La grand messe de l'économie numérique, LeWeb, s'est déroulée la semaine dernière à Londres. Le sujet de cette année était "the sharing economy", ou l'économie du partage. Sous ce titre ô combien gratifiant humainement et socialement se cachent plusieurs mécanismes, dont aucun n'est récent, et dont la plupart sont malheureusement exécrables. De la location au vol pur et simple, le nouveau "paradigme" de l'économie à la sauce webdeuzéro fait le bonheur de tout une flopée de services, qui surfent sur la transformation d'un monde de propriétaires en un monde de locataires.

 

Jérémy Rifkin, dans son livre "L'âge de l'accès", paru en 2000, notait déjà l'émergence d'une société de service, via la transformation des biens en services. On le voit tous les jours avec le placement de produits en entreprises telles les fontaines à eau, les photocopieurs ou encore la climatisation, lesquels ne sont plus que des abonnements à un usage. Mais aussi dans des domaines plus improbables tels l'agriculture où Monsanto, par exemple, commercialise une licence d'utilisation de ses semences, et non plus les semences elles-mêmes.

De fait, la facilité vantée par ce nouveau modèle de consommation glisse d'un modèle d'appropriation à un modèle d'aliénation : la propriété, qui permet de s'affirmer comme un individu de la société marchande, devient petit à petit la dernière limite à franchir par le capitalisme lui-même. Où l'on boucle la boucle...

 

L’aberration de lier partage et économie 

Le partage, dans l'univers du numérique, était un gros mot jusqu'à il y a peu. Le partage, c'était napster, puis ses succédanés dérivés des technologies de p2p : emule, bittorrent étaient désignés comme les fossoyeurs de la propriété, l'image du pirate renvoyant aux bandits de grand chemin détroussant les ayant-droits de leur propriété intellectuelle.

Le partage, c'est "l'action de diviser un tout en parties". Dans le numérique, monde des intangibles, la définition qui sied le mieux est "le fait d'avoir part à quelque chose avec quelqu'un". Partager un actif immatériel n'est pas le découper en parts, c'est permettre à l'autre d'y avoir accès. Et parce que les rapports entre individus ne sont pas objectivement marchands, le partage est non marchand.

 

Chez LeWeb, la sharing economy englobe des services aussi variés que AirBnB (logement chez l'habitant, sans l'habitant), Etsy (plateforme de vente agrégeant des artisans), Yelp (avis et recommandations sur les commerces physiques), Couchsurfing (logement chez l'habitant, avec l'habitant), Blablacar (co-voiturage), LendingClub (prêt monétaire entre particuliers) ou encore OuiShare (promoteur du concept). Mais on pourrait également citer, parce qu'ils s'en réclament, en France, KissKissBankBank (crowdfunding), StreetPress (journalisme collaboratif), ou encore LaRucheQuiDitOui (AMAP avec un site web).

Si ces plateformes rencontrent un succès que l'on ne peut démentir, c'est que la voie a été ouverte par les grands acteurs actuels de l'économie numérique, les Google, Facebook, Yahoo, qui se sont constitués sur une économie des biens immatériels. Immatériel, mais engendrant des profits bien réels.

L'économie du vol (ou la prédation des externalités positives)

La grande réussite des acteurs du web 2,0 a été l'exploitation du travail gratuit. On a beaucoup parlé de données personnelles, mises en lumière en France dans le rapport Colin et Collin, mais on parle moins de la prédation de la création de nombre d'auteurs qui s'ignorent, ou de la minoration de leur valeur.

Ce vol est de trois ordres : le code source, les contenus, et la fourniture du service.

 

1/ Le code source tu écriras (la malheureuse idéologie du libre)

Alors que l'Europe a fait le choix de ne pas breveter le logiciel, les Etats-Unis ont fait le choix inverse. Ainsi, le roi incontesté de l'économie numérique, Apple, utilise du logiciel libre pour son OS, et bien évidemment en interdit le hack. Au demeurant, la formule que l'on prête à Picasso, cité par Jobs, tient également pour le design de ses produits (voir les étonnantes similitudes avec la marque Braun).

Le pseudo conte de fée du libre tient à ce que, derrière chaque brique opensource, se cache un mécène qui est bien propriétaire de brevets logiciels et les met à disposition d'une communauté. Si les serveurs Apache, qui font tourner la majorité des sites de la planète, sont libres (de droit, c'est-à-dire ne nécessitent pas de versement de royalties pour leur utilisation), c'est parce que le code appartient à la fondation du même nom. De grands noms se cachent derrière les licences libres, tels IBM, ou Google. Pour ces géants, le fait de libérer le code induit des économies d'échelles sur le maintien et le développement, ainsi qu'une position stratégique concurrentielle; pour les codeurs, une reconnaissance par leurs pairs qui peut aller jusqu'à celle par une entreprise (et donc un emploi),

Dans cette dichotomie entre protection du code des US et de l'UE, on peut légitimement penser que l'industrie du logiciel américain s'est construite sur une large partie de travail gratuit de codeurs européens.

 

2/ Les contenus tu créeras (tous auteurs, mais pas toi, petit scarabée)

Lorsque Yahoo rachète Tumblr, à un prix cinq fois supérieur à celui proposé pour Dailymotion, c'est pour exploiter un média dont tous les collaborateurs sont bénévoles. 30 à 50 millions d'utilisateurs produisant une audience de 300 millions de visiteurs, tout cela gracieusement, c'est une aubaine pour une plateforme qui monétise une audience par la publicité.

Le bénévolat médiatique est une arme à double tranchant : ainsi, lors de la vente du Huffington Post à AOL, un certain nombre de bloggeurs ont demandé une part de la vente, estimant être la valeur du journal en ligne. La stratégie de défense du journal, bien connue dans l'univers des UGC, a été de se défausser sur un donnant donnant : les contributeurs ne sont pas payés en nature, mais en exposition. Par analogie, on pourrait dire que le Huffington est le book du mannequin, ou du graphiste.

Néanmoins, la class action n'a pas abouti, le juge déclarant que les plaignants auraient dû s'organiser a priori. Et donc refuser l'exploitation plutôt que la subir. Donnant, donnant...

 

3/ Le service tu feras (le don contre don, ou presque)

Au delà des seules données personnelles, le fait d'enrichir des applications par la "multitude" participe de l'enrichissement de l'entreprise. Ainsi, lorsque Facebook, puis Apple, puis Google, propose 1 milliard pour racheter la startup Waze, ce n'est pas pour s'offrir un bijou de technologie et des algorithmes révolutionnaires, mais bien pour les 40 millions d'utilisateurs qui ont "co-créé" la valeur de l'entreprise.

L'idée de l'échange non marchand, théorisée par Marcel Mauss dans son "Essai sur le don" (1923), décrit le phénomène du don comme un fait social, qui amène le plus souvent un contre-don; il y a donc un échange de bons procédés, qui structure des rapports sociaux, lesquels sont distincts du marché.

La grande force de l'industrialisation des échanges via le web a été de constituer des plateformes qui valorisent ces échanges dans une logique économique utilitariste : on monétise désormais les rapports humains.

 

Tous ces mécanismes s'apparentent à une prédation des externalités positives, très bien décrite dans le rapport Colin & Collin et théorisée par l'économiste Yan Moulier-Boutang.

Ce qu'on a appelé dans les années 2000 la co-création (voir le livre d'Alban Martin, l'Âge du Peer, 2006), et désormais la sharing economy sur des services liés aux biens immatériels n'est au final qu'un vol du travail d'autrui, ou son exploitation non rémunérée. Particulièrement sensible dans le domaine du travail intellectuel, le phénomène n'est pas nouveau (voir "les sales blagues de Coluche", "Les brèves de comptoir" du "génial voleur de répliques" Gouriot, ou, à son commencement, la constitution de l'industrie du disque par le vol du patrimoine afro-américain, très bien raconté dans la suite documentaire "The Blues" de Martin Scorsese).

 

L'économie de l'irresponsabilité

L'invention de la sharing economy - ou sa publicité - tient beaucoup au succès de deux plateformes : AirBnB et Uber. AirBnB permet de louer son logement, tandis qu'Uber est un service de taxi. Mais ce "partage" de la ressource n'est ni plus ni moins que la location personnelle d'un bien, voire de soi. Rien de partagé, et rien de nouveau : il y a ici juste une substitution d'une activité autrefois dédiée à l'entreprise par une activité individuelle, sans le cadre réglementaire existant. De fait, l'individu s'exonère de toutes les contraintes liées à une activité professionnelle : impôts et taxes, assurances, contrats préexistants, qu'ils soient de droit public ou privé. S'il est indéniable que cette activité peut procurer des revenus complémentaires pour le propriétaire du bien "partagé", celui-ci s'exonère du cadre légal mis en place pour protéger la société toute entière : minimum syndical dans le cadre d'une activité de chauffeur de taxi, licence professionnelle, règlementation liée à l'hygiène, patente... Cette irresponsabilité est industrialisée par des plateformes qui s'enrichissent sur une économie grise; elles ne sont pas les donneurs d'ordre, et ne sont donc pas impliquées dans les atteintes au corps social. Comme l'indique un article récent de Fortune, si les attentes d'un site de "partage" comme Sidecar se réalisent, alors les Etats-Unis perdraient 23 milliards de dollars en taxes issues de ce marché.

Mais il y a mieux. Il y a désormais le vol monétaire, au motif de l'affect ; le crowdfunding.

 

L'économie du faux investissement 

Le crowdfunding est apparu à la suite d'autres mots en crowd, notamment le crowdsourcing. Mis en lumière par "La cathédrale et le bazar" d'Eric Raymond (1999), il se veut que les foules construisent mieux - ou tout aussi bien - de façon désordonnée qu'un petit nombre de façon ordonnée. Les grands projets collaboratifs, que l'on a pu voir à l'oeuvre dans les sociétés savantes du XVIIIeme siècle, se retrouvent adaptés pour concevoir des projets industriels (ainsi, la création du web, via les RFC, mais aussi l'emblématique linux, ou wikipedia) ou les financer.

L'organisation du capitalisme dans le travail a toujours été l'apport en capital - numéraire pour la plupart - visant à financer la production : l'investissement.

Le crowdfunding respecte cet aspect, mais en supprimant la contrepartie de l'investisseur : le souscripteur à l'offre ne reçoit en retour aucune action, aucun dividende, voire souvent, aucun produit. Est essentiellement valorisé son altruisme.

Il existe plusieurs mécanismes de crowdfunding : le plus connu s'apparente à la souscription, que l'on pouvait avoir pour le financement de certaines oeuvres, par exemple de beaux livres. A l'issue de la collecte d'une certaine somme, la production peut être lancée et les souscripteurs reçoivent l'objet qu'ils ont contribué à produire. Mais pour une autre partie des cas, il s'apparente à du bénévolat. Là où il diffère dans sa partie économique, c'est que le souscripteur s'appauvrit volontairement pour créer une entité dont la valorisation lui échappe.

Dans la majorité des entreprises de crowdfunding, le sociétaire/actionnaire/producteur, est récompensé en considération. Comme pour la production d'un UGC, le financeur du prochain film de Michèle Laroque ne bénéficie pas des droits afférents à un coproducteur; il n'est pas associé aux bénéfices, ni à la rente des droits (vente, diffusion...); pour autant, il amène, via le site, 10% du financement du film; son "financement" est une sorte de préachat d'un bien (le minima étant l'accès à la VOD), mais à une valeur largement inférieure à sa participation. Le financeur du bus de reportage de Davanac ne peut faire valoir de créance sur un outil de production qui, lui, appartiendra, avant même son amortissement, au journaliste.

Cet engouement pour le financement participatif s'explique en grande partie par la frilosité des acteurs traditionnels à jouer le jeu du risque; c'est là que le fan entre en scène, dans une optique désintéressée de fan. Mais ce qui est vrai pour Michèle Laroque l'est également pour noob : le fan n'aura aucun droit de producteur sur l'oeuvre.

 

L'économie du partage, nouveau "bullshit bingo*" du monde pseudo-numérique

Sous la bannière de la "sharing economy", on trouve donc le rebranding du prêt, de la location, de la vente, ou encore de l'exploitation des cerveaux d’œuvres. L'imagination du marketing est sans limite, et après le durable, le green, le cloud, voici maintenant une économie dont le mot est dévoyé.

L'essentiel est paradoxalement la fin de la propriété, théorisée par Jeremy Rifkin : une économie de non-propriétaires, vantée pour sa fluidité, mais qui de fait aliène d'autant plus : la location à vie de biens immatériels comme matériels engendre un état de crédit permanent, et une incertitude sociale, puisqu'elle tend à la disparition du patrimoine. Les idéalistes qui y voient le retour du "lien social", voire une correction des excès du capitalisme sont bien ici les idiots utiles d'un système pervers qui se sert du déclassement économique des "cerveaux d'oeuvres".

La consommation collaborative from adesias. on Vimeo.

Quant à l'argument de bénéfice pour le consommateur - dépenser moins - le livre de Rifkin démontrait en 2000 que la marge de vente d'un bien tournait aux alentours de 30%, lorsque celle du service était de 50 (les chiffres ont dû évoluer à la baisse, mais il n'est pas inconcevable, vu le développement de l'offre, que le ratio soit toujours identique).

De plus, cette "nouvelle économie" se développe de façon parasitaire sur une économie identique, mais qui est encadrée légalement pour des motifs sociaux légitimes. Ainsi, les grandes stars telles qu'AirBnB ou Uber, qui fournissent des prestations privées de location de chambre d’hôtel ou de taxi. La disruption qu'elles revendiquent sont des changements non technologiques, mais bien légaux; elles s'affranchissent de toutes les législations en vigueur, à tel point que les Etats ou les villes ont décidé d'en interdire ou d'en restreindre l'usage. On peut trouver que la loi est bien souvent un frein à cette innovation, et privilégie les situations installées, appelées à devenir des rentes de fait. Ce principe est discuté, et appelle à plus de souplesse. Mais ce qui a causé une rupture dans le monde de la culture, touchant une minorité, s'installe durablement pour des pans entiers de l'économie. La libération par le "partage" ou le "collaboratif" n'existe pas, et ses effets ne sont pas nouveaux.

D'ailleurs, il existe bien, d'ores et déjà, une économie dite collaborative. Mise en oeuvre au niveau des entreprises, ce qu'on nomme souvent l'échange marchandise, ou de services, elle est de plus encadrée au niveau juridique, et n'est pas soumise à l'effet d'asymétrie propre à l'économie de partage. Et cette asymétrie privilégie paradoxalement l'individuel au détriment du collectif, en contradiction même avec les valeurs sociales sous-tendues par le partage.

 

Et sinon, quand est-ce qu'on mange ?

A l'inauguration des locaux de Mozilla, un superbe hotel particulier sis boulevard Montmartre à Paris, la ministre chargée de l'innovation et de l'économie numérique a mis en avant le partage et le logiciel libre sur l'idée de la propriété. Etonnant, quand on voit que cette entreprise "non-profit" réalise un chiffre d'affaire de plusieurs centaines de millions de dollars par an, provenant pour l'essentiel de .... Google. Etonnant, quand un peu plus tôt dans l'année, le rapport Lescure se penchait sur la première économie mise à mal par les plateformes de partage du web, la culture. 

 

Dans un intéressant essai, "L'organisation pirate", Jean-Philippe Vergne et Rodolphe Durand ont montré que le pirate procédait d'une forme de réorganisation de l'économie, à la marge du capitalisme, lequel est ensuite agrégé et devenait source de droit. On pourra ici faire l'analogie avec toutes les formes de contre-culture : de la pop-culture des années 60/70 jusqu'aux hackers pionniers.

Dans cette économie mondialisée, mais ne serait-ce qu'européenne, où les nouveaux barbares détruisent consciemment ou non via un ultra-libéralisme de Monsieur Jourdain l'organisation de la société, il serait bon de s'interroger sur les dangers à moyen terme d'un appauvrissement de la structure, tant sociale que financière, où les profits d'un travail qui ne dit pas son nom se retrouvent dans des paradis fiscaux, pour le plus grand bénéfice d'organisations qui se déchargent de leur responsabilité sociale.

Comme le rappelle Nicholas Carr (cité chez InternetActu) cette économie de la débrouille est plus la manifestation de l'échec de nos économies que de leur succès. Il n'est pas sûr que l'achat de produits d'occasion provienne de la volonté de mieux consommer, ou de consommer de façon responsable.


Si la société se dirige vers une fin du travail, alors que celui-ci intègre socialement l'homme, il serait intéressant de se pencher sur son futur. Mais arrêtons de vendre la chimère de l'économie du partage, là où "la nouvelle économie" promise par la bulle Internet de 2000 a déjà échoué.

NB : le terme bullshit bingo est ici honteusement volé à l'organisation "CQTM", qui disserte occasionnellement et en public du bullshit marketing de la "nouvelle économie". Ils seront à la Gaité lyrique le 2 juillet prochain.

 

Le premier épisode de la série The Blues - Feel like going home (présent sans doute illégalement sur Youtube et qui pourra être retiré à tout moment à la demande des ayant-droits)