La lecture d'un article d'Europe1 sur la guerre que se livrent les deux partis majoritaires sur le Web m'a littéralement rendu fou de rage. Partant de l'affaire du compte Twitter "solférinien", qui serait un faux nez de l'UMP, l'auteur de l'article conclue, dans le plus pur style journalistique A croire, qu’à l’approche de 2012, le PS et l’UMP deviennent fébriles sur la maîtrise des réseaux sociaux.

Conscients que le Web est désormais incontournable dans leur stratégie de communication politique, les partis voudraient donc réitérer le succès d'un Obama sur le web et partant, "contrôler" les réseaux sociaux. La droite vient d'inventer la gauchosphère, et essaie de relancer sa communication sur le réseau des réseaux.

Et c'est là que la bât blesse. Le web n'est plus de la communication. Le web est une conversation. Les medias ne sont plus les grands groupes de presse qui pratiquaient de la communication top2bottom. L'information circule, dans les deux sens. "Nous sommes le Web", proclamait il y a quelques années Wired. Et les "réseaux sociaux", le nouveau truisme qui qualifie l'internet, ne se maitrise pas plus qu'il ne se contrôle. Quoi que..

Dans son livre Les liaisons numériques, le sociologue Antonio A. Casilli développe un concept qui prend le contre-pied de tous les Cassandre qui voient dans Internet un vecteur de dé-socialisation. Son antienne, "le web ne désocialise pas plus qu'il n'hypersocialise" (lire l'ITW sur InternetActu, écouter sur Place de la Toile). Paru approximativement au même moment, le livre d'un autre sociologue, Dominique Cardon, s'attache à trouver une place pour le Web dans l'organisation de la société ("La démocratie Internet"). Ces deux livres ont ceci de stimulant qu'ils vont à l'encontre des idées reçues, véhiculées et répétées ad nauseam par des conservatismes craignant pour leur fonds de commerce (ainsi, du bovarysme en son temps, "maladie" qui prenait sa source dans le roman et éloignait les femmes de leurs tâches ménagères).

Ces livres sont stimulants. Et optimistes. Car la sphère publique est totalement dépassée. Et la sphère économique, après son échec à transformer le web en un gigantesque mall, revient encore et toujours à la charge. Et bientôt, on pourrait regretter trolls et autres Point de Godwin. Et se contenter de "liker" au pays des bisounours...

Quelques exemples donc, pour juger du "contrôle" qui pourrait s'opérer sur nos communications, nos échanges, notre sociabilité, si on laisse faire les entreprises privées :

  • L'installation d'un navigateur Opera sur un iPhone/iPad ne peut s'effectuer que si son propriétaire a plus de 17 ans. Motif : "Fréquentes/intenses scènes adultes/suggestives". Pour autant, Opera est un navigateur internet. Apple prévient donc ses utilisateurs que le contenu du Web peut lui être moralement dommageable.Pour autant, Safari, browser préinstallé sur les iTrucs, n'affiche pas le même avertissement. Est-ce à dire que le contenu est controlé?

Un peu plus ancien mais tellement révélateur; alors que l'on se gausse de la censure chinoise qui emploierait des milliers de "policiers du net", comment qualifier les armées de marketeurs qui pervertissent le modèle de wikipedia (voir l'exemple Nespresso) ?

Lorsqu'on voit de le BIOS va bientôt rendre l'âme et être remplacé par l'EFI, qui fit couler pas mal d'encre en son temps car au centre de la polémique Palladium, on peut se demander s'il serait possible que la Société, la représentation nationale, les citoyens, le peuple puisse se saisir du Code et le définir de manière transparente, puisque ce Code informatique, comme ses ainés Civil et Pénal, va régir son environnement, ses relations, son organisation? 

Alors que le même Apple décide des contenus qui sont accessibles ou non à ses utilisateurs, d'autres géants, industries culturelles en tête, édictent des normes, lesquelles s'imposent au regard non des lois démocratiques, mais de leurs seuls intérêts.

Alors désormais, "nul n'est censé ignorer les CGU" ?

Il serait temps que l'on refasse de la politique.