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lundi 24 juin 2013

Tous pirates

J'ai été surpris par le nombre de vues du post précédent, ainsi que par les retweets, réactions, voire débats qu'il a pu occasionner. A ce jour, plus de 5.000 vues sur ce billet spécifique - lorsque je culmine exceptionnellement à 600 (et d'habitude autour de 100) - , ont démontré l'intérêt qu'un tel sujet pouvait susciter. J'écris occasionnellement sur un sujet qui me tient à cœur, la "révolution numérique", et ce blog me tient plus lieu de carnet extime que de tribune.

Parce que j'ai eu le plaisir d'échanger avec pas mal de monde sur certains aspects, et qu'il appelle un approfondissement de certains points déjà développés (le libre, le crowdfunding), mais aussi une vision plus ensembliste, j'ai décidé d'en écrire une suite.

Je tiens un blog; je n'écris ni un livre ni une thèse. Si mes opinions n'engagent que moi, je réalise ce que je conspue dans mon billet : je vole des idées à la foule. C'est le paradoxe de la société de l'information : toute l'intelligence ex ante est appropriable par les individus, de façon gratuite, et pourtant cette information a une valeur, et elle structure l'économie de la connaissance.

Dans un premier temps, je suis obligé de me définir idéologiquement : je n'ai rien contre la propriété, qui est inscrite dans la Constitution de 1789 comme un des droits inaliénable de l'Homme, au quasi sommet de sa hiérarchie, puisqu'en son article 2. Par contre, j'ai un peu plus de mal avec la propriété intellectuelle, apparue au titre du droit d'auteur en 1791, après la Révolution française, mais existant depuis 1771, comme un privilège royal.

Je m'explique : si l'invention de la propriété lèse en premier lieu notre hôte, la planète, la PI lèse l'ensemble des producteurs d'idées, c'est à dire le corps social, dans leur être même: leur cerveau. La revendication de la paternité sur l'expression de cette idée - le droit d'auteur - est un concept juridique qui prévaut dans une logique de premier arrivé, premier servi, et dépouille de fait toute personne qui, soit, n'a pas accès à cette information, soit n'exprime pas le besoin de sa propriété. En 1771, voire 91, le marché du droit d'auteur n'était pas autant égalitaire que celui du droit de la propriété car la majorité de la population ne savait ni lire ni écrire; l'entrée sur le marché de la PI était faussée de facto. Et ce processus sélectif d'entrée sur un marché censé être ouvert a perduré sur les populations éduquées; lorsque Gainsbourg entre à la Sacem, afin de déposer ses œuvres (et donc faire reconnaître une paternité), cela s'effectue après un examen... on est face à une rupture d'égalité pour faire reconnaître un droit, accessible en théorie à tous..
Pour faire court, je comprends l'appropriation d'un bien matériel (partant, son expropriation); j'ai plus de mal avec l'expropriation de mon propre cerveau.

Concernant mon précédent billet, et parce que la share economy recouvre une très forte variété de domaines, je n'ai pas fait la distinction entre la production et la consommation. J'y reviens ici sur des points de débats que j'ai eus.

Enfin, les deux types de cette nouvelle économie mettent en exergue deux points essentiels de notre société : la raréfaction du travail, et la déconnexion patente de l'investissement (partant, la finance) envers l'économie réelle. Plus d'investissement productif, et une numérisation qui crée de la valeur sans créer de l'emploi; il y a donc un nouveau contrat social à définir.

 

Genèse du billet

Je suis parti de l'édition londonienne de la manifestation Leweb de 2013. En découvrant les slides de la présentation de Loïc Lemeur, j'ai été saisi d'effroi. Ouvrant sur le livre "What's mine is yours" de Rachel Botsman et Roo Rogers, l'introduction à la conférence m'entrainait dans un monde dystopique. Je venais de me réveiller, après une longue hibernation, dans un futur parallèle : l'URSS domine donc le monde ! Enchainant les imprécations que l'on entend plus du coté des TAZ et des ONG que dans des assemblées de multimillionnaires ("Preserve the planet"), vantant l'authenticité, la recherche du bonheur (un slide corrèle "bonheur" et revenu, un autre indique que "ce n'est pas l'argent qui est le mal, c'est la cupidité"), le gourou de l'économie numérique suggérait même que la société idéale, c'était le BurningMan. Tout nu et tout bronzé...

Je me réveillais donc dans une société où le capitalisme honni par les Mao spontex venait de recycler le bonheur du Larzac. ohwait.

Que la crise économique frappe les pays développés au point que l'on soit obligé d'inventer des modèles alternatifs, j'en suis conscient. Que l'individu soit en quête de sens, dans nos sociétés déshumanisées de mégalopoles, où l'on a de surcroit tué Dieu, ne fait aucun doute à mes yeux. Que le marketing recycle le bonheur ou le partage non plus; après tout, nous sommes bien dans une société de marché. Mais jamais au grand jamais je n'aurais pu penser que le but ultime du capitalisme était la poursuite du rêve communiste. Loïc Illich Lemeur.

J'ai donc rouvert mes économistes et sociologues déprimants favoris et me suis aperçu que pas un (même un Polanyi) n'avait prédit le recyclage de l'idée du partage, de la collectivisation des moyens de production chère à Marx, par le capitalisme. Quant à celle de la consommation, je n'en ai trouvé trace que dans les sociétés primitives, dans les communautés d'Elinor Ostrom - dérivé de la tragédie des communs - ou dans les sociétés d'indigents, avec une forte acception morale, telles les civilisations religieuses, ou l'expérience anglaise du Speenhamland.

Nota : ce n'est pas que j'affectionne les auteurs déprimants, mais ce que j'aime chez les pessimistes, c'est qu'une fois qu'on vous a prévenu du pire, vous pouvez toujours inventer du mieux.

 

La share economy de la production

L'idée du travail gratuit, si elle est comprise et acceptée par tous, a heurté les libristes (ainsi Pierre Beyssac) ou les partisans du crowdfunding (Matthieu LC, Alexandre Boucherot, cofondateur d'Ulule, ou encore Pierre Davanac, le journaliste que j'ai cité à titre d'exemple). Je vais donc développer les idées, et comme souvent, dériver la pelote jusqu'au bout.

1. Le libre

Un Monsieur que j'aime beaucoup, Laurent Chemla, a publié en 2002 un livre "Confessions d'un voleur", qui est, avec 10 ans d'avance, le programme d'OVEI (On vous explique internet) de Turblog.

Chemla donc, libriste, fondateur de gandi, figure tutélaire d'un monde de codeurs barbus, y écrivait :

Il en est également ainsi de quelques jeunes entrepreneurs qui profitent des outils élaborés par des abrutis dans mon genre pour créer des start-up. Une fois introduites en Bourse, grâce à la vague de sympathie qui entoure le monde du logiciel libre depuis le procès Microsoft, elles font de leurs fondateurs des milliardaires sur le dos des passionnés qui ne voulaient que partager bénévolement leurs compétences. Ces profiteurs auront beau prétendre œuvrer pour faire avancer la cause du logiciel libre, ils ne seront jamais que soucieux de faire fructifier leurs intérêts. "

Mais il écrivait également

" Le logiciel libre existe et se développe même quand le marché essaie de le récupérer [...]. La coopération existe bel et bien, sur l'Internet comme dans nos sociétés, et de plus en plus de citoyens, convaincus que le bonheur ne s'acquiert pas par la compétition, tentent de remettre en cause l'égoïsme général. "

De fait, je suis ravi pour les créateurs d'Instagram, qui ont créé à 10 personnes un outil valorisé 1 milliard de dollars ; je suis ravi qu'on puisse créer des entreprises avec une très faible mobilisation en capital (financier et humain). Mais je le suis moins lorsque cette réussite profite à quelques uns sur le dos de tous. 

Si Multimania permettait de créer un pseudo site web dans les années 2000 en employant 35 salariés (cité par Chemla), le site strikingly.com fait désormais mieux aujourd'hui avec 4 personnes (et vient de lever 1,5 millions de dollars). Si l'on prend node.js, un superbe framework libre, utilisé à l'heure actuelle par Uber, LinkedIn ("our entire mobile software stack is completely built in Node"), Storify, eBay, Yahoo ou Microsoft, il a été créé par des passionnés; il est aussi basé sur du code libre, également coproduit par l'Université de Cambridge, Google, Apple, Sun Microsystem. Et il est utilisé sans aucun versement de royalties - ou même de salaire - à aucun codeur, de la part de LinkedIn (valorisation $19 milliards), Yahoo (28), Ebay (68), Microsoft (292).

Pourtant, le monde merveilleux du libre cohabite avec celui de la propriété. Microsoft, celui là même qui utilise node.js, a une tout autre position lorsqu'il s'agit de faire respecter ses droits de PI. Ainsi, détenant des composants logiciels essentiels au fonctionnement d'Android, il facture a minima $8 aux fabricants de téléphones qui exploitent l'OS de Google. 

Dans le monde merveilleux du libre, Apple, dont l'OS est libre (oh, macfan et libriste, regarde l'hommage que te rend Apple en s'accaparant ton travail !), empêche non seulement le jailbreak de son OS sur iPad (mais pas sur un iPhone acheté avant janvier 2013), et poursuit Samsung pour avoir enfreint des brevets. Rappelons la valorisation d'Apple : au 21 juin à 14h, $391 milliards.

 

Depuis la faillite du socialisme (politique), un subtil équilibre se joue entre le public et le privé. L'Etat crée par l'éducation une richesse - le travailleur - qui sera exploitée par l'entreprise. En échange, l'entreprise contribue par l'impôt et les taxes à l'organisation de l'Etat. Le code libre, c'est une richesse commune, exploitée par tous, mais dans une asymétrie d'échanges. S'il fait le bonheur de communautés (celles d'Ostrom), il fait aussi le bonheur de la sphère privée. Ainsi, les flux économiques apparaissent comme une captation de valeur sur des territoires et des individus hors marchés (de l'Europe vers les US, du libriste vers Microsoft) à coût nul, pour être ensuite revendus aux producteurs initiaux. Le libre, c'est un peu l'Afrique qui importe son chocolat après avoir vendu à prix dérisoire ses fèves de cacao.

 

2. Le crowdfunding

Le succès de Kickstarter (et d'Ulule, de KissKissBankBank, et de tant d'autres) procède de la faillite de l'économie réelle : tous ces entrepreneurs en devenir ne trouvent plus d'argent via les acteurs traditionnels. Et, si le financement collaboratif n'est pas une invention (les startupeurs connaissent bien le "friend and family funding") le web a permis, une fois de plus, d'industrialiser des pratiques à la marge. Le reste du temps, dans la vie réelle, ce sont les banques qui l'exercent au travers du mécanisme du crédit. Et des investisseurs (vous, moi, des institutionnels), qui, de façon personnelle ou via la Bourse, subvenaient aux besoins des créateurs de valeur productive. Pour autant, les financements traditionnels font défaut.

Comme la nature a horreur du vide, et que la faculté première de l'homme est l'adaptation, le crowdfunding s'est imposé comme un financement alternatif de projets entrepreneuriaux. Les montants sont dérisoires : 5 milliards de dollars dans le monde, dont moins d'un milliard pour l'Europe ! Un douzième des pertes de Dexia...  Les entrepreneurs en sont donc appelés à mendier de l'argent, auprès de "fans" qui vont couvrir le risque d'investissement que le marché ne veut prendre, sans la contrepartie actionnariale. Et ce faux investissement est également un appauvrissement du fan, puisque cet argent provient de son épargne. Le crowdfunding, ce devrait être une bourse pour petits "petits porteurs". Or, ces derniers sont des investisseurs sans droit ni titre...

Par contre, l'entreprise créée est bien soumise aux lois du marché, et certaines peuvent devenir de vrais succès. Même si le projet est intéressant, voire quasi d'utilité publique (ex davanac), ce qui est choquant c'est de voir que le marché profite in fine d'un risque qui n'est pas assumé par lui, mais par des tiers, lesquels s'appauvrissent car ils mobilisent leur épargne.

 

3. Pour clore sur la production

 

 

 

Puisque j'ai tapé sur Mozilla (et son financement assuré par Google), je ne peux m'empêcher de taper également sur Wikipedia. Et aussi parce que je l'ai promis à Adrienne Charmet Alix. Si Jimmy Wales ne se cache pas d'être un libertarien, on ne peut réduire le caractère exceptionnel de l'entreprise Wikipedia à un seul concept ultra-libéral. C'est un fait, Wikipedia, 7ème site le plus consulté au monde (selon Alexa) est une révolution en termes d'accès à la connaissance. A tel point que Google, dont une part significative des recherches renvoyait sur Wikipedia, essaya d'absorber ce trafic en créant sa propre encyclopédie, Knol. Et échoua.

Disposant d'un budget de $20 millions, Wikipedia emploie 150 salariés et son contenu est créé bénévolement par des dizaines de milliers de personnes à travers le monde.

Ce faisant, il a tué progressivement ses concurrents payants, qu'ils soient pure player (Encarta de Microsoft, arrété en 2009, tout comme Knol), ou physiques (Universalis et Britannica arrétant leur édition papier en 2012). L'information produite gracieusement par les foules, en temps de travail comme en investissement, redevient donc libre et gratuite.

Si je ne peux que me réjouir de ce fait, une autre partie de moi s'inquiète du phénomène social en cours;  l'économie de la connaissance est portée par les industries culturelles. Ses employés, principalement les "knowledge workers", mobilisent un investissement considérable avant d'arriver sur le marché du travail. Or, que constate-t-on ?

A la date du 21 juin, sur le site profilculture.fr, sorte de Pôle Emploi dédié aux professionnels de la culture, il y avait 962 offres d'emploi, dont 777 de stages et contrats de professionnalisation. Journaliste, assistant de production, monteur, business affair, juriste, chargé de communication...

Le droit du travail français édicte pourtant, via le décret d'application n°2006-1093 du 29 août 2006, en son article 6 :

" Aucune convention de stage ne peut être conclue pour remplacer un salarié en cas d'absence, de suspension de son contrat de travail ou de licenciement, pour exécuter une tâche régulière correspondant à un poste de travail permanent, pour faire face à un accroissement temporaire de l'activité de l'entreprise, pour occuper un emploi saisonnier "

Un marché est réputé efficient lorsque l'offre et la demande se rencontrent. Le "marché du stage" est un dérivé du marché du travail. Lorsqu'il se trouve plus d'offres de stages, de la part des entreprises, que d'offres de travail rémunéré, c'est qu'il y a quelque chose de cassé. Qui plus est, les industries culturelles bénéficient déjà d'un statut dérogatoire au contrat de travail : c'est l'intermittence. Or, il se trouve qu'on arrive à une substitution du travail permanent par l'intermittent, puis du même par le stagiaire.

Que se passe-t-il ? Il faut en fait considérer qu'il n'existe pas un marché du travail, mais deux marchés : un marché de l'emploi, et un marché du revenu, lesquels ne sont pas corrélés. Les rentiers, investisseurs en capital, dealers de drogue, proxénètes, n'existent pas sur le marché du travail mais le sont bien sur celui du revenu. Idem pour les travailleurs pauvres, stagiaires, qui n'existent - quasiment - pas sur le marché du revenu, mais bien sur celui du travail.

La décorrélation s'effectue sur la fonction sociale : le travail intègre, plus que le salaire. La multitude opère sur le marché du travail quelque chose qui n'est pas pris en compte par nos sociétés occidentales. Le droit de la concurrence implique des entreprises, non des individus. Or, Internet permet de mettre en concurrence n'importe quel cerveau humain avec un autre. Même dans un territoire soumis au droit national. On a beaucoup glosé sur les emplois à 1€ du système allemand, pour des emplois peu gratifiants, d'une économie de cols roses. Le stagiaire français, lui, arrive sur un marché de cols blancs à 3€ de l'heure (436,5€ pour une semaine de 35h).

La tension salariale s'installe donc sur des métiers autrefois hautement valorisés, et les individus se trouvent déclassés économiquement plus que socialement.

 

Alors que je lisais - gratuitement - mon New York Times le week-end dernier, ponctué par le bip sonore des retweets de mon post, j'ai eu la surprise de lire, sous la plume de Paul Krugman, une tribune très pessimiste sur l'avenir, et qui confirmait mes doutes. Son article traitait en effet des dégâts qu'occasionnent la technique sur l'employabilité, qui dorénavant ne touche plus les sans diplômes ou les cols roses, mais également des populations éduquées.

Krugman : " Today, however, a much darker picture of the effects of technology on labor is emerging. In this picture, highly educated workers are as likely as less educated workers to find themselves displaced and devalued, and pushing for more education may create as many problems as it solves. "

La mécanisation a toujours entraîné un déplacement du travail d'une industrie à une autre. C'est le cas pour l'agriculture, via un rendement accru sur le ratio personne/hectare, où la part des agriculteurs dans l'emploi est passée de 40% en 1900 à 3,5% en 2000. Puis de l'industrie, avec le remplacement des OS par des robots. Il apparaît que l'industrie de services n'échappera pas à cette transformation. Les métiers à faible valeur ajoutée (les cols roses) ont d'ores et déjà remplacés par des machines, que ce soit les automates bancaires, ou les caisses automatiques dans les supermarchés. Les travailleurs de la connaissance (knowledge workers) sont dorénavant touchés par le phénomène, et rien ne dit qu'une autre activité va se substituer au travail des cerveaux d'oeuvre.

A cela deux causes : l'effet de neutralisation, décrit par Raymond Boudon, qui s'applique désormais sur un marché mondial. Et la dévalorisation du travail qu'ils produisent, par un double effet de concurrence exacerbée - déterritorialisé -  et de non substitution des savoirs créés antérieurement. C'est un fait notable : dès lors que la consommation d'un savoir n'engendre pas sa destruction, il se produit une accumulation de biens qui n'ont plus a être produit. Ces biens informationnels deviennent à leur tour un capital, mobilisé par le seul précédent ayant droit.

De même, le crowdfunding - qui apparaît comme une solution au problème du financement de l'entrepreneuriat - n'est que le symptôme d'une maladie beaucoup plus grave : la rupture consommée entre travail et capital, qui était déjà initiée bien avant la crise des subprimes (voir "Le capitalisme est en train de s'autodétruire", Patrick Artus, Marie-Paule Virard, 2005) 

Krugman toujours : " The distribution of income between labor and capital — between wages and profits, if you like — had been stable for decades. Since then, however, labor’s share of the pie has fallen sharply. As it turns out, this is not a uniquely American phenomenon. A new report from the International Labor Organization points out that the same thing has been happening in many other countries, which is what you’d expect to see if global technological trends were turning against workers "

 

Concernant l'organisation du travail dans un monde dématérialisé, l'apparition des sociétés de service informatique a sans doute rendu le travail des cols blancs plus productif, mais elle a aussi permis un emploi moindre, et déterritorialisé le centre de profit. On peut penser ces sociétés comme la manufacture apparue avec la machine à vapeur. Daniel Cohen, dans "Trois leçons sur la société post-industrielle", raconte son fonctionnement :

" Avant l'apparition de l’électricité, les usines utilisant la machine à vapeur s'appuyaient sur une organisation de travail spécifique, le "factor system". Celle-ci fonctionnait de la manière suivante : on mettait une machine à vapeur au centre de l'usine pour qu'elle alimente en énergie les ouvriers. Ceux-ci étaient payés à la pièce, seule manière tangible à l'époque de contrôler leur efficacité. Le patron est ici celui qui apporte le capital, la machine à vapeur, laquelle se substitue aux énergies naturelles : l'eau, le vent, la traction animale". [...] Quand l'électricité a été inventée, les petits artisans qui souffraient de ne pas disposer de machine à vapeur ont pensé que l'heure de leur revanche était venue. L'électricité portait la promesse d'une démocratisation d'accès à l'énergie. Elle laissait penser qu'il n'y aurait plus besoin ni du patron, ni du capital "

Quant au web, c'est la force du factor system, amplifiée par l'électricité. Ce pourrait être Pinterest, Tumblr, Github, Facebook, Amazon qui mettent en place une plateforme de travail - ludique, altruiste, sociale - à destination des populations du monde. Et dont la création de richesse ne bénéficie ni à la collectivité (via les procédés d'optimisation fiscale), ni à "l'ouvrier" de la connaissance, puisqu'il n'y a plus de pièce, seulement des flux d'information dont on ne mesure pas la valeur, avec un capital qui reste aux mains de la plateforme. Et dont les bénéficiaires sont quelques passagers clandestins d'une étrange économie.

 

B. La share economy de la consommation

Anne-Sophie Level (par ailleurs auteur de "La Vie Share") a attiré mon attention sur l'étude d'AirBnB concernant la capitale,  qui semble indiquer que tout le monde est gagnant dans la sous-location d'appartements.

En l'absence de la source ouverte sur Internet, on ne peut que s'en remettre aux chiffres publiés par les médias, qui dévoilent en creux deux problèmes :

  • Un, si le voyageur AirBnB économise sur le coût du logement, voire dépense plus en consommation directe, il évite les taxes mises en place par la collectivité. 223.019 voyageurs ont représenté 1.159.698,8 nuitées. En prenant une hypothèse basse "hébergement 2 étoiles", c'est 904.565€ de taxe de séjour qui s'échappent des caisses de la ville de Paris. A 41€ le prix par jour et par logement, c'est plus de 3 millions d'euros de tva (à 7%) qui s'échappent des caisses de l'Etat. Enfin, si le site indique qu'il revient aux 10.626 parisiens concernés de déclarer ces 47 millions d'euros de revenus, cela reste du domaine de l'imprécation.
  • Deux, comme souvent, ce sont les populations pauvres qui donnent ou qui louent. Ainsi, l'étude nous apprend que 39% des répondants indiquent que la ressource dégagée par la sous-location leur permet de conserver leur logement ! Rappelons ici que la sous-location reste très majoritairement interdite dans les baux de location. Néanmoins, à  regarder les appartements mis en "location" à Paris, on est en droit de se demander si ce sont effectivement des lieux de vie ou seulement des appartements vacants, dans une ville où 14% des logements sont qualifiés de "secondaires, occasionnels ou vacants", et qui représentent jusqu'à 25% dans les beaux quartiers de la capitale. L'étude indique néanmoins que 83% des loueurs de leurs biens mettent à disposition leur résidence principale. Dans tous les cas, la mise en oeuvre ne profite pas au marché de la location saisonnière, ni à l'offreur subi, ni à la collectivité.

On peut totalement concevoir qu'il y a bien un différentiel à la hausse concernant le report des économies au logement vers la consommation. Et que les populations qui utilisent AirBnB, "classes créatives" pour la plupart, dépensent plus. Que se passera-t-il lorsque le système ne sera plus approprié par les "classes créatives", mais par du tourisme de masse? La substitution sur les hôtels marchera à plein, entraînant la faillite de toute une classe hotelière moyenne gamme (étant donné qu'il n'existe pratiquement plus d’hôtels entrée de gamme à Paris intra muros).

Malheureusement, tout cela ne serait pas trivial si les pouvoirs publics ne s'adaptaient eux-mêmes au déclassement de leur population, dans un contexte de crise où 'l'Etat ne peut pas tout". On a vu ainsi la ministre du Logement s'investir dans la promotion de l'habitat partagé. Partageons les chambres d'amis. Partageons la cuisine, partageons la baignoire... chers salariés, bienvenu dans le monde merveilleux de la résidence universitaire !

Selon Anne-Sophie Level, "on a compris que ça va mal alors on s'organise". La share economy de consommation est dès lors le fait de populations déclassées, ou en passe de l'être, qui "s'organisent" dans une économie grise. La crise permet le développement de passagers clandestins...

 

C. Le passager clandestin

La technologie a toujours été la source de disruption sociale.  L'article précité de Krugman, tout comme cet autre très complet récemment paru chez Technology Review sont là pour en témoigner (le graphique illustrant ce post en est tiré). Un économiste avait montré que l'invention de l'ascenseur avait chassé les ménages défavorisés des centre-villes, dès lors que le confort n'était plus exclusivement d'habiter au 1er étage, et qu'il décroissait à mesure des marches gravies. Ce n'était plus l'étage qui était synonyme de valeur, mais le quartier. La réintroduction de la mixité sociale s'est opérée via le secteur public, avec la construction des habitats à loyer modéré, dans les centres villes.

La technologie financière a permis d'extraire du flux des liquidités pour les réorienter vers un marché décorrélé de l'investissement productif. Internet a permis à l'individu de devenir son propre patron, en bénéficiant d'une très faible mobilisation en capital pour créer son propre emploi. Ce faisant, la structure en place, Etats/Entreprise, vole en éclat sous le coup de la multitude qui se concurrence elle-même, et s'appauvrit de fait.

Puisqu'il y a rupture de l'équilibre ténu entre public et privé, on voit apparaître une nouvelle structure : la communauté. Communauté d'intérêts, elle se structure autour de ses propres besoins, en dehors (ou à coté) des deux sphères connues. Pour certains share economy, nouvelles monnaies, troc, AMAP. Un système adaptatif qui n'a rien de nouveau.

Ce que je touche ici du doigt, c'est la Tragédie des communs. Décrite dans le livre de Garrett Hardin, qui développe une contribution publiée dans la revue Science en 1968, cette "tragédie" pointe le problème de la surexploitation d'une ressource commune, qui mène à sa perte. Pour l'auteur, deux solutions : la nationalisation ou la privatisation. Une solution alternative a été décrite par l'économiste Elinor Ostrom, à savoir une exploitation par les communautés.

Le commun est entendu chez Hardin comme chez Ostrom en tant que bien matériel. Mais il s'avère qu'il peut également être pris en tant que bien immatériel. La tragédie des communs atteint désormais l'emploi. C'est de nos jours une ressource rare, et rivale. L'appropriation s'effectue comme dans la théorie, par l'Etat ou le privé. Lorsque la machine s'enraye, c'est la communauté qui s'organise.

Or, cette communauté, qui a l'impression d'une autarcie et d'un développement harmonieux, n'en est pas moins soumise à la structure qui l'accueille. La plateforme qui va permettre son développement opère dans l'économie de marché; la ville de San Francisco qui veut taxer les revenus des loueurs opérant via AirBnB opère dans une société faite d'impôts et de taxes. Mais parce que la logique de la communauté est de s'opposer aux deux entités constituées, on observe une tension, et une accélération des replis communautaires. Allant vers le mieux disant à court terme, la plateforme qui offre un complément de revenus, contre l'Etat impécunieux, ce n'est plus exclusivement AirBnB contre l'Etat. Ce sont les poussins autoentrepreneurs, contre les artisans. Ce sont les adeptes du streaming, contre les ayant-droits. Ce sont les citoyens, contre le monopole de la liberté d'expression des corps constitués.

D'où : travail au noir, réseaux p2p, expression sous forme d'anonymat. Qui en profite ? Les plateformes qui permettent les flux d'échanges. Des passagers clandestins.

Le retour des communautés est dangereux pour la cohésion sociale. Si les Etats-Unis sont clairement un pays de communautés qui cohabitent, les Etats européens continentaux sont plus dans une logique d'intégration. Un seul exemple qui m'a toujours intrigué concernant les Etats-Unis : il n'existe pas de langue officielle dûment constitutionnalisée...

 

Ce qui est appelé improprement économie collaborative, c'est finalement la société humaine. Parce que l'Etat n'opère plus son rôle de balancier face au privé, ne restent que deux sociétés qui se développent en parallèle, l'économie de marché et les communautés. Et l'une devient petit à petit le parasite de l'autre. Passager clandestin d'une économie dite collaborative, tirant des bénéfices sans les contraintes de la structure, les "pirates" ne sont pas ceux qui téléchargent le dernier Beyoncé, mais des multinationales qui exploitent un travail gratuit, repackagent des biens du domaine public, ou libérés (voir les méfaits du copyfraud que dénonce inlassablement Calimaq). Ou réorganisent des flux de travail ou de capital à leur avantage, sur le dos des communautés.

 

Tipiak & politique

Ma tête de turc préférée est Apple. Cette entreprise, qui a une stratégie de production fabless, exploite plusieurs centaines de milliers de petits chinois, dont les conditions de travail révoltent les téléspectateurs des pays occidentaux, un iPhone en poche. D'un coté,  Apple s'exonère d'une responsabilité sociale en ne payant pas ses taxes, y compris aux Etats-Unis. De l'autre, exploitant un modèle d'usine fabless, avec sous-traitance exclusive, elle soumet Foxconn à une pression salariale et sociale dont elle n'est pas responsable. Pour autant, Apple, c'est 30 à 40% de marge brute sur ses produits (contre 2% pour une TV par exemple). Plus une appropriation du code libre via son OS, plus une optimisation fiscale via "the genius of Apple Inc" (selon Business Insider), laquelle révolte même les sénateurs américains.

 

Lorsque l'entreprise ne devient plus qu'une plateforme de services, elle bascule ses dépenses CAPEX en dépenses OPEX. Ce qui est vrai pour le matériel est désormais vrai pour les personnes; les cycles courts de développement engendrent des besoins de main d'oeuvre adaptée; la durée de vie des entreprises dans un environnement et concurrentiel et de progrès engendre une incertitude constante sur l'employabilité. Les entreprises ne sont pas pérennes. Par contre, l'humain a un cycle de développement qui ne peut être contraint, et qui va en s'allongeant.

L'assurance sur l'incertitude, dans le modèle capitaliste, s'appelle l'épargne. Lorsque l'entreprise externalise ses risques d'emploi, lorsque les investisseurs privilégient des logiques court-termistes, le système d'épargne, tant individuel que collectif, est menacé. Le risque de l'intermittence est pris par la collectivité (via un fonds d'indemnisation, assurance chômage, dédié et structurellement déficitaire). Le risque du stagiaire, de nouveau par la collectivité (le stagiaire vit le plus souvent chez ses parents). Le risque de la finance a été souscrit également par la collectivité, avec le renflouement des banques suite à la crise des subprimes.

Le système de "débrouille" se nourrit d'un système qu'il a lui-même créé. Une industrie se développe sur un marché de travailleurs pauvres, sans épargne, et soumis à une économie de temps réel, mondialisée.

L'accès au marché d'où les consommateurs étaient exclus du fait d'une prime à l'entrée importante (l'industrie culturelle) atteint désormais celui du travail. Selon toute évidence, la contraction sera de plus en plus forte dans les années à venir, du fait de la numérisation des processus de production. Or, ce qui se passe pour les individus est répliqué par les "nouvelles" entreprises d'une nouvelle économie : la share economy n'est ni plus ni moins que le piratage du modèle social en cours.

Ce que l'on a conspué chez les pirates - de la propriété intellectuelle - est en fait une gigantesque réorganisation du capitalisme : Apple est un pirate, qui cache ses bénéfices dans un "port franc" (Tax Haven et non Heaven). Facebook est un pirate, qui rapine ses utilisateurs de leur travail et données personnelles. Le crowdfunder est un pirate, qui crée un produit ou une société en nommant l'investissement productif un don. Les plateformes de la share economy sont des pirates, qui s'exonèrent des lois en vigueur.

Tous ont en commun de se situer sur des failles du commerce du travail intellectuel, ou des flux d'information entre eux et les producteurs et/ou consommateurs. L'immatérialité des flux, leur non traçabilité démultiplie le phénomène. Même Lionel Messi, mis en examen pour fraude fiscale, a bénéficié de cette "étherisation" de l'économie; sa fraude porte sur le paiement de ses droits à l'image...

Pirate vient du grec : peirao, qui signifie tester, mettre à l'épreuve. Hacker a la même signification. Organisations comme individus testent en permanence la solidité des modèles en cours; ils s'introduisent dans les failles du sytème (la PI, l'optimisation fiscale, la territorialisation du droit); ils inventent un monde à part, intangible, non juridiquement encadré, mais qui se développe sur l'écosystème en place (les dérivés financiers, le trading haute fréquence).

 

Ciceron déclaraient les pirates "Comunis hostis omnium" : ennemis communs à tous. Pour le moment, nous assistons à une défiance de tous contre tous. Le dernier sondage "Confiance des français dans les acteurs de la société" d'Harris Interactive fait apparaître dans le peloton de queue les patrons de grandes entreprises, les banquiers, les syndicalistes patronaux, les hommes politiques nationaux (et en dernière position, les agents immobiliers). Défiance qui est également présente de la part de ces dernières catégories contre les populations, via l'organisation du travail, la surveillance, la critique de la société de transparence. Tous contre tous, c'est un peu l'idée du "Tous pirates".

Si la défiance des populations envers les Etats et les entreprises provoque l'apparition de communautés qui sont autant d'ilôts - de la Tortue - de débrouille, il ne faut pas oublier que le cycle de vie humain est un cycle long, et que la débrouille n'est qu'un pis aller. On ne se débrouille pas à 70 ans. Si consommation et production "de partage" sont une réponse de temps réel à un appauvrissement des populations, c'est bien l'épargne et la propriété qui structurent le temps long de la vie.

Et si cette tendance à remettre en cause la structure économique se poursuit, il faudra bien qu'il y ait également une remise en cause de la structure politique. Selon un dernier slide de Loïc LeMeur (non sourcé), 40% des travailleurs américains seront des freelance en 2020. Et parce que la numérisation crée effectivement de la valeur, mais plus de l'emploi, il va bien falloir qu'un nouveau contrat social apparaisse, qui garantisse à une population dont le contrat de travail par défaut sera le CDD, une assurance sur l'avenir. En mode sociétal, et non communautaire. Quant à la définition des territoires sur lesquels l'appliquer, c'est une autre histoire...

vendredi 14 juin 2013

Ras le bol du collaboratif

La grand messe de l'économie numérique, LeWeb, s'est déroulée la semaine dernière à Londres. Le sujet de cette année était "the sharing economy", ou l'économie du partage. Sous ce titre ô combien gratifiant humainement et socialement se cachent plusieurs mécanismes, dont aucun n'est récent, et dont la plupart sont malheureusement exécrables. De la location au vol pur et simple, le nouveau "paradigme" de l'économie à la sauce webdeuzéro fait le bonheur de tout une flopée de services, qui surfent sur la transformation d'un monde de propriétaires en un monde de locataires.

 

Jérémy Rifkin, dans son livre "L'âge de l'accès", paru en 2000, notait déjà l'émergence d'une société de service, via la transformation des biens en services. On le voit tous les jours avec le placement de produits en entreprises telles les fontaines à eau, les photocopieurs ou encore la climatisation, lesquels ne sont plus que des abonnements à un usage. Mais aussi dans des domaines plus improbables tels l'agriculture où Monsanto, par exemple, commercialise une licence d'utilisation de ses semences, et non plus les semences elles-mêmes.

De fait, la facilité vantée par ce nouveau modèle de consommation glisse d'un modèle d'appropriation à un modèle d'aliénation : la propriété, qui permet de s'affirmer comme un individu de la société marchande, devient petit à petit la dernière limite à franchir par le capitalisme lui-même. Où l'on boucle la boucle...

 

L’aberration de lier partage et économie 

Le partage, dans l'univers du numérique, était un gros mot jusqu'à il y a peu. Le partage, c'était napster, puis ses succédanés dérivés des technologies de p2p : emule, bittorrent étaient désignés comme les fossoyeurs de la propriété, l'image du pirate renvoyant aux bandits de grand chemin détroussant les ayant-droits de leur propriété intellectuelle.

Le partage, c'est "l'action de diviser un tout en parties". Dans le numérique, monde des intangibles, la définition qui sied le mieux est "le fait d'avoir part à quelque chose avec quelqu'un". Partager un actif immatériel n'est pas le découper en parts, c'est permettre à l'autre d'y avoir accès. Et parce que les rapports entre individus ne sont pas objectivement marchands, le partage est non marchand.

 

Chez LeWeb, la sharing economy englobe des services aussi variés que AirBnB (logement chez l'habitant, sans l'habitant), Etsy (plateforme de vente agrégeant des artisans), Yelp (avis et recommandations sur les commerces physiques), Couchsurfing (logement chez l'habitant, avec l'habitant), Blablacar (co-voiturage), LendingClub (prêt monétaire entre particuliers) ou encore OuiShare (promoteur du concept). Mais on pourrait également citer, parce qu'ils s'en réclament, en France, KissKissBankBank (crowdfunding), StreetPress (journalisme collaboratif), ou encore LaRucheQuiDitOui (AMAP avec un site web).

Si ces plateformes rencontrent un succès que l'on ne peut démentir, c'est que la voie a été ouverte par les grands acteurs actuels de l'économie numérique, les Google, Facebook, Yahoo, qui se sont constitués sur une économie des biens immatériels. Immatériel, mais engendrant des profits bien réels.

L'économie du vol (ou la prédation des externalités positives)

La grande réussite des acteurs du web 2,0 a été l'exploitation du travail gratuit. On a beaucoup parlé de données personnelles, mises en lumière en France dans le rapport Colin et Collin, mais on parle moins de la prédation de la création de nombre d'auteurs qui s'ignorent, ou de la minoration de leur valeur.

Ce vol est de trois ordres : le code source, les contenus, et la fourniture du service.

 

1/ Le code source tu écriras (la malheureuse idéologie du libre)

Alors que l'Europe a fait le choix de ne pas breveter le logiciel, les Etats-Unis ont fait le choix inverse. Ainsi, le roi incontesté de l'économie numérique, Apple, utilise du logiciel libre pour son OS, et bien évidemment en interdit le hack. Au demeurant, la formule que l'on prête à Picasso, cité par Jobs, tient également pour le design de ses produits (voir les étonnantes similitudes avec la marque Braun).

Le pseudo conte de fée du libre tient à ce que, derrière chaque brique opensource, se cache un mécène qui est bien propriétaire de brevets logiciels et les met à disposition d'une communauté. Si les serveurs Apache, qui font tourner la majorité des sites de la planète, sont libres (de droit, c'est-à-dire ne nécessitent pas de versement de royalties pour leur utilisation), c'est parce que le code appartient à la fondation du même nom. De grands noms se cachent derrière les licences libres, tels IBM, ou Google. Pour ces géants, le fait de libérer le code induit des économies d'échelles sur le maintien et le développement, ainsi qu'une position stratégique concurrentielle; pour les codeurs, une reconnaissance par leurs pairs qui peut aller jusqu'à celle par une entreprise (et donc un emploi),

Dans cette dichotomie entre protection du code des US et de l'UE, on peut légitimement penser que l'industrie du logiciel américain s'est construite sur une large partie de travail gratuit de codeurs européens.

 

2/ Les contenus tu créeras (tous auteurs, mais pas toi, petit scarabée)

Lorsque Yahoo rachète Tumblr, à un prix cinq fois supérieur à celui proposé pour Dailymotion, c'est pour exploiter un média dont tous les collaborateurs sont bénévoles. 30 à 50 millions d'utilisateurs produisant une audience de 300 millions de visiteurs, tout cela gracieusement, c'est une aubaine pour une plateforme qui monétise une audience par la publicité.

Le bénévolat médiatique est une arme à double tranchant : ainsi, lors de la vente du Huffington Post à AOL, un certain nombre de bloggeurs ont demandé une part de la vente, estimant être la valeur du journal en ligne. La stratégie de défense du journal, bien connue dans l'univers des UGC, a été de se défausser sur un donnant donnant : les contributeurs ne sont pas payés en nature, mais en exposition. Par analogie, on pourrait dire que le Huffington est le book du mannequin, ou du graphiste.

Néanmoins, la class action n'a pas abouti, le juge déclarant que les plaignants auraient dû s'organiser a priori. Et donc refuser l'exploitation plutôt que la subir. Donnant, donnant...

 

3/ Le service tu feras (le don contre don, ou presque)

Au delà des seules données personnelles, le fait d'enrichir des applications par la "multitude" participe de l'enrichissement de l'entreprise. Ainsi, lorsque Facebook, puis Apple, puis Google, propose 1 milliard pour racheter la startup Waze, ce n'est pas pour s'offrir un bijou de technologie et des algorithmes révolutionnaires, mais bien pour les 40 millions d'utilisateurs qui ont "co-créé" la valeur de l'entreprise.

L'idée de l'échange non marchand, théorisée par Marcel Mauss dans son "Essai sur le don" (1923), décrit le phénomène du don comme un fait social, qui amène le plus souvent un contre-don; il y a donc un échange de bons procédés, qui structure des rapports sociaux, lesquels sont distincts du marché.

La grande force de l'industrialisation des échanges via le web a été de constituer des plateformes qui valorisent ces échanges dans une logique économique utilitariste : on monétise désormais les rapports humains.

 

Tous ces mécanismes s'apparentent à une prédation des externalités positives, très bien décrite dans le rapport Colin & Collin et théorisée par l'économiste Yan Moulier-Boutang.

Ce qu'on a appelé dans les années 2000 la co-création (voir le livre d'Alban Martin, l'Âge du Peer, 2006), et désormais la sharing economy sur des services liés aux biens immatériels n'est au final qu'un vol du travail d'autrui, ou son exploitation non rémunérée. Particulièrement sensible dans le domaine du travail intellectuel, le phénomène n'est pas nouveau (voir "les sales blagues de Coluche", "Les brèves de comptoir" du "génial voleur de répliques" Gouriot, ou, à son commencement, la constitution de l'industrie du disque par le vol du patrimoine afro-américain, très bien raconté dans la suite documentaire "The Blues" de Martin Scorsese).

 

L'économie de l'irresponsabilité

L'invention de la sharing economy - ou sa publicité - tient beaucoup au succès de deux plateformes : AirBnB et Uber. AirBnB permet de louer son logement, tandis qu'Uber est un service de taxi. Mais ce "partage" de la ressource n'est ni plus ni moins que la location personnelle d'un bien, voire de soi. Rien de partagé, et rien de nouveau : il y a ici juste une substitution d'une activité autrefois dédiée à l'entreprise par une activité individuelle, sans le cadre réglementaire existant. De fait, l'individu s'exonère de toutes les contraintes liées à une activité professionnelle : impôts et taxes, assurances, contrats préexistants, qu'ils soient de droit public ou privé. S'il est indéniable que cette activité peut procurer des revenus complémentaires pour le propriétaire du bien "partagé", celui-ci s'exonère du cadre légal mis en place pour protéger la société toute entière : minimum syndical dans le cadre d'une activité de chauffeur de taxi, licence professionnelle, règlementation liée à l'hygiène, patente... Cette irresponsabilité est industrialisée par des plateformes qui s'enrichissent sur une économie grise; elles ne sont pas les donneurs d'ordre, et ne sont donc pas impliquées dans les atteintes au corps social. Comme l'indique un article récent de Fortune, si les attentes d'un site de "partage" comme Sidecar se réalisent, alors les Etats-Unis perdraient 23 milliards de dollars en taxes issues de ce marché.

Mais il y a mieux. Il y a désormais le vol monétaire, au motif de l'affect ; le crowdfunding.

 

L'économie du faux investissement 

Le crowdfunding est apparu à la suite d'autres mots en crowd, notamment le crowdsourcing. Mis en lumière par "La cathédrale et le bazar" d'Eric Raymond (1999), il se veut que les foules construisent mieux - ou tout aussi bien - de façon désordonnée qu'un petit nombre de façon ordonnée. Les grands projets collaboratifs, que l'on a pu voir à l'oeuvre dans les sociétés savantes du XVIIIeme siècle, se retrouvent adaptés pour concevoir des projets industriels (ainsi, la création du web, via les RFC, mais aussi l'emblématique linux, ou wikipedia) ou les financer.

L'organisation du capitalisme dans le travail a toujours été l'apport en capital - numéraire pour la plupart - visant à financer la production : l'investissement.

Le crowdfunding respecte cet aspect, mais en supprimant la contrepartie de l'investisseur : le souscripteur à l'offre ne reçoit en retour aucune action, aucun dividende, voire souvent, aucun produit. Est essentiellement valorisé son altruisme.

Il existe plusieurs mécanismes de crowdfunding : le plus connu s'apparente à la souscription, que l'on pouvait avoir pour le financement de certaines oeuvres, par exemple de beaux livres. A l'issue de la collecte d'une certaine somme, la production peut être lancée et les souscripteurs reçoivent l'objet qu'ils ont contribué à produire. Mais pour une autre partie des cas, il s'apparente à du bénévolat. Là où il diffère dans sa partie économique, c'est que le souscripteur s'appauvrit volontairement pour créer une entité dont la valorisation lui échappe.

Dans la majorité des entreprises de crowdfunding, le sociétaire/actionnaire/producteur, est récompensé en considération. Comme pour la production d'un UGC, le financeur du prochain film de Michèle Laroque ne bénéficie pas des droits afférents à un coproducteur; il n'est pas associé aux bénéfices, ni à la rente des droits (vente, diffusion...); pour autant, il amène, via le site, 10% du financement du film; son "financement" est une sorte de préachat d'un bien (le minima étant l'accès à la VOD), mais à une valeur largement inférieure à sa participation. Le financeur du bus de reportage de Davanac ne peut faire valoir de créance sur un outil de production qui, lui, appartiendra, avant même son amortissement, au journaliste.

Cet engouement pour le financement participatif s'explique en grande partie par la frilosité des acteurs traditionnels à jouer le jeu du risque; c'est là que le fan entre en scène, dans une optique désintéressée de fan. Mais ce qui est vrai pour Michèle Laroque l'est également pour noob : le fan n'aura aucun droit de producteur sur l'oeuvre.

 

L'économie du partage, nouveau "bullshit bingo*" du monde pseudo-numérique

Sous la bannière de la "sharing economy", on trouve donc le rebranding du prêt, de la location, de la vente, ou encore de l'exploitation des cerveaux d’œuvres. L'imagination du marketing est sans limite, et après le durable, le green, le cloud, voici maintenant une économie dont le mot est dévoyé.

L'essentiel est paradoxalement la fin de la propriété, théorisée par Jeremy Rifkin : une économie de non-propriétaires, vantée pour sa fluidité, mais qui de fait aliène d'autant plus : la location à vie de biens immatériels comme matériels engendre un état de crédit permanent, et une incertitude sociale, puisqu'elle tend à la disparition du patrimoine. Les idéalistes qui y voient le retour du "lien social", voire une correction des excès du capitalisme sont bien ici les idiots utiles d'un système pervers qui se sert du déclassement économique des "cerveaux d'oeuvres".

La consommation collaborative from adesias. on Vimeo.

Quant à l'argument de bénéfice pour le consommateur - dépenser moins - le livre de Rifkin démontrait en 2000 que la marge de vente d'un bien tournait aux alentours de 30%, lorsque celle du service était de 50 (les chiffres ont dû évoluer à la baisse, mais il n'est pas inconcevable, vu le développement de l'offre, que le ratio soit toujours identique).

De plus, cette "nouvelle économie" se développe de façon parasitaire sur une économie identique, mais qui est encadrée légalement pour des motifs sociaux légitimes. Ainsi, les grandes stars telles qu'AirBnB ou Uber, qui fournissent des prestations privées de location de chambre d’hôtel ou de taxi. La disruption qu'elles revendiquent sont des changements non technologiques, mais bien légaux; elles s'affranchissent de toutes les législations en vigueur, à tel point que les Etats ou les villes ont décidé d'en interdire ou d'en restreindre l'usage. On peut trouver que la loi est bien souvent un frein à cette innovation, et privilégie les situations installées, appelées à devenir des rentes de fait. Ce principe est discuté, et appelle à plus de souplesse. Mais ce qui a causé une rupture dans le monde de la culture, touchant une minorité, s'installe durablement pour des pans entiers de l'économie. La libération par le "partage" ou le "collaboratif" n'existe pas, et ses effets ne sont pas nouveaux.

D'ailleurs, il existe bien, d'ores et déjà, une économie dite collaborative. Mise en oeuvre au niveau des entreprises, ce qu'on nomme souvent l'échange marchandise, ou de services, elle est de plus encadrée au niveau juridique, et n'est pas soumise à l'effet d'asymétrie propre à l'économie de partage. Et cette asymétrie privilégie paradoxalement l'individuel au détriment du collectif, en contradiction même avec les valeurs sociales sous-tendues par le partage.

 

Et sinon, quand est-ce qu'on mange ?

A l'inauguration des locaux de Mozilla, un superbe hotel particulier sis boulevard Montmartre à Paris, la ministre chargée de l'innovation et de l'économie numérique a mis en avant le partage et le logiciel libre sur l'idée de la propriété. Etonnant, quand on voit que cette entreprise "non-profit" réalise un chiffre d'affaire de plusieurs centaines de millions de dollars par an, provenant pour l'essentiel de .... Google. Etonnant, quand un peu plus tôt dans l'année, le rapport Lescure se penchait sur la première économie mise à mal par les plateformes de partage du web, la culture. 

 

Dans un intéressant essai, "L'organisation pirate", Jean-Philippe Vergne et Rodolphe Durand ont montré que le pirate procédait d'une forme de réorganisation de l'économie, à la marge du capitalisme, lequel est ensuite agrégé et devenait source de droit. On pourra ici faire l'analogie avec toutes les formes de contre-culture : de la pop-culture des années 60/70 jusqu'aux hackers pionniers.

Dans cette économie mondialisée, mais ne serait-ce qu'européenne, où les nouveaux barbares détruisent consciemment ou non via un ultra-libéralisme de Monsieur Jourdain l'organisation de la société, il serait bon de s'interroger sur les dangers à moyen terme d'un appauvrissement de la structure, tant sociale que financière, où les profits d'un travail qui ne dit pas son nom se retrouvent dans des paradis fiscaux, pour le plus grand bénéfice d'organisations qui se déchargent de leur responsabilité sociale.

Comme le rappelle Nicholas Carr (cité chez InternetActu) cette économie de la débrouille est plus la manifestation de l'échec de nos économies que de leur succès. Il n'est pas sûr que l'achat de produits d'occasion provienne de la volonté de mieux consommer, ou de consommer de façon responsable.


Si la société se dirige vers une fin du travail, alors que celui-ci intègre socialement l'homme, il serait intéressant de se pencher sur son futur. Mais arrêtons de vendre la chimère de l'économie du partage, là où "la nouvelle économie" promise par la bulle Internet de 2000 a déjà échoué.

NB : le terme bullshit bingo est ici honteusement volé à l'organisation "CQTM", qui disserte occasionnellement et en public du bullshit marketing de la "nouvelle économie". Ils seront à la Gaité lyrique le 2 juillet prochain.

 

Le premier épisode de la série The Blues - Feel like going home (présent sans doute illégalement sur Youtube et qui pourra être retiré à tout moment à la demande des ayant-droits)

mardi 19 mars 2013

Information wants to be free

En 1994, Dans un texte prophétique, "The Economy of Ideas", l'un des fondateurs de l'EFF, par ailleurs auteur du Manifeste du Cyberespace, John Barlow décrivit "A framework for patents and copyrights in the Digital Age. (Everything you know about intellectual property is wrong.)". L'un des points essentiels de son propos fut la description d'une taxonomie de l'information : une activité, une forme de vie, une relation.

Barlow postulait entre autres que l'ère de la possession était terminée; à l'avenir, seule la relation créerait de la valeur, et la majorité des échanges entre humains allait relever de l'immatériel. Bref, ce type, en 1994, en décrivant les propriétés du signal, prophétisait Google et Facebook. Et pensait déjà une économie des données personnelles, ultimes commodités.

En janvier 2013, un brillant développeur du nom d'Aaron Swartz mit fin à ses jours. Il était sous le coup d'un procès suite à la mise à disposition de la totalité des articles scientifiques d'une base de données, JSTOR. Depuis lors, il est considéré par une certaine intelligentsia comme un martyr de la cause de la liberté de l'information, sa famille et certains de ses amis voyant une relation de cause à effet entre les poursuites et son décès. Un énorme mouvement de protestation se mit en place, consistant notamment en la "libération" de travaux de recherches en tout genre, sur le site pdftribute.net.

Il est regrettable de constater que ce suicide ait pu, en un sens, porter ses fruits quant au combat de l'étudiant sur l'accès à l'information scientifique; le 25 février dernier, l'administration Obama rendait un avis concernant la mise à disposition de telles publications : toutes celles financées par l'impôt seraient accessibles gratuitement. (Quant à l'écosystème régissant les publications scientifiques, on pourra se référer à l'excellent article du Monde daté du 28 février 2013: à qui appartient le savoir ? )

Les débats qui agitent la société du web, les données personnelles d'une part, le savoir universitaire de l'autre, sont le sommet de l'iceberg d'une incroyable bataille qui se joue actuellement sur le front du capitalisme : l'appropriation de la connaissance. Cette nouvelle ruée vers l'or, qui prend sa source dans la mise en place, au XVIIIeme siècle, du droit d'auteur, est aujourd'hui le dernier stade d'un système économique où travail et capital sont réunis dans un même lieu : le cerveau humain.

Car ces attaques sur le savoir (et sa propriété) ne sont pas réduites à ces deux champs. Toute information est actuellement l'objet de tentatives d'appropriation.

Pour deux raisons : les crises actuelles qui obligent les détenteurs du savoir à vendre les bijoux de famille (par exemple lors de la numérisation de leurs fonds bibliothécaires, voir la pétition française, suite à des accords liant la BNF à des sociétés privées).

Ensuite parce que l'information est une commodité particulière; elle participe de la sphère publique et privée, marchande et non marchande.

 

En l'espèce, la consommation d'information en tant que savoir est régie par une organisation étatique. En France, l'Etat garantit aux citoyens un égal accès à la connaissance. Plus exactement à l'instruction, la formation professionnelle et la culture (art. 13 du préambule de la Constitution de 1946).

Instruction, formation professionnelle et culture sont toutes trois de l'information. Mais cette conception participe du modèle – vieilli – de construction de la société. L'enfant puis l'adolescent sont formés à être des citoyens, puis des travailleurs, afin d'intégrer le pacte social liant l'Etat et ses citoyens : fournir un travail créateur d'une richesse nationale, dans un cadre normé, pendant un certain temps, jusqu'à la retraite.

Même si des améliorations comme "la formation tout au long de la vie" ont été pensés, tout a été organisé dans un cadre formel défini par la puissance publique : la formation s'effectue toujours dans une logique top to bottom. Or, Internet a bousculé la donne. A l'instar des précepteurs d'autrefois, la recherche permet un accès à l'information délinéarisée, selon la loi de la demande et non de l'offre. Et le monde de l'internet de saisir ces enjeux, par la création des MOOC (j'y reviendrai dans une prochaine note), ou des fablabs.

Ainsi, Bill Gates a clairement indiqué, à l'occasion du dernier South By SouthWest, que le futur de l'éducation était la data. Via une de ces tautologies marketing dont seuls les américains ont le secret, Gates a donc informé son auditoire que le cœur de l'éducation était l'information.

 

Le web est une conversation. A qui appartient-elle ?

En 1989, un chercheur du CERN du nom de Tim Berners Lee proposa à son administration un nouveau concept pour gérer l'information. Le point de départ était de répondre à des problématiques d'accès. Ce faisant, il posa les bases d'un système d'information scalable, ouvert et de temps réel. Berners-Lee, en inventant le WWW, industrialisa le concept d'information dynamique.

Berners-Lee était un chercheur, et le Web se développa d'abord entre centres de recherches. L'ironie de l'histoire fait que, 20 ans plus tard, son invention a transformé 1 milliard d'individus en chercheurs… Mais je m'égare. Ou pas.

A peu près au même moment, un autre chercheur, Ted Nelson, proposait un concept similaire, le projet xanadu. Ce projet n'eut pas le même succès dans la communauté, pour au moins deux raisons : la complexité de la mise en œuvre, et le caractère restrictif de l'accès à l'information.

 

20 ans plus tard, le monde a été affecté par cette invention; des géants monopolistiques ont vu le jour, des industries se sont créées; toute la chaine de valeur a été affectée par l'émergence de la propriété incorporelle.

L'adoption à grande échelle de ce système distribué d'informations (et de leur accès) a créé une multitude de paradoxes : sur la propriété intellectuelle, sur la constitution d'une économie collaborative ET concurrentielle, sur l'évolution du concept de travail et sa valorisation gratuite (cf. rapport Levy-Jouyet ou rapport Colin&Collin), sur la très controversée distinction des usages commerciaux et des usages privés. Mais il n'est pas contestable que nous vivons, depuis 20 ans, une 3eme révolution industrielle.

 

Le web ne peut opérer que grâce à un ensemble de protocoles qui le portent, le TCP/IP. Inventé lui aussi par des chercheurs (dont Vinton Cerf), ce protocole est basé sur deux concepts majeurs : la découpe de l'information en paquets, et leur routage, qui participe d'une architecture technique novatrice : une organisation end to end, et une distribution selon le principe de "best effort delivery". De fait, comme l'a noté un autre fondateur de l'EFF, John Gilmore, "The Internet treats censorship as damage, and routes around it.". Internet est donc un système ouvert, by design, et by destination.

Le CERN - pas plus que le SLAC, le MIT, ou l'INRIA - n'était a priori un repaire de dangereux gauchistes, terroristes, pirates.. Ces institutions avaient en commun le désir de partager de l'information, car en tant qu'Instituts de recherche, leur socle était le partage de l'information.

 

L'ordinateur a permis que tout un chacun puisse avoir, à moindre coût, un couteau suisse. IBM fut le premier à supprimer les wagons de sténo-dactylo et à demander à ses cadres d'effecteur leur travail de secrétariat. Schumpeter devait assister à la création-destruction de l'industrie de la machine à écrire, du papier carbone, des écoles de formation de type Pigier. Le réseau internet a permis de propager de l'information, également à moindre coûts. La 3eme révolution industrielle a permis, via l'ordinateur et le web, à tout un chacun d'avoir accès à une nouvelle forme de capital, à moindre coûts : la machine et la matière première.

 

L'économie de l'immatériel, puisque c'est de cela qu'il s'agit, dispose d'une caractéristique propre à cette industrie: l'input est égal à l'output. Il n'est plus question de fondre de l'acier pour le transformer en carrosserie, ou de créer une chaise à l'aide de bois. La matière première de cette économie est l'information; le produit transformé est l'information.

Or, et c'est le paradoxe, le nouvel or noir du capitalisme, c'est n'est pas la "data", mot valise qui signifie tout et son contraire, mais bien l'information. Le signal.

Après les inventions successives et les appropriations des supports du signal (hertzien, filaire, livre, phonogramme), le capitalisme a remis au centre de son intérêt la propriété intellectuelle. Si les biens culturels représenteraient jusqu'à 7% du PIB de l'Europe, cette valeur est bien supérieure dès lors qu'elle touche toute forme de création de l'esprit, des actifs immatériels des sociétés comme marques ou brevets jusqu'à l'éducation. 

L'invention des internets a profondément modifié l'économie physique, parce qu'il a modifié les rapports sociaux. Ce sont les usages qui ont façonné le web. L'innovation, comme la recherche, qui est partie d'une demande non satisfaite, et permise par une page vierge. Comme l'a rappellé Berners-Lee à SXSW 2013:

when@vgcerf & Kahn developed TCP/IP, they did a beautiful thing: they didn't design how it would be used.

En 1997, un autre fondateur de l'EFF, Richard Stallman, publia une nouvelle intitulée The Road to Tycho. Il y postulait, sous forme de récit de science fiction, l'ultime développement de l'appropriation de la connaissance. Un droit de lire, personnel, incessible et forcément payant.

Rien de tout cela n'est étranger à notre époque. Qui a suivi les volontés répétées des industries du logiciel comme des biens culturels de verouiller tuyaux, devices et contenus, depuis Palladium jusqu'à SOPA, depuis les fonctionnalités logicielles jusqu'au design "digital" breveté d'entreprises comme Apple. Rien n'est plus de l'anticipation, en l'espèce, que de la science-fiction.

 

"Je vais d’abord vous couper la tête. Ensuite, vous trouverez la vérité !"

Frédérik Hayek, l'un des chantres du libre échange, avait à cœur la privatisation complète des écoles et universités, laissant à l'Etat le financement d'une éducation de base. Là est donc la question : qu'est-ce que l'éducation de base? L'instruction ? La formation professionnelle ? La culture ? Lire, écrire, compter participe de l'éducation de base. Mais le matériau est une information nécessaire à la compréhension d'autre information. De fait, pour comprendre Hayek, il faut que j'ai lu Hayek. Que j'ai pu accéder à Hayek. Pour m'inscrire dans la culture humaine, il faut que je suis cultivé. La culture est un bien d'expérience. C'est un endless loop, ou un référence circulaire.

La démocratie est basée sur un équilibre de pouvoirs, dans son organisation interne. Le marché est censé l'être également, la somme de tous les acteurs créant cette main invisible favorable à tous. Mais la propension du marché, ou plus exactement d'un marché, à s'attaquer au socle de l'organisation sociale humaine ne relève pas d'un équilibre des pouvoirs.

Pour reprendre Barlow, ce n'est pas tant le savoir qui est important que l'inscription dans la gigantesque conversation du monde: la société.

Il est assez intéressant de constater qu'au même moment, Tim Berners Lee, par ailleurs fondateur de l'Open Data Institute, évoque la possibilité d'introduire des DRM dans les spécifications du web. Et de rejoindre le projet Xanadu.

Au même moment, Google supprime de son offre d'applicatifs Google Reader, basé sur les RSS (protocole développé entre autres par Swartz), et de fait s'extraie du web ouvert pour refermer progressivement sa plateforme. Et propose des modèles freemium.

Au même moment, les éditeurs ne jurent plus que par les API, ces flux RSS controlables, et les ferment progressivement aux éco-systèmes qui ont participé à leur succès (eg Twitter, netflix..)

Au même moment, les éditeurs de presse revendiquent un droit de propriété sur leurs articles, et certains les obtiennent.  Au même moment, un éditeur de navigateur, Firefox, vient bousculer le modèle économique du web en supprimant les cookies tiers des sites, au grand dam de l'IAB, qui assimile publicité et liberté (cookie is freedom).

 

Nous en sommes là. Nous avons besoin de l'information pour appréhender notre environnement, tout comme nous en avons besoin pour produire d'avantage d'information, et nous intégrer dans la société marchande. Or, si la première information est forcément gratuite (ou devrait l'être), la deuxième est forcément payante (ou devrait l'être). Mais il ne nous est pas possible d'en opérer une quelconque distinction. Alors, information, libre ou gratuite ?

mardi 18 août 2009

Nous sommes des feeds

Facebook vient d'acquérir Friendfeed, n'ayant pu se payer Tweeter à l'automne dernier. A se demander ce que valent l'un et l'autre, lorsque l'accord ne s'est pas fait sur un montant de $500 millions, en actions Facebook (alors valorisé à 4 milliards, après en avoir atteint 15, et en valant actuellement 6,5)...

Friendfeed est un service de microblogging qui reprend le principe d'émettre nos actions informatiques, loggées, à destination d'une population, de manière transparente (ce qu'on écoute sur Lastfm, les photos publiées sur Picasa...).

Sorti en 2007, il enrichit le fil Twitter, qui n'est autre qu'une application hybride entre le SMS (qui a eu du mal à démarrer aux Etats-Unis du fait de l'absence d'interopérabilité entre les opérateurs mobiles) et le chat en mobilité.

De fait, il est l'agrégation de dizaines de morceaux de code, appelés applications, qui se sont développés dans cet écosystème SMS pour ordinateurs, écosystème qui a largement profité du développement des PDA (merci Apple), et de leur ouverture sur des standards ouverts (merci IP). Enfin, ouvert jusqu'à un certain point...

Facebook a donc confirmé que nous étions des feeds. Après "Nous sommes les média", "Nous sommes le Web", nous sommes des feeds. On a déjà mis un nom sur ce phénomène, nous apprend Philippe Martin : le "lifestream". Le flux de la vie. Ça pète quand même plus en anglais...

Nous sommes des flux de données, entrantes puis sortantes. Avec stockage et analyse entre les deux. Devenu média, passeur, intermédiaire, facilitateur, nous sommes au centre de toute l'attention, à commencer par la nôtre. Nous bavardons devant des millions de spectateurs potentiels, nous nous mettons en scène, nous refaisons le match au café du commerce. Nous exprimons nos angoisses, clamons nos bonheurs, exprimons des idées ou racontons simplement notre vie, aussi égocentriques que des starlettes de 25 ans qui "écrivent" leur biographie. Nous n'avons pas un quart d'heure de célébrité, nous avons une vie à la crier à la face du monde. Nous existons avec et contre le regard des autres, sur la Toile.

Dernièrement, Twitter a été l'objet de l'intérêt des massmedia. On a glosé sécurité, mais également utilité. Twitter sortait de sa popularité geek pour entrer dans la communication de masse. Tout le monde devait avoir un compte Tweeter. A quelles fins? La première, exposer sa vie à son audience, et suivre celle des autres (petit florilège d'autres usages chez Pisani). Un Facebook minimal en somme, et toujours une problématique lofteuse. La 2eme, moins funky, est que Twitter lorgne également vers le SSO. Le Single Sign On. L'ID unique de chaque internaute. Quelques problématiques intéressantes à venir, donc, bientôt sur nos écrans : qu'est-ce qu'une identité? Qui la gère? Google (qui vient de remettre à jour le protocole finger)? Et qui la certifie? Visa ou Mastercard?


Passé ces questions philosophico-politico-planétaires, il est amusant de noter que finalement, nous n'avons toujours rien inventé. Déplacé le cadre de la célébrité à l'anonyme, donné la parole au dernier de la classe (à coté du radiateur), transformé le consommateur de news en producteur d'histoires. Dernière minute, une dépêche AFP vient de tomber sur nos téléscripteurs, selon son statut, deux point, ouvrez les guillemets : Régis Martin boit du rosé au bord d'une piscine. Et 10 followers auront remplacé une autre information (Notre Président à la plage, Notre Roi de la Pop en bière, Notre Équipe de Foot à la peine) par l'information ci-dessus.

We now engage with news, react to news, and share news. News has become an important element of community -- something around which we gather, connect, and converse [...]. Ariana Huffington commentant l'accord Facebook-Huffington Post, Huffington Post, 17/08/09

Rien inventé donc de plus que ce que nous faisons depuis la nuit des temps, depuis le neurone même, qui est un système complexe d'adressage d'information via des réseaux. Des pointeurs sur une données (^p). De l'information qui renvoie à de l'information. J'attends donc le rachat de tinyURL par Facebook

Disclaimer : d'où parles-tu camarade? Je suis actuellement en charge du BI chez viadeo, réseau social business européen]

lundi 10 août 2009

Facebook, ma vie point log

Facebook vient de passer 4eme site mondial, en termes de visiteurs uniques, en décomptant 340 millions selon Comscore (cf. le beau graphique de TechCrunch). A comparer aux chiffres communiqués par Facebook lui-même, faisant état de 250 millions d'utilisateurs actifs.

Des très jolis chiffres, du moins concernant le web du monde occidental (quid par exemple des 200 millions de connexions chinoises revendiqués par Qzone?).

Derrière ces très gros jolis chiffres - qui font saliver les marketeux comportementaux, à la mode en ce moment - se cache un des plus intéressants paradoxes du monde du web 2.0, et partant, de "l'économie numérique".

C'est en effet le gens - la personne derrière le compte facebook, vous, moi - qui crée la valeur. Non par son travail, mais par l'utilisation de l'outil. Et si l'on ne peut parler de travail sur Facebook, on arrive quand même à chiffrer à 1,5% de perte de productivité pour les entreprises américaines (chiffre choc abondemment médiatisé issu d'une étude d'un cabinet US dont on se demandera la finalité). Ca fait des sous, pour du non-travail...

La valeur de l'entreprise Facebook - non cotée - était en juillet estimée à 6,5 milliards de dollars, après l'injection de capital de la société russe Digital Sky Technology. En oubliant opportunément le portefeuille de brevets de la société, ses immobilisations en matériel, ses coûts de développement et de production, réduits à la marge, la valeur de l'entreprise équivaut à sa base de données. Soit 26 dollars le gens. Pour se donner une autre idée de la valeur d'un gens, Friendster, autre SNS connu, était en vente en juillet à quelques 137 millions de $ pour 105 millions de membres. Soit 1,8$ le gens.

Cette idée de valeur de gens - une cible - n'est pas nouveau. Les tarifs publicitaires media sont fonction de la cible, et le support n'a pas le même prix. Le papier, la télé valent cher, la radio moins. Quant au web, nous n'en sommes qu'au début. Le CPM y est très bas, les inventaires sont gigantesques, mais, comme le dit Maurice, sur le digital, nous n'avons encore rien vu. Ledit Maurice vient d'ailleurs de finaliser l'achat de Razorfish auprès de Microsoft... Mais je m'égare...

Facebook, c'est aussi beaucoup plus qu'un outil permettant d'adresser le plus précis des messages à la plus précise des cibles, reléguant le spot d'un anti-cholesterol lambda en milieu d'après-midi entre deux épisodes de Derrick sur France 3 à la réclame de grand papa.

Facebook c'est aussi et surtout la mémoire externalisée de ses membres, enregistrée en temps réel. Un log permanent de connections, de relations, d'événements, de publication de photos. De correspondances. De posts de liens. Et surtout leur datation. Le log inconscient de mes faits et gestes assumés. Une biographie numérique.

FB a 5 ans. Lancé comme le trombinoscope numérique des étudiants américains, il est devenu les pages blanches du web (occidental). Il mixe les base de données existantes centrées autour de la personnalité (qui je suis) et a développé celles de l'action (ce que je fais).  Facebook a grandi avec ses utilisateurs, et les pratiques qui s'y développent sont parfois surprenantes : ainsi des pages "In Memoriam" d'étudiants assassinés de Virginia Tech tiennent-elle lieu de pierre tombale virtuelle où les amis du défunt viennent témoigner de leur affliction.

Raisonnons à 5 ans, le temps qu'il a fallu pour que la première bulle explose, autrement dit pour que les entreprises qui ont massivement investi un nouveau canal commercial réalisent que le ROI était très très très aléatoire. Mais où l'investissement massif de cette première bulle, notamment dans les infrastructures, a suscité l'effet boule de neige en terme d'équipement ou de concurrence.

La taille de mon carnet d'adresses (mes amis). L'utilité de connaître des informations parasites pour les atteindre (email, n° de téléphones). La taille de mes albums de vacances. De mes vidéos. Mes échanges personnels avec mes proches.

Dans 5 ans, tout cela ne sera plus rangé dans une vieille malle en bois trainant au grenier, souvenirs d'une mémoire engourdie. Tout cela sera rangé à l'extérieur de ma propriété, sur des disques magnétiques, optiques, des bandes, des ram, des trucs et des machins auxquels je n'aurai aucun accès physique. Et qui ne m'appartiendront pas.

Qui a vécu un incendie et a tout perdu peut s'estimer anéanti par la perte des objets patiemment accumulés, lesquels ont tous eu une histoire, donc suscité un affect. Que dire de celui qui a perdu des centaines de mégaoctets de musique, de photos de vacances, de films, de documents numériques stockés sur un disque dur qui crashe . Au delà d'une propriété, c'est la madeleine de Proust qui disparaît (une mémoire émotionnelle...)

Cette fameuse extension de la mémoire, apparue avec l'invention de l'écriture, et qui a permis le développement de nos civilisations (la tête bien faite vs la tête bien pleine, voir la video de Michel Serres), cette mémoire est désormais confiée à des tiers.

Qui je suis est depuis longtemps une prérogative d'Etat (l'état civil, défini ex ante). L'appropriation de moi en tant que personne définie/recréée par moi est relativement récente. Les pseudonymes chez les artistes sont devenus les avatars chez le gens lambda. Au XXIeme siècle, issu de la génération Y, de la démocratie et du marché, je suis qui je veux être. Je me (et suis) définis ex post. Qui je suis plus ce que je fais plus qui je connais plus quoi j'aime plus quand je le fais, c'est toute la (re)définition de la personnalité. Du concept d'amitié ("friendship is not a commodity" :D). De celui de médiateur. Se recomposer en "stratège de sa propre existence" (voir le programme "Identités actives" de la Fing). Schizophrénique...

Une partie de l'économie numérique, celle qui régit le web 2.0, c'est le travail du consommateur, travail réalisé à titre gracieux, sur des machines apportées par lesdits consommateurs. Pourquoi pas.

Mais ma mémoire externe, mes données personnelles, celles qui font saliver les entreprises, régies pub et Etats du monde entier? Stockées, analysées, valorisées. Qui doit en détenir les droits de propriété? De diffusion? D'édition?

Les problématiques d'identité numérique sont gigantesques et ont des ramifications insoupçonnées. Qui validera l'identité numérique d'un citoyen connecté? Toujours l'Etat? OpenID? Twitter? Facebook? Et, partant, lorsque je voudrai fouiller dans ma mémoire facebook, dans 5 ans, devrais-je payer pour y avoir accès?

 

 

[Disclaimer : d'où parles-tu camarade? Je suis actuellement en charge du BI chez viadeo, réseau social business européen]

mardi 24 juillet 2007

Parce que vous le valez bien

Media2 nous informe que Scripps vient de racheter Recipezaar, un site de recettes de cuisine UGC, pour 25 millions de dollars.

A la fin de l'année dernière, Aufeminin - lui même acquis le mois dernier par Axel Pringer - rachetait marmiton.org pour 3,75 millions d'euros. Et on se souvient également des sommes record déboursées par Google pour racheter Youtube, ou encore NewsCorp pour Myspace. Et le petit nouveau qui monte, Facebook, serait - aux dernières rumeurs - valorisé à 6 milliards de dollars pour ses 30 à 40 millions d'inscrits.

Pour autant, si les massmedia investissent le web2.0, le producteur de contenu, l'internaute, ne fait toujours pas partie de la boucle de valeur.

Ca et là, on trouve des internautes qui s'élèvent contre cet "Esclavage 2.0".  Que ce soit le photographe Karl Dubost, qui dans une tribune sur son blog fustigeait ce pillage des ressources intellectuelles.

Que ce soit Nicolas Carr, ancien éditeur du magazine Harvard Business Review(lien via caveat emptor), qui assimile le système au métayage agricole, notant que la caractéristique économique du web2 est

the distribution of production into the hands of the many and the concentration of the economic rewards into the hands of the few.

mais que les métayers trouvent leur intérêt dans la libre expression ou la socialisation. Le mot métayer est d'ailleurs repris par le chantre des Creative Commons, Lawrence Lessig, dans une récente tribune parue dans le Washington Post, où il s'insurgeait contre la politique de PI de George Lucas sur les mashup consentis de l'épopée Star Wars.

Les américains parlent même de e-epeen, ou penis numérique, pour définir cet ego qui motive les productions de contenu de la part des internautes. Mais cette pratique de création gratuite puis d'appropriation n'est pas l'apanage du truisme web2.0. La base CDDB ou le format d'encodage divx ont été, par exemple, issus d'un travail collaboratif et bénévole, avant de devenir des activités commerciales.

Cette pratique, également appelée crowdsourcing, littéralement approvisionnement par la foule, est donc la forme la plus aboutie d'externalisation des compétences ou des services. Son rayonnement est mondial, se base sur la participation du plus grand nombre et de sa mise en concurrence. Et la valeur travail, celle qui socialise dans nos sociétés de consommation, revient au centre de reflexions de pas mal de monde; ainsi Jacques Attali avec L'avenir du travail, Jacquard avec Mon utopie, De Rosnay avec La révolte du pronétariat.

Et les questions sont multiples : est-ce la fin de l'asservissement, tel que le prévoyait Hannah Arendt, ou au contraire un super esclavage, dû à cette concurrence libre et non faussée (qui vient d'être retirée du nouveau traité constitutionnel dit simplifié), concurrence qui s'exprime de plus en plus entre les individus, lesquels deviennent, au fur et à mesure de la pénétration de la société de l'information, des marques à part entière ? Des marques avec tout ce que cela comporte de propriété intellectuelle, donc de valorisation. Et si on bouclait la boucle ?

mercredi 6 juin 2007

Producteurs recherchent talents

Une suite consacée au pro-ams, avec une extension des domaines de création. Petit tour d'horizon.

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mercredi 30 mai 2007

Le web 2.0 est mort, vive le web

La toile bruisse actuellement de soupçons concernant la santé du web 2.0. Que ce soit chez Froissant, qui trouve le 20 Minutes spécial hitech "le web 2.0 en pleine crise de croissance" non dénué de réalisme.

Que ce soit chez l'excellent quebecois Leblanc, qui se fait l'écho de la thèse d'Alexandre Cabanis (ici chez TechCrunch France), interpellé par l'ambivalence de création de valeur sur le web.

Ou encore chez Pisani, qui commentant l'évolution de Technorati, estime que la blogalaxie s'essouffle.

Alors quoi, le webtoupoyonto est-il malade ? Ne vit-il ses dernières heures ? Si oui, tant mieux, tant cette appellation est un slogan de marketeux voulant redonner du sens à la machine à cash web, slogan dénoncé par l'un des pères du Web, Tim Berners-Lee.

Le web Deux Point Zéro se meurt. Place au Web. Point barre.

Car quoi, on a réinventé l'eau tiède ? Les internautes sont capables de création. Première nouvelle ! Les internautes peuvent produire des contenus intéressants. Deuxième nouvelle ! Internet a inventé le réseau. Troisième nouvelle ! Nous pouvons faire de l'argent avec. C'est énorme !

Tout part de la définition du web. Car en réduisant Internet à un media, en y segmentant les pratiques, en qualifiant les citoyens connectés d'internautes (a-t-on déjà employé le terme téléphonautes ?), n'a-t-on pas occulté le fait que la Toile est le reflet des sociétés, voire une société elle-même ?

 

Récapitulons : au fur et à mesure que les citoyens connectés s'appropriaient les techniques, elles-mêmes de plus en plus simples et de moins en moins chères, les citoyens, consommateurs, sont devenus des producteurs, et d'applicatifs, et de contenus (la dernière idée étant les mashup d'API, par exemple le Popfly de Microsoft).

Parachevée par l'emploi du net, qui n'est que la réplique exacte des comportements sociaux (dont la communication), la place de marché mondiale révée par les acteurs de la bulle 1.0 s'est retournée contre ses promoteurs : la concurrence pure et parfaite de Walras était en marche,  les monopoles détenant les contenus (éditeurs, distributeurs, créateurs) ont volé en éclat...

Sauf que, sauf que... la schizophrénie du producteur citoyen est ici à l'oeuvre, plus que partout ailleurs. Il suffit que l'un des 2 milliards d'internautes offre un produit ou un service pour que tout l'édifice de marché s'écroule. On l'a vu avec le marché de la musique, avec Linux, avec Wkipedia. 

Dans les années 80, l'économiste Joseph Stiglitz, prix Nobel en 2001, théorisa avec Grossman le paradoxe qui porte leurs noms : le marché de l'information (dans leur cas l'information financière) ne peut être efficient car si toute l'information pertinente est contenue dans les prix de marché, alors aucun agent n'est incité à acquérir de l'information sur laquelle sont fondés les prix. Mais si chacun n'est pas informé, certains agents paient pour devenir informés.

Or, dans notre société de l'information, il est extrêmement difficile d'empêcher une information de circuler. Cette restriction, qui fait sa valeur (la rareté de Malthus), est combattue par le réseau lui-même, qui interprète cette "censure" comme une erreur. Il faudra donc la contourner.

En 2001, le sociologue Castells évoquait déjà dans "La Galaxie Internet" l'Etat-Réseau, sorte de mélange entre une infosphère chère à Dan Simmons et une noosphère à la Teillard de Chardin, doté d'une organisation structurée.

Si l'on considère que le Web est l'exact photocopie de nos comportements, de nos pratiques, de nos personnalités, puisque l'on y parle démocratie, comme le dit Cabanis, avec ses problèmes de libre expression, de communautés d'intérêts, de pouvoirs et de contre pouvoirs. Puisque le réseau est à la fois une mémoire et un tuyau, alors il n'y a pas plus de web 2.0 qu'il n'y aura de web 3.1. Seulement un nouveau territoire en train de se construire, bati par petites touches par ses habitants.

mercredi 13 septembre 2006

Virtualité VS réalité

A priori cela n'a rien à voir avec le contenu de ce blog, mais je trouve la news trop belle pour ne pas la noter.

J'ai découvert le jeu Second Life via le regretté supplément de Libération, Ecrans. Le jeu, produit par Linden Lab est le pendant d'un World of Warcraft, succès qui ne se dément pas.

Ce MMORPG (ou massively-multiplayer online role-playing game) joue dans la catégorie des réseaux sociaux virtuels type Myspace, car, à la différence d'un Wow, tout est personnalisable. Disposant d'une communauté de 500.000 "résidents" (un chiffre regroupant les multiples avatars d'un même joueur), on y trouve des journalistes et des journaux ou les prestations d'artistes comme Suzanne Vega ou U2 (mais sont-ce bien eux ?)

Les professionnels du marketing ont vite flairé l'intérêt qu'une telle communauté peut engendrer, et ont donc commencé à intégrer Second Life dans leurs stratégie de conquête de clients; notamment American Apparel (voir cet article).

Pourtant, comme dans la "vraie" vie, les hacktivistes (ou hackers 2.0) ont fait parler d'eux. Et c'est ainsi qu'un groupe de cyber-terroristes (?) appelés SLLA (Second Life Liberation Army) a attaqué un journaliste et un analyste de tendances et agressé des acheteurs virtuels dans un magasin d'American Apparel; la news est relatée sur le site du groupe d'analyse de tendances PSFK, lequel semble regretter l'inexistence d'une police propre au jeu.

Rappelons que si le jeu est disponible gratuitement, les extensions sont payantes et surtout une monnaie virtuelle, le liden dollar, permet une économie propre au jeu. Le principe existait déjà chez les précurseurs de Habbo Hotel, désormais porté en France en partenariat avec M6.

Avec le développement de la virtualité, voici donc les cybermilitants

lundi 28 août 2006

La bataille de la dernière couche

Google vient donc de dégainer son Word 2.0.

Et voilà donc une page de l'informatique qui se tourne. Microsoft rattrapé, sur son coeur de métier, par là-même où il avait débuté : l'applicatif.

Petit retour en arrière : IBM fabrique des ordinateurs, mais a besoin d'un système d'exploitation pour le faire tourner. Ce que d'aucuns intégraient ou intègreront en ROM (dont Apple), d'autres le proposeront en option, et en RAM.

C'est le règne du DOS, et le début de la fortune de Microsoft. Car le génie marketing de Bill Gates est de céder des licences d'exploitation du software, lorsque l'ordinateur est vendu tout court. C'est l'époque du hardware contre le software.

Cette différenciation fera donc le bonheur de Microsoft, mais aussi par ricochet de Lotus, Borland, Corel ou Adobe..

Les couches de programmes s'empilent : un OS, puis une interface graphique, puis un logiciel qui en tire les capacités de traitement. Microsoft gère MS-DOS, puis Windows, dispose des outils de programmation, rend lisibles ses API pour exploiter les ressources de sa plateforme. En bout de course, quoi de plus naturel que de vendre ses propres logiciels, dont la suite Office qui réalisera une partie de sa fortune et qui - quoi qu'en dise certains - permettra de standardiser les documents texte ou tableur.

Seulement voilà, le concept du système d'exploitation arrive à obsolescence. Vendre une voiture sans le démarreur devient incompréhensible. Et lorsque le démarreur plus le levier de vitesse plus le volant coutent autant si ce n'est plus que la voiture....

La pénétration du web, dont le standard ouvert a permis une appropriation rapide car gratuite, a ouvert des brèches dans le monopole du géant de Redmond. Plus d'exclusivité, des interfaces portables sur n'importe quel système d'exploitation... Les OpenBSD, Mac et Windows ont cela en commun - l'interopérabilité de leur browser. Il n'en fallait pas plus que cela pour relancer la guerre de la dernière couche : l'application utilisateur.

En reliftant un vieux code - Javascript - et en fournissant leurs API gratuitement aux programmeurs du monde entier, des sociétés de service, Google, Yahoo ou encore Netvibes, ont dynamité le "bureau" de Bill. Dorénavant, sur le bureau, il y a une nappe...

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