Je viens de refermer le livre de Cohen et Schmidt, "The New Digital Age". Enfin, refermer un epub sur une tablette est un bien grand mot. Ou plutôt, un ancien mot. De la même manière que "je l'ai lu dans le journal" ou "je l'ai lu sur internet", l'objet emprisonne...

Loin d'être un livre traitant de pure technologie, c'est un livre politique.

On peut le prendre pour un panégyrique de Google, dont il apparait de plus en plus une mission messianique, et le traiter avec un certain mépris, à l'instar de Pierre Haski sur Rue89. On peut penser que Google prend ses désirs pour des réalités, à l'instar de Frédéric Martel sur Slate. On peut, avec les deux suscités, considérer ce qu'il décrit avec appréhension, voyant dans Google un ogre tyrannique, mi big brother, mi skynet, le réduisant à une entité purement commerciale prédatrice de nos libertés. 

On peut aussi regarder un peu plus loin et considérer ce livre comme une déclaration d'intention de Google à l'adresse du gouvernement américain : un serment d'allégeance dans le combat pour la diffusion de la civilisation de l'Empire.

 

Alors que Google est une entreprise dont le coeur de métier est le moteur de recherche, se diversifiant dans l'email, la fourniture de contenus videos, la voiture sans chauffeur ou l'augmentation de l'humain, le livre ne traite que de politique, au sens premier du terme : l'organisation de la cité, ici interconnectée. Pas un des sujets excitants chez Google, de Google Brain (drivé à la fois par Andrew Ng et Ray Kurzweil) à Google Glass, Car, Youtube, toutes inventions qui promettent de façonner notre futur ne sont détaillées dans ce livre. Le seul objet d'étude est le réseau et ce qu'il permet. 

Futur de la citoyenneté (chapitre 2), futur des Etats (chapitre 3), futur de la révolution (chapitre 4), futur du terrorisme (chapitre 5), futur des conflits (chapitre 6), futur de la reconstruction (chapitre 7). Si le titre n'incluait pas le terme "digital", la consultation du sommaire pourrait prêter à croire que ce livre a été écrit à la fin de la 2ème guerre mondiale, par un think tank comme Rand Corporation.

 

Le livre s'ouvre sur un constat, "The Internet is the largest experiment involving anarchy in history", et pendant près de 300 pages (380 avec les annexes), traite de l'évolution de cette anarchie. Décrivant les avancées sociales procurées par le réseau des réseaux, il oscille constamment entre le mieux et le pire.

Mais s'il cherche à décrire le futur, un futur, le Nouvel Age Digital, il tombe à coté. Chez Schmidt et Cohen, on est schizophrène. Les paradoxes du livres sont nombreux : si, d'un coté, internet est révéré pour participer de la quête de la vérité absolue ("people who try to perpetuate myths about religion, culture, ethnicity or anything else will struggle to keep their narratives afloat amid a sea of newly informed listeners."),  de l'autre, il est pointé du doigt dans le chapitre terrorisme pour la facilité de l'embrigadement. On pourra objecter que ce sont les usages qui sont déterminants, pas la technologie. Qu'il n'y a pas une réponse, mais des possibilités. Pourtant, le mot le plus souvent employé par les auteurs est "will". Pas "could be", ou "might be". Will.

Un autre point dérangeant dans la lecture du livre est l'absence totale de questionnement du coté des démocraties occidentales. Si, d'un coté, Internet est dépeint comme le sauveur de la démocratie contre des régimes totalitaires, à aucun moment ne sont abordés les mouvements militants américains ou européens, contre ACTA, PIPA ou SOPA.

Si Assange et Wikileaks sont convoqués pour l'aspect "whistleblowing", pas une ligne n'indique les pressions officieuses du DOJ sur Amazon, Mastercard, VISA ou EveryDNS pour stopper le financement ou la diffusion du site, ou sur le caractère exceptionnel du procès Manning en cours ("a clear and present danger to journalism in the national security arena" selon Yochai Benkler). Par contre, Russes, Chinois, pays du Moyen Orient illustrent abondamment, tout au long de l'ouvrage, les dérives autocratiques des pouvoirs contre la diffusion de l'information.

C'est là toute l'ambiguité du livre : poser des futurs possibles, mais à l'étranger. Jamais sur le sol américain, ni même dans les démocraties occidentales. Alors que l'on trouve de nombreuses références sur les événements de révolte de citoyens contre leurs gouvernants, dans les régimes totalitaires, pas un mot sur Seattle 1999. Pas un mot sur le mouvement des 99%, ayant pourtant largement bénéficié des TIC.

Et le futur selon Google d'opposer continuellement monde réel et monde virtuel :

"People and states will prefer the worlds where they have more control - virtual for people, physical for states - and this tension will exist as long as the Internet does".

Pareillement :

"States will have to practice two foreign policies and two domestic policies - one for the virtual world and one for the physical world - and these policies may appear contradictory".

Les auteurs s'obstinent à penser que le citoyen sera soit dépossédé de son droit de vote, de son droit de représentation, et de création des lois, soit totalement schizophrène :

 "The physical world will impose rules and laws that help contain the anarchy of virtual space and that protect people from terrorist hackers, misinformation and even from tech digital records of their own youthful misbehavior".

Les auteurs font en permanence la distinction entre les citoyens et les Etats, comme si ces deux entités étaient distinctes. Pour un français, élevé au principe du gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple, cela sonne étrangement. Si cette défiance contre les Etats est très clairement dans l'air du temps, elle résonne à l'aune de la Constitution américaine, notamment du 2ème amendement. 

Il faut donc rappeler le contexte : le livre est avant tout un développement d'une note produite par Schmidt et Cohen pour Foreign Affairs en 2010. Rappeler également que Jarod Cohen, avant de travailler pour Google, était conseiller au département d'Etat américain, sous les administration Bush puis Obama. Il est à penser qu'il fait l'impasse sciemment sur les tiraillements de la société américaine, où Google milite contre SOPA ou PIPA, et se pose en défenseur de la liberté de ses "clients" contre l'Etat fédéral.

Le livre est donc plus un manuel décrivant les pratiques des nouvelles technologies dans l'export du modèle démocratique US qu'une réflexion prospectiviste sur le(s) futur(s) possible(s) d'un monde de réseaux. Ces nouvelles technologies qui, de RadioFreeEurope émettant vers les pays satellites de l'URSS aux satellites diffusant Dallas en Arabie Saoudite ou en Iran, ont toujours été au centre de la communication - et de la propagande - américaine.

Aussi, afin d'avoir des clés de compréhension de futurs possibles dans un monde interconnecté, il vaut mieux se plonger dans les "Foules intelligentes" de Rheingold, écrit en 2002 et toujours d'actualité. Et aller se frotter à la Contre histoire des Internets, de Jean-Marc Manach, Julien Goetz et Sylvain Bergère, dès à présent sur le site de Telerama, ou sur Arte le 14 mai prochain.

L'histoire du Net, son futur et le nôtre ont droit à une Big Picture.