/google/chart/709/google-s-ad-revenue-since-2004/ (via N. Colin @ TheFamily)

Un pure player comme Slate produit des contenus pour son marché de référence, les Etats-Unis, contenus qui seront par la suite traduits pour le marché français. Mediapart n'est pas en reste, puisqu'il propose des versions anglaise et espagnole de certains de ses articles. Le Monde a récemment sorti son scoop sur les armes chimiques en anglais, et envisage une édition en anglais, lorsque El Pais réfléchit à des contenus en portugais.

Si la langue demeure un caractère clivant quant à la consommation d'un média, il est patent de constater que les médias belges, suisses ou canadiens sont consommés par le public français. Un site comme le New York Times dispose d'une audience hors Etats-Unis de 35%, le Wall Street Journal de presque 50% (décembre 2012, digiday).  Le NYT, toujours lui, développe sa marque à l'international, et, redéployant l'International Herald Tribune sous la marque ombrelle New York Times, crée une version internationale multi-plateformes avec des contenus adaptés aux marchés locaux. D'autres acteurs s'essaient à l'inverse : ainsi, TheLocal fournit des informations de pays étrangers dans la langue de Shakespeare...

Par ailleurs, la concurrence sur le marché de l'information tourne à plein via le prix acquitté par le consommateur. Si Google News fait actuellement de l'ombre aux journaux, ce n'est pas tant qu'il agirait comme un prédateur sur le marché publicitaire mais bien qu'il permet un choix du produit final, l'article. Dans un monde où la majorité des contenus sont offerts sans exclusivité par le semi-grossiste, le mieux disant demeure le gratuit. Cet état de fait se retrouve dans le paradoxe de l'information - au même titre que celui de la culture : la concurrence a lieu non seulement entre entreprises privées, mais également entre la sphère publique et le privé. Un même "produit" final est dès lors disponible à des prix différents; charge au consommateur à "maximiser sa satisfaction"...

La substitution s'opère entre plusieurs diffuseurs pour un même contenu, mais également pour des contenus différents. La seule contrainte dans l'équation est une contrainte de temps. Le fameux "temps d'attention disponible", qui structure l'économie de l'attention n'étant pas élastique, l'arbitrage du temps choisi versus le temps subi est essentiel. Qu'importe le sens de la donnée; le délai qu'il faut au consommateur pour assimiler l'information est exclusif.

Le double problème des médias à l'heure d'Internet, nouvelles médiations et nouvelles concurrences, peut être réuni sous un seul terme : la convergence.

 

Convergence, où comment la multitude devient unique

La convergence n'est pas un fait nouveau. Elle découle de l'appréhension de l'information comme d'un signal. Comme le rapporte Mathieu Triclot dans "Le moment cybernétique", dès 1935, le directeur des laboratoires Bell écrivait :

" Nous sommes contraints de penser, et ce qui est pire, d'agir, en termes de télégraphie, téléphonie, de diffusion radio, de téléphotographie ou de télévision comme s'il s'agissait de  choses séparées. Elles ne sont pourtant que les parties différentes d'une même science appliquée. En tout et pour tout, elles dépendent pour leur fonctionnement et leur utilité de la transmission à distance d'une forme d'énergie électrique qui, au moyen d'une manipulation adéquate, rend possible un transfert quasiment instantané d'information. "

La convergence des média, qui fait figurer le web comme un "meta média", a fait naître des créatures hybrides, et aucun média sectoriel n'est épargné. C'est le cas de France Info qui produit de l'image, ou des papiers totalement écrits - qui sortent du format premier, la radio; le cas des hebdomadaires papier (Le Point, L'Express, Le Nouvel Observateur) qui produisent du contenu quotidien; le cas des chaines de TV qui lancent des applications couplant texte, audiovisuel, voire réactions des consommateurs comme FranceTVInfo, ou des organes de presse qui se transforment en média audiovisuels.

Plus encore, dans cette convergence, on (re)voit l'organe d'information comme une agrégation de conteurs, dans une dynamique qui colle à l'accélération du monde et de l'économie. La rareté du contrat de travail indéterminé, mais aussi la pérennité toute relative des entreprises de presse impose une gestion des coûts drastique et dynamique. Le développement d'un marché de pigistes induit un vivier important d'électrons libres qui peuvent collaborer occasionnellement à des organes de presse. L'agrégation de talents, sur des plateformes, est également un résultat de cette convergence. Ainsi de Storify, qui clame :

" Everyone is now a reporter. Whenever something happens on this planet, eyewitnesses, experts and celebrities share what they see and react on social networks like Twitter, Facebook, Instagram, YouTube ... and whatever comes next. We believe this is a tremendous opportunity to be better informed. The voice of people on the ground, living through events that resonate far and wide, need to be amplified so that we can understand our world. "

Ainsi, des "journaux" d'information agrégées de type paper.li. Il suffit d'une personne pour "éditer" une somme d'informations sous le vocable journal. Mais également de tout type de flux d'information, comme les SNS. Florent Latrive*, par exemple, est rédacteur en chef adjoint de libe.fr. Mais son compte twitter est un vrai journal. La journée du 18 septembre, outre la Une de son employeur, "Bijoutier de Nice, la haine en réseau", le contenu de "son" journal était : un éditorial d'Alexandre Delaigue sur les risques de l'innovation, un papier d'un des blogs associés du NYT sur les projections test et les pirates, une interview de Jean Daniel dans le Nouvel Obs, le rapport de la Cour des Comptes sur les aides de l'Etat à la presse écrite, un texte d'une prof suédoise de sciences de l'information sur les communs provenant de la vie des idées, un papier (du NYT) sur la poursuite de la politique de QE par la FED. Ce type est rédacteur en chef; pour Twitter. Il opére un méta-media, dont je suis le client final. Et sans préjuger du coût de fabrication des contenus qu'il médiatise, je ne lui paie aucun salaire.

Enfin, la réduction de la chaîne de production à un essentiel technique a vu l'apparition d'un nouveau rédacteur en chef, Google, lequel remplit désormais la fonction d'éditorialisation, hiérarchisation et mise en avant vers le consommateur. Google News orchestre désormais pour un vaste public l'information, en créant une "meta chaîne", ou "meta marque", reproduisant à un niveau supérieur le fonctionnement d'un media. Google est d'ailleurs assimilé en France à un organe de presse, si l'on s'en tient à un récent jugement de la Cour d'Appel de Paris, qui s'est appuyé sur la législation propre à la presse pour constater la fin d'une infraction... Convergence aidant, ce rôle de médiateur a un autre nom en économie : une place de marché.

 

Dans tous les cas, le consentement à payer pour avoir accès à un bien d'expérience reste problématique. La qualité de "l'information" dépend tout autant de son état intrinsèque que de la valeur que veut bien lui accorder son consommateur.

 

 

Qu'est-ce que l'information ?

Dans leur édito commun précité, Costemalle et Demorand parlent du sujet qui fache : le coût, le prix, la valeur :

" Car, contrairement à l’idée folle qui a pu animer l’Internet pionnier, l’information a un coût et donc un prix : celui qu’il faut payer, comme lecteur, pour passer du fait brut, reçu par exemple sur son téléphone via une alerte, aux autres formes de journalisme qui ne peuvent être produites en une seconde ou même une heure. "

L'information, qu'elle soit brute ou retraitée, reste un bien. Or, tout comme le bien culturel, elle est un bien d'expérience; on ne mesure sa valeur qu'une fois qu'elle a été consommée.

Coût de production et valeur d'usage

Pourquoi les organes de presse meurent-ils s'est demandé le patron du NiemanLab ? Détaillant la politique du paywall du NYT, il s'interrogeait sur ce paradoxe: comment faire payer a priori?

" Puis le New York Times a mis en place son «metered paywall», très largement imité, puisqu’il a l’avantage de régler un problème fondamental pour la presse: comment offrir un échantillon au lecteur avant de le faire payer? Car on ne sait jamais si un article est bon avant de l’avoir lu, il faut que le lecteur pense qu’il y aura un retour sur investissement."

Le consentement à payer de l'information repose sur un intangible : la satisfaction de l'individu après la consommation d'un bien dont la nature est par essence imprédictible. En cela, la politique de structuration de marques permet de déjouer une partie du problème du paiement a priori. Mais quelles que soient la qualité de l'information et du médiateur, le consommateur doit être persuadé de l'utilité de son achat. Or, l'ambivalence de sa nature rendent ce consentement à payer problématique.

La crise qui touche les organes d'information - et la presse en premier lieu - remet en cause cette industrie si particulière, puisqu'elle est perçue comme un service public. En France, il existe une entité publique produisant ce bien : il s'agit de l'AFP. Sa production est structurellement déficitaire, ce qui fait dire au Ministre de la Culture que " alors qu'elle n'est pas administrée par la puissance publique [...], si l'AFP survit, c'est parce que "l’Etat est [son] client essentiel ". Elle est majoritairement financée par la puissance publique via des acquisitions de tiers (ministères, SIG, organismes publics, rectorats...).

Le statut particulier de l'AFP repose sur une double contrainte : l'impartialité du traitement de l'information, et la concurrence non faussée. Mais, dans les faits, la majorité des semi-grossistes et détaillants commercialisent sur le sol français un produit qui a déjà été payé par le corps social. Cela dit, semi-grossistes et détaillants survivent également grâce aux aides d'Etat, toujours grâce à l'ambivalence de l'information : il y a lieu de soutenir le pluralisme de la société.

En France, les organes de presse écrite disposent de nombre d'aides, dont le montant varie de 500 millions à 1,2 milliards d'euros, selon que l'on incorpore les aides directes ou indirectes (les aides au portage ou les tarifs postaux réduits par exemple). C'est la catégorie IPG (pour Information Politique et Générale) qui reçoit l'essentiel de ces aides. Comme le rappellait Sylvie Clément-Cuzin, de la DGMIC, lors de la conférence sur le financement de la presse organisée par le SMC en mai dernier, l'IPG est défini par des textes de loi, notamment l'article D19-2 du code des Postes et des communications électroniques :

" Pour être considérées comme présentant le caractère d'information politique et générale, les publications doivent réunir les caractéristiques suivantes :

1° Apporter de façon permanente sur l'actualité politique et générale, locale, nationale ou internationale, des informations et des commentaires tendant à éclairer le jugement des citoyens ;

2° Consacrer la majorité de leur surface rédactionnelle à cet objet ;

3° Présenter un intérêt dépassant d'une façon manifeste les préoccupations d'une catégorie de lecteurs ;"

Est donc prise en compte pour définir ces aides la fourniture d'une offre non désirée, "l'intérêt dépassant les préoccupations d'une catégorie de lecteurs". On pourrait parler d'information comme on parle de politique culturelle : un bien dont la valeur n'est pas perçue immédiatement, et dont le consommateur n'a - a priori - que faire. La logique d'offre subsiste dans un monde de demande : même si le contenu est hors de l'intérêt du consommateur, il lui est fourni, dans cette optique de pluralisme. Partant, les producteurs d'information et les diffuseurs s'entendent pour composer le menu qu'ils offriront - sous couvert d'importance - aux consommateurs.

 

La fin du marronnier

Le web a institué une société de la demande. Si certains peuvent faire un lien avec un libéralisme éffréné, il n'empêche que le choix fait partie de la liberté de s'informer. N'en déplaise à Dominique Wolton, on peut très bien vivre en ne lisant que l'Equipe. Il est évident que le paysage médiatique va évoluer dans les années à venir, et que beaucoup d'organes de presse écrite, voire audiovisuelles, vont disparaître. Les acteurs historiques font de la résistance, soutenus par l'Etat à cause du caractère de service public de ces organes, et d'un chantage plus ou moins avéré à la diffusion de la parole politique. Pour autant, si la recomposition est inéluctable, les seules questions dignes d'intérêt sont : à quoi sert la presse ? qu'est-ce que l'information ? en quoi participe-t-elle de l'éducation des citoyens à la vie en société ?

On ne peut s’empêcher de constater la parallèle entre la désaffection pour la chose politique (devenue politicienne) et pour le média d'information générale. Et les propos récents du président du CESE, dans une interview qui a fait le buzz sur les réseaux sociaux, peuvent totalement être appliqués aux patrons de presse :

"Ces dernières années [...] les politiques obsédés par le pouvoir ont préféré gagner des électeurs même s’ils perdaient des citoyens."

Comme si le média, devenu au fil du temps outil de communication, voire de propagande, n'intéressait plus. Dans le temps choisi, le choix offert au consommateur est démultiplié par le canal de diffusion Internet; seule la rareté du temps disponible limite ce choix.

Les media sont pour la plupart dans une position attentiste, essayant de trouver de nouvelles sources de revenus pour compenser la perte de leurs ressources habituelles (achat, publicité). Il en ressort une frilosité et un manque de courage, que l'on peut voir par exemple dans l'évitement de couverture de conflits (en Syrie). Ils n'en sont pas encore à blâmer, comme l'a fait l'industrie de l'entertainement, leurs consommateurs. Du coup, ils blâment l'innovation, les moteurs de recherche, quémandent encore et toujours plus d'aides, sous forme de nouvelles taxes (voir le soutien des organisations de presse écrite à une taxe sur les appareils connectés ou le fonds Google). Et se raccrochent aux branches des vieux pots de confiture, le maronnier, le fait divers, et les sujets clivants, comme les tweets débiles.

Le marronnier est un sujet dont la source et la récurrence proviennent du média lui-même; ici, c'est le media qui détient l'agenda. Mais dans le monde d'internet, de la mémoire parfaite, le marronnier redevient l'archive. Puis a toutes les chances de devenir un article de wikipedia. Parce qu'il s'agit aussi de mémoire...

Lorsqu'on parle du journal (newspaper), on parle également du papier pour emballer le poisson. Le support est jetable, le contenu a une valeur temporaire, l'information du jour chasse celle de la veille. Or, dans cette économie de flux, il y a lieu de s'interroger sur le format de l'information, lorsque, par exemple, le format de reconnaissance de ses producteurs entre eux n'est plus un article de journal, mais un livre... De même, quid de la durée de vie d'un contenu, que le créateur du site Pocket (un bookmarkeur d'information) estime à 37 jours...

Contre ces modèles de production obsolètes, d'autres font au contraire le pari de contenus plus denses que les modèles prédigérés de type 20 minutes, ou des palmarès et foires en tout genre. C'est le cas de XXI, ou de Narratively, ou de Medium. D'autres pensent média globaux, multilinguisme, investigation. Ou refont de la niche avec des publics spécifiques, comme PCInpact ou TheVerge.

 

Information honnête, signal fiable

Dans le troisième épisode de la nouvelle série de The Newsroom, le scénariste Aaron Sorkin décrit les faiblesses du journalisme TV américain, dans un très long monologue dont il a le secret et qui pourrait s'avérer son manifeste :

" Et ce soir, je commence ce bulletin en rejoignant M. Clarke et en m'excusant auprès du peuple américain pour notre échec - l'échec de ce programme au cours duquel j'ai eu la charge de réussir à informer et éduquer l'électorat américain. [...]

La raison pour laquelle nous avons échoué n'est pas un mystère - nous avons failli à cause de la pression des audiences.

Je me suis rendu complice, de façon constante et inavouée d'une longue série d'échecs qui nous ont menés jusqu'ici. Je suis à la tête d'un secteur qui a annoncé des élections à tort, surexposé des alertes, alimenté des controverses, et qui n'a pas relaté les transformations de notre pays. De la chute du système financier aux vérités sur notre puissance, jusqu'aux dangers sur notre route. […]

Aux origines de la communication de masse, les Columbus et Magellan du journalisme audiovisuel, William Paley et David Sarnoff, sont allés à Washington pour conclure un accord avec le Congrès. Le Congrès permettrait aux réseaux naissants l'utilisation gratuite des ondes appartenant aux contribuables en échange d'un service public. Ce service public serait une heure de temps d'antenne réservé tous les soirs pour la diffusion d'information, ce que nous appelons aujourd'hui les nouvelles du soir.

Le Congrès, incapable d'anticiper l'énorme capacité de la télévision à offrir des consommateurs à des annonceurs, a omis d'inclure dans son contrat une exigence qui aurait infiniment amélioré notre discours national. Le Congrès a oublié d'ajouter qu'il ne pourrait en aucun cas y avoir de publicités payantes lors de la diffusion d'information. Ils ont oublié de dire : les contribuables vont vous donner gratuitement les ondes pendant 23 heures par jour, pendant lesquelles vous devriez faire du profit, mais pour une heure par nuit, vous travaillez pour eux.

Et maintenant, les informations des network sont ancrées dans l'histoire grâce à des journalistes intègres comme Murrow, et Reasoner, et Huntley, et Brinkley, et Buckley, et Cronkite, et Rather et Russert ... Maintenant, ils doivent rivaliser avec des gens comme moi, qui suis dans le même secteur que les producteurs de "Jersey Shore ".

[...]

Dorénavant, nous déciderons ce que nous mettons à l'antenne et la façon dont nous le présenterons, basé sur la seule vérité est que rien n'est plus important pour une démocratie d'un électorat bien informé."

"Nous ne sommes pas des restaurateurs vous servant des histoires de la façon dont vous les aimez"

En Europe, il semblerait également qu'a été perdu de vue que c'est le contenu qui décide de la valeur du contenant. Que ce contenu a une valeur et que le devoir du média, social, mais aussi économique, est de produire une information de qualité à même d'éveiller les consommateurs d'informations, qui sont aussi des citoyens, au monde qui les entoure.

Car de l'information, c'est avant tout une éducation au monde, où les journalistes ont remplacé dans l'appréhension et la démystification du monde les professeurs des écoles. A ce titre, l'information est un signal parmi le bruit, qui doit remplir deux caractéristiques : éveiller l'intérêt du consommateur, et être vraie. La responsabilité engendre le respect, et le consentement à payer.

D'un autre temps fait écho la vérité, et l’honnêteté :

" Il est un autre point de vue auquel je tiens à me placer. Le Canard Enchaîné assume l'originalité de se vendre deux fois plus cher que les quotidiens bourgeois, lesquels comportent environ quatre fois plus de texte que lui. Cependant, le Canard Enchaîné a trois cent mille lecteurs. Lorsqu'il s'agira, pour un gouvernement de Front populaire, de réglementer le commerce des stupéfiants, cette liberté de mentir qu'on s'entête à appeler la liberté de la presse, lorsqu'il s'agira d'interdire aux intérêts des uns de peser sur les intérêts des autres, il faudra retenir ceci : qu'un journal indépendant et ne publiant aucune ligne de publicité peut vivre à cause même de son honnêteté. "

Cette déclaration d'un célèbre billettiste d'un autre temps, prononcée en 1936 (André Wurmser, cité in "Messieurs du Canard") font écho à celle de Demorand quant au coût de la fabrication d'un journal.

Que reste-t-il donc de l'information ? Qu'est-ce qui ferait sens ? De l’honnêteté (de la fiabilité) du signal ? De sa modulation ? Selon une étude du Pew, relayée par Eric Scherrer (sur meta-media), les "jeunes" n'aimeraient plus l'info. Ils préféreraient Internet. Dans le vieux monde des patrons de rotatives, il existe donc bien une hiérarchisation de l'information, selon le support.  

 

Fin des statuts, fin des privilèges. Nouvelle époque

 Les journaux blâment internet, le buzz, les jeunes qui ne s'intéressent à rien. Dans un récent post, Cyrille Franck (de médiaculture) parie que "la qualité ne sauvera pas la presse". Sans doute. Parce que la presse (le papier) est en voie de disparition. Sans doute, parce que la qualité est une notion largement subjective. Sans doute, "redonner de la valeur au journalisme ne suffira pas à sauver la presse". Mais le journalisme, somme toute, on s'en fout. La valeur, c'est l'information, pas le métier qui la structure.

On assiste actuellement à une recomposition de l'actionnariat des groupes de presse. Les nouveaux entrants sont les moguls des années 30, dont la fortune provient de leur réussite dans l'industrie du XXIème siècle. Xavier Niel et Le Monde, Jeff Bezos et le Washington Post, Eric Schmidt au board de The Economist

Ceci pour les vieilles marques. Mais que penser de Pierre Omydiar, le très discret patron d'Ebay, qui crée de toutes pièces une marque autour de Glenn Greenswald, celui par qui les documents Snowden sont "sortis" dans la presse ? Et de Niel, qui est - discrètement - actionnaire des pure players Mediapart, Bakchich, Atlantico, Causeur, du défunt Owni, d'Électron Libre, de MarsActu.. ?

Pour ces personnages, l'information est sans doute une source de pouvoir. Comme elle l'était pour la génération précédente, le marchand d'armes Dassault, le politique Hersant, le bétonneur Bouygues... Il n'y a pas à faire la fine bouche devant des entrepreneurs qui opèrent dans ce secteur. Pas plus qu'il n'y a à faire la fine bouche devant les "jeunes" qui ne s'intéressent plus à la politique (qui les blâmeraient quand on voit l'envers du cirque?) et qui font le succès de pureplayers d'info facile. Comme si Filipachi n'avait jamais existé....

 

N'en déplaise aux Cassandre, il n'y a pas de fin de l'histoire, comme il n'y a pas d'éternel recommencement. Il n'y a que l'agrégation d'histoires, qui forment une Histoire, et un processus narratif en constante évolution.

Il y a surtout un mouvement de fond d'égalitarisme qui bouleverse les statuts et les positions installées. A l'heure où l'on parle de crise de la presse, on ne peut pas ne pas faire le parallèle avec les menaces sur la liberté d'expression. Il est dommage que dans un monde un mouvement, les journalistes commémorent leur défunt statut, lorsque le vulgum pecus se voit doter des devoirs de la presse (ainsi, la LCEN qui s'aligne sur le régime du droit de la presse) sans en avoir ses droits. Lorsque l'autorité des marchés condamne des blogueurs pour diffusion de fausses informations, là ils ces derniers font valoir leurs droits à une pensée hétérodoxe. Lorsque des pure players qui remplissent le rôle d'organes d'information (comme Reflets) ne peuvent bénéficier de leurs droits, car ses membres ne sont pas éligibles à la fameuse carte qui permet - entre autres - la protection des sources. Lorsque le législateur décide de se passer de juge pour censurer des propos condamnables sur la Toile. Lorsque des gorges profondes sont célébrées en héros dans le monde mais persécutées de toutes parts, exilées ou condamnées comme des traîtres à leur patrie.

Comme se demande le professeur de journalisme Mark Tatge, cité par le CSMonitor à propos de Bradley Manning :

" The question is whether people should have the right to freely disseminate information that reflects negatively on the US government. How this information is disseminated and eventually published – blog, tweet, spoken conversation, published news story – really shouldn't matter”

Que l'on s'attriste des mutations du métier d'informer est une chose. Mais, l'information est bien vivante, même si son existence est toujours fragile. Quant à l'industrie autour, elle fait ce qu'on lui demande de faire : produire pour un marché. Pour le reste, on attendra que l'Unesco édicte que "l'information n'est pas une marchandise comme les autres". En attendant, je retourne lire le Gorafi Magazine

 

* [disclaimer : je suis ami avec Florent sur fb, et nous nous suivons mutuellement sur twitter. Mais je ne connais pas sa femme, n'ai jamais embrassé ses enfants ni caressé le chien de la famille]

merci pour leur veille et leurs sources : @ldupin, @latrive, @nicolas_colin, @cnaux, @mobileeks