J'aime beaucoup Gérard Depardieu.

D'abord, parce que, n'en déplaise aux salisseurs de mémoire – qui se retrouveront tous à verser une larme à Saint Roch le moment venu – c'est le plus grand acteur français vivant.

Ensuite parce que sa trajectoire est assez épatante. Loulou de province parti pour finir sous les balles des poulets, la vie de Depardieu pourrait symboliser le fameux ascenseur social que l'on rebat depuis des décennies.

Aussi, lorsque la "polémique" a éclaté suite à l'achat d'une maison en Belgique, à la vente d'un hotel particulier et au soupçon d'exil fiscal, je suis resté con.

Traité de minable par un Premier ministre, pis que pendre par les fameux chiens de Mitterrand, dézingué à coup de jeux de mots faciles dans la caisse de résonnance twitter, Depardieu, le héros d'hier, paria d'aujourd'hui.

Il est vrai que désigner des boucs émissaires à la vindicte populaire est un trait typique des élites françaises. Des boucs dans des ambulances bien sûr. Il est plus facile de tirer sur un vieil alcoolique notoire que sur un capitaine d'industrie. Car la polémique sur l'exil fiscal de Bernard Arnault a fait long feu. Tous n'ont pas la faculté d'annuler des budgets publicitaires de plusieurs centaines de milliers d'euros. Journaliste, tu ne mordras pas la main qui te nourrit...

Il est vrai que l'on a oublié que la quasi-totalité des tennismen français est résident suisse. Oui, c'est oublié.

Il est vrai qu'il est plus facile de taper sur les salauds de pauvres ou de riches que de faire face à des engagements de campagne, à droite ou à gauche. Par exemple, dans un monde en crise, visant à moraliser la finance. Faut-il rappeler que 1.600 milliards d'aides publiques ont été injectées dans les banques européennes entre 2008 et fin 2011 ?

 

Depardieu est maintenant russe. Et de le charger au nom de la crise; l'heure est grave, mobilisons autour du "patriotisme économique". De la part d'un gouvernement qui promeut la marinière et le mixeur pour tous, la perte d'un cerveau contribuable comme Depardieu est une catastrophe.

D'ailleurs, Montebourg appelle dans ses voeux pour l'année 2013 que "chaque consommateur achète en donnant sa préférence à un produit, un objet fabriqué sur notre sol (...) parce qu'il sait qu'à son acte d'achat sont liés les investissements, les emplois et le modèle social français". Quel modèle ?  Pour quels coûts ?

On en est à mobiliser deux à trois semaines d'opinion publique pour sauver 700 emplois dans la première industrie polluante de France, parmi les plus usante physiquement. On en vient à défendre des emplois de toute une vie qui de la bouche de leurs salariés sont une souffrance de toute une vie. "Mais qu'est-ce que je sais faire d'autre ?"

Cette France-là n'en finit pas de mourir. La France du 13h de Pernaut. La France des trublions du paf servant la soupe aux puissants chez Ruquier. Où l'on applaudit au travail d'une journaliste qui pose - enfin - une question, à Marine le Pen, il est vrai. La France qui rampe, qui a peur de son ombre mais qui élit le "changement".

Ce pays où, d'un coté, les syndicats sont tellement nuisibles que la commission parlementaire enquétant sur leur financement a préféré enterrer son rapport. Ou d'un autre coté, la patronne du Medef feint de s'apercevoir, à la fin prochaine de Virgin, que "c'est tout à fait terrible comme nouvelle. Cela veut aussi dire que la crise que nous traversons n'est pas seulement économique, c'est aussi une mutation."

La France, ce paquebot dont la force d'inertie est telle qu'il est préférable de ne rien faire que d'oser faire quelque chose. Avec une structure comptant 20% environ des salariés issus de la fonction publique, laquelle paie plus que le secteur privé, comment s'en étonner? En y ajoutant 5 niveaux d'administration (municipal, intercommunal, départemental, régional, national), voire 6 en comptant l'Europe, comment s'en étonner ?

La France arrive à un point de rupture qui menace son contrat social; le fait que l'intégration sociale s'obtient par le travail, et qu'en échange d'une vie de labeur, la société prend en charge le citoyen jusqu'à sa mort. 

Ce pays sent le renfermé. Déjà, l'appel à "se barrer" dans la tribune co-signée par Mouloud Achour, Mockless et Felix Marquardt, avait donné le la, en septembre dernier. Ouvrant sur un constat assez terrible "vous vivez dans une gérontocratie, ultra-centralisée et sclérosée, qui chaque jour s’affaisse un peu plus", le texte appelait la jeunesse à partir ailleurs, à explorer le monde. Et dans un pays oscillant entre le misérabilisme et le mépris pour ces pans entiers du territoire appelés cités, peuplées au choix de potes ou de racailles, cela faisait sens.

Dans un autre style, les pigeons, mouvement indépendant d'entrepreneurs, ont essayé de peser sur un système sclérosé; ne jouant pas des codes du système, ils se sont vite retrouvés grosjean comme devant.

J'aime beaucoup Gérard Depardieu.

Ce n'est pas comme si le type était un salaud de droite. Soutien de Mitterrand en 88, financeur du PC en décrépitude en 2002, puis tour à tour soutien de Sarkozy, des verts (au niveau local) ou de Montebourg, l'acteur revendique une liberté politique. C'est heureux.

J'aime beaucoup Depardieu. Parce qu'en se comportant en "homme libre", selon ses mots, il pose le problème de la citoyenneté en 2012,  à l'heure de la mondialisation honnie, mais aussi d'une Europe que l'on n'arrive toujours pas à structurer comme une société.

Il pose la question de la territorialisation de l'individu à l'heure des internets, de sa appropriation via sa filiation juridique - la nationalité - de l'exploitation de sa ressource propre à l'ère des sociétés de l'information.

Il pose la question de la création de valeur immatérielle dans un espace sans frontières, et de temps rééls. De fait, le territoire (comme la langue et la culture) définissent la Nation. Des trois, c'est le dernier pan d'une idéologie qui subsiste encore.... 

J'aime beaucoup Gérard Depardieu. Même s'il suit le chemin aviné de ses amis disparus, il aura eu une vie héroïque. Si l'on ne peut s'empêcher de penser à la chanson de Brel, certains, comme son ancien agent Jean-Louis Livi, suggèrent que l'on assiste à son suicide.

Pour d'autres, il semblerait que ce suicide reflète celui d'un pays tout entier.