En 1994, Dans un texte prophétique, "The Economy of Ideas", l'un des fondateurs de l'EFF, par ailleurs auteur du Manifeste du Cyberespace, John Barlow décrivit "A framework for patents and copyrights in the Digital Age. (Everything you know about intellectual property is wrong.)". L'un des points essentiels de son propos fut la description d'une taxonomie de l'information : une activité, une forme de vie, une relation.

Barlow postulait entre autres que l'ère de la possession était terminée; à l'avenir, seule la relation créerait de la valeur, et la majorité des échanges entre humains allait relever de l'immatériel. Bref, ce type, en 1994, en décrivant les propriétés du signal, prophétisait Google et Facebook. Et pensait déjà une économie des données personnelles, ultimes commodités.

En janvier 2013, un brillant développeur du nom d'Aaron Swartz mit fin à ses jours. Il était sous le coup d'un procès suite à la mise à disposition de la totalité des articles scientifiques d'une base de données, JSTOR. Depuis lors, il est considéré par une certaine intelligentsia comme un martyr de la cause de la liberté de l'information, sa famille et certains de ses amis voyant une relation de cause à effet entre les poursuites et son décès. Un énorme mouvement de protestation se mit en place, consistant notamment en la "libération" de travaux de recherches en tout genre, sur le site pdftribute.net.

Il est regrettable de constater que ce suicide ait pu, en un sens, porter ses fruits quant au combat de l'étudiant sur l'accès à l'information scientifique; le 25 février dernier, l'administration Obama rendait un avis concernant la mise à disposition de telles publications : toutes celles financées par l'impôt seraient accessibles gratuitement. (Quant à l'écosystème régissant les publications scientifiques, on pourra se référer à l'excellent article du Monde daté du 28 février 2013: à qui appartient le savoir ? )

Les débats qui agitent la société du web, les données personnelles d'une part, le savoir universitaire de l'autre, sont le sommet de l'iceberg d'une incroyable bataille qui se joue actuellement sur le front du capitalisme : l'appropriation de la connaissance. Cette nouvelle ruée vers l'or, qui prend sa source dans la mise en place, au XVIIIeme siècle, du droit d'auteur, est aujourd'hui le dernier stade d'un système économique où travail et capital sont réunis dans un même lieu : le cerveau humain.

Car ces attaques sur le savoir (et sa propriété) ne sont pas réduites à ces deux champs. Toute information est actuellement l'objet de tentatives d'appropriation.

Pour deux raisons : les crises actuelles qui obligent les détenteurs du savoir à vendre les bijoux de famille (par exemple lors de la numérisation de leurs fonds bibliothécaires, voir la pétition française, suite à des accords liant la BNF à des sociétés privées).

Ensuite parce que l'information est une commodité particulière; elle participe de la sphère publique et privée, marchande et non marchande.

 

En l'espèce, la consommation d'information en tant que savoir est régie par une organisation étatique. En France, l'Etat garantit aux citoyens un égal accès à la connaissance. Plus exactement à l'instruction, la formation professionnelle et la culture (art. 13 du préambule de la Constitution de 1946).

Instruction, formation professionnelle et culture sont toutes trois de l'information. Mais cette conception participe du modèle – vieilli – de construction de la société. L'enfant puis l'adolescent sont formés à être des citoyens, puis des travailleurs, afin d'intégrer le pacte social liant l'Etat et ses citoyens : fournir un travail créateur d'une richesse nationale, dans un cadre normé, pendant un certain temps, jusqu'à la retraite.

Même si des améliorations comme "la formation tout au long de la vie" ont été pensés, tout a été organisé dans un cadre formel défini par la puissance publique : la formation s'effectue toujours dans une logique top to bottom. Or, Internet a bousculé la donne. A l'instar des précepteurs d'autrefois, la recherche permet un accès à l'information délinéarisée, selon la loi de la demande et non de l'offre. Et le monde de l'internet de saisir ces enjeux, par la création des MOOC (j'y reviendrai dans une prochaine note), ou des fablabs.

Ainsi, Bill Gates a clairement indiqué, à l'occasion du dernier South By SouthWest, que le futur de l'éducation était la data. Via une de ces tautologies marketing dont seuls les américains ont le secret, Gates a donc informé son auditoire que le cœur de l'éducation était l'information.

 

Le web est une conversation. A qui appartient-elle ?

En 1989, un chercheur du CERN du nom de Tim Berners Lee proposa à son administration un nouveau concept pour gérer l'information. Le point de départ était de répondre à des problématiques d'accès. Ce faisant, il posa les bases d'un système d'information scalable, ouvert et de temps réel. Berners-Lee, en inventant le WWW, industrialisa le concept d'information dynamique.

Berners-Lee était un chercheur, et le Web se développa d'abord entre centres de recherches. L'ironie de l'histoire fait que, 20 ans plus tard, son invention a transformé 1 milliard d'individus en chercheurs… Mais je m'égare. Ou pas.

A peu près au même moment, un autre chercheur, Ted Nelson, proposait un concept similaire, le projet xanadu. Ce projet n'eut pas le même succès dans la communauté, pour au moins deux raisons : la complexité de la mise en œuvre, et le caractère restrictif de l'accès à l'information.

 

20 ans plus tard, le monde a été affecté par cette invention; des géants monopolistiques ont vu le jour, des industries se sont créées; toute la chaine de valeur a été affectée par l'émergence de la propriété incorporelle.

L'adoption à grande échelle de ce système distribué d'informations (et de leur accès) a créé une multitude de paradoxes : sur la propriété intellectuelle, sur la constitution d'une économie collaborative ET concurrentielle, sur l'évolution du concept de travail et sa valorisation gratuite (cf. rapport Levy-Jouyet ou rapport Colin&Collin), sur la très controversée distinction des usages commerciaux et des usages privés. Mais il n'est pas contestable que nous vivons, depuis 20 ans, une 3eme révolution industrielle.

 

Le web ne peut opérer que grâce à un ensemble de protocoles qui le portent, le TCP/IP. Inventé lui aussi par des chercheurs (dont Vinton Cerf), ce protocole est basé sur deux concepts majeurs : la découpe de l'information en paquets, et leur routage, qui participe d'une architecture technique novatrice : une organisation end to end, et une distribution selon le principe de "best effort delivery". De fait, comme l'a noté un autre fondateur de l'EFF, John Gilmore, "The Internet treats censorship as damage, and routes around it.". Internet est donc un système ouvert, by design, et by destination.

Le CERN - pas plus que le SLAC, le MIT, ou l'INRIA - n'était a priori un repaire de dangereux gauchistes, terroristes, pirates.. Ces institutions avaient en commun le désir de partager de l'information, car en tant qu'Instituts de recherche, leur socle était le partage de l'information.

 

L'ordinateur a permis que tout un chacun puisse avoir, à moindre coût, un couteau suisse. IBM fut le premier à supprimer les wagons de sténo-dactylo et à demander à ses cadres d'effecteur leur travail de secrétariat. Schumpeter devait assister à la création-destruction de l'industrie de la machine à écrire, du papier carbone, des écoles de formation de type Pigier. Le réseau internet a permis de propager de l'information, également à moindre coûts. La 3eme révolution industrielle a permis, via l'ordinateur et le web, à tout un chacun d'avoir accès à une nouvelle forme de capital, à moindre coûts : la machine et la matière première.

 

L'économie de l'immatériel, puisque c'est de cela qu'il s'agit, dispose d'une caractéristique propre à cette industrie: l'input est égal à l'output. Il n'est plus question de fondre de l'acier pour le transformer en carrosserie, ou de créer une chaise à l'aide de bois. La matière première de cette économie est l'information; le produit transformé est l'information.

Or, et c'est le paradoxe, le nouvel or noir du capitalisme, c'est n'est pas la "data", mot valise qui signifie tout et son contraire, mais bien l'information. Le signal.

Après les inventions successives et les appropriations des supports du signal (hertzien, filaire, livre, phonogramme), le capitalisme a remis au centre de son intérêt la propriété intellectuelle. Si les biens culturels représenteraient jusqu'à 7% du PIB de l'Europe, cette valeur est bien supérieure dès lors qu'elle touche toute forme de création de l'esprit, des actifs immatériels des sociétés comme marques ou brevets jusqu'à l'éducation. 

L'invention des internets a profondément modifié l'économie physique, parce qu'il a modifié les rapports sociaux. Ce sont les usages qui ont façonné le web. L'innovation, comme la recherche, qui est partie d'une demande non satisfaite, et permise par une page vierge. Comme l'a rappellé Berners-Lee à SXSW 2013:

when@vgcerf & Kahn developed TCP/IP, they did a beautiful thing: they didn't design how it would be used.

En 1997, un autre fondateur de l'EFF, Richard Stallman, publia une nouvelle intitulée The Road to Tycho. Il y postulait, sous forme de récit de science fiction, l'ultime développement de l'appropriation de la connaissance. Un droit de lire, personnel, incessible et forcément payant.

Rien de tout cela n'est étranger à notre époque. Qui a suivi les volontés répétées des industries du logiciel comme des biens culturels de verouiller tuyaux, devices et contenus, depuis Palladium jusqu'à SOPA, depuis les fonctionnalités logicielles jusqu'au design "digital" breveté d'entreprises comme Apple. Rien n'est plus de l'anticipation, en l'espèce, que de la science-fiction.

 

"Je vais d’abord vous couper la tête. Ensuite, vous trouverez la vérité !"

Frédérik Hayek, l'un des chantres du libre échange, avait à cœur la privatisation complète des écoles et universités, laissant à l'Etat le financement d'une éducation de base. Là est donc la question : qu'est-ce que l'éducation de base? L'instruction ? La formation professionnelle ? La culture ? Lire, écrire, compter participe de l'éducation de base. Mais le matériau est une information nécessaire à la compréhension d'autre information. De fait, pour comprendre Hayek, il faut que j'ai lu Hayek. Que j'ai pu accéder à Hayek. Pour m'inscrire dans la culture humaine, il faut que je suis cultivé. La culture est un bien d'expérience. C'est un endless loop, ou un référence circulaire.

La démocratie est basée sur un équilibre de pouvoirs, dans son organisation interne. Le marché est censé l'être également, la somme de tous les acteurs créant cette main invisible favorable à tous. Mais la propension du marché, ou plus exactement d'un marché, à s'attaquer au socle de l'organisation sociale humaine ne relève pas d'un équilibre des pouvoirs.

Pour reprendre Barlow, ce n'est pas tant le savoir qui est important que l'inscription dans la gigantesque conversation du monde: la société.

Il est assez intéressant de constater qu'au même moment, Tim Berners Lee, par ailleurs fondateur de l'Open Data Institute, évoque la possibilité d'introduire des DRM dans les spécifications du web. Et de rejoindre le projet Xanadu.

Au même moment, Google supprime de son offre d'applicatifs Google Reader, basé sur les RSS (protocole développé entre autres par Swartz), et de fait s'extraie du web ouvert pour refermer progressivement sa plateforme. Et propose des modèles freemium.

Au même moment, les éditeurs ne jurent plus que par les API, ces flux RSS controlables, et les ferment progressivement aux éco-systèmes qui ont participé à leur succès (eg Twitter, netflix..)

Au même moment, les éditeurs de presse revendiquent un droit de propriété sur leurs articles, et certains les obtiennent.  Au même moment, un éditeur de navigateur, Firefox, vient bousculer le modèle économique du web en supprimant les cookies tiers des sites, au grand dam de l'IAB, qui assimile publicité et liberté (cookie is freedom).

 

Nous en sommes là. Nous avons besoin de l'information pour appréhender notre environnement, tout comme nous en avons besoin pour produire d'avantage d'information, et nous intégrer dans la société marchande. Or, si la première information est forcément gratuite (ou devrait l'être), la deuxième est forcément payante (ou devrait l'être). Mais il ne nous est pas possible d'en opérer une quelconque distinction. Alors, information, libre ou gratuite ?