J'ai été surpris par le nombre de vues du post précédent, ainsi que par les retweets, réactions, voire débats qu'il a pu occasionner. A ce jour, plus de 5.000 vues sur ce billet spécifique - lorsque je culmine exceptionnellement à 600 (et d'habitude autour de 100) - , ont démontré l'intérêt qu'un tel sujet pouvait susciter. J'écris occasionnellement sur un sujet qui me tient à cœur, la "révolution numérique", et ce blog me tient plus lieu de carnet extime que de tribune.

Parce que j'ai eu le plaisir d'échanger avec pas mal de monde sur certains aspects, et qu'il appelle un approfondissement de certains points déjà développés (le libre, le crowdfunding), mais aussi une vision plus ensembliste, j'ai décidé d'en écrire une suite.

Je tiens un blog; je n'écris ni un livre ni une thèse. Si mes opinions n'engagent que moi, je réalise ce que je conspue dans mon billet : je vole des idées à la foule. C'est le paradoxe de la société de l'information : toute l'intelligence ex ante est appropriable par les individus, de façon gratuite, et pourtant cette information a une valeur, et elle structure l'économie de la connaissance.

Dans un premier temps, je suis obligé de me définir idéologiquement : je n'ai rien contre la propriété, qui est inscrite dans la Constitution de 1789 comme un des droits inaliénable de l'Homme, au quasi sommet de sa hiérarchie, puisqu'en son article 2. Par contre, j'ai un peu plus de mal avec la propriété intellectuelle, apparue au titre du droit d'auteur en 1791, après la Révolution française, mais existant depuis 1771, comme un privilège royal.

Je m'explique : si l'invention de la propriété lèse en premier lieu notre hôte, la planète, la PI lèse l'ensemble des producteurs d'idées, c'est à dire le corps social, dans leur être même: leur cerveau. La revendication de la paternité sur l'expression de cette idée - le droit d'auteur - est un concept juridique qui prévaut dans une logique de premier arrivé, premier servi, et dépouille de fait toute personne qui, soit, n'a pas accès à cette information, soit n'exprime pas le besoin de sa propriété. En 1771, voire 91, le marché du droit d'auteur n'était pas autant égalitaire que celui du droit de la propriété car la majorité de la population ne savait ni lire ni écrire; l'entrée sur le marché de la PI était faussée de facto. Et ce processus sélectif d'entrée sur un marché censé être ouvert a perduré sur les populations éduquées; lorsque Gainsbourg entre à la Sacem, afin de déposer ses œuvres (et donc faire reconnaître une paternité), cela s'effectue après un examen... on est face à une rupture d'égalité pour faire reconnaître un droit, accessible en théorie à tous..
Pour faire court, je comprends l'appropriation d'un bien matériel (partant, son expropriation); j'ai plus de mal avec l'expropriation de mon propre cerveau.

Concernant mon précédent billet, et parce que la share economy recouvre une très forte variété de domaines, je n'ai pas fait la distinction entre la production et la consommation. J'y reviens ici sur des points de débats que j'ai eus.

Enfin, les deux types de cette nouvelle économie mettent en exergue deux points essentiels de notre société : la raréfaction du travail, et la déconnexion patente de l'investissement (partant, la finance) envers l'économie réelle. Plus d'investissement productif, et une numérisation qui crée de la valeur sans créer de l'emploi; il y a donc un nouveau contrat social à définir.

 

Genèse du billet

Je suis parti de l'édition londonienne de la manifestation Leweb de 2013. En découvrant les slides de la présentation de Loïc Lemeur, j'ai été saisi d'effroi. Ouvrant sur le livre "What's mine is yours" de Rachel Botsman et Roo Rogers, l'introduction à la conférence m'entrainait dans un monde dystopique. Je venais de me réveiller, après une longue hibernation, dans un futur parallèle : l'URSS domine donc le monde ! Enchainant les imprécations que l'on entend plus du coté des TAZ et des ONG que dans des assemblées de multimillionnaires ("Preserve the planet"), vantant l'authenticité, la recherche du bonheur (un slide corrèle "bonheur" et revenu, un autre indique que "ce n'est pas l'argent qui est le mal, c'est la cupidité"), le gourou de l'économie numérique suggérait même que la société idéale, c'était le BurningMan. Tout nu et tout bronzé...

Je me réveillais donc dans une société où le capitalisme honni par les Mao spontex venait de recycler le bonheur du Larzac. ohwait.

Que la crise économique frappe les pays développés au point que l'on soit obligé d'inventer des modèles alternatifs, j'en suis conscient. Que l'individu soit en quête de sens, dans nos sociétés déshumanisées de mégalopoles, où l'on a de surcroit tué Dieu, ne fait aucun doute à mes yeux. Que le marketing recycle le bonheur ou le partage non plus; après tout, nous sommes bien dans une société de marché. Mais jamais au grand jamais je n'aurais pu penser que le but ultime du capitalisme était la poursuite du rêve communiste. Loïc Illich Lemeur.

J'ai donc rouvert mes économistes et sociologues déprimants favoris et me suis aperçu que pas un (même un Polanyi) n'avait prédit le recyclage de l'idée du partage, de la collectivisation des moyens de production chère à Marx, par le capitalisme. Quant à celle de la consommation, je n'en ai trouvé trace que dans les sociétés primitives, dans les communautés d'Elinor Ostrom - dérivé de la tragédie des communs - ou dans les sociétés d'indigents, avec une forte acception morale, telles les civilisations religieuses, ou l'expérience anglaise du Speenhamland.

Nota : ce n'est pas que j'affectionne les auteurs déprimants, mais ce que j'aime chez les pessimistes, c'est qu'une fois qu'on vous a prévenu du pire, vous pouvez toujours inventer du mieux.

 

La share economy de la production

L'idée du travail gratuit, si elle est comprise et acceptée par tous, a heurté les libristes (ainsi Pierre Beyssac) ou les partisans du crowdfunding (Matthieu LC, Alexandre Boucherot, cofondateur d'Ulule, ou encore Pierre Davanac, le journaliste que j'ai cité à titre d'exemple). Je vais donc développer les idées, et comme souvent, dériver la pelote jusqu'au bout.

1. Le libre

Un Monsieur que j'aime beaucoup, Laurent Chemla, a publié en 2002 un livre "Confessions d'un voleur", qui est, avec 10 ans d'avance, le programme d'OVEI (On vous explique internet) de Turblog.

Chemla donc, libriste, fondateur de gandi, figure tutélaire d'un monde de codeurs barbus, y écrivait :

Il en est également ainsi de quelques jeunes entrepreneurs qui profitent des outils élaborés par des abrutis dans mon genre pour créer des start-up. Une fois introduites en Bourse, grâce à la vague de sympathie qui entoure le monde du logiciel libre depuis le procès Microsoft, elles font de leurs fondateurs des milliardaires sur le dos des passionnés qui ne voulaient que partager bénévolement leurs compétences. Ces profiteurs auront beau prétendre œuvrer pour faire avancer la cause du logiciel libre, ils ne seront jamais que soucieux de faire fructifier leurs intérêts. "

Mais il écrivait également

" Le logiciel libre existe et se développe même quand le marché essaie de le récupérer [...]. La coopération existe bel et bien, sur l'Internet comme dans nos sociétés, et de plus en plus de citoyens, convaincus que le bonheur ne s'acquiert pas par la compétition, tentent de remettre en cause l'égoïsme général. "

De fait, je suis ravi pour les créateurs d'Instagram, qui ont créé à 10 personnes un outil valorisé 1 milliard de dollars ; je suis ravi qu'on puisse créer des entreprises avec une très faible mobilisation en capital (financier et humain). Mais je le suis moins lorsque cette réussite profite à quelques uns sur le dos de tous. 

Si Multimania permettait de créer un pseudo site web dans les années 2000 en employant 35 salariés (cité par Chemla), le site strikingly.com fait désormais mieux aujourd'hui avec 4 personnes (et vient de lever 1,5 millions de dollars). Si l'on prend node.js, un superbe framework libre, utilisé à l'heure actuelle par Uber, LinkedIn ("our entire mobile software stack is completely built in Node"), Storify, eBay, Yahoo ou Microsoft, il a été créé par des passionnés; il est aussi basé sur du code libre, également coproduit par l'Université de Cambridge, Google, Apple, Sun Microsystem. Et il est utilisé sans aucun versement de royalties - ou même de salaire - à aucun codeur, de la part de LinkedIn (valorisation $19 milliards), Yahoo (28), Ebay (68), Microsoft (292).

Pourtant, le monde merveilleux du libre cohabite avec celui de la propriété. Microsoft, celui là même qui utilise node.js, a une tout autre position lorsqu'il s'agit de faire respecter ses droits de PI. Ainsi, détenant des composants logiciels essentiels au fonctionnement d'Android, il facture a minima $8 aux fabricants de téléphones qui exploitent l'OS de Google. 

Dans le monde merveilleux du libre, Apple, dont l'OS est libre (oh, macfan et libriste, regarde l'hommage que te rend Apple en s'accaparant ton travail !), empêche non seulement le jailbreak de son OS sur iPad (mais pas sur un iPhone acheté avant janvier 2013), et poursuit Samsung pour avoir enfreint des brevets. Rappelons la valorisation d'Apple : au 21 juin à 14h, $391 milliards.

 

Depuis la faillite du socialisme (politique), un subtil équilibre se joue entre le public et le privé. L'Etat crée par l'éducation une richesse - le travailleur - qui sera exploitée par l'entreprise. En échange, l'entreprise contribue par l'impôt et les taxes à l'organisation de l'Etat. Le code libre, c'est une richesse commune, exploitée par tous, mais dans une asymétrie d'échanges. S'il fait le bonheur de communautés (celles d'Ostrom), il fait aussi le bonheur de la sphère privée. Ainsi, les flux économiques apparaissent comme une captation de valeur sur des territoires et des individus hors marchés (de l'Europe vers les US, du libriste vers Microsoft) à coût nul, pour être ensuite revendus aux producteurs initiaux. Le libre, c'est un peu l'Afrique qui importe son chocolat après avoir vendu à prix dérisoire ses fèves de cacao.

 

2. Le crowdfunding

Le succès de Kickstarter (et d'Ulule, de KissKissBankBank, et de tant d'autres) procède de la faillite de l'économie réelle : tous ces entrepreneurs en devenir ne trouvent plus d'argent via les acteurs traditionnels. Et, si le financement collaboratif n'est pas une invention (les startupeurs connaissent bien le "friend and family funding") le web a permis, une fois de plus, d'industrialiser des pratiques à la marge. Le reste du temps, dans la vie réelle, ce sont les banques qui l'exercent au travers du mécanisme du crédit. Et des investisseurs (vous, moi, des institutionnels), qui, de façon personnelle ou via la Bourse, subvenaient aux besoins des créateurs de valeur productive. Pour autant, les financements traditionnels font défaut.

Comme la nature a horreur du vide, et que la faculté première de l'homme est l'adaptation, le crowdfunding s'est imposé comme un financement alternatif de projets entrepreneuriaux. Les montants sont dérisoires : 5 milliards de dollars dans le monde, dont moins d'un milliard pour l'Europe ! Un douzième des pertes de Dexia...  Les entrepreneurs en sont donc appelés à mendier de l'argent, auprès de "fans" qui vont couvrir le risque d'investissement que le marché ne veut prendre, sans la contrepartie actionnariale. Et ce faux investissement est également un appauvrissement du fan, puisque cet argent provient de son épargne. Le crowdfunding, ce devrait être une bourse pour petits "petits porteurs". Or, ces derniers sont des investisseurs sans droit ni titre...

Par contre, l'entreprise créée est bien soumise aux lois du marché, et certaines peuvent devenir de vrais succès. Même si le projet est intéressant, voire quasi d'utilité publique (ex davanac), ce qui est choquant c'est de voir que le marché profite in fine d'un risque qui n'est pas assumé par lui, mais par des tiers, lesquels s'appauvrissent car ils mobilisent leur épargne.

 

3. Pour clore sur la production

 

 

 

Puisque j'ai tapé sur Mozilla (et son financement assuré par Google), je ne peux m'empêcher de taper également sur Wikipedia. Et aussi parce que je l'ai promis à Adrienne Charmet Alix. Si Jimmy Wales ne se cache pas d'être un libertarien, on ne peut réduire le caractère exceptionnel de l'entreprise Wikipedia à un seul concept ultra-libéral. C'est un fait, Wikipedia, 7ème site le plus consulté au monde (selon Alexa) est une révolution en termes d'accès à la connaissance. A tel point que Google, dont une part significative des recherches renvoyait sur Wikipedia, essaya d'absorber ce trafic en créant sa propre encyclopédie, Knol. Et échoua.

Disposant d'un budget de $20 millions, Wikipedia emploie 150 salariés et son contenu est créé bénévolement par des dizaines de milliers de personnes à travers le monde.

Ce faisant, il a tué progressivement ses concurrents payants, qu'ils soient pure player (Encarta de Microsoft, arrété en 2009, tout comme Knol), ou physiques (Universalis et Britannica arrétant leur édition papier en 2012). L'information produite gracieusement par les foules, en temps de travail comme en investissement, redevient donc libre et gratuite.

Si je ne peux que me réjouir de ce fait, une autre partie de moi s'inquiète du phénomène social en cours;  l'économie de la connaissance est portée par les industries culturelles. Ses employés, principalement les "knowledge workers", mobilisent un investissement considérable avant d'arriver sur le marché du travail. Or, que constate-t-on ?

A la date du 21 juin, sur le site profilculture.fr, sorte de Pôle Emploi dédié aux professionnels de la culture, il y avait 962 offres d'emploi, dont 777 de stages et contrats de professionnalisation. Journaliste, assistant de production, monteur, business affair, juriste, chargé de communication...

Le droit du travail français édicte pourtant, via le décret d'application n°2006-1093 du 29 août 2006, en son article 6 :

" Aucune convention de stage ne peut être conclue pour remplacer un salarié en cas d'absence, de suspension de son contrat de travail ou de licenciement, pour exécuter une tâche régulière correspondant à un poste de travail permanent, pour faire face à un accroissement temporaire de l'activité de l'entreprise, pour occuper un emploi saisonnier "

Un marché est réputé efficient lorsque l'offre et la demande se rencontrent. Le "marché du stage" est un dérivé du marché du travail. Lorsqu'il se trouve plus d'offres de stages, de la part des entreprises, que d'offres de travail rémunéré, c'est qu'il y a quelque chose de cassé. Qui plus est, les industries culturelles bénéficient déjà d'un statut dérogatoire au contrat de travail : c'est l'intermittence. Or, il se trouve qu'on arrive à une substitution du travail permanent par l'intermittent, puis du même par le stagiaire.

Que se passe-t-il ? Il faut en fait considérer qu'il n'existe pas un marché du travail, mais deux marchés : un marché de l'emploi, et un marché du revenu, lesquels ne sont pas corrélés. Les rentiers, investisseurs en capital, dealers de drogue, proxénètes, n'existent pas sur le marché du travail mais le sont bien sur celui du revenu. Idem pour les travailleurs pauvres, stagiaires, qui n'existent - quasiment - pas sur le marché du revenu, mais bien sur celui du travail.

La décorrélation s'effectue sur la fonction sociale : le travail intègre, plus que le salaire. La multitude opère sur le marché du travail quelque chose qui n'est pas pris en compte par nos sociétés occidentales. Le droit de la concurrence implique des entreprises, non des individus. Or, Internet permet de mettre en concurrence n'importe quel cerveau humain avec un autre. Même dans un territoire soumis au droit national. On a beaucoup glosé sur les emplois à 1€ du système allemand, pour des emplois peu gratifiants, d'une économie de cols roses. Le stagiaire français, lui, arrive sur un marché de cols blancs à 3€ de l'heure (436,5€ pour une semaine de 35h).

La tension salariale s'installe donc sur des métiers autrefois hautement valorisés, et les individus se trouvent déclassés économiquement plus que socialement.

 

Alors que je lisais - gratuitement - mon New York Times le week-end dernier, ponctué par le bip sonore des retweets de mon post, j'ai eu la surprise de lire, sous la plume de Paul Krugman, une tribune très pessimiste sur l'avenir, et qui confirmait mes doutes. Son article traitait en effet des dégâts qu'occasionnent la technique sur l'employabilité, qui dorénavant ne touche plus les sans diplômes ou les cols roses, mais également des populations éduquées.

Krugman : " Today, however, a much darker picture of the effects of technology on labor is emerging. In this picture, highly educated workers are as likely as less educated workers to find themselves displaced and devalued, and pushing for more education may create as many problems as it solves. "

La mécanisation a toujours entraîné un déplacement du travail d'une industrie à une autre. C'est le cas pour l'agriculture, via un rendement accru sur le ratio personne/hectare, où la part des agriculteurs dans l'emploi est passée de 40% en 1900 à 3,5% en 2000. Puis de l'industrie, avec le remplacement des OS par des robots. Il apparaît que l'industrie de services n'échappera pas à cette transformation. Les métiers à faible valeur ajoutée (les cols roses) ont d'ores et déjà remplacés par des machines, que ce soit les automates bancaires, ou les caisses automatiques dans les supermarchés. Les travailleurs de la connaissance (knowledge workers) sont dorénavant touchés par le phénomène, et rien ne dit qu'une autre activité va se substituer au travail des cerveaux d'oeuvre.

A cela deux causes : l'effet de neutralisation, décrit par Raymond Boudon, qui s'applique désormais sur un marché mondial. Et la dévalorisation du travail qu'ils produisent, par un double effet de concurrence exacerbée - déterritorialisé -  et de non substitution des savoirs créés antérieurement. C'est un fait notable : dès lors que la consommation d'un savoir n'engendre pas sa destruction, il se produit une accumulation de biens qui n'ont plus a être produit. Ces biens informationnels deviennent à leur tour un capital, mobilisé par le seul précédent ayant droit.

De même, le crowdfunding - qui apparaît comme une solution au problème du financement de l'entrepreneuriat - n'est que le symptôme d'une maladie beaucoup plus grave : la rupture consommée entre travail et capital, qui était déjà initiée bien avant la crise des subprimes (voir "Le capitalisme est en train de s'autodétruire", Patrick Artus, Marie-Paule Virard, 2005) 

Krugman toujours : " The distribution of income between labor and capital — between wages and profits, if you like — had been stable for decades. Since then, however, labor’s share of the pie has fallen sharply. As it turns out, this is not a uniquely American phenomenon. A new report from the International Labor Organization points out that the same thing has been happening in many other countries, which is what you’d expect to see if global technological trends were turning against workers "

 

Concernant l'organisation du travail dans un monde dématérialisé, l'apparition des sociétés de service informatique a sans doute rendu le travail des cols blancs plus productif, mais elle a aussi permis un emploi moindre, et déterritorialisé le centre de profit. On peut penser ces sociétés comme la manufacture apparue avec la machine à vapeur. Daniel Cohen, dans "Trois leçons sur la société post-industrielle", raconte son fonctionnement :

" Avant l'apparition de l’électricité, les usines utilisant la machine à vapeur s'appuyaient sur une organisation de travail spécifique, le "factor system". Celle-ci fonctionnait de la manière suivante : on mettait une machine à vapeur au centre de l'usine pour qu'elle alimente en énergie les ouvriers. Ceux-ci étaient payés à la pièce, seule manière tangible à l'époque de contrôler leur efficacité. Le patron est ici celui qui apporte le capital, la machine à vapeur, laquelle se substitue aux énergies naturelles : l'eau, le vent, la traction animale". [...] Quand l'électricité a été inventée, les petits artisans qui souffraient de ne pas disposer de machine à vapeur ont pensé que l'heure de leur revanche était venue. L'électricité portait la promesse d'une démocratisation d'accès à l'énergie. Elle laissait penser qu'il n'y aurait plus besoin ni du patron, ni du capital "

Quant au web, c'est la force du factor system, amplifiée par l'électricité. Ce pourrait être Pinterest, Tumblr, Github, Facebook, Amazon qui mettent en place une plateforme de travail - ludique, altruiste, sociale - à destination des populations du monde. Et dont la création de richesse ne bénéficie ni à la collectivité (via les procédés d'optimisation fiscale), ni à "l'ouvrier" de la connaissance, puisqu'il n'y a plus de pièce, seulement des flux d'information dont on ne mesure pas la valeur, avec un capital qui reste aux mains de la plateforme. Et dont les bénéficiaires sont quelques passagers clandestins d'une étrange économie.

 

B. La share economy de la consommation

Anne-Sophie Level (par ailleurs auteur de "La Vie Share") a attiré mon attention sur l'étude d'AirBnB concernant la capitale,  qui semble indiquer que tout le monde est gagnant dans la sous-location d'appartements.

En l'absence de la source ouverte sur Internet, on ne peut que s'en remettre aux chiffres publiés par les médias, qui dévoilent en creux deux problèmes :

  • Un, si le voyageur AirBnB économise sur le coût du logement, voire dépense plus en consommation directe, il évite les taxes mises en place par la collectivité. 223.019 voyageurs ont représenté 1.159.698,8 nuitées. En prenant une hypothèse basse "hébergement 2 étoiles", c'est 904.565€ de taxe de séjour qui s'échappent des caisses de la ville de Paris. A 41€ le prix par jour et par logement, c'est plus de 3 millions d'euros de tva (à 7%) qui s'échappent des caisses de l'Etat. Enfin, si le site indique qu'il revient aux 10.626 parisiens concernés de déclarer ces 47 millions d'euros de revenus, cela reste du domaine de l'imprécation.
  • Deux, comme souvent, ce sont les populations pauvres qui donnent ou qui louent. Ainsi, l'étude nous apprend que 39% des répondants indiquent que la ressource dégagée par la sous-location leur permet de conserver leur logement ! Rappelons ici que la sous-location reste très majoritairement interdite dans les baux de location. Néanmoins, à  regarder les appartements mis en "location" à Paris, on est en droit de se demander si ce sont effectivement des lieux de vie ou seulement des appartements vacants, dans une ville où 14% des logements sont qualifiés de "secondaires, occasionnels ou vacants", et qui représentent jusqu'à 25% dans les beaux quartiers de la capitale. L'étude indique néanmoins que 83% des loueurs de leurs biens mettent à disposition leur résidence principale. Dans tous les cas, la mise en oeuvre ne profite pas au marché de la location saisonnière, ni à l'offreur subi, ni à la collectivité.

On peut totalement concevoir qu'il y a bien un différentiel à la hausse concernant le report des économies au logement vers la consommation. Et que les populations qui utilisent AirBnB, "classes créatives" pour la plupart, dépensent plus. Que se passera-t-il lorsque le système ne sera plus approprié par les "classes créatives", mais par du tourisme de masse? La substitution sur les hôtels marchera à plein, entraînant la faillite de toute une classe hotelière moyenne gamme (étant donné qu'il n'existe pratiquement plus d’hôtels entrée de gamme à Paris intra muros).

Malheureusement, tout cela ne serait pas trivial si les pouvoirs publics ne s'adaptaient eux-mêmes au déclassement de leur population, dans un contexte de crise où 'l'Etat ne peut pas tout". On a vu ainsi la ministre du Logement s'investir dans la promotion de l'habitat partagé. Partageons les chambres d'amis. Partageons la cuisine, partageons la baignoire... chers salariés, bienvenu dans le monde merveilleux de la résidence universitaire !

Selon Anne-Sophie Level, "on a compris que ça va mal alors on s'organise". La share economy de consommation est dès lors le fait de populations déclassées, ou en passe de l'être, qui "s'organisent" dans une économie grise. La crise permet le développement de passagers clandestins...

 

C. Le passager clandestin

La technologie a toujours été la source de disruption sociale.  L'article précité de Krugman, tout comme cet autre très complet récemment paru chez Technology Review sont là pour en témoigner (le graphique illustrant ce post en est tiré). Un économiste avait montré que l'invention de l'ascenseur avait chassé les ménages défavorisés des centre-villes, dès lors que le confort n'était plus exclusivement d'habiter au 1er étage, et qu'il décroissait à mesure des marches gravies. Ce n'était plus l'étage qui était synonyme de valeur, mais le quartier. La réintroduction de la mixité sociale s'est opérée via le secteur public, avec la construction des habitats à loyer modéré, dans les centres villes.

La technologie financière a permis d'extraire du flux des liquidités pour les réorienter vers un marché décorrélé de l'investissement productif. Internet a permis à l'individu de devenir son propre patron, en bénéficiant d'une très faible mobilisation en capital pour créer son propre emploi. Ce faisant, la structure en place, Etats/Entreprise, vole en éclat sous le coup de la multitude qui se concurrence elle-même, et s'appauvrit de fait.

Puisqu'il y a rupture de l'équilibre ténu entre public et privé, on voit apparaître une nouvelle structure : la communauté. Communauté d'intérêts, elle se structure autour de ses propres besoins, en dehors (ou à coté) des deux sphères connues. Pour certains share economy, nouvelles monnaies, troc, AMAP. Un système adaptatif qui n'a rien de nouveau.

Ce que je touche ici du doigt, c'est la Tragédie des communs. Décrite dans le livre de Garrett Hardin, qui développe une contribution publiée dans la revue Science en 1968, cette "tragédie" pointe le problème de la surexploitation d'une ressource commune, qui mène à sa perte. Pour l'auteur, deux solutions : la nationalisation ou la privatisation. Une solution alternative a été décrite par l'économiste Elinor Ostrom, à savoir une exploitation par les communautés.

Le commun est entendu chez Hardin comme chez Ostrom en tant que bien matériel. Mais il s'avère qu'il peut également être pris en tant que bien immatériel. La tragédie des communs atteint désormais l'emploi. C'est de nos jours une ressource rare, et rivale. L'appropriation s'effectue comme dans la théorie, par l'Etat ou le privé. Lorsque la machine s'enraye, c'est la communauté qui s'organise.

Or, cette communauté, qui a l'impression d'une autarcie et d'un développement harmonieux, n'en est pas moins soumise à la structure qui l'accueille. La plateforme qui va permettre son développement opère dans l'économie de marché; la ville de San Francisco qui veut taxer les revenus des loueurs opérant via AirBnB opère dans une société faite d'impôts et de taxes. Mais parce que la logique de la communauté est de s'opposer aux deux entités constituées, on observe une tension, et une accélération des replis communautaires. Allant vers le mieux disant à court terme, la plateforme qui offre un complément de revenus, contre l'Etat impécunieux, ce n'est plus exclusivement AirBnB contre l'Etat. Ce sont les poussins autoentrepreneurs, contre les artisans. Ce sont les adeptes du streaming, contre les ayant-droits. Ce sont les citoyens, contre le monopole de la liberté d'expression des corps constitués.

D'où : travail au noir, réseaux p2p, expression sous forme d'anonymat. Qui en profite ? Les plateformes qui permettent les flux d'échanges. Des passagers clandestins.

Le retour des communautés est dangereux pour la cohésion sociale. Si les Etats-Unis sont clairement un pays de communautés qui cohabitent, les Etats européens continentaux sont plus dans une logique d'intégration. Un seul exemple qui m'a toujours intrigué concernant les Etats-Unis : il n'existe pas de langue officielle dûment constitutionnalisée...

 

Ce qui est appelé improprement économie collaborative, c'est finalement la société humaine. Parce que l'Etat n'opère plus son rôle de balancier face au privé, ne restent que deux sociétés qui se développent en parallèle, l'économie de marché et les communautés. Et l'une devient petit à petit le parasite de l'autre. Passager clandestin d'une économie dite collaborative, tirant des bénéfices sans les contraintes de la structure, les "pirates" ne sont pas ceux qui téléchargent le dernier Beyoncé, mais des multinationales qui exploitent un travail gratuit, repackagent des biens du domaine public, ou libérés (voir les méfaits du copyfraud que dénonce inlassablement Calimaq). Ou réorganisent des flux de travail ou de capital à leur avantage, sur le dos des communautés.

 

Tipiak & politique

Ma tête de turc préférée est Apple. Cette entreprise, qui a une stratégie de production fabless, exploite plusieurs centaines de milliers de petits chinois, dont les conditions de travail révoltent les téléspectateurs des pays occidentaux, un iPhone en poche. D'un coté,  Apple s'exonère d'une responsabilité sociale en ne payant pas ses taxes, y compris aux Etats-Unis. De l'autre, exploitant un modèle d'usine fabless, avec sous-traitance exclusive, elle soumet Foxconn à une pression salariale et sociale dont elle n'est pas responsable. Pour autant, Apple, c'est 30 à 40% de marge brute sur ses produits (contre 2% pour une TV par exemple). Plus une appropriation du code libre via son OS, plus une optimisation fiscale via "the genius of Apple Inc" (selon Business Insider), laquelle révolte même les sénateurs américains.

 

Lorsque l'entreprise ne devient plus qu'une plateforme de services, elle bascule ses dépenses CAPEX en dépenses OPEX. Ce qui est vrai pour le matériel est désormais vrai pour les personnes; les cycles courts de développement engendrent des besoins de main d'oeuvre adaptée; la durée de vie des entreprises dans un environnement et concurrentiel et de progrès engendre une incertitude constante sur l'employabilité. Les entreprises ne sont pas pérennes. Par contre, l'humain a un cycle de développement qui ne peut être contraint, et qui va en s'allongeant.

L'assurance sur l'incertitude, dans le modèle capitaliste, s'appelle l'épargne. Lorsque l'entreprise externalise ses risques d'emploi, lorsque les investisseurs privilégient des logiques court-termistes, le système d'épargne, tant individuel que collectif, est menacé. Le risque de l'intermittence est pris par la collectivité (via un fonds d'indemnisation, assurance chômage, dédié et structurellement déficitaire). Le risque du stagiaire, de nouveau par la collectivité (le stagiaire vit le plus souvent chez ses parents). Le risque de la finance a été souscrit également par la collectivité, avec le renflouement des banques suite à la crise des subprimes.

Le système de "débrouille" se nourrit d'un système qu'il a lui-même créé. Une industrie se développe sur un marché de travailleurs pauvres, sans épargne, et soumis à une économie de temps réel, mondialisée.

L'accès au marché d'où les consommateurs étaient exclus du fait d'une prime à l'entrée importante (l'industrie culturelle) atteint désormais celui du travail. Selon toute évidence, la contraction sera de plus en plus forte dans les années à venir, du fait de la numérisation des processus de production. Or, ce qui se passe pour les individus est répliqué par les "nouvelles" entreprises d'une nouvelle économie : la share economy n'est ni plus ni moins que le piratage du modèle social en cours.

Ce que l'on a conspué chez les pirates - de la propriété intellectuelle - est en fait une gigantesque réorganisation du capitalisme : Apple est un pirate, qui cache ses bénéfices dans un "port franc" (Tax Haven et non Heaven). Facebook est un pirate, qui rapine ses utilisateurs de leur travail et données personnelles. Le crowdfunder est un pirate, qui crée un produit ou une société en nommant l'investissement productif un don. Les plateformes de la share economy sont des pirates, qui s'exonèrent des lois en vigueur.

Tous ont en commun de se situer sur des failles du commerce du travail intellectuel, ou des flux d'information entre eux et les producteurs et/ou consommateurs. L'immatérialité des flux, leur non traçabilité démultiplie le phénomène. Même Lionel Messi, mis en examen pour fraude fiscale, a bénéficié de cette "étherisation" de l'économie; sa fraude porte sur le paiement de ses droits à l'image...

Pirate vient du grec : peirao, qui signifie tester, mettre à l'épreuve. Hacker a la même signification. Organisations comme individus testent en permanence la solidité des modèles en cours; ils s'introduisent dans les failles du sytème (la PI, l'optimisation fiscale, la territorialisation du droit); ils inventent un monde à part, intangible, non juridiquement encadré, mais qui se développe sur l'écosystème en place (les dérivés financiers, le trading haute fréquence).

 

Ciceron déclaraient les pirates "Comunis hostis omnium" : ennemis communs à tous. Pour le moment, nous assistons à une défiance de tous contre tous. Le dernier sondage "Confiance des français dans les acteurs de la société" d'Harris Interactive fait apparaître dans le peloton de queue les patrons de grandes entreprises, les banquiers, les syndicalistes patronaux, les hommes politiques nationaux (et en dernière position, les agents immobiliers). Défiance qui est également présente de la part de ces dernières catégories contre les populations, via l'organisation du travail, la surveillance, la critique de la société de transparence. Tous contre tous, c'est un peu l'idée du "Tous pirates".

Si la défiance des populations envers les Etats et les entreprises provoque l'apparition de communautés qui sont autant d'ilôts - de la Tortue - de débrouille, il ne faut pas oublier que le cycle de vie humain est un cycle long, et que la débrouille n'est qu'un pis aller. On ne se débrouille pas à 70 ans. Si consommation et production "de partage" sont une réponse de temps réel à un appauvrissement des populations, c'est bien l'épargne et la propriété qui structurent le temps long de la vie.

Et si cette tendance à remettre en cause la structure économique se poursuit, il faudra bien qu'il y ait également une remise en cause de la structure politique. Selon un dernier slide de Loïc LeMeur (non sourcé), 40% des travailleurs américains seront des freelance en 2020. Et parce que la numérisation crée effectivement de la valeur, mais plus de l'emploi, il va bien falloir qu'un nouveau contrat social apparaisse, qui garantisse à une population dont le contrat de travail par défaut sera le CDD, une assurance sur l'avenir. En mode sociétal, et non communautaire. Quant à la définition des territoires sur lesquels l'appliquer, c'est une autre histoire...