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mercredi 4 septembre 2013

Mutatis mutandis

Pandora's box

Enfin ! Ca fait des années que je l'attends, après y avoir pris goût dans une autre vie où je détenais le pass ultime : une accréditation à la discothèque de Radiofrance, "la plus grande discothèque privée d'Europe". La Maison Ronde s'est enfin mise au goût du web, et va proposer une offre "de demande" via une nouvelle "chaine, RF8. D'après les premiers échos, ce ne serait pas encore un service à la Spotify, mais l'inscription dans la modernité fera date. Et vu le catalogue qu'ils détiennent (au hasard, et parce que je suis fan, la disco quasi complète des éditions Hortensia), je ne doute pas un seul instant du succès de la plateforme...

 

Global System Mobile

Le rachat de la division mobile de Nokia par Microsoft fait grand bruit, surtout sur le vieux continent, parce que c'est le dernier pan de l'industrie du mobile en Europe qui s'effondre. Or, ça fait longtemps que cette industrie était morte. Dans le mobile, dorénavant smartphone, l'intelligence c'est le soft, pas le hard. Et le rachat par une société comme Microsoft n'est pas anondin : Nokia représente 80% des ventes de son OS mobile. Après les bundles PC/Windows, Redmond continue donc sur sa lancée. Et confirme par la même que l'industrie, à laquelle croit tant un ministre d'un redressement productif, n'a aucune valeur dans la société des objets communicants qui se profile. L'intelligence des objets, le code qui les meut, le service qui en fait l'usage, voilà la valeur.

 

It's Ironic

La génération lol arrive dans la vie active avec plus que des acronymes. Dernièrement, le succès fulgurant de legorafi (on parle de 500K VU) a donné lieu à de nombreuses répliques : bilboquet magazine, le courrier des échos. Il était temps, les blagues en 140 caractères, comme les comiques autoproclamés du web marketés par des boites de comm sans imagination commençaient à lasser.

Il faut maintenant espérer que la tradition de la satyre, du Canard Enchainé aux Nuls en passant par le petit rapporteur va permettre l'émergence d'un TheOnion francophone.

lundi 26 août 2013

Mutatis mutandis

Car As A Service

Le huge truc du buzz de la semaine dernière, ce fut l'investissement de Google Ventures dans Uber. A proprement parler, ce n'est pas un investissement direct de Google - qui dispose de son propre fonds, Google Capital - même si le raccourci fait gloser, et il y a de quoi.

Le service de VTC, qui a le vent en poupe dans une économie qui se veut de concurrence libre et non faussée, fait le bonheur de certaines populations, ceux déplorant le manque de taxis, la rente accordée à certaines entreprises (en France, les G7 et Taxi Bleu), ou ceux qui y voient un moyen simple d'arrondir leurs fins de mois.

La stratégie de Google dans le domaine de la voiture est intéressante. Après avoir cartographié le monde, via Maps, puis l'avoir pris en photo, Google développe la voiture sans chauffeur et a racheté pour un milliard de dollars l'application Waze. Connaissant Google, qui fait travailler ses utilisateurs depuis l'algorithme Pagerank, il y a fort à parier que les données du service Uber seront exploitées afin de définir des zones de chalandises, de modéliser les usages comme les itinéraires, d'optimiser le marché des offres (chauffeurs) et des demandes (clients).

Cet investissement ne fait donc que renforcer l'idée que Google a désormais bien assimilé que le marché de l'automobile devient un marché du déplacement, et donc de services. Services qu'il se propose de commercialiser lui-même, en proposant son propre device, comme il l'a fait avec ses propres tablettes. Il sera un temps ou Peugeot et Renault seront des équipementiers ... 

 

Des frontières plus que jamais  

Je ne connais pas la loi sur la liberté de la presse en Angleterre. Toujours est-il que c'est exclusivement par la menace que l'exécutif a fait détruire une partie des documents leakés de Snowden par le Guardian. Le principal allié des Etats-Unis, qui fournit une grande partie du dispositif de surveillance à la NSA sur le territoire européen, se révèle être aussi peu regardant sur les libertés publiques que lui; ce qui n'est pas étonnant, dans un pays leader mondial des cameras de surveillance, avec une caméra pour 11 habitants (5.9 millions de cameras selon la "British Security Industry Association"). A la suite de quoi, les documents en cause (concernant le GCHQ, pendant de la DCRI française) ont été exfiltrés aux Etats-Unis pour être traités par le New York Times.

Après l'exil de Snowden - que même Cuba n'a pas voulu accueillir - on arrive au bout du système : la donnée elle-même devient persona non grata.

 

La fausse bonne idée des API (ou comment rendre le code propriétaire)

Un gros article dans Wired revient sur App.net, qui devait révolutionner internet. Du type Platform As A Service (PAAS), il mettait en oeuvre une logique Single Sign On pour mutualiser les multiples applicatifs web. Mais, comme l'indique l'article, les écosystèmes ouverts ne le sont jamais bien longtemps; les diverses app tierces reposant sur twitter ont en fait l'amère expérience..

En programmation, on a vite appris à créer des bouts de code indépendants, fonctions ou procédures, qui sont appelés en fonction des usages; un programme, ce n'est juste qu'un flux de données qui est traité par un processeur, au travers de bouts de code. Tout était simple quand les données transitaient dans le bus d'une carte mère.

Avec le développement des services web, ces bouts de code se retrouvent appartenir à des sociétés. Facebook est une bibliothèque de fonctions indiquant en entrée au moins un ID utilisateur, et en sortie, des données liées. Idem pour twitter, vine, picasa, tumblr... Dans le monde du web, le bus est désormais Internet, les processeurs décentralisés dans le "cloud". Internet devient un gigantesque ordinateur, et chaque fournisseur de composant essaie de valoriser sa partie du mieux qu'il peut. On en a un exemple flagrant avec les FAI qui opérent un bus et cherchent à monétiser la bande passante VS les applicatifs qui sont le processeur ou la mémoire d'une babasse à l'ancienne..

Il est illusoire de penser que les API sont bénéfiques pour l'utilisateur final. Elles ne font que renforcer le pouvoir de domination des plateformes dont la propriété du code est fondamentale. Pas étonnant que les GAFA sont toutes situées aux US, où les brevets logiciels sont la norme.

samedi 17 août 2013

De la démocratie

L'affaire Snowden a pris un tournant politique intéressant. Le fournisseur d'accès d'email de Snowden, la société Lavabit, a coupé son service sans avertissement dans la journée du 8 août. En cause, selon toutes vraisemblances, la demande du FBI d'accéder au compte email de Snowden. Vraisemblablement, car la société qui fournit une solution sécurisée d'email à 410.000 clients est sous le coup d'une demande secrète. Révéler le motif de l'accusation est également considéré comme un crime. Flippant.

Puis, l'un des inventeurs du cryptage PGP, Phil Zimmerman, qui fournit un service équivalent - Silent Mail, hébergé au Canada - envisageait d'installer certains de ses serveurs en Suisse, parce que la Suisse "don’t have the data retention laws that the European Union have.". Il a ensuite décidé d'arrêter indiquant :

" It is always better to be safe than sorry, and with your safety we decided that in this case the worst decision is no decision. "

Le patron de Lavabit, Ladar Levinson, qui est un légaliste, s'est exprimé à mots couverts sur son site désormais fermé, et a également donné une interview au magazine Forbes dans laquelle il exprime ce qui pourrait passer pour de la pure paranoia :

" If you knew what I know about email, you might not use it either. "

L'affaire Snowden, si elle n'a suscité que des réactions de façade de la part des gouvernements étrangers, cause un tort considérable aux américains. Chez les geek, qui fournissent le gros des troupes de la NSA; chez les défenseurs des libertés civiles, qui sont des contre-pouvoirs très actifs; chez les fournisseurs de solution de cloud, essentiellement américains, qui ont peur des retombées commerciales de ses révélations (on parle d'une perte de 22 à 35 milliards de dollars)

Cette affaire, tout comme en son temps l'affaire Wikileaks (et plus particulièrement le cas Manning), pose avec acuité la question des libertés publiques, de la place du curseur entre sécurité et liberté, et du droit à l'information dans une société qui se revendique de plus en plus transparente. Bref, de la définition de la démocratie à l'heure du numérique.

 

Libertés fondamentales

Depuis les cabinets noirs, les gouvernements ont la hantise de la communication: autocraties voulant contrôler (voire contraindre) la parole publique ou privée, démocraties ayant en charge la prévention des troubles à l'ordre public. Les communications sont régies par le droit national et international. En ce qui concerne les interceptions de la NSA - dans un cadre extrajudiciaire, car opérées a priori sans ciblage particulier - la Convention Internationale des Communications stipule en son article 33 :

" Member States recognize the right of the public to correspond by means of the international service of public correspondence. The services, the charges and the safeguards shall be the same for all users in each category of correspondence without any priority or preference. "

Cette correspondance fait partie des droits des citoyens, au titre de la vie privée, telle qu'elle est reconnue par la Déclaration Universelle des droits de l'Homme, article 12 :

" Nul ne sera l'objet d'immixtions arbitraires dans sa vie privée, sa famille, son domicile ou sa correspondance, ni d'atteintes à son honneur et à sa réputation. Toute personne a droit à la protection de la loi contre de telles immixtions ou de telles atteintes. "

Au niveau européen, l'article 8 de la Convention Européenne des droits de l'Homme édicte :

" Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d’une autorité publique dans l’exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu’elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l’ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d’autrui. "

Quant au 4ème Amendement, cité par Ladar Levinson dans Forbes, il dispose :

" Le droit des individus a être en sécurité dans leur personne, domicile, papiers et effets personnels, ne devra être violé par des fouilles et saisies abusives et aucune justification ne saurait en être donnée, sinon la présomption de culpabilité, appuyée par le serment ou l'affirmation, et avec la description précise des lieux qui doivent être fouillés, et des personnes ou effets qui doivent être saisis. "

Si le français s'enorgueillit de sa Constitution, très philosophique, l'américain est plus terre à terre; le français inscrit la sûreté ou la propriété en tant que droits fondamentaux, l'américain indique en toutes lettres sa Winchester (article 2) et son home sweet home (3, 4 & 5). L'atteinte au 4ème Amendement, tout justifié qu'il peut l'être dans la lutte des barbouzes contre les barbus, fait tache sur le mandat d'Obama, comme il fait tâche dans un pays qui se défie autant de l'autorité centrale. C'est d'ailleurs cette défiance qui avait motivé les 10 premiers amendements de la Constitution américaine, appelés "Bill of rights".

D'autant que, comme l'explique le philosophe allemand Jurgen Habermas dans les colonnes du Monde :

" [...] après le 11 septembre 2001, George W. Bush a instrumentalisé, jusqu'à le manipuler, le traumatisme bien compréhensible de la population. Il a empoisonné la culture politique de son pays en hystérisant la vie publique. De cette façon, il s'est procuré une majorité politique non pas seulement pour mener sa guerre contre l'Irak, une guerre contraire au droit international, mais aussi pour investir l'exécutif de pleins pouvoirs, contraires à la Constitution américaine. "


 

Orwell ou Huxley ?

 L'affaire de la NSA, c'est un peu comme les coucheries de DSK ou de fille illégitime de Mitterrand : "tout le monde savait", traduire, "l'élite savait". Pour les autres, il y a bien quelques lanceurs d'alerte, les paranos de service qui font le sale boulot - de parano de service - pendant des années puis qui se retrouvent experts sur TF1 pour expliquer PRISM. Mais depuis OSS 117, on sait que tout le monde espionne tout le monde. Quand on assassine des renégats avec du thé ou manipule des banquiers suisses, on n'est pas chez John Le Carré. Et rien de cyber là-dedans. Échelon a été révélé au grand public en 1988; depuis, tout le monde s'accommode des grandes oreilles, dans un monde ponctué par une guerre entre services de renseignements (les récents chinois hackers ou fabricants de routeurs) et contre les lanceurs d'alerte.

D'ailleurs, le journaliste Duncan Campbell, à l'origine des révélations sur le programme Échelon, avait été arrété en 1977 suivants les mêmes fondements que les affaires Snowden ou Manning : la violation et la révélation du secret.

Techniquement, il ne faut pas s'étonner que des officines aient vu en Internet, comme le public ou les entreprises, un formidable moyen d'industrialiser leur métier. Si le renseignement de terrain est extrêmement couteux, en argent comme en vies civiles, poser une bretelle de dérivation sur un cable sous-marin supprime le risque humain. Par ailleurs, il ne faut pas oublier que c'est toujours le militaire qui drive les innovations: de l'ENIAC pendant la 2ème guerre mondiale au Web issu de la guerre froide, "in response to the surprise Sputnik launch in 1958". Si vis pacem para bellum disait l'autre.

D'un autre coté, comment demander le respect de sa vie privée lorsqu'elle est devenu la principale monnaie de la net économie ? Quand l'essentiel des revenus des services en ligne provient de la commercialisation des données personnelles, quand Google affirme doctement que :

" a person has no legitimate expectation of privacy in information he voluntarily turns over to third parties. "

Lorsque l'individu donne lui-même les renseignements qui le définissent à des sociétés privées, afin d'obtenir des services à haute valeur ajoutée, la tentation de Big Brother est grande. Tout comme celle de la société idéale d'Huxley. On touche ici le contrôle permanent prophétisé par Deleuze dans Pourparlers :

" Nous entrons dans des sociétés de contrôle qui fonctionnent non plus par enfermement mais par contrôle continu et communication instantanée. "

Mais pour éviter le panopticon, les démocraties ont la charge de modérer des contre-pouvoirs. C'est le cas des associations de défense des libertés civiles, particulièrement actives aux Etats-Unis (l'ACLU a d'ailleurs porté plainte contre la NSA). C'est le cas de la presse, et dans son droit, de la protection des sources des journalistes. Mais encore faut-il qu'il existe des sources. Encore faut-il qu'il reste des activistes pour faire tourner les associations, lorsque l'ancien patron de la NSA les assimile aux terroristes d'Al Quaeda

[Edit du 18 août : le compagnon de Glenn Greenwald, le journaliste du Guardian qui a publié les révélations de Snowden, a été retenu lors d'une escale sur le territoire anglais pendant près de 9h, pour des motifs de terrorisme. Selon le journaliste, il s'agit d'une tentative d'intimidation.]

Accès et données

Il n'est pas inutile de rappeler que sans Bradley Manning, Julian Assange serait resté un play-boy aux allures de geek (ou inversement). Le procès de cet autre idéaliste vient de se terminer, et comme l'indique non sans malice Stephen Colbert, convaincu d'espionnage mais non reconnu coupable de collusion avec "l'ennemi", "Manning was working for the american people. [So] We are the ennemy !". Et d’enchaîner :

" Now that we know who Manning was feeding all the government secrets to, somebody should be keeping an eye on these people [the americans]. "

De fait, la boite de Pandore ouverte par Snowden distille chaque jour les petits arrangements avec la loi que les officines réalisent en permanence. Ainsi, selon le New York Times, la NSA intercepterait la totalité des email à destination et en provenance des Etats-Unis. La défense de la NSA se base sur leur traitement, dont le volume diffère largement de l'interception; mais une bretelle reste une bretelle... L'héritage Bush est tel qu'Obama appelle à réformer le Patriot Act (celui qui ordonnait par exemple aux bibliothécaires de signaler tout emprunteur du Coran).

Le but des agences de renseignement est de savoir. Savoir confère un intérêt stratégique : puisque l'information est le nerf de la guerre (et a fortiori de la guerre économique), anticiper donne un avantage considérable. Ce n'est pas pour rien que le marché sanctionne les atteintes au secret (le fameux "délit d'initié", l'atteinte au "secret des affaires") ou que la Bourse se joue désormais avec des supercalculateurs, via le High Frequency Trading. Néanmoins, données accessibles ne veut pas dire données préhensibles.

La tension qui s'opère sur la circulation des données - et leur accès - revêt une forme paradoxale : à mesure que la transparence s'installe, le secret n'en est que plus important. Les attaques coté geeks (ainsi de l'épisode de la publication du code CSS des DVD dans les années 90) ou chercheurs (le crack de la carte bleue par Serge Humpich, ou récemment du système de sécurité des voitures de luxe) renvoient invariablement la même réponse de "l'establishment" : la criminalisation de la découverte. Ce qui arrive à Manning, ou Snowden; et avant eux à Thomas Drake, par exemple.

Dans un article intitué "Le Prince de Machiavel, une oeuvre du passé pour le présent", l'un des spécialistes de l'auteur florentin y détaillait  sa pensée, et plus exactement la modernité de l'oeuvre. Parlant des gouvernements actuels, il indiquait :

" Machiavel pense aussi que si jamais l’existence ou la sécurité de l’Etat venait à être menacée, le leader devrait alors faire tout ce qui est en son pouvoir pour la préserver. Comme il l’écrit dans le chapitre 18 [in Le Prince], il doit importer aux dirigeants de tenir leurs promesses et d’agir justement, mais si cela devait desservir les intérêts de l’Etat, alors ils doivent être prêts à ne pas « être bon » et agir de façon plus adéquate. "

Les populations prennent conscience petit à petit des enjeux politiques et des risques encourus par des législations d'exception. Un sondage de juillet du Pew Research Center montrait que les populations américaines étaient pour la première fois plus concernées par les atteintes aux libertés fondamentales que par la lutte contre le terrorisme.

 

Transparence et arbitraire

Le monde devient transparent. Comme l'avait pensé McLuhan (à propos de l'électricité), le réseau informatique est devenu le système nerveux des humains, et partant, un prolongement (une excroissance) de son être. Ce réseau, externe, n'est plus exclusif à un individu. Les données qui y circulent non plus. Pensez accès à vos données, maintenant. Et demain ? Les poubelles deviennent des capteurs, tout comme les toilettes; frigo, voiture communiquent en temps réel avec le supermarché ou l'assurance. Sans mentionner le quantified-self, et en attendant l'e-santé. Toutes ces données transitent par le réseau, et aucune n'est à l'abri d'une interception. Voire de modifications. Or, il n'est pas besoin d'être paranoïaque pour s'apercevoir que la loi ne fonctionne pas de la même manière pour tout le monde. Il n'est pas besoin d'être le Monde diplomatique pour s'interroger sur la pantalonnade du trajet en avion du président Morales depuis la Russie. Il n'est pas besoin d'être un grand clerc pour savoir qu'aujourd'hui, les officines de renseignement savent ce que vous écrivez, quels sont vos amis, si vous trompez votre femme (voir l'affaire David Petraeus et gmail). Et demain, elles sauront ce que vous mangez, si vous êtes en bonne forme physique, de quelle maladie vous avez une (mal)chance d'être atteint.

La technologie rend tout ceci possible. Mais si les Etats se gargarisent de cette technologie pour le progrès économique, ils laissent facilement de coté les aspects sociaux, qui les fondent. En France, le Conseil d'Etat vient de se saisir de ces questions et d'inscrire une étude à son ordre du jour en 2014. Il était temps. Il faut méditer cette phrase de Pierre Collin, l'un des auteurs du rapport Colin & Collin sur la fiscalité à l'ère du numérique :

" L'administration française se mobilise plus facilement pour les questions fiscales que pour la protection des libertés individuelles.

L'administration et les gouvernements, malheureusement, ne font plus depuis longtemps de politique. A la place, ils gèrent. Et les Etats-Unis gèrent bien leur paranoïa sécuritaire. La récente mésaventure survenue à ce couple américain qui avait lancé un recherche Google sur "autocuiseur" a toute sa place dans le film Brazil. Mésaventure survenue aux Etats-Unis en 2013, et non en Union Soviétique pendant la guerre froide.

Ce qui est autorisé aujourd'hui peut être interdit demain. Mais si la loi est la règle, alors elle doit s'appliquer à tous. Si la loi doit être modifiée, comme elle l'est continuellement depuis la prise de pouvoir de deux sectes millénaristes sur les esprits, elle le sera. Les exceptions à la loi sont dangereuses, et son appropriation par un petit nombre pour le bien du plus grand nombre une ineptie.

Si la défiance des gouvernements envers leur population est telle qu'ils décident de monitorer l'ensemble de leurs actions, faits et gestes (et demain leurs pensées), il faut que ce débat ait lieu sur la place publique, et se déroule au niveau mondial et non seulement européen. Sinon, il ne faudra pas s'étonner de la défiance des citoyens envers leurs gouvernants et du développement d'un Undernet et d'une société grise. Il ne peut y avoir une privacy pour quelques geeks utilisant lavabit, et pour les autres... rien.

Peut-être nous dirigeons nous vers une société à la Minority Report; peut-être que cette société acceptera, pour le bien de tous, de renoncer à certains de ses principes, notamment la vie privée. Peut-être le monde n'en deviendra que meilleur. Peut-être allons nous encore changer de mode de gouvernance. Mais en tout état de cause, c'est aux citoyens de décider dans quel monde ils souhaitent évoluer dans le futur. On a coutume de citer Churchill : "La démocratie est le pire des régimes - à l'exception de tous les autres". On oublie trop souvent la fin de la phrase : "déjà essayés dans le passé.". Si l'on n'y prend pas garde, un passé - de sinistre mémoire - risque de resurgir, toujours pour notre bien...

 

 Voir aussi : le projet cryptome

mercredi 31 juillet 2013

Culture Confiture Lescure

Merci au Club parlementaire du numérique. Merci de m'avoir donné l'angle de ce post. Alors que je regardai distraitement France Twitter 2 le 17 juillet dernier, l'un des correspondants permanents à l'AN, Authueil, assurait son direct depuis le fameux Club. Et de citer l'un des intervenants :

" sur l'exception culturelle, très bonne question : où commence et où s'arrête la «culture» ?"

Enfin!  Enfin la seule question qui mérite d'être posée, même si la réponse, et les développements induits, ne sont bons à entendre, ni pour les producteurs de biens culturels, ni pour les zélateurs de l'exception culturelle.

 

Le mot culture est un mot valise. Sa définition varie en fonction de celui qui l'emploie. Un peu comme le mot "illimité", qui recouvre des sens différents selon qu'on est un mathématicien ou un FAI. Si l'on prend la définition de l'UNESCO, l'un des machins de Mongénéral, énoncée lors de la conférence mondiale sur les politiques culturelles de Mexico, de 1982 :

" dans son sens le plus large, la culture peut aujourd'hui être considérée comme l'ensemble des traits distinctifs, spirituels et matériels, intellectuels et affectifs, qui caractérisent une société ou un groupe social. Elle englobe, outre les arts et les lettres, les modes de vie, les droits fondamentaux de l'être humain, les systèmes de valeurs, les traditions et les croyances. "

Néanmoins, la culture est, dans la société de l'information et l'économie de la connaissance, une marchandise. Mais attention, "pas comme les autres". C'est toujours l'UNESCO, en l'article 8 de la Déclaration universelle sur la diversité culturelle de 2001, qui l'énonce :

" Face aux mutations économiques et technologiques actuelles, qui ouvrent de vastes perspectives pour la création et l'innovation, une attention particulière doit être accordée à la diversité de l'offre créatrice, à la juste prise en compte des droits des auteurs et des artistes ainsi qu'à la spécificité des biens et services culturels qui, parce qu'ils sont porteurs d'identité, de valeurs et de sens, ne doivent pas être considérés comme des marchandises ou des biens de consommation comme les autres. "

Pas comme les autres. On imagine très bien le consensus qu'il a fallu entre les délégations pour dégager une formule fourre-tout, inintelligible au regard du droit, de l'économie, des accords commerciaux comme des industries et des missions éducatives des Etats. L'Europe, et la France en particulier, s'arc-boutent sur une définition proche de l'UNESCO. Pas comme les autres. Pas une vraie marchandise, mais qui représente en France 32 milliards d'euros de dépenses des ménages, pour des sommes investies par la collectivité, en 2006, se montant à 7 milliards d'euros (chiffres ministère de la Culture, 2012), sans compter les coûts induits (le régime spécial du chômage des intermittents, par exemple). Alors, exception culturelle, qui protégerait les artistes du seul marché ? Hypocrisie généralisée au fort relent de protectionnisme, matinée de faveurs du prince ? Vision obsolète d'un monde suranné divisé en deux catégories, ceux qui ont quelque chose à dire, et ceux qui les écoutent ? 

 

Culture, Acte II

Comme beaucoup, j'ai sacrifié au rapport Lescure. Sacrifié est bien le mot : 486 pages de rapport, 283 pages d'annexes, plusieurs dizaines d'heures de contenus vidéo et audio. La mission avait fait les choses en grand : 112 organismes, entreprises ou personnalités auditionnées, des déplacements effectués en région ou à l'étranger, un blog participatif. Et 9 mois de gestation.

Rarement un rapport aura suscité tant d'attentes dans la population, professionnels et publics. Professionnels parce que la culture est un secteur économique conséquent, publics suite au feuilleton rocambolesque de l'Hadopi.

L'intitulé du rapport "Culture acte 2", sonnait comme un nouveau départ dans le pays ayant fait de "l'exception culturelle" un des leviers de sa politique. Pourtant, rarement rapport aura autant mécontenté tout son monde, et sera, une fois de plus, passé à coté de l'immense mutation sociale engendrée par la révolution numérique.

Le but de ce post n'est pas d'en faire une critique exhaustive; l'idée étant plutôt de se concentrer sur le grand absent du débat : l'Etat, et son corollaire, les citoyens, "face aux mutations économiques et technologiques actuelles". En effet, le rapport, qui couvre un large spectre de la production à la consommation des biens culturels, traite son sujet dans sa quasi-totalité sous un angle marchand. Démission de l'Etat, realpolitik à l'heure où "les marges de manœuvre de la puissance publique sont limitées par les contraintes budgétaires", ou plus prosaïquement méconnaissance de la très grande transformation opérée par les interwebs et l'absence de vision sur des futurs, mêmes proches ?

La réponse, tout de suite après la pub ...

 

Nota : on pourra également lire deux excellentes analyses du rapport sous les plumes d'Olivier Ezratty et Philippe Bailly.

 

Du travail, pas de carnaval

La commission Lescure n'a donc pas chômé. Et chaque intervenant a bien préparé son intervention, mis à part le Parti pirate, qui démontre une fois de plus le manque de sérieux de cette organisation dans notre pays. La crédibilité, cela se mérite...  

Comme de bien entendu, chaque lobby a défendu sa chapelle, et voyait midi à sa porte à l'issue de la publication. Ainsi, de la quadrature du net ("Le catalogue répressif de l'industrie"), Pascal Nègre / Universal ("gestion collective, le kolkhoze 2.0"), PCImpact (qui se focalise sur l'atteinte à la neutralité du net), le SNEP ("Lescure hypothèque l'avenir de la production musicale"), les commerçants (FEVAD, SNSII..) s'opposant aux taxes sur les supports, Canal+ à la modification de la chronologie des médias. Parmi les voix positives, un collectif d'artistes musiciens,  les bibliothèques, via l'IABD, qui saluent "leur reconnaissance" (sic), la SACEM et l'ADAMI se réjouissant de la gestion collective, la SACD se faisait l'écho du sérieux et de la qualité du rapport, "une importante étape d'une nouvelle donne créative", et jusqu'à l'inéfable Christine Albanel, à l'oeuvre sur Hadopi, qui ne voyait pas dans sa suppression un acte de défiance à son travail.

Mis à part l'association "Création - Public - Internet", qui avait décidé de boycotter la commission, sans doute l'intégralité des acteurs touchant de près ou de loin la création, diffusion ou consommation de biens culturels s'est retrouvée auditionnée.

 

Même si le rapport a été "cadré" par l'Elysée le vendredi précédant sa parution, il n'est qu'un rapport, et n'engage que ses auteurs. Pour preuve, le gouvernement a fait machine arrière sur nombre de propositions. Ainsi, sur la taxe sur les smartphones, tout d'abord "extrêmement faible" selon le ministère de la culture, puis supprimée selon Bercy, pour ensuite reparaître dans un spectre large suite à la saisie du CCNum: ou la convocation des Assises de l'audiovisuel pour rassurer le monde de la télé, qui bénéficie pourtant d'une large représentation dans les pages du rapport.

Plus étonnant - ou plus prosaïquement - le gouvernement est revenu sur le volet Hadopi. Pour qui s'en souvient, le feuilleton Hadopi avait donné lieu à une intense bataille parlementaire (avec l'épisode boulevardier de députés PS cachés derrière les rideaux) et l'annonce de la suppression de la Hadopi par le candidat Hollande. La realpolitik a ensuite fait son oeuvre, et si le décret annonçant la fin des sanctions pour les vilains pirates a bien été publié, il ne concerne que le défaut de sécurisation de son accès internet. Télécharger illégalement reste illégal.

 

Si le rapport abonde de propositions intéressantes, il est construit dans la droite lignée de la politique culturelle de l'Etat. Pas d'Acte II qui verrait de profondes modifications de l'équilibre d'une filière économique irrémédiablement cocardière, mise à mal par les GAFA ou les internautes, dans un monde de flux déterritorialisés. La culture est toujours représentée comme un secteur où la puissance publique est largement mise à contribution, que ce soit via la régulation, l'intervention financière et le soutien à des industries produisant cette marchandise qui n'en est pas une. Mais qui sort chaque jour un peu plus du giron de l'Etat pour devenir l'objet exclusif de multinationales rentières.

Le propos liminaire de Lescure conclue par sa conviction que "le plus raisonnable sera toujours l'usager, même après de légitimes emballements", et que le blog, a permis d'appréhender "les attentes du public en matière d'accès aux contenus culturels en ligne". Néanmoins, la commission a rendu un rapport qui ne propose rien de bien innovant face à la multiplicité des nouveaux usages, de la production, de la diffusion, de la consommation de ces biens d'expérience qui participent de la constitution de la société.

 

La Culture à l’ère numérique, grande absente d'une politique d'offre d'Etat

Le préambule de la Constitution de 1946 édicte que :

" La Nation garantit l’égal accès de l’enfant et de l’adulte à l’instruction, à la formation professionnelle et à la culture. L’organisation de l’enseignement public gratuit et laïque à tous les degrés est un devoir de l’État. "

Dans ce cadre, l'Etat a mis en place et gère des offres d'accès à la culture, hors cadre marchand. A ce titre, l'Etat opère les services publics de télévision, radio, ainsi que les bibliothèques. Ces services publics d'Etat sont de type top2bottom; une éditorialisation des biens culturels acquis par la Nation est proposée selon un service linéaire. Concernant les bibliothèques, dont la majorité est gérée par les municipalités, le service est du type bottom up (on pourra dire on demand), limité à la rareté du bien physique. 

Or, et c'est là le premier point, le rapport Lescure fait une impasse totale sur l'offre numérique de l'Etat envers ses populations, de type on demand. Le rapport propose de "favoriser l'émergence d'une offre abordable ou gratuite", en constatant déjà que  : 

" les usagers qui ne souhaitent ou ne peuvent pas payer pour les contenus ont accès, dans la plupart des domaines, à une offre gratuite financée par la publicité "

Puis, revenant sur les usages illicites, principalement via un public jeune, il recommande :

" il conviendrait donc de ménager des espaces de gratuité, ou au moins développer des offres par abonnement spécifiques, le cas échéant avec le soutien de la puissance publique".

C'est ainsi que la fourniture d'un service public de la culture on demand est totalement relégué au secteur privé. Le principe d'égalité entre les citoyens est également bafoué. Ce n'est pas nouveau; ainsi les lycéens disposent-ils d'un site dédié, Culture Lycée, qui leur permet de voir de grands classiques du cinéma international. On pourra objecter que ce site entre dans le domaine de compétence de l'éducation, et non plus de la culture. Or, à une époque où la formation est faite tout au long de la vie, il y a une antinomie à distinguer des classes d'âges, voire des populations, dans une optique d'enseignement.

[edit du 4 août : il apparait que le site Culture Lycée n'est plus, depuis le 1er juillet 2013, "suite à un rapport de l'inspection générale de l'éducation nationale et de l'inspection générale de l'administration de l'éducation nationale et de la recherche, qui précise que, si l’idée d’origine est intéressante, les difficultés de mise en œuvre et le coût très élevé du dispositif au regard du faible usage par les lycéens conduisent à interrompre ce dispositif, en réfléchissant à la bonne appropriation par les élèves d’un patrimoine cinématographique."]

Cette absence d'offre prend son sens dans un environnement on demand. Est-ce que l'Etat considère que la demande répond à une préoccupation particulière du consommateur, là où la Nation est censée intervenir dans une optique commune à des citoyens, via l'offre ? Il semblerait bien, puisqu'on lit :

" Alors que l'offre de programmes croit exponentiellement et que les acteurs privés orientent leurs propositions éditoriales pour complaire à la « demande » supposée, le service public doit montrer l'exemple en promouvant une « logique d'offre » [...] "

Cette vision poursuit celle obsolète des pouvoirs publics envers Internet, et partant, de ses citoyens, vision incarnée par le CSA, où, dans la bouche de son président, Internet est réduit à une simple extension des services audiovisuels, "à l'intérieur des frontières de l'audiovisuel". Toujours cet Etat centralisé, toujours cette vision pyramidale, cette construction de cathédrale à l'heure du bazar. Quand ça veut pas, ça veut pas....

 

Schizophrénie de l'offre culturelle

Alors qu'aucune offre d'Etat (partant, non marchande) n'est ni envisagée ni promue, la substitution d'un tiers secteur (les citoyens entre eux) est discutée. Le rapport envisage d'étudier les rapports non marchands, mais en prenant d'ores et déjà acte de la difficulté à les mettre en oeuvre, du fait de l'évolution mondiale des législations en faveur des ayant-droits contre la sphère citoyenne.

L'antienne des majors de l'industrie de la culture à l'ère numérique, concernant le piratage opéré via les Interwebs, a toujours été "un téléchargement illégal = une vente en moins". Il est assez amusant de constater que ce raisonnement a été "inventé" contre l'Etat par le SNE, à la fin des années 90. La pétition des 288, menée par le président du SNE d'alors, Serge Eyrolles, soutenait que le prêt gratuit en bibliothèque pénalisait la création et l'édition littéraire. L'Etat avait alors créé la SOFIA, organisme parapublic de collecte et de répartition du droit de prêt acquitté par les bibliothèques publiques.

Il est vrai que les ayant-droits peuvent voir dans une offre d'Etat une concurrence envers le secteur marchand, et notamment via une offre numérique délinéarisée.

Pour autant, la directive 92/100/CEE du 19 novembre 1992, relative au droit de location et de prêt et à certains droits voisins du droit d'auteur dans le domaine de la propriété intellectuelle, édicte, en son article 5 :

" Les États membres peuvent déroger au droit exclusif prévu à l'article 1er pour le prêt public, à condition que les auteurs au moins obtiennent une rémunération au titre de ce prêt. Ils ont la faculté de fixer cette rémunération en tenant compte de leurs objectifs de promotion culturelle. "

La puissance publique a établi des bibliothèques dans une optique d'instruction et d'accès à la culture. Or, dans une société qui a largement basculé dans les œuvres audiovisuelles, ce type d'offre n'existe pas ou à la marge. Par exemple, il n'existe ni loi ni accords encadrant le prêt d’œuvres musicales en médiathèque. Et à l'âge de l'accès numérique, hors les offres dites "de patrimoine", il n'existe aucune offre publique à la demande sur aucune oeuvre, qu'elle soit audiovisuelle ou pas.

Le rapport Lescure est conscient de cet état de fait, puisqu'il rappelle que :

" l'offre numérique en bibliothèque [...] n'est pas à la hauteur des missions de ces institutions et des attentes du public. [...] En brouillant la distinction traditionnelle entre le circuit commercial et le prêt en bibliothèque, l'offre numérique en bibliothèque suscite les craintes des ayant-droits et des distributeurs physiques. La dématérialisation remet en cause la logique d'exclusivité et de non-simultanéité inhérente au prêt de supports physiques. Elle pose, sous un angle nouveau, la question classique de la coexistence de l'offre marchande et de l'offre non marchande, qui avait été résolue dans l'univers physique. "

Pavé dans la mare, sans doute un peu par bravade, mais aussi parce qu'elle participe de ses missions, l'institution honnie par la jeunesse internaute, les tipiak et les partisans des communs, Hadopi, a pris au mot le rapport Lescure et la ministre de la Culture et annoncé une réflexion sur les échanges non marchands. Le pied de nez n'en est que plus cocasse, et l'étude intéressante car dénuée de biais partisan. Au fait des pratiques en cours, elle fait dire à Bluetouff : "bienvenue sur Internet !"... 

 

Hypocrisie de l'exception culturelle

Comme le rappelle le rapport sénatorial Plancade, "fait au nom de la commission de la culture, de l’éducation et de la communication par le groupe de travail sur les relations entre les producteurs audiovisuels et les éditeurs de services de télévision" :

" Derrière les règles juridiques, qui protègent la diversité culturelle, il y a donc un sujet industriel. [...] L’ensemble des économistes de la culture s'accordent à décrire les industries culturelles comme des « industries de prototype » dans lesquelles le risque est extrêmement grand et les succès peu nombreux. Le financement des échecs se fait ainsi sur la réussite de quelques oeuvres. Face à cette réalité, tous les marchés se sont organisés autour de quelques acteurs (les majors) produisant les oeuvres les plus « vendables » et les plus vendues et des indépendants, qui font l’innovation. "

L'exception culturelle française peut s'envisager comme un marché protégé, dont le fonctionnement est soumis à des règles étatiques strictes, en contrepartie des subventionnements plus ou moins directs de la filière de création. Le secteur de l'audiovisuel, celui du livre, du jeux vidéo ou encore de la musique bénéficient de ces aides, directes ou non, par l'intermédiaire de quotas de diffusion, de taxes, crédit d'impôt ou d'organismes dédiés (tels le CNC ou le CNL) censés permettre la diversité de la production et le soutien à une culture "élitiste" face au tout marché. Dans ce cadre, au fil du temps, ce sont les industries créatives qui ont su structurer leur discours et leurs actions de lobbying et capter l'essentiel des ressources allouées.

Néanmoins, réduire la création aux seules industries est une erreur, voire une faute. La disruption engendrée par le numérique a permis à tout un chacun, en abaissant les barrières à l'entrée de la production, de devenir un créateur. La commission en est consciente, puisqu'elle note :

" l'autoédition et l'autoproduction rendues plus accessibles par les technologies numériques, permettent à un nombre croissant de créateurs de s'affranchir de la tutelle d'un intermédiaire et ainsi, de conserver une part plus élevée des revenus de leurs ventes. "

Dans une très intéressante étude datant de 2008, "Sociabilité en ligne, notoriété virtuelle et carrière artistique", le chercheur Jean-Samuel Beuscart rapportait l'existence de quelques 13 millions d'artistes musiciens inscrits sur Myspace, dont 130.000 pour la seule France.  Alors que beaucoup s'accordent à dire que les succès de groupes révélés par Internet est mineur, il y aurait lieu de s'interroger, non sur les pertes de parts de marchés des majors, mais sur la substitution opérée par la transformation d'une oligopole à franges en un marché plus concurrentiel.  Et si à ce jeu, ce sont encore et toujours les intermédiaires qui captent la valeur du créateur; les intermédiaires culturels ont vu leur rente de situation remise en cause par les intermédiaires numériques. Et c'est là le point de tension, sachant que les nouveaux intermédiaires ne sont pas nationaux, ni mêmes européens. Dans ces tensions, certains arguments culturels permettent de masquer des dévoiements économiques, tels que ceux dénoncés dans la filière cinéma par Vincent Maraval, Michel Hazanavicius ou Eric Heumann.

Ces intermédiaires ont certes massifié les pratiques à la marge d'échanges non marchand mais ils ont également massifié la diffusion des biens culturels. De fait, le paradoxe tient à ce que la diffusion massive de la culture entre en conflit avec les droits d'exploitation accordés aux propriétaires des oeuvres. Or, plus de pirates donne lieu à plus d'éducation à la culture; et la fameuse définition de l'UNESCO de révéler sa faiblesse, voire son inanité. De même, d'un strict point de vue économique, il n'est prouvé aucune perte nette de valeur (et ce fut la Cour des Comptes US qui le rapportait).

L'exception culturelle, c'est le paradoxe français : la collectivisation des moyens de production mis en oeuvre par le secteur privé et pris en charge par l'Etat. Paradoxe que l'on retrouve à tous les niveaux et dans toutes les filières de production, de l'agriculture à l'énergie, des secteurs bancaire, hospitalier, automobile, des organismes de retraite, jusqu'au syndicats et partis politiques. Tous ces secteurs sont subventionnés, et toute l'économie pseudo libérale est en fait soutenue par les pouvoirs publics. Nous vivons l'économie mixte de Barbrook, depuis le début, laquelle est actuellement dévoyée par les industries de rente qui pratiquent en permanence le chantage à l'emploi, ou à la valeur. On a pu en voir les effets entre le programme du candidat socialiste et sa mise en application. Comme le résume Philippe Axel, "la culture de notre pays, c'est Vivendi".


Anarcho-communistes VS monopoles de rente

Les anarcho-communistes, ces nouveaux enfants d'un siècle technologique en construction, Richard Barbrook les avait détaillés dans une "économie du don high tech", texte paru en 2000 dans le recueil "Libres enfants du savoir numérique", de Florent Latrive et Olivier Blondeau. Pointant la création du web et ses pratiques, il envisageait son économie comme une économie mixte, par des acteurs ni totalement consommateurs, ni totalement citoyens. Un peu comme cette culture, schizophrène entre un besoin de construction sociétal et celui bêtement alimentaire de ses créateurs.

Communistes, c'était les affreux partisans du logiciel libre, tels que stipendiés par Bill Gates. Ces tenants d'une réforme de la PI, ces affreux communistes avaient produit le web, la majorité de son code source, voire ses contenus. 

Anarchistes, ce sont ces centaines de millions de personnes décrites dans "The New Digital Age", par Jared Cohen et Eric Schmidt, qui vivent "la plus grande expérience d'anarchie de l'histoire" :

" The Internet is the largest experiment involving anarchy in history. Hundreds of millions of people are, each minute, creating and consuming an untold amount of digital content in an online world that is not truly bound by terrestrial laws. This new capacity for free expression and free movement of information has generated the rich virtual landscape we know today. Think of all the websites you’ve ever visited, all the e-mails you’ve sent and stories you’ve read online, all the facts you’ve learned and fictions you’ve encountered and debunked. Think of every relationship forged, every journey planned, every job found and every dream born, nurtured and implemented through this platform. Consider too what the lack of top-down control allows: the online scams, the bullying campaigns, the hate-group websites and the terrorist chat rooms. This is the Internet, the world’s largest ungoverned space. "

Paradoxalement, les usages de la génération du web sont assez souvent vus par la génération précédente comme un des symptômes de l'ultra-libéralisme. Par exemple, Jacques Toubon oppose "tyrannie des usages et des usagers" au "camp de l'exigence de l'esprit et de la culture", qui légitime l'exception culturelle :

" [l'exception culturelle] est une idée qui va à l'encontre du pur libéralisme et qui aurait pu être de gauche. Il y a bien deux convictions, mais qui divisent aussi bien la droite que la gauche. D'un côté celle de « la facilité du nombre », pour qui les milliards d'internautes ont forcément raison face à quelques milliers d'artistes. Elle accepte la tyrannie des usagers et des usages. De l'autre, le camp de « l'exigence de l'esprit et de la culture ». Mais à quelques exceptions près, il n'est pas resté figé dans un colbertisme malrusien [de Malraux. NDLR], où l'Etat fait tout. Il admet désormais que c'est l'usager qui commande quand il clique et s'inscrit donc dans une démarche non plus défensive, mais économique. Comment les industries culturelles valorisent leur production, et la font entrer dans l'économie de l'immatériel, plutôt que de la laisser valoriser par d'autres. "

Les industries culturelles font grand cas de la tyrannie des usagers, dont la plus forte tension s'exprime par une volonté de consommation immédiate, laquelle met à mal le système de distribution complexe, qu'il soit de médiation (avec un pseudo-choix médié par l'industrie des medias) ou de consommation (via la chronologie des médias). Construites sur une chaîne qu'elles contrôlaient de bout en bout, entretenant même l'illusion du choix et de la diversité, elles ont vécu internet comme la perte de ce contrôle, qui devient une tyrannie consumériste. Or l'histoire des industries culturelles, c'est l'histoire du cul de la crémière. Evoluer dans un cadre capitaliste, et n'en acceptant pas les règles, notamment de la concurrence. Et jouer sur tous les tableaux, surtout les plus amoraux. 

Un récent article de bfm a récemment mis en lumière les pratiques d'optimisation fiscale d'une filiale du géant Vivendi Universal, Activision Blizzard, alors même que la major se répand depuis des lustres sur le piratage, et s'est même vu octroyer des subventions déguisées pour sa filière musicale, par l'intermédiaire de la carte musique. Et il s'en est fallu de peu pour voir apparaître un organisme de type CNC pour la filière musicale.

Il est extrêmement alarmant de constater le basculement de ces industries culturelles, de l'innovation à la gestion de la rente. Prenons encore la multinationale Vivendi: refusant de vendre à Softbank la poule aux œufs d'or Universal, assise sur 70 ans de rente de PI, elle vient par contre de se séparer du groupe Activision - au profit d'un fonds d'investissement chinois; c'est que le jeu vidéo s'apparente à l'industrie cinématographique, mobilisant capitaux et énergie pour des hits éphémères et des ROI aléatoires.

 

Elargissement des compétences, nouveaux domaines d'intervention

L'économie de la culture cinématographique est remise en question. La TV n'est plus le 1er écran, de nouveaux intervenants nationaux déstabilisent le marché de la production (BeIn VS Canal+), le diffuseur public n'a plus de vision (on pourra d'ailleurs s'interroger sur la légitimité du financement d'un groupe au regard de sa réalité au XXIème siècle...)

Parallèlement, l'économie du partage, nouvel ersatz de cette nouvelle économie que l'on cherche depuis la bulle de 2000, a permis l'industrialisation des pratiques du mécénat. Les plateformes de financement de biens culturels via la multitude se sont donc développées, et le succès du fan financement est impressionnant. Du film de Denis Robert sur François Cavanna (20k€ recherchés) au prochain Spike Lee (pour 1,25 millions de dollars !), le risque de production est désormais assumé par les foules, pour un retour sur investissement qui n'est plus capitalistique (parts d'une entreprise, droits de PI sur les intangibles) mais émotionnel. L'industrie culturelle est de fait remise en question non seulement dans la consommation, mais aussi dans la production; voici le retour des Médicis... 

Le meta-media Internet fait beaucoup de dégâts. Mais les industries culturelles préfèrent le statu quo, ou encore une fois s'en remettre à l'Etat pour subvenir/subventionner leur inertie. Comme le résumait le sénateur Plancade dans son rapport sus-cité, à propos de la création:

" Votre rapporteur considère que l’on est dans une situation où tout le monde a conscience que les règles doivent changer mais où chacun craint d’y perdre des avantages. "

Dans une récente interview donnée au site PCImpact, Alain Rocca revenait sur une tribune publiée au début du mois de juillet, "Le partage non-marchand des œuvres sur internet : le retour d’une idée dangereuse et inefficace", et enfonçait le clou : "la légalisation des échanges non marchands est une fumisterie". Le même Rocca, s'exprimant au nom de sa filière, le Sevad (Syndicat des éditeurs de vidéo à la demande), continuait lors des auditions de la commission Lescure à penser un écosystème qui n'existe plus, ni technologiquement (déplorant la non normalisation technique des plateformes), ni économiquement (marché national, marges). Sous-tendant un besoin de dirigisme étatique, il demandait encore un soutien public ... Or, si l'on peut s'interroger sur la pertinence d'autoriser les échanges non marchands (techniquement le retour - voire la labellisation - de Napster et autres eMule), il convient de le faire à l'aune de la disparition d'une offre culturelle non marchande, telle qu'elle a toujours existé en tant que mission de service public. 

Pour finir, il ne faut pas oublier que les consommateurs sont désormais des créateurs qui s'ignorent. Au titre de la PI, via les UGC, et au titre des données personnelles, qui ne sont pour le moment pas appropriées par leur créateur. Si le nombre de sociétaires de la SACEM s'établissait à 132.000 en 2009, quid du nombre équivalent d'artistes vivants émargeant chez Myspace en 2008 ? Quant à la définition de l'artistique, cette "exigence de l'esprit et de la culture", les industries culturelles sont-elles plus légitimes lorsqu'elles produisent "quand il pète il troue son slip" (n°1 des charts) ou le putassier "Get Lucky" ? N'oublions pas que faire de la m... c'est assez simple, il suffit d'un bon prod...

N'en déplaise aux cinéastes européens, il ressort bien que la culture est une marchandise, parce qu'elle est produite par des industries culturelles. Et il n'existe aucune offre d'Etat d'accès à la culture à l'ère d'Internet. Les missions de service public ne sont toujours pas adaptées à l'économie de la demande, celle qui structure le web. Les problématiques à l'oeuvre sont avant tout économiques, mais avancent masquées sous des prétextes artistiques; le numérique a bon dos. 

L'acte I de l'exception culturelle est, à l'heure des réseaux, définitivement mort et enterré. L'acte II, malheureusement, ne produira aucun effet tant que les forces en présence se neutraliseront à l'intérieur du système. Il n'y a qu'à attendre que les nouveaux barbares, qui piaffent d'impatience aux limes, détruisent l'existant pour reconstruire. Schumpeter ne connaît aucune exception, et la pierre ne saura de toutes façons être lancée qu'à des libéraux qui arrivent à être plus conservateurs que le président de la commission européenne, parce qu'ils protègent finalement des acquis à leurs seuls avantages, et sous de faux pretextes. Il n'y a qu'à voir le débat actuel sur la convention collective, qui tuerait les films d'auteurs, et le rapprocher des règles de ce pays atrocement ultra-libéral produisant des blockbusters à la chaîne... 

Raisonnons de façon simpliste, de manière purement économique (étant au choix, soit anarcho-communiste, soit ultra-libéral) : un abonnement premium chez deezer se monte à 5€. Un abonnement Netflix à $8, soit 6€. Une offre totale audiovisuelle se monte donc à 11€ par mois. Soit 132€ par an. Le tarif de la contribution à l'audiovisuel public est fixé à 131€....  Il faudra un jour s'interroger, sans hypocrisie, sur le périmètre d'un service public de l'audiovisuel, coincé dans une logique top down. Ainsi qu'à l'idée d'une licence globale qui existe de fait de manière privée.

Et puisque l'horizon est clairement la recréation de la bibliothèque d'Alexandrie, il n'y a que deux questions à se poser : quel intérêt à avoir plusieurs bibliothèques, et va-t-elle être publique ou privée ? 

Et sinon, où commence et où s'arrête la culture ? Vous avez 4 heures...

 

 

mardi 2 juillet 2013

Fight the Power

Ouisharers, ouishareuses,

Suite à mon post dézinguant la "sharing economy", je me suis retrouvé, à l'invitation d'Anne-Sophie Novel, à Bercy mardi dernier. Plus précisémment à un BercyJam organisé par Fleur Pellerin, ministre déléguée chargée des PME, de l'Innovation et de l'Économie numérique, et animé par OuiShare. Cette réunion de beaucoup d'acteurs de cette "nouvelle" économie était une sorte de barCamp, organisé en ateliers visant à produire idées et recommandations pour la puissance publique concernant l'économie collaborative.

Pour la petite histoire, et parce qu'elle n'est pas sans incidence sur l'autre, j'ai été tracté en arrivant dans ce paquebot qu'est Bercy par des salariés de cette administration. Le tract mentionnait les revendications de la CGT "Centrale Finance", à savoir, entre autres : taux de remplacement 75% minimum pour une carrière complète, ouverture du droit à la retraite à 60 ans pour tous, validation des années d'études et des périodes de précarité subie.

A Bercy, j'ai pris part à des ateliers, écouté, pris des notes et essayé de comprendre in situ. Et j'ai également ouvert ma - grande - gueule lors d'une table ronde.

J'ai reçu ensuite reçu une invitation à rejoindre le groupe facebook "Ouishare friends", pour y porter la contradiction. A cette occasion, l'un des membres m'a expliqué qu'une co-construction efficace, c'est "un 1/3 de militants, 1/3 de sympathisants et 1/3 d'opposants". Je me retrouve donc dans le tiers des "opposants", suite à mes deux posts de blogs qui critiquaient cette nouvelle économie.

Mon but dans la vie n'est pas de faire le contradicteur; mon but est de vivre heureux en attendant la mort. Vous voudrez bien mettre ce que vous voulez sous le vocable bonheur, d'Ulysse à Alexandre, des simples d'esprit aux hommes de bonne volonté. Mais le vieux singe que je suis, ayant vécu la bulle d'Internet, puis tous les recyclages marketing en découlant (le web2.0 est une nouvelle démocratie, le social search va tuer le search, le social gaming est l'avenir du jeu vidéo...), est toujours dubitatif quand apparaît le mot nouveau. Quoi, un nouvel Omo ?

Critiquer pour critiquer, cette forte spécificité française, n'est pas ma tasse thé. L'idée qui m'anime est de hacker les systèmes; une fois qu'ils ont été hackés, ils n'en deviennent que plus solides. L'économie collaborative, si j'ai bien compris, serait un hack de l'existant. Je vais donc hacker le hack.

 

Les ateliers

J'ai participé à deux tables rondes, dans l'atelier A - Pourquoi : " Travail, Emploi, Services"; dans l'atelier B - Comment : "Régulation/dérégulation".

 

L'atelier Pourquoi était scindé en plusieurs groupes : "Mobilité, transport, logistique", "Travail, emploi,services", "Tourisme, culture, rayonnement", "Alimentation, consommation, distribution", "Education, formation, recherche", "Production, industrie, énergie".

J'ai choisi le travail, bizarrement. Donc, pourquoi ? Pourquoi les plateformes collaboratives se mettent en place ? J'en avais une petite idée, et mon atelier a confirmé mes pensées. Si quelques idéalistes mentionnent le caractère social de la mise en oeuvre de plateformes collaboratives (retour à la confiance, décloisonnement, rencontres, enrichissement personnel, mieux vivre), d'autres soulignent le besoin d'obtenir un revenu complémentaire. La dichotomie s'explique par la schizophrénie même de ce "tiers secteur" en création. Celui qui "partage" n'est pas considéré comme un travailleur, dans son acception classique; il participe néanmoins à une création de valeur, dans un environnement hors entreprise, et se voit plutôt comme un citoyen se rendant utile à la communauté.

Notre atelier a mis en évidence les bénéfices de telles plateformes : payer moins, gagner plus, socialiser, s'entraider. Le besoin est réel, je ne peux le nier. Et le succès - relatif - témoigne de la satisfaction de ce besoin. La cause en est néanmoins que plus prégnante : le dépérissement économique des populations.

Un autre atelier a détaillé d'autres expériences, notamment les monnaies locales, afin "d'éviter le transfert de valeur vers la finance". Un autre a également pointé la volonté de se réapproprier l'outil de production, afin de produire mieux, moins, de façon responsable. Lorsqu'il n'a pas été question de mieux vivre (un indicateur tout relatif), tous les ateliers se sont focalisés sur la richesse réelle.

 

Les thématiques de l'atelier Comment étaient les suivantes : "Régulation/dérégulation", "Visibilité, sensibilisation, communication, labellisation", "Financement", "Accompagnement, Formation, Incubation", "L'Etat peer-to-peer/L'Etat participatif". Bien que l'Etat peer to peer m'ait beaucoup inspiré, je suis allé dans le groupe "Régulation/Dérégulation".

Et là, surprise : pendant toute la durée de l'atelier, n'a été abordée que la dérégulation.

Dérégulation, pourquoi ? Parce que toutes ces industries naissantes considèrent que le poids des normes empêche leur développement. Il a bien été question du statut, à la fois des plateformes et des individus, mais essentiellement concernant des problèmes de fiscalité, ou d'assurance. A l'heure actuelle, tous s'interrogent sur la nature des gains financiers réalisés par les nouveaux "travailleurs" (faut-il taxer ou pas, doit-on imposer des seuils ?) Anecdotiquement, sur le "travail" en lui-même, et le statut du travailleur.

Dans le groupe "pourquoi", un des participants a exposé que les plateformes collaboratives étaient la mise en oeuvre pleine et entière de la théorie de Schumpeter (la fameuse création/destruction), mais en citant les caractéristiques de la concurrence pure et parfaite de Walras (Atomicité du marché, homogénéité des produits, libre concurrence, transparence, mobilité et subsidiarité) . En fait, ni Walras ni Schumpeter n'ont pu théoriser entièrement l'économie capitaliste : la CPP de Walras implique un équilibre du marché (à profit nul, donc sans croissance); l'entrepreneur de Schumpeter dérivant quant à lui vers une société de type marxiste, où l'entreprise se muait en bureaucratie.

 

Les partisans du "collaboratif", idée sociale, voire de gauche, agissent en fait comme des ultra-libéraux. La disruption qu'ils revendiquent s'effectue contre la norme sociale. Si l'on reprend l'antienne du "Travailler plus pour gagner plus", la tension sur le marché du travail s'effectue sur le coût du travail. Ce que les institutions financières reprochent à la France, c'est un coût du travail élevé. Or, ce coût est discuté, âprement, dans un processus complexe d'équilibre. La fixation de minima sociaux en résulte. Sur une plateforme de type collaboratif, c'est le mieux disant qui l'emporte. De fait, ce qui cause la paix sociale, c'est la protection sociale accordée à l'individu par le corps social. La plateforme, agissant comme un marché de l'offre et de la demande totalement dérégulé, non plus du salarié protégé, mais de charbonnier maître chez lui, détruit cet équilibre, puisqu'il n'existe aucun minimum légal (temps de travail, coût horaire minimum) et que l'individu n'est pas au fait des problématiques existantes (amortissement des biens, frais induits...).

On l'a vu avec la musique en ligne; il faut et il suffit qu'il existe un offreur gratuit pour que la demande s'aligne sur cette offre. Que l'offreur soit un pirate "institutionnalisé" qui négocie ses coûts via un tiers (la publicité) ou qu'il soit l'acheteur du CD qui décide d'annuler la valeur en mettant en partage son bien n'y change rien; la fameuse "maximisation de la satisfaction" du consommateur entraîne son choix vers le mieux disant.

Aussi, alors que les fonctions sociales de l'économie de la collaboration sont mises en avant par ces entreprises, elles dénaturent en fait la valeur de l'offre.

 

Mais où est donc Ornicar ?

La défense des plateformes est invariable : nous ne sommes pas une entreprise, nous fédérons la multitude. Nous industrialisons l'annonce de la baby-sitter à la boulangerie, nous libérons le capital immobilisé (la voiture, l'appartement) pour le remettre dans le marché, nous fluidifions les échanges. Soit.

Le problème, c'est la substitution. Le marché des services est censé être le nouvel eldorado de l'économie capitaliste. Ladite économie a structuré son marché, avec deux offreurs, qui dépendent tous du système qui les accueille : l'entreprise d'une part, l'autoentrepreneur de l'autre.

Le statut d'autoentrepreneur a été créé afin de minimiser l'évasion fiscale (le travail au noir) : permettre à n'importe quel particulier d'avoir un revenu légal, complémentaire le plus souvent, et non comme on l'entend être un tremplin vers un statut supérieur (artisan, profession libérale, voire créateur d'entreprise). L'autoentrepreneur est un pis aller du travail, dans un marché où les entreprises recrutent des consultants à la pelle, externalisant le risque du CDI, le coût du travail prohibitif et les aléas du facteur humain. Deux exemples : en 2012, plus de la moitié des entreprises créés ont en fait été sous le régime de l'autoentrepreneur; et le revenu moyen d'un autoentrepreneur est de 4300€... par an. C'est donc un revenu complémentaire; mais le travail exercé ne l'est pas, il se substitue ponctuellement à un emploi salarié. Dans l'économie des plateformes - et de la multitude - trois tiers temps individuels non régulés remplacent un emploi temps plein, chargé, normé, couteux.

L'entreprise, qui a des coûts fixes (dont le principal, le coût du travail salarié), voit apparaître une nuée de sauterelles - qui ne sont pas des professionnels, qui ne sont assujettis à aucun devoir, en particulier social - sur son marché. Résultat : l'effondrement du marché.

Prenons un service de voiture partagé. La rareté du nombre de taxis confronte la demande de transport. La mobilisation des voitures inutilisées engendre une suroffre, qui provoque une élasticité-prix négative : les prix diminuent fortement. L'artisan taxi est en concurrence avec le chauffeur de VTC. L'artisan taxi exerce sur le même marché, le transport de personnes, alors qu'il est soumis à une prime d'entrée (compter 200.000 à 400.000 euros l'achat d'une licence), dont n'a pas à s'acquitter le propriétaire d'un véhicule de tourisme lambda. Concurrence déloyale crient les taxis; rente et monopole soutenu par l'Etat rétorquent les plateformes de "partage". C'est étrange, même nos amis - et protecteurs - américains, que l'on ne peut raisonnablement prendre en défaut sur la concurrence, sont préoccupés par le phénomène; et la ville de Los Angeles a de fait interdit Uber.

 

Et ouishare alors ?

Ce qui ma fait sourire, c'est que Ouishare, c'est un grand écart permanent. Comment relier en effet ceux qui citent "l'insurrection qui vient", (pamphlet anonyme dont l'inspiration séditieuse a tellement effrayé en haut lieu qu'elle a occasionné la rocambolesque affaire Coupat), et les me-too inspirés de la sharing economy qui surfent sur le déclassement des classes moyennes ? Si je dois m'inscrire en contradicteur, faut-il que je le sois contre l'incendie du temple d'Artemis, le sabotage des lignes de TGV ? Contre l'économie du déclassement ? Contre la finance ? Contre la pauvreté elle-même ?

 

J'ai bien entendu que plus grand chose n'est porteur d'espérance à l'heure actuelle. La politique nous montre de jour en jour ses faiblesses, ses compromissions, ses lâchetés, et sa déconnexion du pays réel. Que penser en effet de la défiance de ces quasi-professionnels vis à vis de leur électorat, alternant entre un marché de clientèles et une infantilisation des citoyens ? Que penser de leur qualité de super citoyens, lorsqu'on décide de ficher les honnêtes gens, de les protéger via la vidéo-surveillance, et que dans le même temps, la boucle de rétroaction quant à leur patrimoine est très discutée, et de façon souvent curieuse. Que penser des deux poids deux mesures, dans leur réaction face au scandale Prism, selon que la NSA espionne leurs concitoyens ou leur auguste personne ?

L'entreprise ? Quelle entreprise ? L'édifice typiquement jacobin appelé "grand groupe" qui a petit à petit démembré le tissu entrepreneurial, pyramide où chaque strate est un plafond de verre ? Celle qui considère le salarié comme une variable d'ajustement ? Celle qui vit de rentes d'Etat, n'innove qu'à la marge et pratique la politique de l'autruche, blâmant la mondialisation, le coût du travail, la productivité, et préférant rémunérer plus l'actionnaire que de procéder à l'investissement ?

En passant, je vous dois des excuses. Dans mon deuxième post concernant la share economy, j'ai indiqué n'avoir trouvé aucun économiste (hors Marx) traitant de la collectivisation de l'outil de production. Je me suis trompé, il y en a un : il s'agit de Schumpeter lui-même, qui voyait l'entreprise dériver vers la bureaucratisation, et empêcher toute innovation. Pour mémoire :

Les entreprises (…) sont contrôlées par un petit nombre de grandes sociétés bureaucratisées (…). La propriété et la gestion des entreprises se sont dépersonnalisées – l’appropriation ayant dégénéré en détention d’actions et d’obligations et le poids du pouvoir ayant acquis une mentalité analogue à celle des fonctionnaires 

Nous en sommes là : rigidité de la structure, politique comme économique. Passagers clandestins surfant sur ces positions, que ce soit la finance (voir par exemple les mécanismes de High Frequency Trading, qui ont peu de choses à voir avec l'idée première du marché), ou les plateformes exploitant du travail quasi gratuit, puisque non soumis à toutes ces règles qui permettent une cohésion du corps social, de la redistribution au lissage des inégalités.

Je veux bien entendre que nous sommes dans une situation de sclérose. Je veux bien que des communautés prennent le problème à bras le corps et essaient des solutions, puisque c'est le propre du génie humain : s'adapter.

Mais je n'aime pas les communautés. Noirs, blancs, juifs, gays, retraités, médecins, taxis... sont autant de communautés que l'on structure indépendamment des autres, et qui agissent pour leur propre compte. L'intérêt général n'a jamais été la somme des intérêts particuliers.

La réponse au dépérissement des individus - et de la société - ne peut se faire au détriment de la société. Le laboratoire mis en place à Détroit, ville sinistrée de la rutilante Amérique ne me fait pas rêver. Même si je n'ai rien contre kisskissbankbank ou hellomerci, ces entreprises me renvoient l'image de sociétés du tiers monde, où le micro-crédit a été la réponse au défaut des institutions financières à la construction de la vraie vie. Et, à tout vous dire, même les Restaurants du Coeur m’écœurent. Non pas pour leur remarquable travail envers notre sous-prolétariat (115 millions de repas servis sur 2011-2012), mais parce que la société entière se défausse de ses obligations sur ce tiers secteur...

 

Une mauvaise réponse à un vrai problème

Les plateformes offrent une réponse à deux sortes de misère, affective ou pécuniaire. Je n'en démords pas, le collaboratif est une réponse au dépérissement des populations. Et vous n'avez rien inventé: le collaboratif, c'est l'économie sociale et solidaire, déjà structuré comme un vrai marché.

Ce qui est frappant, c'est de constater que toute cette économie se développe contre le système financier, sans en combattre les causes, puisque personne ne veut prendre cette question à bras le corps. Contre le rigidité du système, contre des communautés d'intérêts qui lobyyent pour leur propre compte. Eriger des communautés contre des communautés, cela renvoie à de sombres heures de l'Histoire, et je n'aime pas cela.

Qu'allez-vous faire ensuite ? Restructurer des communes, vivant en autarcie avec les moyens - ingénieux - du bord. Cultiver vos propres semences et votre cannabis ? Attendre les contrôleurs d'Etat avec des fourches ? Recréer des féodalités, avec vos lois, vos monnaies ?

Lorsque j'ai poursuivi des études secondaires (comme disait Coluche), j'ai appris que l'Etat-Nation, la structure qui nous structure, était basée sur 3 critères communs à tous : la langue, la culture, et le territoire. A l'heure d'Internet, le territoire, qu'est-ce que c'est ? Facebook ? G+ ? La langue ? Quand les individus communiquent avec des gifs animés, quand Chrome traduit instantanément les pages en russe ou en japonais... La culture ? Quand vous mangez asiatique en regardant des histoires de superhéros US appropriés à la culture messianique ...

L'Etat-Nation, qu'est-ce que c'est ? La loi ? Quand c'est la liberté d'expression garantie par le 1er Amendement qui prime sur toutes les autres. Quand les plateformes sociales définissent leur propre loi, via les CGU. Le vivre-ensemble ? Quand les individus se restructurent en communautés, religieuses, ethniques, d'intérêt privés (les médecins, les politiques, les retraités, les jeunes) et plus communs. 

La société change, l'Etat-Nation est en voie de disparition, et les structures entrepreneuriales sont elles-mêmes impactées. Mais je ne suis pas d'accord avec les idéalistes comme Jaron Lanier qui pensent que le monde post industriel sera sauvé par les nouveaux maréchaux-ferrants équipés d'imprimantes 3D, dans des structures autogérées, ni que la réponse à la crise se trouve dans le DIY. Surtout lorsque tous les indicateurs montrent la progression inexorable des sans travail (partiellement dû au numérique), leur déclassement, et expliquent que se profile à l'horizon la fin du travail. D'ailleurs, je ne peux que vous conseiller le livre de Rifkin, que vous pourrez télécharger illégalement ici [disclaimer : le téléchargement illégal tue la création; oui mais, d'un autre coté, la culture n'est pas une marchandise. ohwait. C'est schizophrène. La société est schizophrène, et moi-même je ne me sens plus très bien : producteur, consommateur, citoyen, sharer... ]

[disclaimer 2 : parce que les AD sont généralement dépourvus d'humour, voici une jolie screencap indiquant que ma responsabilité ne peut être engagée au titre de la liberté de choix de clic dans le marché de la recherche]

Alors je comprends les motifs de OuiShare, mais la mise en oeuvre m'effraie. A moins que vous ne raisonniez déjà en parfaits trotskistes : précipiter le monde dans le chaos pour le faire renaître de ses cendres. V comme Vendetta (la BD, pas le film).

Quelle est la meilleure chose qui arrive aux turcs, post kémalisme : qu'ils se rendent compte par eux-mêmes que les barbus ne sont pas leur tasse de thé ? Quelle est la meilleure chose qui arrive aux égyptiens : qu'ils se rendent compte par eux-même que les Frères musulmans ne sont pas leur tasse de thé ? Quelle est la meilleure chose qui va arriver aux français : que le FN n'est pas la réponse au déficit démocratique de l'opposition historique droite/gauche. Marine en 2017, l'horreur...

Je comprends vos interrogations, et suis ravi de votre activisme. Activisme planétaire s'il en est, pour une société meilleure, plus juste, et solidaire. Activisme contagieux qui répond à des préoccupations mondiales, qui fait dire à la banque mondiale qu'aucun pays ne serait à l'abri des troubles qui secouent le Brésil.

Mais je m'inscrit en faux dans la réponse donnée à la crise. Selon une étude de la Fondation de France relayée par Rue89, vous êtes de plus en plus pauvres, de plus en plus seuls. Et les classes moyennes, celles qui structurent la société, sont le plus touchées par le déclassement social. Et vous n'êtes pas les seuls : au hasard, les israéliens, qui sont pourtant au coeur de la nouvelle économie, subissent le même sort. Et les Etats-Unis ressemblent plus à la société de Treme qu'à la ville de New York. Selon l'Unicef, l'avant-dernier pays en terme de pauvreté - relative - de l'enfance est l'Amérique. Coincé entre la Lettonie et la Roumanie.

Pour ma part, je considère que nous sommes dans une situation pré-révolutionnaire. Je pense en effet que nous réunissons les conditions qui ont menées à 1789, voire 1968 (très light) : éclosion d'une bourgeoisie d'entrepreneurs, diffusion massive des idées via la culture et l'éducation, déclassement des populations d'une ère révolue. Je ne joue ni à Danton, ni à Robespierre. Je vois que le système est au bord du gouffre, qu'aucune guerre ne viendra "résoudre" la crise qui secoue le monde, et des initiatives qui sont autant de replis sur soi et d'adaptation personnelle, donc de stratégies de fuite et non de lutte.

J'attends avec impatience votre résumé du BercyJam, notamment pour relire les propositions de l'Etat peer-to-peer; hacker le système, débureaucratiser, fluidifier. J'approuve à 100%. Mais intégrer le partage dans une économie, ce n'est pas dans mon monde. Dans mon monde à moi - de vieux singe con - les rêves sont gratuits. Quant au partage, il ne me rapporte rien. Il m'en coûte même.

Pour retomber sur mes pattes, je reviendrai au final sur le tract de la CGT de Bercy : le monde de vos - nos - parents, celui de la retraite à 60 ans, pour des populations ayant vécu la meilleure partie de la vie du XXème, s'effondre. Le taux plein. Qui de vous pourra encore y prétendre, lorsque vous entrez sur le marché du travail à 27 ans, et qu'on envisage 42 ans de cotisation pour y parvenir, sachant que la première population au chômage est les 50 ans et plus (20,6 % des chômeurs de catégorie A, B ou C, contre 16,4 % de moins de 25 ans) ? Si vous voulez hacker le système, il serait peut-être intéressant de ne pas se structurer en communautés (le privé contre le public, les retraités contre les actifs, les lobbys contre les lobbys) mais au contraire refaire du lien ensemble, commun et pour, et non privé, communautaire, et contre.

 

Je vous laisse, il faut que j'aille faire sa fête à l'exception culturelle, et puis que je réfléchisse au moyen le plus smart d'agréger de la donnée hétérogène et non structurée. Et encore éliminer le facteur humain.

Julien Breitfeld

 

 

samedi 29 juin 2013

Culture acte 2

Le site du samedi n'est pas véritablement un "site", mais plus un agrégateur. Il est basé sur collected.info qui est un outil que j'aime bien, car ce n'est pas réduit à un média/une exposition comme les pinterest et autres tumblr. Et que graphiquement, j'y suis plus à l'aise que sur paper.li et consorts... 

Comme leurs sources recoupent un peu les miennes en électro-pop (la.gas.ta, l0r3nz, earmilk, off the radar), autant être faignant et mettre directement oohyeah en site du samedi. 

Quant à la vidéo qui l'accompagne, le nouvel EP de Moderat, tiré du nouvel album II, via Indie Shuffle...

lundi 24 juin 2013

Tous pirates

J'ai été surpris par le nombre de vues du post précédent, ainsi que par les retweets, réactions, voire débats qu'il a pu occasionner. A ce jour, plus de 5.000 vues sur ce billet spécifique - lorsque je culmine exceptionnellement à 600 (et d'habitude autour de 100) - , ont démontré l'intérêt qu'un tel sujet pouvait susciter. J'écris occasionnellement sur un sujet qui me tient à cœur, la "révolution numérique", et ce blog me tient plus lieu de carnet extime que de tribune.

Parce que j'ai eu le plaisir d'échanger avec pas mal de monde sur certains aspects, et qu'il appelle un approfondissement de certains points déjà développés (le libre, le crowdfunding), mais aussi une vision plus ensembliste, j'ai décidé d'en écrire une suite.

Je tiens un blog; je n'écris ni un livre ni une thèse. Si mes opinions n'engagent que moi, je réalise ce que je conspue dans mon billet : je vole des idées à la foule. C'est le paradoxe de la société de l'information : toute l'intelligence ex ante est appropriable par les individus, de façon gratuite, et pourtant cette information a une valeur, et elle structure l'économie de la connaissance.

Dans un premier temps, je suis obligé de me définir idéologiquement : je n'ai rien contre la propriété, qui est inscrite dans la Constitution de 1789 comme un des droits inaliénable de l'Homme, au quasi sommet de sa hiérarchie, puisqu'en son article 2. Par contre, j'ai un peu plus de mal avec la propriété intellectuelle, apparue au titre du droit d'auteur en 1791, après la Révolution française, mais existant depuis 1771, comme un privilège royal.

Je m'explique : si l'invention de la propriété lèse en premier lieu notre hôte, la planète, la PI lèse l'ensemble des producteurs d'idées, c'est à dire le corps social, dans leur être même: leur cerveau. La revendication de la paternité sur l'expression de cette idée - le droit d'auteur - est un concept juridique qui prévaut dans une logique de premier arrivé, premier servi, et dépouille de fait toute personne qui, soit, n'a pas accès à cette information, soit n'exprime pas le besoin de sa propriété. En 1771, voire 91, le marché du droit d'auteur n'était pas autant égalitaire que celui du droit de la propriété car la majorité de la population ne savait ni lire ni écrire; l'entrée sur le marché de la PI était faussée de facto. Et ce processus sélectif d'entrée sur un marché censé être ouvert a perduré sur les populations éduquées; lorsque Gainsbourg entre à la Sacem, afin de déposer ses œuvres (et donc faire reconnaître une paternité), cela s'effectue après un examen... on est face à une rupture d'égalité pour faire reconnaître un droit, accessible en théorie à tous..
Pour faire court, je comprends l'appropriation d'un bien matériel (partant, son expropriation); j'ai plus de mal avec l'expropriation de mon propre cerveau.

Concernant mon précédent billet, et parce que la share economy recouvre une très forte variété de domaines, je n'ai pas fait la distinction entre la production et la consommation. J'y reviens ici sur des points de débats que j'ai eus.

Enfin, les deux types de cette nouvelle économie mettent en exergue deux points essentiels de notre société : la raréfaction du travail, et la déconnexion patente de l'investissement (partant, la finance) envers l'économie réelle. Plus d'investissement productif, et une numérisation qui crée de la valeur sans créer de l'emploi; il y a donc un nouveau contrat social à définir.

 

Genèse du billet

Je suis parti de l'édition londonienne de la manifestation Leweb de 2013. En découvrant les slides de la présentation de Loïc Lemeur, j'ai été saisi d'effroi. Ouvrant sur le livre "What's mine is yours" de Rachel Botsman et Roo Rogers, l'introduction à la conférence m'entrainait dans un monde dystopique. Je venais de me réveiller, après une longue hibernation, dans un futur parallèle : l'URSS domine donc le monde ! Enchainant les imprécations que l'on entend plus du coté des TAZ et des ONG que dans des assemblées de multimillionnaires ("Preserve the planet"), vantant l'authenticité, la recherche du bonheur (un slide corrèle "bonheur" et revenu, un autre indique que "ce n'est pas l'argent qui est le mal, c'est la cupidité"), le gourou de l'économie numérique suggérait même que la société idéale, c'était le BurningMan. Tout nu et tout bronzé...

Je me réveillais donc dans une société où le capitalisme honni par les Mao spontex venait de recycler le bonheur du Larzac. ohwait.

Que la crise économique frappe les pays développés au point que l'on soit obligé d'inventer des modèles alternatifs, j'en suis conscient. Que l'individu soit en quête de sens, dans nos sociétés déshumanisées de mégalopoles, où l'on a de surcroit tué Dieu, ne fait aucun doute à mes yeux. Que le marketing recycle le bonheur ou le partage non plus; après tout, nous sommes bien dans une société de marché. Mais jamais au grand jamais je n'aurais pu penser que le but ultime du capitalisme était la poursuite du rêve communiste. Loïc Illich Lemeur.

J'ai donc rouvert mes économistes et sociologues déprimants favoris et me suis aperçu que pas un (même un Polanyi) n'avait prédit le recyclage de l'idée du partage, de la collectivisation des moyens de production chère à Marx, par le capitalisme. Quant à celle de la consommation, je n'en ai trouvé trace que dans les sociétés primitives, dans les communautés d'Elinor Ostrom - dérivé de la tragédie des communs - ou dans les sociétés d'indigents, avec une forte acception morale, telles les civilisations religieuses, ou l'expérience anglaise du Speenhamland.

Nota : ce n'est pas que j'affectionne les auteurs déprimants, mais ce que j'aime chez les pessimistes, c'est qu'une fois qu'on vous a prévenu du pire, vous pouvez toujours inventer du mieux.

 

La share economy de la production

L'idée du travail gratuit, si elle est comprise et acceptée par tous, a heurté les libristes (ainsi Pierre Beyssac) ou les partisans du crowdfunding (Matthieu LC, Alexandre Boucherot, cofondateur d'Ulule, ou encore Pierre Davanac, le journaliste que j'ai cité à titre d'exemple). Je vais donc développer les idées, et comme souvent, dériver la pelote jusqu'au bout.

1. Le libre

Un Monsieur que j'aime beaucoup, Laurent Chemla, a publié en 2002 un livre "Confessions d'un voleur", qui est, avec 10 ans d'avance, le programme d'OVEI (On vous explique internet) de Turblog.

Chemla donc, libriste, fondateur de gandi, figure tutélaire d'un monde de codeurs barbus, y écrivait :

Il en est également ainsi de quelques jeunes entrepreneurs qui profitent des outils élaborés par des abrutis dans mon genre pour créer des start-up. Une fois introduites en Bourse, grâce à la vague de sympathie qui entoure le monde du logiciel libre depuis le procès Microsoft, elles font de leurs fondateurs des milliardaires sur le dos des passionnés qui ne voulaient que partager bénévolement leurs compétences. Ces profiteurs auront beau prétendre œuvrer pour faire avancer la cause du logiciel libre, ils ne seront jamais que soucieux de faire fructifier leurs intérêts. "

Mais il écrivait également

" Le logiciel libre existe et se développe même quand le marché essaie de le récupérer [...]. La coopération existe bel et bien, sur l'Internet comme dans nos sociétés, et de plus en plus de citoyens, convaincus que le bonheur ne s'acquiert pas par la compétition, tentent de remettre en cause l'égoïsme général. "

De fait, je suis ravi pour les créateurs d'Instagram, qui ont créé à 10 personnes un outil valorisé 1 milliard de dollars ; je suis ravi qu'on puisse créer des entreprises avec une très faible mobilisation en capital (financier et humain). Mais je le suis moins lorsque cette réussite profite à quelques uns sur le dos de tous. 

Si Multimania permettait de créer un pseudo site web dans les années 2000 en employant 35 salariés (cité par Chemla), le site strikingly.com fait désormais mieux aujourd'hui avec 4 personnes (et vient de lever 1,5 millions de dollars). Si l'on prend node.js, un superbe framework libre, utilisé à l'heure actuelle par Uber, LinkedIn ("our entire mobile software stack is completely built in Node"), Storify, eBay, Yahoo ou Microsoft, il a été créé par des passionnés; il est aussi basé sur du code libre, également coproduit par l'Université de Cambridge, Google, Apple, Sun Microsystem. Et il est utilisé sans aucun versement de royalties - ou même de salaire - à aucun codeur, de la part de LinkedIn (valorisation $19 milliards), Yahoo (28), Ebay (68), Microsoft (292).

Pourtant, le monde merveilleux du libre cohabite avec celui de la propriété. Microsoft, celui là même qui utilise node.js, a une tout autre position lorsqu'il s'agit de faire respecter ses droits de PI. Ainsi, détenant des composants logiciels essentiels au fonctionnement d'Android, il facture a minima $8 aux fabricants de téléphones qui exploitent l'OS de Google. 

Dans le monde merveilleux du libre, Apple, dont l'OS est libre (oh, macfan et libriste, regarde l'hommage que te rend Apple en s'accaparant ton travail !), empêche non seulement le jailbreak de son OS sur iPad (mais pas sur un iPhone acheté avant janvier 2013), et poursuit Samsung pour avoir enfreint des brevets. Rappelons la valorisation d'Apple : au 21 juin à 14h, $391 milliards.

 

Depuis la faillite du socialisme (politique), un subtil équilibre se joue entre le public et le privé. L'Etat crée par l'éducation une richesse - le travailleur - qui sera exploitée par l'entreprise. En échange, l'entreprise contribue par l'impôt et les taxes à l'organisation de l'Etat. Le code libre, c'est une richesse commune, exploitée par tous, mais dans une asymétrie d'échanges. S'il fait le bonheur de communautés (celles d'Ostrom), il fait aussi le bonheur de la sphère privée. Ainsi, les flux économiques apparaissent comme une captation de valeur sur des territoires et des individus hors marchés (de l'Europe vers les US, du libriste vers Microsoft) à coût nul, pour être ensuite revendus aux producteurs initiaux. Le libre, c'est un peu l'Afrique qui importe son chocolat après avoir vendu à prix dérisoire ses fèves de cacao.

 

2. Le crowdfunding

Le succès de Kickstarter (et d'Ulule, de KissKissBankBank, et de tant d'autres) procède de la faillite de l'économie réelle : tous ces entrepreneurs en devenir ne trouvent plus d'argent via les acteurs traditionnels. Et, si le financement collaboratif n'est pas une invention (les startupeurs connaissent bien le "friend and family funding") le web a permis, une fois de plus, d'industrialiser des pratiques à la marge. Le reste du temps, dans la vie réelle, ce sont les banques qui l'exercent au travers du mécanisme du crédit. Et des investisseurs (vous, moi, des institutionnels), qui, de façon personnelle ou via la Bourse, subvenaient aux besoins des créateurs de valeur productive. Pour autant, les financements traditionnels font défaut.

Comme la nature a horreur du vide, et que la faculté première de l'homme est l'adaptation, le crowdfunding s'est imposé comme un financement alternatif de projets entrepreneuriaux. Les montants sont dérisoires : 5 milliards de dollars dans le monde, dont moins d'un milliard pour l'Europe ! Un douzième des pertes de Dexia...  Les entrepreneurs en sont donc appelés à mendier de l'argent, auprès de "fans" qui vont couvrir le risque d'investissement que le marché ne veut prendre, sans la contrepartie actionnariale. Et ce faux investissement est également un appauvrissement du fan, puisque cet argent provient de son épargne. Le crowdfunding, ce devrait être une bourse pour petits "petits porteurs". Or, ces derniers sont des investisseurs sans droit ni titre...

Par contre, l'entreprise créée est bien soumise aux lois du marché, et certaines peuvent devenir de vrais succès. Même si le projet est intéressant, voire quasi d'utilité publique (ex davanac), ce qui est choquant c'est de voir que le marché profite in fine d'un risque qui n'est pas assumé par lui, mais par des tiers, lesquels s'appauvrissent car ils mobilisent leur épargne.

 

3. Pour clore sur la production

 

 

 

Puisque j'ai tapé sur Mozilla (et son financement assuré par Google), je ne peux m'empêcher de taper également sur Wikipedia. Et aussi parce que je l'ai promis à Adrienne Charmet Alix. Si Jimmy Wales ne se cache pas d'être un libertarien, on ne peut réduire le caractère exceptionnel de l'entreprise Wikipedia à un seul concept ultra-libéral. C'est un fait, Wikipedia, 7ème site le plus consulté au monde (selon Alexa) est une révolution en termes d'accès à la connaissance. A tel point que Google, dont une part significative des recherches renvoyait sur Wikipedia, essaya d'absorber ce trafic en créant sa propre encyclopédie, Knol. Et échoua.

Disposant d'un budget de $20 millions, Wikipedia emploie 150 salariés et son contenu est créé bénévolement par des dizaines de milliers de personnes à travers le monde.

Ce faisant, il a tué progressivement ses concurrents payants, qu'ils soient pure player (Encarta de Microsoft, arrété en 2009, tout comme Knol), ou physiques (Universalis et Britannica arrétant leur édition papier en 2012). L'information produite gracieusement par les foules, en temps de travail comme en investissement, redevient donc libre et gratuite.

Si je ne peux que me réjouir de ce fait, une autre partie de moi s'inquiète du phénomène social en cours;  l'économie de la connaissance est portée par les industries culturelles. Ses employés, principalement les "knowledge workers", mobilisent un investissement considérable avant d'arriver sur le marché du travail. Or, que constate-t-on ?

A la date du 21 juin, sur le site profilculture.fr, sorte de Pôle Emploi dédié aux professionnels de la culture, il y avait 962 offres d'emploi, dont 777 de stages et contrats de professionnalisation. Journaliste, assistant de production, monteur, business affair, juriste, chargé de communication...

Le droit du travail français édicte pourtant, via le décret d'application n°2006-1093 du 29 août 2006, en son article 6 :

" Aucune convention de stage ne peut être conclue pour remplacer un salarié en cas d'absence, de suspension de son contrat de travail ou de licenciement, pour exécuter une tâche régulière correspondant à un poste de travail permanent, pour faire face à un accroissement temporaire de l'activité de l'entreprise, pour occuper un emploi saisonnier "

Un marché est réputé efficient lorsque l'offre et la demande se rencontrent. Le "marché du stage" est un dérivé du marché du travail. Lorsqu'il se trouve plus d'offres de stages, de la part des entreprises, que d'offres de travail rémunéré, c'est qu'il y a quelque chose de cassé. Qui plus est, les industries culturelles bénéficient déjà d'un statut dérogatoire au contrat de travail : c'est l'intermittence. Or, il se trouve qu'on arrive à une substitution du travail permanent par l'intermittent, puis du même par le stagiaire.

Que se passe-t-il ? Il faut en fait considérer qu'il n'existe pas un marché du travail, mais deux marchés : un marché de l'emploi, et un marché du revenu, lesquels ne sont pas corrélés. Les rentiers, investisseurs en capital, dealers de drogue, proxénètes, n'existent pas sur le marché du travail mais le sont bien sur celui du revenu. Idem pour les travailleurs pauvres, stagiaires, qui n'existent - quasiment - pas sur le marché du revenu, mais bien sur celui du travail.

La décorrélation s'effectue sur la fonction sociale : le travail intègre, plus que le salaire. La multitude opère sur le marché du travail quelque chose qui n'est pas pris en compte par nos sociétés occidentales. Le droit de la concurrence implique des entreprises, non des individus. Or, Internet permet de mettre en concurrence n'importe quel cerveau humain avec un autre. Même dans un territoire soumis au droit national. On a beaucoup glosé sur les emplois à 1€ du système allemand, pour des emplois peu gratifiants, d'une économie de cols roses. Le stagiaire français, lui, arrive sur un marché de cols blancs à 3€ de l'heure (436,5€ pour une semaine de 35h).

La tension salariale s'installe donc sur des métiers autrefois hautement valorisés, et les individus se trouvent déclassés économiquement plus que socialement.

 

Alors que je lisais - gratuitement - mon New York Times le week-end dernier, ponctué par le bip sonore des retweets de mon post, j'ai eu la surprise de lire, sous la plume de Paul Krugman, une tribune très pessimiste sur l'avenir, et qui confirmait mes doutes. Son article traitait en effet des dégâts qu'occasionnent la technique sur l'employabilité, qui dorénavant ne touche plus les sans diplômes ou les cols roses, mais également des populations éduquées.

Krugman : " Today, however, a much darker picture of the effects of technology on labor is emerging. In this picture, highly educated workers are as likely as less educated workers to find themselves displaced and devalued, and pushing for more education may create as many problems as it solves. "

La mécanisation a toujours entraîné un déplacement du travail d'une industrie à une autre. C'est le cas pour l'agriculture, via un rendement accru sur le ratio personne/hectare, où la part des agriculteurs dans l'emploi est passée de 40% en 1900 à 3,5% en 2000. Puis de l'industrie, avec le remplacement des OS par des robots. Il apparaît que l'industrie de services n'échappera pas à cette transformation. Les métiers à faible valeur ajoutée (les cols roses) ont d'ores et déjà remplacés par des machines, que ce soit les automates bancaires, ou les caisses automatiques dans les supermarchés. Les travailleurs de la connaissance (knowledge workers) sont dorénavant touchés par le phénomène, et rien ne dit qu'une autre activité va se substituer au travail des cerveaux d'oeuvre.

A cela deux causes : l'effet de neutralisation, décrit par Raymond Boudon, qui s'applique désormais sur un marché mondial. Et la dévalorisation du travail qu'ils produisent, par un double effet de concurrence exacerbée - déterritorialisé -  et de non substitution des savoirs créés antérieurement. C'est un fait notable : dès lors que la consommation d'un savoir n'engendre pas sa destruction, il se produit une accumulation de biens qui n'ont plus a être produit. Ces biens informationnels deviennent à leur tour un capital, mobilisé par le seul précédent ayant droit.

De même, le crowdfunding - qui apparaît comme une solution au problème du financement de l'entrepreneuriat - n'est que le symptôme d'une maladie beaucoup plus grave : la rupture consommée entre travail et capital, qui était déjà initiée bien avant la crise des subprimes (voir "Le capitalisme est en train de s'autodétruire", Patrick Artus, Marie-Paule Virard, 2005) 

Krugman toujours : " The distribution of income between labor and capital — between wages and profits, if you like — had been stable for decades. Since then, however, labor’s share of the pie has fallen sharply. As it turns out, this is not a uniquely American phenomenon. A new report from the International Labor Organization points out that the same thing has been happening in many other countries, which is what you’d expect to see if global technological trends were turning against workers "

 

Concernant l'organisation du travail dans un monde dématérialisé, l'apparition des sociétés de service informatique a sans doute rendu le travail des cols blancs plus productif, mais elle a aussi permis un emploi moindre, et déterritorialisé le centre de profit. On peut penser ces sociétés comme la manufacture apparue avec la machine à vapeur. Daniel Cohen, dans "Trois leçons sur la société post-industrielle", raconte son fonctionnement :

" Avant l'apparition de l’électricité, les usines utilisant la machine à vapeur s'appuyaient sur une organisation de travail spécifique, le "factor system". Celle-ci fonctionnait de la manière suivante : on mettait une machine à vapeur au centre de l'usine pour qu'elle alimente en énergie les ouvriers. Ceux-ci étaient payés à la pièce, seule manière tangible à l'époque de contrôler leur efficacité. Le patron est ici celui qui apporte le capital, la machine à vapeur, laquelle se substitue aux énergies naturelles : l'eau, le vent, la traction animale". [...] Quand l'électricité a été inventée, les petits artisans qui souffraient de ne pas disposer de machine à vapeur ont pensé que l'heure de leur revanche était venue. L'électricité portait la promesse d'une démocratisation d'accès à l'énergie. Elle laissait penser qu'il n'y aurait plus besoin ni du patron, ni du capital "

Quant au web, c'est la force du factor system, amplifiée par l'électricité. Ce pourrait être Pinterest, Tumblr, Github, Facebook, Amazon qui mettent en place une plateforme de travail - ludique, altruiste, sociale - à destination des populations du monde. Et dont la création de richesse ne bénéficie ni à la collectivité (via les procédés d'optimisation fiscale), ni à "l'ouvrier" de la connaissance, puisqu'il n'y a plus de pièce, seulement des flux d'information dont on ne mesure pas la valeur, avec un capital qui reste aux mains de la plateforme. Et dont les bénéficiaires sont quelques passagers clandestins d'une étrange économie.

 

B. La share economy de la consommation

Anne-Sophie Level (par ailleurs auteur de "La Vie Share") a attiré mon attention sur l'étude d'AirBnB concernant la capitale,  qui semble indiquer que tout le monde est gagnant dans la sous-location d'appartements.

En l'absence de la source ouverte sur Internet, on ne peut que s'en remettre aux chiffres publiés par les médias, qui dévoilent en creux deux problèmes :

  • Un, si le voyageur AirBnB économise sur le coût du logement, voire dépense plus en consommation directe, il évite les taxes mises en place par la collectivité. 223.019 voyageurs ont représenté 1.159.698,8 nuitées. En prenant une hypothèse basse "hébergement 2 étoiles", c'est 904.565€ de taxe de séjour qui s'échappent des caisses de la ville de Paris. A 41€ le prix par jour et par logement, c'est plus de 3 millions d'euros de tva (à 7%) qui s'échappent des caisses de l'Etat. Enfin, si le site indique qu'il revient aux 10.626 parisiens concernés de déclarer ces 47 millions d'euros de revenus, cela reste du domaine de l'imprécation.
  • Deux, comme souvent, ce sont les populations pauvres qui donnent ou qui louent. Ainsi, l'étude nous apprend que 39% des répondants indiquent que la ressource dégagée par la sous-location leur permet de conserver leur logement ! Rappelons ici que la sous-location reste très majoritairement interdite dans les baux de location. Néanmoins, à  regarder les appartements mis en "location" à Paris, on est en droit de se demander si ce sont effectivement des lieux de vie ou seulement des appartements vacants, dans une ville où 14% des logements sont qualifiés de "secondaires, occasionnels ou vacants", et qui représentent jusqu'à 25% dans les beaux quartiers de la capitale. L'étude indique néanmoins que 83% des loueurs de leurs biens mettent à disposition leur résidence principale. Dans tous les cas, la mise en oeuvre ne profite pas au marché de la location saisonnière, ni à l'offreur subi, ni à la collectivité.

On peut totalement concevoir qu'il y a bien un différentiel à la hausse concernant le report des économies au logement vers la consommation. Et que les populations qui utilisent AirBnB, "classes créatives" pour la plupart, dépensent plus. Que se passera-t-il lorsque le système ne sera plus approprié par les "classes créatives", mais par du tourisme de masse? La substitution sur les hôtels marchera à plein, entraînant la faillite de toute une classe hotelière moyenne gamme (étant donné qu'il n'existe pratiquement plus d’hôtels entrée de gamme à Paris intra muros).

Malheureusement, tout cela ne serait pas trivial si les pouvoirs publics ne s'adaptaient eux-mêmes au déclassement de leur population, dans un contexte de crise où 'l'Etat ne peut pas tout". On a vu ainsi la ministre du Logement s'investir dans la promotion de l'habitat partagé. Partageons les chambres d'amis. Partageons la cuisine, partageons la baignoire... chers salariés, bienvenu dans le monde merveilleux de la résidence universitaire !

Selon Anne-Sophie Level, "on a compris que ça va mal alors on s'organise". La share economy de consommation est dès lors le fait de populations déclassées, ou en passe de l'être, qui "s'organisent" dans une économie grise. La crise permet le développement de passagers clandestins...

 

C. Le passager clandestin

La technologie a toujours été la source de disruption sociale.  L'article précité de Krugman, tout comme cet autre très complet récemment paru chez Technology Review sont là pour en témoigner (le graphique illustrant ce post en est tiré). Un économiste avait montré que l'invention de l'ascenseur avait chassé les ménages défavorisés des centre-villes, dès lors que le confort n'était plus exclusivement d'habiter au 1er étage, et qu'il décroissait à mesure des marches gravies. Ce n'était plus l'étage qui était synonyme de valeur, mais le quartier. La réintroduction de la mixité sociale s'est opérée via le secteur public, avec la construction des habitats à loyer modéré, dans les centres villes.

La technologie financière a permis d'extraire du flux des liquidités pour les réorienter vers un marché décorrélé de l'investissement productif. Internet a permis à l'individu de devenir son propre patron, en bénéficiant d'une très faible mobilisation en capital pour créer son propre emploi. Ce faisant, la structure en place, Etats/Entreprise, vole en éclat sous le coup de la multitude qui se concurrence elle-même, et s'appauvrit de fait.

Puisqu'il y a rupture de l'équilibre ténu entre public et privé, on voit apparaître une nouvelle structure : la communauté. Communauté d'intérêts, elle se structure autour de ses propres besoins, en dehors (ou à coté) des deux sphères connues. Pour certains share economy, nouvelles monnaies, troc, AMAP. Un système adaptatif qui n'a rien de nouveau.

Ce que je touche ici du doigt, c'est la Tragédie des communs. Décrite dans le livre de Garrett Hardin, qui développe une contribution publiée dans la revue Science en 1968, cette "tragédie" pointe le problème de la surexploitation d'une ressource commune, qui mène à sa perte. Pour l'auteur, deux solutions : la nationalisation ou la privatisation. Une solution alternative a été décrite par l'économiste Elinor Ostrom, à savoir une exploitation par les communautés.

Le commun est entendu chez Hardin comme chez Ostrom en tant que bien matériel. Mais il s'avère qu'il peut également être pris en tant que bien immatériel. La tragédie des communs atteint désormais l'emploi. C'est de nos jours une ressource rare, et rivale. L'appropriation s'effectue comme dans la théorie, par l'Etat ou le privé. Lorsque la machine s'enraye, c'est la communauté qui s'organise.

Or, cette communauté, qui a l'impression d'une autarcie et d'un développement harmonieux, n'en est pas moins soumise à la structure qui l'accueille. La plateforme qui va permettre son développement opère dans l'économie de marché; la ville de San Francisco qui veut taxer les revenus des loueurs opérant via AirBnB opère dans une société faite d'impôts et de taxes. Mais parce que la logique de la communauté est de s'opposer aux deux entités constituées, on observe une tension, et une accélération des replis communautaires. Allant vers le mieux disant à court terme, la plateforme qui offre un complément de revenus, contre l'Etat impécunieux, ce n'est plus exclusivement AirBnB contre l'Etat. Ce sont les poussins autoentrepreneurs, contre les artisans. Ce sont les adeptes du streaming, contre les ayant-droits. Ce sont les citoyens, contre le monopole de la liberté d'expression des corps constitués.

D'où : travail au noir, réseaux p2p, expression sous forme d'anonymat. Qui en profite ? Les plateformes qui permettent les flux d'échanges. Des passagers clandestins.

Le retour des communautés est dangereux pour la cohésion sociale. Si les Etats-Unis sont clairement un pays de communautés qui cohabitent, les Etats européens continentaux sont plus dans une logique d'intégration. Un seul exemple qui m'a toujours intrigué concernant les Etats-Unis : il n'existe pas de langue officielle dûment constitutionnalisée...

 

Ce qui est appelé improprement économie collaborative, c'est finalement la société humaine. Parce que l'Etat n'opère plus son rôle de balancier face au privé, ne restent que deux sociétés qui se développent en parallèle, l'économie de marché et les communautés. Et l'une devient petit à petit le parasite de l'autre. Passager clandestin d'une économie dite collaborative, tirant des bénéfices sans les contraintes de la structure, les "pirates" ne sont pas ceux qui téléchargent le dernier Beyoncé, mais des multinationales qui exploitent un travail gratuit, repackagent des biens du domaine public, ou libérés (voir les méfaits du copyfraud que dénonce inlassablement Calimaq). Ou réorganisent des flux de travail ou de capital à leur avantage, sur le dos des communautés.

 

Tipiak & politique

Ma tête de turc préférée est Apple. Cette entreprise, qui a une stratégie de production fabless, exploite plusieurs centaines de milliers de petits chinois, dont les conditions de travail révoltent les téléspectateurs des pays occidentaux, un iPhone en poche. D'un coté,  Apple s'exonère d'une responsabilité sociale en ne payant pas ses taxes, y compris aux Etats-Unis. De l'autre, exploitant un modèle d'usine fabless, avec sous-traitance exclusive, elle soumet Foxconn à une pression salariale et sociale dont elle n'est pas responsable. Pour autant, Apple, c'est 30 à 40% de marge brute sur ses produits (contre 2% pour une TV par exemple). Plus une appropriation du code libre via son OS, plus une optimisation fiscale via "the genius of Apple Inc" (selon Business Insider), laquelle révolte même les sénateurs américains.

 

Lorsque l'entreprise ne devient plus qu'une plateforme de services, elle bascule ses dépenses CAPEX en dépenses OPEX. Ce qui est vrai pour le matériel est désormais vrai pour les personnes; les cycles courts de développement engendrent des besoins de main d'oeuvre adaptée; la durée de vie des entreprises dans un environnement et concurrentiel et de progrès engendre une incertitude constante sur l'employabilité. Les entreprises ne sont pas pérennes. Par contre, l'humain a un cycle de développement qui ne peut être contraint, et qui va en s'allongeant.

L'assurance sur l'incertitude, dans le modèle capitaliste, s'appelle l'épargne. Lorsque l'entreprise externalise ses risques d'emploi, lorsque les investisseurs privilégient des logiques court-termistes, le système d'épargne, tant individuel que collectif, est menacé. Le risque de l'intermittence est pris par la collectivité (via un fonds d'indemnisation, assurance chômage, dédié et structurellement déficitaire). Le risque du stagiaire, de nouveau par la collectivité (le stagiaire vit le plus souvent chez ses parents). Le risque de la finance a été souscrit également par la collectivité, avec le renflouement des banques suite à la crise des subprimes.

Le système de "débrouille" se nourrit d'un système qu'il a lui-même créé. Une industrie se développe sur un marché de travailleurs pauvres, sans épargne, et soumis à une économie de temps réel, mondialisée.

L'accès au marché d'où les consommateurs étaient exclus du fait d'une prime à l'entrée importante (l'industrie culturelle) atteint désormais celui du travail. Selon toute évidence, la contraction sera de plus en plus forte dans les années à venir, du fait de la numérisation des processus de production. Or, ce qui se passe pour les individus est répliqué par les "nouvelles" entreprises d'une nouvelle économie : la share economy n'est ni plus ni moins que le piratage du modèle social en cours.

Ce que l'on a conspué chez les pirates - de la propriété intellectuelle - est en fait une gigantesque réorganisation du capitalisme : Apple est un pirate, qui cache ses bénéfices dans un "port franc" (Tax Haven et non Heaven). Facebook est un pirate, qui rapine ses utilisateurs de leur travail et données personnelles. Le crowdfunder est un pirate, qui crée un produit ou une société en nommant l'investissement productif un don. Les plateformes de la share economy sont des pirates, qui s'exonèrent des lois en vigueur.

Tous ont en commun de se situer sur des failles du commerce du travail intellectuel, ou des flux d'information entre eux et les producteurs et/ou consommateurs. L'immatérialité des flux, leur non traçabilité démultiplie le phénomène. Même Lionel Messi, mis en examen pour fraude fiscale, a bénéficié de cette "étherisation" de l'économie; sa fraude porte sur le paiement de ses droits à l'image...

Pirate vient du grec : peirao, qui signifie tester, mettre à l'épreuve. Hacker a la même signification. Organisations comme individus testent en permanence la solidité des modèles en cours; ils s'introduisent dans les failles du sytème (la PI, l'optimisation fiscale, la territorialisation du droit); ils inventent un monde à part, intangible, non juridiquement encadré, mais qui se développe sur l'écosystème en place (les dérivés financiers, le trading haute fréquence).

 

Ciceron déclaraient les pirates "Comunis hostis omnium" : ennemis communs à tous. Pour le moment, nous assistons à une défiance de tous contre tous. Le dernier sondage "Confiance des français dans les acteurs de la société" d'Harris Interactive fait apparaître dans le peloton de queue les patrons de grandes entreprises, les banquiers, les syndicalistes patronaux, les hommes politiques nationaux (et en dernière position, les agents immobiliers). Défiance qui est également présente de la part de ces dernières catégories contre les populations, via l'organisation du travail, la surveillance, la critique de la société de transparence. Tous contre tous, c'est un peu l'idée du "Tous pirates".

Si la défiance des populations envers les Etats et les entreprises provoque l'apparition de communautés qui sont autant d'ilôts - de la Tortue - de débrouille, il ne faut pas oublier que le cycle de vie humain est un cycle long, et que la débrouille n'est qu'un pis aller. On ne se débrouille pas à 70 ans. Si consommation et production "de partage" sont une réponse de temps réel à un appauvrissement des populations, c'est bien l'épargne et la propriété qui structurent le temps long de la vie.

Et si cette tendance à remettre en cause la structure économique se poursuit, il faudra bien qu'il y ait également une remise en cause de la structure politique. Selon un dernier slide de Loïc LeMeur (non sourcé), 40% des travailleurs américains seront des freelance en 2020. Et parce que la numérisation crée effectivement de la valeur, mais plus de l'emploi, il va bien falloir qu'un nouveau contrat social apparaisse, qui garantisse à une population dont le contrat de travail par défaut sera le CDD, une assurance sur l'avenir. En mode sociétal, et non communautaire. Quant à la définition des territoires sur lesquels l'appliquer, c'est une autre histoire...

samedi 22 juin 2013

Culture acte 2

Le site du samedi est à mi-chemin entre un webzine et un site de tipiak. Has it leaked est un site d'informations sur les sorties musicales, de bon goût (garanti sans artiste TheVoice dedans), qui recense les disponibilités, avant leur effectivité

Surfant sur la mode du leaking, le site chronique les albums et permet de définir une note de hype, sorte de baromètre indiquant l'attente du consommateur en la matière. [nota : l'Académie Française, dans le cadre de l'exception culturelle, préconise le mot "mélomane" plutôt que "consommateur"].

Un site que l'on pourra croiser avec consequence of sound, un site qui prouve que la création musicale se passe très bien de ses industries (allergiques attention, peut contenir des traces de majors dedans).

Et parce qu'il faut toujours terminer en musique, une petite perle musicale provenant de boiler room, pour le premier week end estival de l'année..

samedi 15 juin 2013

Culture acte 2

Le site du samedi est Behardbop, spécialisé dans le jazz, la soul et le hip hop, avec une très forte présence d'artistes japonais. On le sait peu, mais la scène japonaise est très fournie en jazzmen, et a dérivé sous l'influence de la musique électronique en break beat. Le site poste en permanence des raretés funk ou jazz occidentales, mais également des perles japonaises. Alain Goraguer y cotoie Herbie Mann ou Nujabes.

Le site édite assez régulièrement une playlist mixcloud

 

vendredi 14 juin 2013

Ras le bol du collaboratif

La grand messe de l'économie numérique, LeWeb, s'est déroulée la semaine dernière à Londres. Le sujet de cette année était "the sharing economy", ou l'économie du partage. Sous ce titre ô combien gratifiant humainement et socialement se cachent plusieurs mécanismes, dont aucun n'est récent, et dont la plupart sont malheureusement exécrables. De la location au vol pur et simple, le nouveau "paradigme" de l'économie à la sauce webdeuzéro fait le bonheur de tout une flopée de services, qui surfent sur la transformation d'un monde de propriétaires en un monde de locataires.

 

Jérémy Rifkin, dans son livre "L'âge de l'accès", paru en 2000, notait déjà l'émergence d'une société de service, via la transformation des biens en services. On le voit tous les jours avec le placement de produits en entreprises telles les fontaines à eau, les photocopieurs ou encore la climatisation, lesquels ne sont plus que des abonnements à un usage. Mais aussi dans des domaines plus improbables tels l'agriculture où Monsanto, par exemple, commercialise une licence d'utilisation de ses semences, et non plus les semences elles-mêmes.

De fait, la facilité vantée par ce nouveau modèle de consommation glisse d'un modèle d'appropriation à un modèle d'aliénation : la propriété, qui permet de s'affirmer comme un individu de la société marchande, devient petit à petit la dernière limite à franchir par le capitalisme lui-même. Où l'on boucle la boucle...

 

L’aberration de lier partage et économie 

Le partage, dans l'univers du numérique, était un gros mot jusqu'à il y a peu. Le partage, c'était napster, puis ses succédanés dérivés des technologies de p2p : emule, bittorrent étaient désignés comme les fossoyeurs de la propriété, l'image du pirate renvoyant aux bandits de grand chemin détroussant les ayant-droits de leur propriété intellectuelle.

Le partage, c'est "l'action de diviser un tout en parties". Dans le numérique, monde des intangibles, la définition qui sied le mieux est "le fait d'avoir part à quelque chose avec quelqu'un". Partager un actif immatériel n'est pas le découper en parts, c'est permettre à l'autre d'y avoir accès. Et parce que les rapports entre individus ne sont pas objectivement marchands, le partage est non marchand.

 

Chez LeWeb, la sharing economy englobe des services aussi variés que AirBnB (logement chez l'habitant, sans l'habitant), Etsy (plateforme de vente agrégeant des artisans), Yelp (avis et recommandations sur les commerces physiques), Couchsurfing (logement chez l'habitant, avec l'habitant), Blablacar (co-voiturage), LendingClub (prêt monétaire entre particuliers) ou encore OuiShare (promoteur du concept). Mais on pourrait également citer, parce qu'ils s'en réclament, en France, KissKissBankBank (crowdfunding), StreetPress (journalisme collaboratif), ou encore LaRucheQuiDitOui (AMAP avec un site web).

Si ces plateformes rencontrent un succès que l'on ne peut démentir, c'est que la voie a été ouverte par les grands acteurs actuels de l'économie numérique, les Google, Facebook, Yahoo, qui se sont constitués sur une économie des biens immatériels. Immatériel, mais engendrant des profits bien réels.

L'économie du vol (ou la prédation des externalités positives)

La grande réussite des acteurs du web 2,0 a été l'exploitation du travail gratuit. On a beaucoup parlé de données personnelles, mises en lumière en France dans le rapport Colin et Collin, mais on parle moins de la prédation de la création de nombre d'auteurs qui s'ignorent, ou de la minoration de leur valeur.

Ce vol est de trois ordres : le code source, les contenus, et la fourniture du service.

 

1/ Le code source tu écriras (la malheureuse idéologie du libre)

Alors que l'Europe a fait le choix de ne pas breveter le logiciel, les Etats-Unis ont fait le choix inverse. Ainsi, le roi incontesté de l'économie numérique, Apple, utilise du logiciel libre pour son OS, et bien évidemment en interdit le hack. Au demeurant, la formule que l'on prête à Picasso, cité par Jobs, tient également pour le design de ses produits (voir les étonnantes similitudes avec la marque Braun).

Le pseudo conte de fée du libre tient à ce que, derrière chaque brique opensource, se cache un mécène qui est bien propriétaire de brevets logiciels et les met à disposition d'une communauté. Si les serveurs Apache, qui font tourner la majorité des sites de la planète, sont libres (de droit, c'est-à-dire ne nécessitent pas de versement de royalties pour leur utilisation), c'est parce que le code appartient à la fondation du même nom. De grands noms se cachent derrière les licences libres, tels IBM, ou Google. Pour ces géants, le fait de libérer le code induit des économies d'échelles sur le maintien et le développement, ainsi qu'une position stratégique concurrentielle; pour les codeurs, une reconnaissance par leurs pairs qui peut aller jusqu'à celle par une entreprise (et donc un emploi),

Dans cette dichotomie entre protection du code des US et de l'UE, on peut légitimement penser que l'industrie du logiciel américain s'est construite sur une large partie de travail gratuit de codeurs européens.

 

2/ Les contenus tu créeras (tous auteurs, mais pas toi, petit scarabée)

Lorsque Yahoo rachète Tumblr, à un prix cinq fois supérieur à celui proposé pour Dailymotion, c'est pour exploiter un média dont tous les collaborateurs sont bénévoles. 30 à 50 millions d'utilisateurs produisant une audience de 300 millions de visiteurs, tout cela gracieusement, c'est une aubaine pour une plateforme qui monétise une audience par la publicité.

Le bénévolat médiatique est une arme à double tranchant : ainsi, lors de la vente du Huffington Post à AOL, un certain nombre de bloggeurs ont demandé une part de la vente, estimant être la valeur du journal en ligne. La stratégie de défense du journal, bien connue dans l'univers des UGC, a été de se défausser sur un donnant donnant : les contributeurs ne sont pas payés en nature, mais en exposition. Par analogie, on pourrait dire que le Huffington est le book du mannequin, ou du graphiste.

Néanmoins, la class action n'a pas abouti, le juge déclarant que les plaignants auraient dû s'organiser a priori. Et donc refuser l'exploitation plutôt que la subir. Donnant, donnant...

 

3/ Le service tu feras (le don contre don, ou presque)

Au delà des seules données personnelles, le fait d'enrichir des applications par la "multitude" participe de l'enrichissement de l'entreprise. Ainsi, lorsque Facebook, puis Apple, puis Google, propose 1 milliard pour racheter la startup Waze, ce n'est pas pour s'offrir un bijou de technologie et des algorithmes révolutionnaires, mais bien pour les 40 millions d'utilisateurs qui ont "co-créé" la valeur de l'entreprise.

L'idée de l'échange non marchand, théorisée par Marcel Mauss dans son "Essai sur le don" (1923), décrit le phénomène du don comme un fait social, qui amène le plus souvent un contre-don; il y a donc un échange de bons procédés, qui structure des rapports sociaux, lesquels sont distincts du marché.

La grande force de l'industrialisation des échanges via le web a été de constituer des plateformes qui valorisent ces échanges dans une logique économique utilitariste : on monétise désormais les rapports humains.

 

Tous ces mécanismes s'apparentent à une prédation des externalités positives, très bien décrite dans le rapport Colin & Collin et théorisée par l'économiste Yan Moulier-Boutang.

Ce qu'on a appelé dans les années 2000 la co-création (voir le livre d'Alban Martin, l'Âge du Peer, 2006), et désormais la sharing economy sur des services liés aux biens immatériels n'est au final qu'un vol du travail d'autrui, ou son exploitation non rémunérée. Particulièrement sensible dans le domaine du travail intellectuel, le phénomène n'est pas nouveau (voir "les sales blagues de Coluche", "Les brèves de comptoir" du "génial voleur de répliques" Gouriot, ou, à son commencement, la constitution de l'industrie du disque par le vol du patrimoine afro-américain, très bien raconté dans la suite documentaire "The Blues" de Martin Scorsese).

 

L'économie de l'irresponsabilité

L'invention de la sharing economy - ou sa publicité - tient beaucoup au succès de deux plateformes : AirBnB et Uber. AirBnB permet de louer son logement, tandis qu'Uber est un service de taxi. Mais ce "partage" de la ressource n'est ni plus ni moins que la location personnelle d'un bien, voire de soi. Rien de partagé, et rien de nouveau : il y a ici juste une substitution d'une activité autrefois dédiée à l'entreprise par une activité individuelle, sans le cadre réglementaire existant. De fait, l'individu s'exonère de toutes les contraintes liées à une activité professionnelle : impôts et taxes, assurances, contrats préexistants, qu'ils soient de droit public ou privé. S'il est indéniable que cette activité peut procurer des revenus complémentaires pour le propriétaire du bien "partagé", celui-ci s'exonère du cadre légal mis en place pour protéger la société toute entière : minimum syndical dans le cadre d'une activité de chauffeur de taxi, licence professionnelle, règlementation liée à l'hygiène, patente... Cette irresponsabilité est industrialisée par des plateformes qui s'enrichissent sur une économie grise; elles ne sont pas les donneurs d'ordre, et ne sont donc pas impliquées dans les atteintes au corps social. Comme l'indique un article récent de Fortune, si les attentes d'un site de "partage" comme Sidecar se réalisent, alors les Etats-Unis perdraient 23 milliards de dollars en taxes issues de ce marché.

Mais il y a mieux. Il y a désormais le vol monétaire, au motif de l'affect ; le crowdfunding.

 

L'économie du faux investissement 

Le crowdfunding est apparu à la suite d'autres mots en crowd, notamment le crowdsourcing. Mis en lumière par "La cathédrale et le bazar" d'Eric Raymond (1999), il se veut que les foules construisent mieux - ou tout aussi bien - de façon désordonnée qu'un petit nombre de façon ordonnée. Les grands projets collaboratifs, que l'on a pu voir à l'oeuvre dans les sociétés savantes du XVIIIeme siècle, se retrouvent adaptés pour concevoir des projets industriels (ainsi, la création du web, via les RFC, mais aussi l'emblématique linux, ou wikipedia) ou les financer.

L'organisation du capitalisme dans le travail a toujours été l'apport en capital - numéraire pour la plupart - visant à financer la production : l'investissement.

Le crowdfunding respecte cet aspect, mais en supprimant la contrepartie de l'investisseur : le souscripteur à l'offre ne reçoit en retour aucune action, aucun dividende, voire souvent, aucun produit. Est essentiellement valorisé son altruisme.

Il existe plusieurs mécanismes de crowdfunding : le plus connu s'apparente à la souscription, que l'on pouvait avoir pour le financement de certaines oeuvres, par exemple de beaux livres. A l'issue de la collecte d'une certaine somme, la production peut être lancée et les souscripteurs reçoivent l'objet qu'ils ont contribué à produire. Mais pour une autre partie des cas, il s'apparente à du bénévolat. Là où il diffère dans sa partie économique, c'est que le souscripteur s'appauvrit volontairement pour créer une entité dont la valorisation lui échappe.

Dans la majorité des entreprises de crowdfunding, le sociétaire/actionnaire/producteur, est récompensé en considération. Comme pour la production d'un UGC, le financeur du prochain film de Michèle Laroque ne bénéficie pas des droits afférents à un coproducteur; il n'est pas associé aux bénéfices, ni à la rente des droits (vente, diffusion...); pour autant, il amène, via le site, 10% du financement du film; son "financement" est une sorte de préachat d'un bien (le minima étant l'accès à la VOD), mais à une valeur largement inférieure à sa participation. Le financeur du bus de reportage de Davanac ne peut faire valoir de créance sur un outil de production qui, lui, appartiendra, avant même son amortissement, au journaliste.

Cet engouement pour le financement participatif s'explique en grande partie par la frilosité des acteurs traditionnels à jouer le jeu du risque; c'est là que le fan entre en scène, dans une optique désintéressée de fan. Mais ce qui est vrai pour Michèle Laroque l'est également pour noob : le fan n'aura aucun droit de producteur sur l'oeuvre.

 

L'économie du partage, nouveau "bullshit bingo*" du monde pseudo-numérique

Sous la bannière de la "sharing economy", on trouve donc le rebranding du prêt, de la location, de la vente, ou encore de l'exploitation des cerveaux d’œuvres. L'imagination du marketing est sans limite, et après le durable, le green, le cloud, voici maintenant une économie dont le mot est dévoyé.

L'essentiel est paradoxalement la fin de la propriété, théorisée par Jeremy Rifkin : une économie de non-propriétaires, vantée pour sa fluidité, mais qui de fait aliène d'autant plus : la location à vie de biens immatériels comme matériels engendre un état de crédit permanent, et une incertitude sociale, puisqu'elle tend à la disparition du patrimoine. Les idéalistes qui y voient le retour du "lien social", voire une correction des excès du capitalisme sont bien ici les idiots utiles d'un système pervers qui se sert du déclassement économique des "cerveaux d'oeuvres".

La consommation collaborative from adesias. on Vimeo.

Quant à l'argument de bénéfice pour le consommateur - dépenser moins - le livre de Rifkin démontrait en 2000 que la marge de vente d'un bien tournait aux alentours de 30%, lorsque celle du service était de 50 (les chiffres ont dû évoluer à la baisse, mais il n'est pas inconcevable, vu le développement de l'offre, que le ratio soit toujours identique).

De plus, cette "nouvelle économie" se développe de façon parasitaire sur une économie identique, mais qui est encadrée légalement pour des motifs sociaux légitimes. Ainsi, les grandes stars telles qu'AirBnB ou Uber, qui fournissent des prestations privées de location de chambre d’hôtel ou de taxi. La disruption qu'elles revendiquent sont des changements non technologiques, mais bien légaux; elles s'affranchissent de toutes les législations en vigueur, à tel point que les Etats ou les villes ont décidé d'en interdire ou d'en restreindre l'usage. On peut trouver que la loi est bien souvent un frein à cette innovation, et privilégie les situations installées, appelées à devenir des rentes de fait. Ce principe est discuté, et appelle à plus de souplesse. Mais ce qui a causé une rupture dans le monde de la culture, touchant une minorité, s'installe durablement pour des pans entiers de l'économie. La libération par le "partage" ou le "collaboratif" n'existe pas, et ses effets ne sont pas nouveaux.

D'ailleurs, il existe bien, d'ores et déjà, une économie dite collaborative. Mise en oeuvre au niveau des entreprises, ce qu'on nomme souvent l'échange marchandise, ou de services, elle est de plus encadrée au niveau juridique, et n'est pas soumise à l'effet d'asymétrie propre à l'économie de partage. Et cette asymétrie privilégie paradoxalement l'individuel au détriment du collectif, en contradiction même avec les valeurs sociales sous-tendues par le partage.

 

Et sinon, quand est-ce qu'on mange ?

A l'inauguration des locaux de Mozilla, un superbe hotel particulier sis boulevard Montmartre à Paris, la ministre chargée de l'innovation et de l'économie numérique a mis en avant le partage et le logiciel libre sur l'idée de la propriété. Etonnant, quand on voit que cette entreprise "non-profit" réalise un chiffre d'affaire de plusieurs centaines de millions de dollars par an, provenant pour l'essentiel de .... Google. Etonnant, quand un peu plus tôt dans l'année, le rapport Lescure se penchait sur la première économie mise à mal par les plateformes de partage du web, la culture. 

 

Dans un intéressant essai, "L'organisation pirate", Jean-Philippe Vergne et Rodolphe Durand ont montré que le pirate procédait d'une forme de réorganisation de l'économie, à la marge du capitalisme, lequel est ensuite agrégé et devenait source de droit. On pourra ici faire l'analogie avec toutes les formes de contre-culture : de la pop-culture des années 60/70 jusqu'aux hackers pionniers.

Dans cette économie mondialisée, mais ne serait-ce qu'européenne, où les nouveaux barbares détruisent consciemment ou non via un ultra-libéralisme de Monsieur Jourdain l'organisation de la société, il serait bon de s'interroger sur les dangers à moyen terme d'un appauvrissement de la structure, tant sociale que financière, où les profits d'un travail qui ne dit pas son nom se retrouvent dans des paradis fiscaux, pour le plus grand bénéfice d'organisations qui se déchargent de leur responsabilité sociale.

Comme le rappelle Nicholas Carr (cité chez InternetActu) cette économie de la débrouille est plus la manifestation de l'échec de nos économies que de leur succès. Il n'est pas sûr que l'achat de produits d'occasion provienne de la volonté de mieux consommer, ou de consommer de façon responsable.


Si la société se dirige vers une fin du travail, alors que celui-ci intègre socialement l'homme, il serait intéressant de se pencher sur son futur. Mais arrêtons de vendre la chimère de l'économie du partage, là où "la nouvelle économie" promise par la bulle Internet de 2000 a déjà échoué.

NB : le terme bullshit bingo est ici honteusement volé à l'organisation "CQTM", qui disserte occasionnellement et en public du bullshit marketing de la "nouvelle économie". Ils seront à la Gaité lyrique le 2 juillet prochain.

 

Le premier épisode de la série The Blues - Feel like going home (présent sans doute illégalement sur Youtube et qui pourra être retiré à tout moment à la demande des ayant-droits)

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