Cher ami,

Je n'ai pas l'habitude de m'épancher sur la politique sur ce blog; tout d'abord parce qu'il cause essentiellement de la révolution numérique, ensuite, parce que la politique, la vôtre, est à des années lumières de la mienne. Aussi, dans mon memex à moi, votre conception de la vie de la cité, votre organisation, vos structures, sont une perte d'espace mémoire, comme de temps de calcul. Ma vie, si virtuelle qu'elle soit, n'est ni rêvée, ni fantasmée. A votre inverse.

Tu as donc manifesté dimanche dernier, à l'appel d'un homme politique ayant brigué l'investiture suprême en 2012, contre l'austérité et pour une nouvelle République.

Vous partimes 30.000, et par un prompt renfort, vous vous comptames 180.000 en arrivant au port. Ma rationalité m'empêche de disserter sur les écarts de comptage habituels entre les organisateurs et la puissance publique; néanmoins, je ne puis qu'admirer votre habilité à manier la théorie du complot à votre avantage, d'autant qu'elle a bonne presse. Votre marée rouge, très rouge, a déroulé son tapis de mécontents, d'opposants, de gens en colère, contre les puissants, les menteurs, les tricheurs, les profiteurs. 

Cela est légitime. Vous avez le droit de manifester, de revendiquer vos opinions. Vous en avez même le devoir; au terme de cette inconditionnelle  - et constitutionnelle - liberté d'expression, acquise de haute lutte, vous avez le devoir de parler, converser, crier. Vous avez le droit d'écrire des pamphlets, de jeter des anathèmes, de vous rebeller contre l'ordre établi, de contester. C'est ce qui fait la force d'une démocratie. Et c'est tant mieux.

Si je vais passer quelques heures à me fendre d'un billet de blog, c'est parce que vous commencez à me les briser menues. Non pas que vos cris m'insupportent; je vis à Paris, loin des itinéraires des cortèges, et les populations que je côtoie sont très loin de toute préoccupation politique. Mais vos cris résonnent de tellement d'errements, de contre-vérités, d'absence de mémoire et de culture, que je ne peux m'empêcher de pousser également mon cri, parce que j'ai les mêmes droits que vous.

Cher ami, 

Tu as donc manifesté contre la crise, contre le gouvernement, et pour la mise en place d'une nouvelle organisation de la société. Soit.

Le pays est en crise; tu l'as remarqué, le monde l'est également. Mais la crise n'est pas l'exception, ce serait même la norme; ainsi 73, 83, 92, 2001, 2008. Ce serait même une forme d'organisation. Ce n'est pas moi qui le dit, mais un des auteurs prisés par la gauche et l'extrême gauche, Antonio Négri, cité par Edgar Morin,  dans "Pour entrer dans le XXIème siècle" :

"La crise, ce n'est pas le contraire du développement, mais sa forme même".

Ledit Morin, de continuer :

"Le développement ne s'effectue pas sur un socle culturel, civilisationnel, sociétal : le développement est inséparable de la destruction/transformation de ce socle, et c'est ce processus désorganisateur/réorganisateur qui est de caractère crisique"

Ledit Morin, qui a quitté le PC stalinien après guerre, de continuer son analyse, dans le chapitre "Ou va le monde?", sur le modèle "stalinistique" :

"L'apparente immobilité du système, la sclérose et la congélation politique des sommets, la rigueur disciplinaire de la machine, tout cela semble écarter l'idée de la crise. Et tout cela constitue effectivement une formidable machine à écarter à tout prix, et sans cesse, toute déviance, tout feed-back positif, toute expression du pluralisme, toute manifestation d'antagonisme au pouvoir, c'est-à-dire éviter tout début de processus crisiques"

Bizarrement, cher ami, cela sonne juste au programme de ton leader actuel.

Celui-ci a le verbe haut et la parole acerbe. Cette radicalité remporte l'adhésion chez un tiers de mes concitoyens. Pour revenir à notre ancien Président, c'est cette radicalité, cet engagement, ce volontarisme, qui remportait également, au début, les suffrages. C'est ce manque de radicalité que l'on conspue chez notre actuel Président, "pépère" pour les uns, "monsieur faible" pour d'autres. Même si on retrouve cet engagement dans la communication institutionnelle, via la répétition du mot "choc", en "éléments de langage".

Votre leader actuel, qui a une certaine expérience de la politique, sait donc manier le verbe. Lorsqu'il emploie le terme "insurrection", il en connait la signification. Après la "période d'essai d'un an", sortie d'on ne sait où, l'homme qui a échoué à conquérir de façon légitime le poste suprême appelle donc à une révolution.

Dans "Autopsie de la Révolution", Jacques Ellul, l'un des grands exégètes de Marx, rappelait que :

"Tout le mouvement de 1780 à 1789 est une révolution réactionnaire. Le gouvernement a fait à cette époque des réformes remarquables dans tous les domaines, et c'est lui qui est progressiste : mais les populations ont refusé de le suivre, par attachement à l'organisation traditionnelle, aux privilèges et aux situations installées : le pouvoir était alors dit despotique parce qu'il se voulait de plus en plus rationnel en même temps que les réformes qu'il accomplissait étaient plus libérales. Les nouveautés dans tous les pays sont intolérables. La révolte est contre le progrès."

De fait, quand votre leader brocarde le "petit monarque", il ne fait que reproduire le propos d'Ellul. Lorsque dans son programme d'élection présidentielle, il se prononce pour la suppression de la RGPP (révision générale des politiques publiques, désormais MAP), il se prononce contre le progrès. Et lorsqu'il caresse dans le sens du poil des populations qui vivent sur l'idéal du "c'était mieux avant", il se prononce contre le progrès. Car les couches qu'il représente, ou qu'il flatte, sont des segments de population qui ont vécu des mondes qui n'existent plus, et qui n'existeront sans doute plus jamais. La permanence de l'emploi salarié, tout au long d'une vie; la fin du cycle des 30 glorieuses; la fin d'un monde industriel. Tout cela dans un contexte économique où les BRIC et les CIVETS étaient des pays à vocation touristique.

Tu pourras me faire le procès des méfaits de la science, de la technologie, ou de la finance, sur le développement humain. Je te répondrai avec Braudel, te citant les grèves des ouvriers imprimeurs en France, vers le milieu du XVIème, "provoquées par la modification de la presse d'imprimerie qui entraînaient une réduction drastique du nombre des ouvriers" (in "Civilisation matérielle, économie et capitalisme, XVe-XVIIIè siècle, T1 : les structures du quotidien"). Mais également de l'apparition des luddites, au XIXè en Grande Bretagne, contre l'apparition des machines à filer. Un mouvement d'une telle importance qu'il a nécessité l'intervention de la troupe.  

Je ne doute pas du désarroi des manifestants devant l'incertitude du lendemain; mais tu ne peux décemment amalgamer les maux pour fonder une cohésion d'ensemble, coalition de bric et de broc unie sous la bannière du "qu'ils s'en aillent tous". Lorsque je vois le cortège qui s'est ébranlé dimanche, je suis malheureusement désolé de ne voir que l'expression de revendications catégorielles, chacun défendant son pré carré - et son emploi - dans des industries qui vivent leurs dernières heures (automobile, distribution de la presse, hauts fourneaux...). En aucun cas, un jeu collectif.

Vous faites du bruit, vous êtes la minorité agissante, l'aiguillon. Tant mieux. Il en faut. Maintenant, rendez-vous en compte, vous êtes les vieux cons de la République. Vous êtes les anti-modernes. Vous désespérez vos enfants, et vos petits enfants vous attaquent, dans les colonnes du Point dont vous honnissez les journalistes.

Nous vivons des crises, et ce serait notre mode de fonctionnement. Nous vivons également des meta-crises, des ruptures, qui occasionnent une remise à niveau de nos institutions politiques. Cela fait 70 ans que la stabilité règne dans les pays occidentaux. Que ceux qui sont aux commandes ne réalisent pas de saignées dans leurs forces vives en transformant leurs propres enfants en chair à canon, ou détruisant leur économie. La Vème est le régime républicain le plus stable dans notre histoire récente. C'est que l'époque veut que la France n'ait pas connu de guerre sur son territoire depuis les "événements" . Mais c'est aussi la période la plus calme dans le monde, qui a vu le dernier affrontement bloc contre bloc s'effondrer à Berlin.

Je ne t'apprendrai pas que la Veme République naît des suites des "événements" d'Algérie, la IVème sur les décombres de la deuxième guerre mondiale, la IIIème suite à la guerre franco-allemande de 1870.

Il apparaît évident que nous - collectivement - ne savons pas gérer un monde de paix. Et que notre système, que nous remettons à niveau à chaque conflit meurtrier, est grippé. Nos institutions le sont, notre organisation l'est, nos représentants également. Nous mêmes, citoyens, sommes faibles puisque nous reproduisons, inlassablement, les mêmes erreurs du passé. Ton leader dénonce la finance internationale, la collusion avec les hommes politiques ? C'est drôle, c'est l'affaire Stavisky. 1934, comme le temps passe... Ton leader prend à partie Cahuzac et pleure sur l'état actuel de la Grèce? Soit, mais pourquoi ne pas condamner la Grèce, coupable d'avoir maquillé ses comptes en 2001, avec la complicité d'un banquier d'affaire international ?

Dans le Que sais-je "La vie politique", édition 1985, Philippe Braud écrivait :

"les dirigeants en place jouissent généralement d'une forte longévité politique. Sauf séismes politiques relativement rares, ils conservent parfois presque indéfiniment le contrôle de leur organisation [...]. C'est une manifestation du phénomène oligarchique. De ce fait, il en résulte une nette tendance à la gérontocratie qui freine le renouvellement du personnel politique"

De fait, je veux bien entendre ceux qui militent pour le changement. Un changement qui ne s'opère plus dans l'alternance entre les Elephants et les Anes, mais dans une remise à plat du zoo. Je veux bien entendre que ton leader pleure la fin d'une utopie, commencée lors de la Commune étudiante, et terminée lors de la "parenthèse" de la rigueur, en 1983. La fin du socialisme. Mais le miroir aux alouettes n'est pas une doctrine, et la manipulation pas une méthode de gouvernement. 

Ce que nous avons a faire est inventer le monde de demain, pas se lamenter sur des passés forcément regretables. Non, ce n'était pas mieux avant. Et non, le futur n'était pas ce qu'en avaient prévu les prospectivistes de tout poil, pas plus qu'il ne l'a été par des ministères du plan. Nous n'avons plus d'agriculteurs qui se tuent à la tache, plus de mineurs qui en font autant. Nous avons collectivement élevé notre niveau de vie depuis la fin de la guerre. Les citoyens sont éduqués, responsables. Ils s'agitent continuellement dans la boite de Petri, et créent de la richesse, du bien-être, de l'intelligence.

Mais en effet, nous nous trouvons devant un paradoxe; en dépit de tout ce que nous avons réalisé, nous ne créons toujours pas "les lendemains qui chantent". Le plein emploi ne sera jamais atteint. Le conjoncturel devient du structurel. Quelles que soient les avancées de notre civilisation, il se trouve toujours un effet de bord qui masque, périodiquement, les bénéfices du progrès. Je prendrai un exemple, l'éducation.

Lorsque Raymond Boudon a écrit l'Inégalité des chances, il a démontré le double problème de l'accès à l'éducation : la neutralisation (pas assez d'emplois pour trop de diplômés) et l'absorption (la compétence requise pour un poste croit selon les classes d'âge). De fait, la génération limbo est apparue aux Etats-Unis ou au Japon, et l'on commence à voir ses effets en France. Et si l'on regarde le rapport de la Dares, concernant l'emploi en 2020, le futur des "cerveaux d'oeuvres" n'est pas réjouissant. Il y a lieu de s'attendre à une "forte dynamique des métiers de soins et d’aide aux personnes fragiles". Traduction : le secteur qui recrutera sera celui de la toilette pour grabataires. Ceux-là même qui manifestent aujourd'hui seront pris en charge par leurs petits-enfants, titulaires d'un doctorat. Cela donne envie, non ?

Cher ami,

Je peux comprendre que ton leader n'arrive à faire le deuil du tournant du "Bad-Godesberg" français du 23 mars 1983. Mais mentir au peuple pour satisfaire ses propres ambitions, en lui faisant qui plus est courir le risque d'un déclassement plus rapide, c'est dangereux. C'est précipiter la chute, et la rupture dans ce qu'elle a de plus sombre. 

Je vois bien que le système est à son maximum. Et que ton leader n'est pas le seul à se poser en alternative. D'autres partis sont également prêts à vendre leur chapelle, des verts au centre droit. D'autres encore y réfléchissent de façon collective (sur la liberté d'expression, via la Cantine), se basant sur une expérience islandaise récente, et des modes d'organisation hérités du web. Web qui n'est qu'une réinvention du collaboratif, mais qui est un outil puissant d'expression et de production d'actes et d'idées. 

Tout est à inventer, tout le temps, de façon collective. Notre rupture, celle de notre génération, devra arriver d'une façon négociée, comme jamais dans notre histoire il n'a été possible de la faire. Pour ma part, il n'est pas plus question d'aller taper du boche que de raccourcir de nouveaux aristocrates.

Pour en finir, je citerai Jean-Pierre Le Goff - encore un revenu du communisme - qui dans son livre "La démocratie post totalitaire" écrivait à propos du mouvement antimondialisation. S'entendant de la dénonciation des "Etats, institutions et hommes politiques devenus de simples servants et promoteurs des forces financières", il énonçait :

"Sans s'en rendre compte, les promoteurs de ce type de dénonciation donnent du système qu'ils entendent combattre une telle image de toute-puissance qu'ils contribuent à la renforcer. Et ils installent paradoxalement ceux qui les suivent dans une situation d'impuissance assumée : s'appuyant sur des analyses réductrices, la dénonciation radicale se suffit à elle-même et cette posture est elle-même reprise par les médias".

En suivant, par écrans interposés, la manifestation de dimanche dernier, je n'ai vu que ça.

Bien à toi

Julien