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dimanche 13 juillet 2014

Et l'Etat français inventa le Darknet

J’ai eu la chance d’assister à un débat avec le directeur de la prospective de France Television, Eric Scherer, chez mes nouveaux amis de Futurbulences. Contre toute attente, il n’a quasiment pas été question de medias, de nouveaux ou d’anciens, de disruption de secteurs ou de stratégies d’adaptations, d’économie ou de technologie. Il a été question de confiance. En fait, cela n’aurait pas dû être étonnant puisque c’était également le thème du dernier Cahier de Tendances de France Télévisions édité à la manière de la presse magazine féminine: Printemps/Eté 2014 (un #mustRead comme on dit sur Twitter). Il a notamment été question du dernier livre de Jaron Lanier “Who owns the Future”, et la discussion évoquait plusieurs thèmes, déprimants il est vrai, comme la balkanisation de l’Internet ou la surveillance généralisée.

Le livre de Lanier dresse un portrait peu engageant de la technologie, aux mains des “Siren Servers” (son appellation des GAFA), et détonne dans l’optimisme béat de la révolution numérique. A ses yeux, la révolution est un phrasé marketing qui ne profite qu’aux fameux 1%. Pour lui, par exemple “Disruption by the use of digital technology undermines the very idea of markets and capitalism. Instead of economics being about a bunch of players with unique positions in a market, we devolve towards a small number of spying operations in ominiscient positions, which means that eventually markets of all kinds will shrink”. Son livre est également une critique du travail des ingénieurs, dont il fait partie, qui se sont concentrés sur une idéologie – internet portait en lui les germes de l’égalité – alors que la réalité était tout autre : l’appropriation des unités de production par les “Siren Servers”, et l’apparition, entre autres, du travail gratuit. “Nous nous sommes trompés de bonne foi”, dira-t-il à la chaine PBS.

Mais Lanier ne craint pas que les Siren Servers. Il craint aussi les Etats, qui, dit-il, apprennent vite des Siren Silvers. Et notamment du coté obscur de la Force…

Et en effet, ils apprennent vite. En France, depuis la fin de l’année dernière, on ne compte plus les propositions de lois ou les décisions de justice qui révèlent la violente bataille qui se joue entre l'Etat et "l'internet", le réseau des réseaux. Entre une structure sociale, centralisée et soumise au “droit du sol”, et une toile, dynamique, sans frontières, où l'intelligence est située "aux extrémités". Entre un monolithe, qui se regorge d'égalité, mais qui ordonne la parole selon un agencement pyramidal, et une toile dont le design "best effort delivery" donne une voix à chacun, sans privilège ni statut. Entre un Etat où la liberté de parole est d’expression constitutionnelle depuis 1789, et ses citoyens qui commencent tout juste à l’appréhender.

Big Mother is watching you

Une sorte de totalitarisme soft est en train de s’installer. Ce n’est plus Big Brother, mais selon le bon mot de l’auteur de SF Alain Damasio, Big Mother, “Ce n’est plus un pouvoir disciplinaire, c’est la mère couvante qui nous enveloppe !”. La liberté individuelle, voire collective, s’efface devant des impératifs de sécurité, de tranquillité publique. Mais la sécurité et la tranquillité de qui ?

 

Acte I : Internet, "zone de non droit", régulé par une justice d'exception

Tout a commencé via deux projets de loi. Dans le 1er, énième avatar visant à reconnaître l'égalité entre hommes et femmes (rappelons que l'égalité des citoyens est un droit constitutionnel), il était demandé l'extension de la LCEN au motif de propos sexistes, homophobes ou haineux envers les handicapés. Si cela peut paraître à certains moralement légitime, la mise en œuvre via une privatisation de l'action de la police ou de la justice l'est beaucoup moins. L'étouffant silence des institutions dites "garde-fous" (CNNum, CNIL) n'a été levé que grâce à l'intervention de certains médias, dont le très vigilant PCImpact.

Saisi en octobre par la Ministre des droits des femmes, le CNNum a rendu un avis le 17 décembre 2013, à la veille des travaux en commission de l'Assemblée Nationale, concluant que :

" le Conseil considère qu’il ne faut pas interdire ex ante les comportements illicites sur Internet [sic]. Cette voie de l’exceptionnalité transformerait les espaces numériques en lieux à part qui seraient régulés de manière divergente du monde physique, au risque d’un coût très lourd en termes de libertés publiques. "

Pour autant, le texte a été adopté mercredi 27 juin 2014 à l’Assemblée Nationale, et il n’y a guère que la Quadrature du Net pour alerter sur l’article 17, lequel crée de fait de nouvelles catégories de citoyens, dont la supposée “faiblesse” légitime de déroger au principe d’égalité et à celui de la justice.

Dans le 2ème, la loi concernant la "lutte contre le système prostitutionnel", l'article 1 du titre I confie à une "autorité administrative" le soin d'obliger les FAI à interdire l'accès à des sites ayant trait à l'activité prostitutionnelle. Là encore, les parlementaires évacuent le pouvoir judiciaire pour décider de la licéité d'un site. Le CNNum a réagi cette fois promptement et rendu un avis défavorable sur cet l'article.

 

Concrètement, ces deux textes portent la marque de la défiance du Parlement, et du gouvernement, envers ce “territoire” récent qu'est Internet. Alors que le Conseil Constitutionnel a, lors de la censure de la première loi Hadopi, réaffirmé la nécessité du "principe de la légalité des délits et des peines ainsi que les droits de la défense, principes applicables à toute sanction ayant le caractère d'une punition", l'irruption dans les deux cas précités de décisions administratives et/ou techniques témoigne a minima d'une volonté contraire.

On retrouve également cette justice administrative dans l’une des propositions du rapport Robert, remis en début de mois, lequel préconise l’installation d’une “agence spécifique de régulation” chargée de “notifier les intermédiaires des contenus manifestement illicites qu'ils doivent, d'après la LCEN, faire disparaître dès qu'ils en sont informés”. Le rapport n’est en rien un préalable à un projet de loi mais, comme le rappelle Laurent Chemla dans un post sur Mediapart, il est “symptomatique de la façon dont nos élites considèrent Internet.”

 

Acte 2 : Internet, ta neutralité a déjà foutu le camp

La décision de justice rendu le 28 novembre dernier par le Tribunal de Grande Instance de Paris a un goût particulier. Dans l'affaire opposant des syndicats représentatifs de l'industrie cinématographique à des sites proposant de visionner des films en streaming, le Tribunal a jugé qu'il était du devoir des FAI d'en circonvenir l'accès, et aux moteurs de recherche de ne plus donner de résultats à des requêtes pointant sur de tels sites.

Dans la bataille des ayant-droits contre la libre circulation de contenus soumis à la propriété intellectuelle, on se heurte à d'autres dispositions de droit commun, notamment la liberté de communication. C'est en ce sens que le Conseil Constitutionnel avait censuré la première loi Hadopi, en 2009, se basant notamment sur le fait que "les atteintes portées à l'exercice de cette liberté [d'expression] doivent être nécessaires, adaptées et proportionnées à l'objectif poursuivi".

En l'espèce, la décision rendue par le TGI, en matière de circulation de l'information, est une atteinte à la neutralité du Net. Les filtres mis en œuvre, tant au niveau des FAI (DNS) que des moteurs de recherche (désindexation) empêchent l'accès à un site donné. Ce déréférencement d'un accès, ou d'un nom de domaine, devient ici la censure d'un existant, comme on supprimerait un mot dans le dictionnaire.

Une récente décision de Justice, non française mais européenne celle-là, révèle une autre incompréhension de la loi vis à vis “d’Internet”. Dans un arrêt de mars 2014, la CJUE, saisie par un citoyen espagnol dans une affaire de droit à l’oubli, a condamné le principal moteur de recherche occidental à désindexer le nom de ce dernier. Dans un même temps, elle a débouté le plaignant de son recours contre le producteur de l’information, le journal La Vanguardia, estimant que l’éditeur avait “publié ses informations en cause”. Ici aussi, on fait face à un problème de taille : une information existante, légale qui plus est, protégée par le droit à l’information, qui est censurée de cet espace public que devient internet mais non sur cet autre espace public/privé qui est le serveur internet du quotidien catalan. Où l’on entrevoit le début d’un Alzheimer numérique…

 

Acte 3 : Tout homme est présumé innocent jusqu'à ce qu'il ait été déclaré coupable

Dernièrement, la proposition de loi dite LPM a défrayé la chronique, l'un de ses articles ayant été abondamment commenté, pour avoir été perçu comme attentatoire aux libertés publiques. Une des meilleures synthèses du débat se trouve sous la plume de Jean-Marc Manach, sur son blog hébergé par le Monde. Les habituels Reporters sans frontières, Syndicat de la Magistrature, FIDH ou Quadrature du Net se sont élevés contre une atteinte aux libertés publiques. Ces voix ont été rejointes par les organismes représentatifs du numérique (Syntec, AFDEL, Renaissance numérique) voire ... Medef. L'ancien patron du renseignement soi-même, Bernard Squarcini, a reconnu que cette loi était attentatoire aux libertés publiques. Plus, selon un constitutionnaliste de renom, l'article 13 (devenu 20) était susceptible d'être apprécié comme un cavalier législatif.

La CNIL s'est également fendue d'un communiqué, dans lequel elle s'inquiète d'une atteinte "disproportionnée" au respect de la vie privée :

" Elle a ensuite souligné que le recours à la notion très vague "d'informations et documents " traités ou conservés par les réseaux ou services de communications électroniques, semble permettre aux services de renseignement d'avoir accès aux données de contenu, et non pas seulement aux données de connexion (contrairement à ce qu'indique le titre du chapitre du Code de la sécurité intérieure créé par ces dispositions). Elle considère qu'une telle extension, réalisée dans le cadre du régime administratif du recueil des données de connexion, risque d'entraîner une atteinte disproportionnée au respect de la vie privée."

Discutée lors d'un incroyable timing (le jour de la journée mondiale des droits de l'Homme, le mercredi où le Canard Enchainé commémorait ses plombiers), la loi de programmation militaire remet en cause les principes de séparation des pouvoirs, et place le vulgus pecum dans un régime de suspicion généralisée. Jacques Attali écrit ainsi, dans le JDD du 21 décembre : "sommes-nous tous des terroristes ?". Et les medias anglo-saxons, anglais comme américains, de se montrer extrêmement critiques alors que leurs Etats n’en pas exempt de reproches. Pour le Wall Street Journal par exemple, l’application de cette loi est bien pire que le scandale de la NSA…


De terrorisme, et de suspicion, il en est question également depuis le 9 juillet 2014, via un nouveau projet de loi “renforçant les dispositions relatives à [sa] lutte”. Prenant acte de l’accroissement des candidats au Djihad, notamment sur le front syrien, le Ministre de l’Intérieur vient de déposer un projet qui lui aussi remet en question les libertés fondamentales. Poursuivant dans un cadre juridique qui s’éloigne du judiciaire pour rejoindre celui de l’administratif, ce projet de loi prétend interdire la sortie du territoire de supposés terroristes à titre préventif, et introduit une nouvelle fois la censure du Web via les intermédiaires techniques (art. 9). Il introduit également, pour la première fois (à ma connaissance), un caractère particulier à la commission d’un délit (la provocation ou l’apologie des actes terroristes) dès lors que “les faits ont été commis en utilisant un service de communication public en ligne”. Dans ce cas, la peine se voit aggravée.

 

Dernier acte, une histoire de quenelle

Le tableau se serait pas complet s'il ne mentionnait le comique Dieudonné Mbala Mbala. Tableau qui serait tout sauf trivial si ses propos, et gestuelles, ne faisaient pas le lien entre numérique et vie réelle, entre sphères privée et publique. Sans rentrer dans les détails, Dieudonné diffuse ses spectacles, paroles, et commentaires IRL, ainsi que sur la toile via tous les moyens à la disposition de n’importe quel internaute : compte twitter, page fan facebook, compte youtube. Quoi que raconte celui qui se définit comme un humoriste, sa parole a rencontré une audience qui, magie de l'internet, est comptabilisée en temps réel et s'agrège au fil du temps. Magie également, la parole ne s'envole plus; magie toujours, l'audience devient engagement, puis soutien implicite. De fait, ses "émissions" disposent de l'audience d'un access prime time sur France Télévision; ses spectateurs se muent en zélotes; sa parole privée devient publique.

Au terme d'une partie de cache cache juridique, le Conseil d'Etat a interdit à l'humoriste de jouer le spectacle "Le Mur", dans une interprétation de la loi que certains considèrent comme un pas vers une société à la Minority Report. D'autres, comme Autheuil, ont mis en exergue la mention de "l'atteinte à la cohésion nationale" pour justifier cette censure a priori. On pourra lire une analyse très factuelle et documentée sous la plume de Philippe Cossalter, ici, laquelle soutient le jugement, notamment sur l'exception d'une telle mesure et sa motivation due au respect de la dignité de la personne humaine.

On pourra également s'attacher à voir dans cet avis la prise en compte d'Internet comme d'une composante de l'espace public. C'est la conclusion d'une autre analyse sur le portail Dalloz, qui s'interroge :

" Enfin, la décision s'inscrit également dans un contexte modernisé de l'effectivité du contrôle du juge. Pas uniquement parce que le Conseil d'État, saisi à 14 heures, à rendu une décision à 18 heures, avant le début du spectacle, mais plus fondamentalement parce que l’ensemble de l'affaire s'est inscrit dans un contexte d'utilisation des moyens de communications liés à Internet : le succès de Dieudonné auquel l'accès aux « medias officiels » est plus que difficile est déjà un produit de la circulation de l'information par Internet, mais les troubles à l'ordre public invoqués sont eux-mêmes également fortement influencés par les nouvelles capacités de mobilisation que donnent les réseaux sociaux.

Le contrôle de la nature des propos de Dieudonné a pu être réalisé par les autorités de police parce que la diffusion d'images de ses spectacles par des réseaux sociaux a permis d'en prendre la mesure, et le juge lui-même a bénéficié de l'ensemble de ces informations pour mener son instruction. D'un certain point de vue, la décision elle-même, au-delà de son effectivité juridique, n'a été rendue possible que par les possibilités de circulation et de démultiplication de l'information que permettent les communications électroniques. Et enfin la circulation de l'information liée à la décision s’est faite par les mêmes canaux.

D'un certain point de vue, par conséquent, on peut se demander si nous ne sommes pas en présence d'une décision dont l'apport essentiel à l'histoire et à la théorie de la justice tiendra à ce qu'elle est la première qui ait été entièrement rendue possible grâce à Internet et aux différents modes de communications qu'il procure. "

 

De quoi Internet est-il le nom ?

Troubles à l'ordre - de l'espace - public

Il faut rappeler ici que la controverse Dieudonné a également été alimentée par un geste, appelé quenelle, qui a été perçu comme un nouveau salut nazi. Or, un geste est éminemment subjectif. On a prété à la quenelle un fondement national-socialiste, et delà, des accusations d'antisémitisme ont grandi. A tel point qu’il s’est trouvé quelques éléments de la représentation nationale pour proposer d’inscrire dans la loi réprimant les actes et paroles racistes ou antisémites l’ajout de “gestes et de comportements”. Et le CSA, gardien de la bienséance audiovisuelle, a réprimandé une chaine de TV qui a diffusé la fameuse quenelle.

Dans cette affaire, on ne peut que craindre que l'avis du Conseil d'Etat n'ouvre la boite de Pandore de l'exceptionnalité de mesures visant à autoriser la parole a priori. Que ce soit dans l'avis du CNNum suscité ("le Conseil considère qu’il ne faut pas interdire ex ante les comportements illicites sur Internet") ou dans la bouche du Président de la République ("La liberté d'expression doit être partout garantie sauf s'il y a atteinte à la dignité des personnes"), l'idée d'une limitation de cette expression fait son chemin.

Et cette limitation, que l'on pourrait qualifier de retour à l'ordre moral, procède d’au moins une cause : la frontière désormais totalement floue entre espace public et espace privé. Comme le résume Olivier Ertzscheid, dans un post sur la quenelle  :

“ La difficulté d'articuler espace public et espace privé dès que l'on aborde la question des médias ou réseaux sociaux numériques vient notamment d'un déficit d'expérience conjugué à un enjeu de volumétrie sociale et de périphéries contaminantes. “

C‘est également selon ces volumétries et périphéries que le projet de loi Cazeneuve propose d’aggraver les peines si le délit bénéficie d’une exposition sur la toile. Comme l’expose le juge antiterroriste Trédivic commentant ce projet :

Internet diffuse une idéologie qui se retrouve dans la rue […] Qu’est-ce qu’il s’est passé entre l’Irak et aujourd’hui, il s’est passé dix ans d’Internet. 10 ans de propagande massive, avec des sites spécialisés qui avaient fait une programmation de Djihad médiatique pour diluer une idéologie sur la Terre entière et en Europe. C’est le fruit de ça […] Il y a des jeunes qui sont nés dedans […] Ca a des impacts énormes, on n’a jamais rien fait contre ça.

C’est ici internet dans son acception de media qui est craint par les pouvoirs publics. Olivier Ertzcheid de poursuivre :

“YouTube et Dailymotion sont sur le web. Et le web est un espace public. Mais YouTube et Dailymotion sont des espaces semi-privés. Des "silos". Des "jardins fermés". Nous les percevons "naturellement" - et à tort, mais un tort entretenu par leurs propriétaires - comme des espaces "publics" mais la réalité est que, au-delà du caractère privé ou non des informations qu'une infime minorité d'entre nous y dépose, notre usage de ces espaces est un usage privé. Regarder une vidéo de Dieudonné sur Youtube relève de la sphère privée, non d'une inscription dans un espace public. Il ne peut donc pas incomber au gouvernement de réguler ces usages sauf à vouloir accélerer un contrôle Orwellien de nos vies.”

 

Justice privée, vie publique (et réciproquement)

Benjamin Bayart, l’un des barbus français de l’internet, déclarait en 2009 :  “L’imprimerie de Gutenberg a permis à chacun de lire; Internet a permis à chacun de s’exprimer”. Cet apprentissage de la parole, qui va de pair avec la massification de son usage, déborde aujourd’hui le cadre auquel la société est habituée. Avec l’apparition d’Internet, il se trouve autant d’écrivains, commentateurs, zélotes, trolls… qu’il existe d’entraineurs de l’équipe de France de football. Mais le café du commerce n’est plus fragmenté et circonscrit dans les innombrables communes du territoire; il devient global, et franchit les frontières du monde physique. Le bruit s’agrège pour devenir signal par l’intermédiaire du Forum numérique.

Or, il semblerait, selon nos responsables politiques, que la parole publique serait trop importante pour que les citoyens l’exercent pleinement, et que le principe de la séparation des pouvoirs soit devenu obsolète. Ainsi, un ancien ministre de l’Intérieur, désormais chef de gouvernement, a demandé à Twitter de déréférencer des hastags à succès illicites, suite au sordide épisode “unbonjuif”. Ainsi, la LICRA déclare la guerre aux propos haineux sur Internet et enjoint à user – et abuser – de la censure privée permise par la LCEN. Ainsi, le rapport du Sénat sur la gouvernance d’Internet paru le 8 juillet 2014 prend fait et cause pour la censure de Twitter par la Turquie. Et puisqu’on nous raconte qu’il est difficile – supposément – de traquer les auteurs d’infractions sur le net, les autorités dégainent donc l’obfuscation,  la censure selon mot clé, le déréférencement. Bref, pour masquer le feu, il suffit de supprimer la fumée. Ou comment casser le thermomètre.

De fait, parce que, d’une part, la massification de la parole – et des délits potentiels – encombre les tribunaux, et d’autre part, parce que la technique le permet, l’Etat décide donc que la réponse à ces délits sera également technique. La LCEN avait d’ores et déjà permis la suppression des crimes les plus graves par les intermédiaires techniques. Par paresse, par lacheté, par calcul ou par cynisme, l’Etat amende donc cette LCEN au fur et à mesure de nouvelles affaires qui troublent le corps social, ou son exercice. Au lieu de s’interroger sur les nouvelles opportunités ou les progrès liés au web, notamment dans l’exercice de la démocratie, l’Etat préfère interdire, et dans les pire conditions : justice administrative, justice préventive.

 

Accusés Internautes, levez-vous !

IRL VS URL ou l’Etat contre la multitude

On pourrait penser que l’Etat est en guerre contre Internet. Il n’en est rien. L’Internet n’existe pas. Il n’a pas de vie propre, ne produit rien, ne découvre rien, ne crée rien. Comme dans le cas de l’IA fantasmée, il n’y a pas de génération de code ex nihilo par la machine, ou par les tuyaux. L’Internet, il faut le rappeler, ce sont les extrémités : ceux qui sont devant des écrans, ceux qui pianotent sur leur écran tactile, leur clavier, leur webcam.

L’Etat n’est pas en guerre contre l’Internet. L’Etat – ses dirigeants – combat ses dirigés. Pour le chroniqueur de Radio Canada Fabien Loszach, “la peur d’Internet traduit l’inconfort des élites face à la liberté d’expression qui est désormais donnée au peuple. Journalistes et chroniqueurs décrivent d’ailleurs toujours les internautes comme des demi-citoyens, infantilisés, qui devraient écouter au lieu de parler”.

Le sociologue Dominique Cardon conclue son livre "La démocratie Internet", sur "les publics émancipés". Pour lui, "la société démocratique sort de l'orbite de la politique représentative". Et de poursuivre :

" Ce déplacement nous montre ce que l'espace public traditionnel a de paternaliste. Au fond, il s'est toujours méfié du public et a inlassablement chercher à le protéger contre les autres, et surtout contre lui-même [...] Les procureurs de l'espace public numérique ne parlent jamais pour eux, mais toujours pour les autres. Eux savent, contrôlent, trient la bonne et la mauvaise information, ne sont dupes de rien. Mais, autour d'eux, les gens sont naïfs, sectaires, versatiles et impudiques. Ce paternalisme est de moins en moins tolérable dans des sociétés qui s'individualisent en prescrivant la responsabilité, l'autonomie et la diversité. Internet est un instrument de lutte contre l'infantilisation des citoyens dans un régime qui est censé leur confier le pouvoir. "

Ce discours rencontre celui d’un autre sociologue, Robert Castel, qui interrogeait, dans La montée des incertitudes, le statut de l’individu. Dans sa conclusion “Le défi de devenir un individu, esquisse d’une généalogie de l’individu hypermoderne”, le sociologue postule également de l’émancipation de l’homme, passant de Dieu à la citoyenneté sociale, avec une étape par la propriété privée. De fait, son “individu hypermoderne” ressemble beaucoup à cette génération en vogue de l’autre coté de l’Atlantique, les libertariens. Libertariens que l’on retrouve chez beaucoup de “disrupteurs” de l’économie (et donc de la politique), que sont Jeff Bezos, Peter Thiel ou Jimmy Wales. Libertariens également extrêmement présents chez les hackers, libertariens que l’on pourrait penser comme une filiation des anarcho-communistes de Richard Barbrook (on pourra trouver une bibliographie sélective des liens entre libertariens et hackers réalisée par Fabien Lorc’h dans le cadre de sa conférence donnée à Pas Sage en Seine 2014 ici). 
On remarquera que la frontière entre des courants politiques que l’on pourrait penser très éloignés s’estompe. Un entrepreneur comme Nicolas Voisin se définit comme anarchiste. Un autre, Gilles Babinet, qui produit des notes pour le très libéral think tank Institut Montaigne, postule un nouveau rapport entre individus, initiative personnelle et capital à l’aune de Karl Marx. Et l’on voit le hacker et anarchiste Okhin rejoindre la députée UMP Laure de la Raudière sur la problématique des droits fondamentaux. “Il faut arrêter de défendre nos droits sur internet, il faut défendre nos droits tout court”, dit l’un; “le blocage administratif est attentatoire aux libertés individuelles” dit l’autre. C’est ainsi qu’URL, le clivage gauche/droite devient obsolète. Pourtant, il ne faut pas être naïf sur ledit clivage; toutes les lois sus-citées, déposées par un gouvernement dit de gauche n’ont rien à envier à celles qu’ils combattaient lors de la précédente mandature. Mais la porosité des idées se déroulait IRL…

 

La tentation totalitaire

Dans le dystopique 1984, publié en 1949,  George Orwell imaginait une société futuriste qui n'est pas sans rapports avec celle que nous vivons. Abstraction faite de la technologie, cette société ne faisait que poursuivre la défiance permanente entre ces deux parties du corps social que sont les dirigeants et les dirigés.

" Avec le développement de la télévision et le perfectionnement technique qui rendit possibles, sur le même instrument, la réception et la transmission simultanées, ce fut la fin de la vie privée. Tout citoyen, ou au moins tout citoyen assez important pour valoir la peine d'être surveillé, put être tenu vingt-quatre heures par jour sous les yeux de la police, dans le but de la propagande officielle, tandis que tous les autres moyens de communication étaient coupés. La possibilité d'imposer, non seulement une complète obéissance à la volonté de l'Etat, mais une complète uniformité d'opinion sur tous les sujets, existait pour la première fois. "

L'épisode de la LPM est à ce titre totalement démonstratif; les députés de gauche se sont comportés comme une armée de godillots, qui ont voté la loi d'un seul bloc. Devant le tollé occasionné par l'article 13 (devenu 20), ministres et députés ont réalisé eux-mêmes le contrôle de constitutionnalité qu'ils ont dénié au Conseil du même nom (ainsi d'Arnaud Montebourg qui déclarait à LeWeb13, “Le Conseil constitutionnel, notre Cour suprême, a validé l'action de la Commission nationale de contrôle des interceptions de sécurité par le passé, je ne vois pas pourquoi il ne validerait pas cette fois-ci la nouvelle loi").

Le problème réside dans l'instrumentalisation politique d'une technique qui dépasse largement les clivages traditionnels. Il semblerait même que la défense des libertés publiques soit un problème générationnel. Mais, la LPM a surtout servi des intérêts corporatistes, où l'on a vu la droite lancer un site dédié, relayer une pétition d'Internet sans frontières, puis refuser de rejoindre les députés EELV pour réaliser le quota nécessaire à la saisine du CC.

Une partie de la gauche, ceux-là même qui s'investissent - en théorie - dans la défense des libertés publiques, s'interroge après leur vote :

“Là, nous sonnons l’alarme. Car parmi les positions débattues depuis quelques semaines, nous flairons comme un parfum de régression. Oublié, l’élan de la révolution numérique ? Abandonnés, dix ans de combats au Parlement sur les libertés ? Négligés, des sujets en apparence techniques mais terriblement politiques, comme la responsabilité des fournisseurs d’accès et des hébergeurs ?”

L'espionnage des citoyens, à quelques motifs que ce soient, ne peut que renforcer la perte de confiance du peuple dans sa représentation, en réaction à son exact contraire, dont il faut rappeler qu’elle est tout sauf neuve. Cédric Mas, sur le blog de Paul Jorion, citait Mirabeau au sujet d'une demande identique de juillet 1789, dans un contexte de peurs et de violences. Sous prétexte d'ennemis de la liberté nationale, le député Gouy d'Arcy exposait :

Dans un état de guerre, il est permis de décacheter les lettres ; et dans ces temps de fermentation et d’orages, de calomnies et de menaces, nous pouvons nous regarder et nous sommes vraiment dans un état de guerre. Nous avons donc le plus grand intérêt de connaître les auteurs de nos maux ; et pour pouvoir parvenir à cette connaissance, il faut nécessairement employer les mêmes moyens qu’on emploie à la guerre ; l’on doit être autorisé à intercepter et à décacheter tous paquets, lettres, adresses venant de pays ou de personnes suspectes, et on doit regarder comme telles toutes personnes en fuite. Il est essentiel, il est de la première importance que le peuple sache les ennemis qu’il a à combattre, et plus essentiel encore de faire connaître à ce même peuple que nous nous occupons de tout ce qui peut l’intéresser.

Et Mirabeau de répondre :

Est-ce à un peuple qui veut devenir libre à emprunter les maximes et procédés de la Tyrannie ? Peut-il lui convenir de blesser la morale, après avoir été si longtemps victime de ceux qui la violèrent ? Que ces politiques vulgaires qui font passer avant la justice ce que dans leurs étroites combinaisons ils osent appeler l’utilité publique ; que ces politiques nous disent du moins quel intérêt peut colorer cette violation de la probité nationale. Qu’apprendrons-nous par la honteuse inquisition des lettres ? de viles et sales intrigues, des anecdotes scandaleuses, de méprisables frivolités. [...]  Un procédé si coupable n’aurait même pas une excuse, et l’on dirait de nous dans l’Europe : en France, sous prétexte de la sûreté publique, on prive les citoyens de tout droit de propriété sur les lettres qui sont la production du cœur et le trésor de la confiance."

Il est intéressant de noter également que c’est la défiance du peuple dans sa représentation qui est à l’origine de la liberté d’expression américaine. En effet, le 1er amendement du Bill of Rights est une limitation expresse des pouvoirs du Congrès sur ce sujet ô combien délicat. En ce sens, c’est la liberté d’expression qui limite la production de la loi, et non l’inverse.

 

To the Darknet, and beyond !

Xavier de la Porte a consacré un Place de la Toile à la "Mythologie du Darknet". Entouré d'Olivier Tesquet, Amaelle Guiton et Jeremie Zimmerman, l'émission revenait sur le reportage que lui consacrait Envoyé Spécial le 14 novembre 2013. Les invités tentaient de définir le Darknet, zone de non droit ultime pour certains, mais dont la réalité technique est toute autre : ce n'est en définitive qu'un ensemble de sites qui sortent du scope de l'internet lambda, car non indexés par les moteurs de recherche. Non indexés, comme le Deep Web, mais également blacklistés, le plus souvent en vertu de lois territorialisées (par exemple les sites de jeux d'argent online, dont l'accès dépend en France d'une autorisation préalable à l'ARJEL).

La carte et le territoire

A ce stade, il faut définir ce qu'est Internet. C'est d'abord un réseau informatique mondial constitué d'un ensemble de réseaux nationaux, régionaux et privés. La loi française le définit comme " toute installation ou tout ensemble d'installations de transport ou de diffusion ainsi que, le cas échéant, les autres moyens assurant l'acheminement de communications électroniques, notamment ceux de commutation et de routage."

Par dessus ce réseau, ou aux extrémités, ou encore dans des noeuds, se trouvent des serveurs qui opèrent des services, dont le plus connu est le World Wide Web. La société Netcraft estimait le nombre de serveurs web actifs fin 2013 à 184 millions, sur un total de 861 millions de sites adressables.

Mais Internet, c'est un peu plus que ça. Un serveur, c’est aussi un individu : mémoire de masse, protocole de communication synchrone. Ce sont donc près de 2,5 milliards d'individus connectés (juin 2012, InternetWorldStats), qui sont autant de serveurs d'informations. Lesquels serveurs opèrent depuis des territoires, vers des territoires, lesquels sont tout sauf virtuels, et qui peuvent ne pas être leur territoire de résidence.

Enfin, c'est aussi une plateforme, soumise à des règles techniques universelles, et des règles juridiques, publiques ou privées. Le fait que la majeure partie des services plébiscités par les internautes est hébergé aux Etats-Unis induit l'application a minima de l’article 1er du Bill of Rights américain (l’équivalent du préambule de la Constitutuin française), lequel expose : 

"Le Congrès ne fera aucune loi relativement à l'établissement d'une religion ou en interdisant le libre exercice; ou restreignant la liberté de parole ou de la presse; ou le droit du peuple de s'assembler paisiblement, et d'adresser des pétitions au gouvernement pour une réparation de ses torts.”. [Je ne présagerai pas ici du droit de contrat privé, les CGU].

A l'heure actuelle, il faut considérer Internet comme une version moderne de radioFreeEurope, l'outil de propagande de la CIA à destination des pays du rideau de fer. Dans cette optique, où le transistor fait aussi émetteur, le rock'n'roll, c'est la liberté d'expression. Garantie par la Constitution des Etats-Unis d'Amérique. Garantie par la constitution du réseau, dans son architecture même : le réseau ne juge pas la donnée qu'il transporte, et interprête la censure comme une erreur de connexion qu’il lui faut réparer. C’est cette liberté d’expression qui pose problème au monde entier : de la Chine voulant filtrer Google à la Turquie interdisant temporairement Youtube ou Twitter, à la France voulant supprimer les hashtag “unbonjuif”.

Le Darknet, c’est la partie immergée de l’iceberg Internet, celle qui en théorie n’intéresse personne. Rien n’est plus simple pour un producteur de contenus de l’y rejoindre; il suffit de ne pas adresser une IP sur un nom de domaine. Il suffit d’inclure une balise Meta Robots noIndex sur une page HTML. Pour vivre heureux, vivons cachés. Cette partie cachée alimente le fantasme de ceux-là même qui s’offusquent de la transparence demandée à la vie politique. Si c’est caché, c’est que c’est forcément dérangeant, borderline, voire criminel. Et certains préfèrent vivre cachés, lorsque d’autres choisissent de relever le gant.

 

Nous nous sommes trompés de bonne foi

Après les déclarations d’intention, les protestations ou les pétitions (dont celle de 500 écrivains célèbres “pour une défense de la démocratie à l’ère numérique”), la résistance contre les attaques répétées contre le Net s’organise.

Les hackers envisagent de reprendre les commandes, et pour le moment, ce mouvement s’opère sur le thème “pour vivre heureux, vivons cachés”. C’est le principe du Darknet. De l’encryption du surf à celui de la messagerie (voir le projet de Laurent Chemla, caliopen). De l’encapsulation des données via des VPN privés au développement de Tor, dorénavant soutenu par la Fondation Mozilla. De la volonté de (re)décentraliser le web. On voit un hacktiviste comme Laurent Chemla, s’appuyant sur le Everything Is Broken de Norton, apostropher les Barbus – gourous de l’architecture et supposés Gardiens du Temple Web – pour améliorer la résilience du réseau face aux attaques de toutes sortes.

Mais parallèlement, les hackers investissent le cadre de la politique. Partant du principe que les libertés numériques sont avant tout des libertés publiques, le Canal historique comme les nouveaux venus veulent démocratiser ce sujet au-delà du cercle des geeks, et démonter la technique pour revenir au politique. De politique, il en fut abondamment question lors du 30ème congrès du Chaos Computer Club.  Il en est également question dans le récent texte d’Okhin, qui prend à contre-pied la réponse purement technique revendiquée par Chemla (“Il faut arrêter de défendre nos droits sur internet, il faut défendre nos droits tout court”). Il en est question dans la volonté d’un Benjamin Bayart d’accéder à des responsabilités politiques européennes (sa “proposition de service” pour figurer sur la liste Nouvelle Donne n’a néanmoins pas été retenue).

Internet, le mot valise, doit être compris dans son acception de société humaine universelle. Et lorsque l'on parle de zone de non droit, il faut plutôt y voir des zones de droit extra-territorial. Et c'est là que le bat blesse. Alors que la culture dans son acception actuelle – l’entertainment – est totalement poreuse, il est dénié aux autres principes culturels cette perméabilité.

 

Où l’on reparle de souveraineté.

Dans leur ouvrage paru en 2013, “The New Digital Age”, Eric Schmidt et Jared Cohen ont évoqué de nombreux scénarios concernant le futur d’internet, dont la balkanisation. Et l’on voit en effet que la tentation est grande pour les Etats de reprendre la main sur un espace qui s’est créé en dehors de leur contrôle et de leur juridiction. En France, il est à l’heure actuelle beaucoup question de souveraineté numérique. Cette sorte de protectionnisme est apparue pour la première fois dans une logique économique (les GAFA pillent les ressources/données personnelles des individus), mais a vite dérivé du fait de la nature même de ces ressources. Dès lors, il est fréquent de voir la mise en avant de la défense des individus exploités par les GAFA pour pousser à des mesures coercitives sur la liberté d’expression.

La dernière conférence “Web We Want”, organisée à la Gaité lyrique ce 17 juin, avait pour thème les questions de souveraineté. Souveraineté nationale, et souveraineté personnelle. Or, ces deux types d’indépendance, voire de liberté, sont discutées exclusivement à l’aune de l’économie, et non pas des droits fondamentaux. Le propos liminaire de la conférence était le suivant :

“C'est de la reconquête de la souveraineté numérique qu'il s'agit de débattre lors de la prochaine rencontre du cycle Web We Want. Comment penser et garantir l'autonomie des individus dans l'intimité de leur existence numérique ? Comment organiser collectivement notre indépendance sur le Web et réagir à la constitution d'une oligopole de services localisés monopolisant la captation des flux d'information et des données ?

Or, ces deux droits ne se valent pas, pire, ils s’opposent. La souveraineté nationale, économique telle qu’elle est revendiquée pour faire face aux GAFA, s’oppose à celle, personnelle, des citoyens qui s’émancipent d’une tutelle sociale et territoriale, celle de l’Etat Nation. Il est de fait intégré par le politique que la “vente” de la souveraineté personnelle (et des droits afférents, comme des données personnelles) doit s’enrober dans une incrimination du caractère commercial de services, dans un but de délégitimitation, lorsqu’il est question de liberté d’expression. On citera pour mémoire cette phrase issue du rapport sénatorial sur la gouvernance d’Internet :

“À la croisée des libertés publiques et des enjeux économiques, la confrontation peut directement opposer un opérateur de l’Internet à un État : Twitter en Turquie. Ainsi le gouvernement turc, estimant que la souveraineté et l’intérêt national transcende les intérêts commerciaux, estime légitime de bloquer certains sites Internet et de leur demander d’installer une représentation dans le pays qu’ils opèrent. Devant cette situation, Twitter a fait le choix de ne pas s’installer afin de ne pas s’exposer à la législation turque. Il est intéressant de noter qu’une entreprise étrangère défie directement le gouvernement de l’État dans lequel elle propose ses services en adressant un tweet à ses utilisateurs turcs contenant une procédure de contournement des mesures de blocage. Ces stratégies de défiance indirecte ou directe à l’égard des États peuvent s’avérer à double tranchant car le modèle économique des services numériques repose sur la confiance des clients et donc sur la bonne réputation des opérateurs. Or en matière fiscale comme de protection des données, les pratiques des GAFA appellent un encadrement à l ’échelle européenne et mondiale.”

Ici, rien sur le motif d’atteinte à la souveraineté nationale; rien sur le fait que Twitter n’a rien fait d’autre que de propager une information de corruption du gouvernement. Ici, on ne parle que de “protection des données” et d’encadrement.

Dans un débat diffusé sur France Culture le 29 mai dernier (et retranscris sur le site lescrises.fr), l’écrivain Régis Debray éreintait la classe politique, les Etats et leur pré-requis, les frontières.

Quant aux frontières, oui on peut leur faire dire tout ce qu’on veut aux frontières. Qu’est-ce que c’est qu’une frontière ? C’est quelque chose qui distingue mais pour relier car quand vous ne distinguez pas ce que vous reliez, vous annexez. Donc vous n’êtes plus dans une logique de réciprocité, de reconnaissance de l’autre, vous êtes dans une logique impériale. Donc la frontière oui, c’est le maintien des singularités et des reconnaissances mutuelles, c’est ainsi que je l’ai appris et la frontière est un fait vital pour pas la considérer seulement au point de vue spatial, frontière territoriale.La frontière c’est ce qui fait qu’un individu collectif peut exister, que ce soit aussi bien une religion, une région, une nation, qu’une classe…

La constitution de la loi, fait social, est avant tout une question d’équilibre et de proportionnalité. Il est commun de dire de la liberté qu’elle s’arrête à celle des autres. Pour autant, ce concept s’apprécie différemment selon les époques, les cultures, voire la subjectivité de chaque individu. Or, Internet, c’est la mise en réseau de toutes ces différences. Et s’il n’existe pas une culture, du fait de l’unicité de chaque individu, il existe un tronc commun, universel, de normes et de concepts. Ces derniers, majoritairement des droits reconnus par tous (le droit de la guerre, la déclaration universelle des droits de l’homme…) ne sont plus seulement des idéologies revendiquées à l’échelle des Nations. Elles ont ruisselé sur les individus, qui les comprennent, les acceptent, les discutent. Et la discussion est un phénomène nouveau.

Les Etats ont donc la tentation de se replier à l’intérieur des frontières, et de limiter les interactions de quelques façons que ce soit. C’est ainsi qu’apparaissent les demandes de blocages administratives de sites, décidées de manière opaque et selon une définition de la morale qui est sujette à discussion. Le corolaire et le danger de ces limitations est la disparition de pans entiers de l’internet, et non leur suppression ou la fin de la propagation des idées. Ce qui fait dire à une magistrate au parquet général de la cour d'appel de Versailles au sujet de la proposition de loi Cazeneuve (citée par NextInpact) :

“ « Autant, il est assez simple d’identifier un site à caractère pédopornographique, en matière de terrorisme, qualifier un site de ‘terroriste’, c’est beaucoup plus complexe ! Cela peut être de l’information sur l’Islam. Il faut être assez prudent parce qu’il y a un risque d’atteinte à la liberté d’expression qui est à prendre en compte […] À partir du moment où on met en place ce blocage administratif, finalement les terroristes vont aller vers le darknet pour communiquer en prenant le moins de risques possible.”

 

Tout est question de confiance

Il est paradoxal de constater que c’est sous un gouvernement dit de progrès que les libertés publiques sont le plus attaquées. Comme il est cruel de constater que c'est un parti d'extrême droite qui défend le mieux – par calcul politique sans doute – la liberté d’expression. Car la caractérisation d'un parti de droite extrême est son rejet de l'étranger : raciste, antisémite, xénophobe, bref, le refus de l'altérité.

Or, la transparence et la neutralité mise en oeuvre par le réseau amène de la part de la classe dirigeante les mêmes comportements : la parole hétérodoxe n'y a plus droit de cité. Sans aller dans le négationnisme, criminaliser, ou judiciariser des éléments de langage, des comportements, des gestes, des opinions, est le monde dans lequel nous allons. Le politiquement correct, que les Français regardaient dans les années 80 avec effarement de l’autre coté de l’Atlantique est aujourd’hui à l’œuvre sur le sol national. Et l’on voit la définition d’un humour correct (juste? neutre?) par le CSA dans le cas de Canal+ . Ainsi apparaissent des instrumentalisations. Dans un pays où le Front National devient un parti comme un autre (c'est à dire qu'il perd son aura sulfureuse, étant entendu que c'est un parti légal), l'instrumentalisation du déviant est plus que jamais d'actualité.

L'analyse de la “jurisprudence” Dieudonné fait ressortir l’exacerbation d’un trouble, l’atteinte à la dignité des personnes, et une nouveauté : la considération d'Internet comme un espace public, voire un bien commun.

On a vu Mbala Mbala devenir le Moloch de la République. Pourtant, au compteur facebook, celui qui fut un humoriste "engage" 540.000 français (au 13/07/14). 0,87% de la population française; 2% des français inscrits à ce réseau social. De même, le projet de loi Cazeneuve envisage de circonvenir administrativement l’accès à des “sites” internet (un blog, facebook, twitter ?) pour éviter que ne se propage l’hémorragie des candidats au djihad. De l’avis du juge Trevidic, ils seraient entre 700 et 1000 en activité hors de frontières, soit 0,0016% de la population française. Toutes les atteintes aux droits fondamentaux ici évoquées sont donc motivées par un epsilon.

Il faut donc chercher une autre raison, et cette raison est la perte de pouvoir des corps intermédiaires sur les populations. Pouvoir symbolique, mais également pouvoir réel sur un “territoire” nouveau, espace public, bien commun, cerveau externalisé, communications horizontalisées, sorte de conscience collective. 

Ce que les corps intermédiaires - dont les élus - n'ont toujours pas compris, c'est qu'ils sont une condition nécessaire mais pas suffisante à l'exercice de la démocratie. Ce qu'ils ont compris en revanche c'est que les interwebs (à la fois réseau de communication, individus et mémoire) sont une menace à leur propre existence.

Ce qu'ils n'ont pas compris, c'est que réduire la technologie du net à un processus d'accélération du progrès, comme le machinisme, méconnait qu'il induit un processus d'accélération de l'organisation de la société, voire de sa réorganisation. Dominique Cardon toujours, dans son livre précité, énonçait : “La méfiance à l'égard d'une parole sans contrôle ni censure cache une méfiance plus grande encore à l'endroit d'une société auto-organisée".

Ce qu'ils ont compris, en revanche, c'est que l'exercice du pouvoir procède dans une large part de la doctrine dite FUD (Fear, uncertainty and doubt). Mais cette technique se heurte à la communication tous azimuts via les interweb, qui permet de “fact-checker”, refuter, contre-attaquer, et, sans être dans la même sphère de contrôle que le producteur de l’information, d’obtenir une large audience.

De la transparence que réclame le réseau, de la validité/véracité de l'information qui y circule, le monde IRL s'adapte à la technologie du réseau des réseaux, et en réclame les mêmes apports.

Mais des journalistes qui en appellent au régime chinois à des ministres de l'intérieur qui fustigent la liberté d'expression, en passant par des responsables de premier plan qui critiquent l'anonymat, "l'ancien monde" (qui hérite du qualificatif élites) a bien du mal avec le nouveau. Nouveau qui n'est in fine qu'une individualisation des personnes, dans un contexte où le corps social redéfinit ses structures d'accueil (religion, famille, "amis", frontières, culture(s)…).

Comme le rappellait l’ancien ministre de l'Intérieur et désormais Premier Ministre à propos de l’affaire des tweet “Unbonjuif”" : "La discussion avec nos amis américains bute, et ils en sont parfaitement conscients, sur leur amendement n°1 sur la liberté d’expression. Nous avons convenu qu’il fallait approfondir cette discussion".  Le problème, c’est bien la liberté d’expression US, qui s’est propagée avec le développement de la Toile.

En l’espace de 20 ans, la structure haute de la pyramide a perdu la maitrise du canal de communication, les media officiels, et partant, le contrôle de sa base. En l’espace de 20 ans, elle a perdu la confiance de sa base, et réplique en une défiance réciproque, en essayant de contrôler les libertés.

Mais penser revenir à avant est une aberration, penser contrôler les individus un voeux pieux. Car lorsqu’on donne à quelqu’un une liberté, il est extrêmement difficile de la lui reprendre.

Les Enfers 2.0

La question du Darknet peut, en dehors du deepweb, être appréhendée comme les Enfers 2.0. L’infantilisation des citoyens rencontre leur émancipation, laquelle est accélérée par l’accès aux connaissances. On peut penser Internet comme une bibliothèque 2.0, un ensemble de ressources mis à disposition de tous. En France, les faits historiques récents ont créé des limitations à une expression, qui peut être tout à fait légitime. Néanmoins, protéger le corps social en masquant l’intolérable est une mauvaise réponse. Si l’on prend le cas de l’accès aux livres, la LICRA a tenté dans les années 80 de faire interdire Mein Kampf, au motif de provocation à la haine raciale. La justice en a décidé autrement, en le classant dans les documents historiques. En 2014, le livre fait partie des plus vendus sur les stores d’Apple et Amazon. Curiosité malsaine, besoin de comprendre, bibliothèque néo-nazie; il n’y a pas une seule explication. Contre la censure, contre les Enfers, la Charte des Bibliothèques de 1991 semble plus progressiste que bien des projets de loi en cours.

Article 3. – La bibliothèque est un service public nécessaire à l’exercice de la démocratie. Elle doit assurer l’égalité d’accès à la lecture et aux sources documentaires pour permettre l’indépendance intellectuelle de chaque individu et contribuer au progrès de la société.

Article 7. – Les collections des bibliothèques des collectivités publiques doivent être représentatives, chacune à son niveau ou dans sa spécialité, de l’ensemble des connaissances, des courants d’opinion et des productions éditoriales. Elles doivent répondre aux intérêts de tous les membres de la collectivité à desservir et de tous les courants d’opinion, dans le respect de la Constitution et des lois. Elles doivent être régulièrement renouvelées et actualisées. Les collections des bibliothèques universitaires et spécialisées doivent également répondre aux besoins d’enseignement et de recherche des établissements en cohérence avec les fonds existants et avec ceux des bibliothèques appartenant au même ensemble ou à la même spécialité

Le législateur serait avisé de la méditer. Sinon, le Darknet risque bien de devenir la norme, et la défiance des corps entre eux n’ira qu’en augmentant.

 

Post scriptum : Google comme le gardien du Temple

Dans la gigantesque réorganisation de la gouvernance qui s’opère à l’heure actuelle, il s’avère que ce sont les intermédiaires techniques, et en particulier Google, qui portent sur la place publique des questions de société. Suite au jugement de la CJUE, ce dernier a très intelligemment joué sur un effet Streisand en publicisant les demandes de retrait de contenus. Demandes qui ont incidemment percuté des organes de presse, comme The Guardian ou la BBC. Le géant américain, qui conteste le jugement, a également ouvert le débat sur la place publique en interrogeant directement les internautes. Suite à l’affaire PRISM, il a décidé de fournir à Madame Michu un outil de chiffrement end-to-end pour Gmail. Déjà, la fourniture de DNS over the top permet de déjouer n’importe quelle restriction mise en oeuvre par des FAI nationaux. Déjà, l’installation de son propre réseau interroge sur une privatisation du Net, mais aussi du contournement de la surveillance par les Etats.

En lançant une consultation sur le droit à l’oubli, en lançant une pétition pour la liberté d’expression ou en interpellant sur la neutralité du Net , Google s’immisce dans le jeu politique. Pire (ou mieux), il court-circuite les instances politiques traditionnelles. Il défie les Etats, et rencontre une autre défiance, celle de leurs citoyens.

 

Anonyme :

First they told me what I could search
Then they told me what I could say
Not before long they told me what I could do
In the end they told me what I could think

 

Remerciements particuliers à NextInpact (ex PCInpact) qui fait un remarquable travail de veille, de vulgarisation et de sensibilisation de la technique appliquée au droit. Et inversement. Abonnez-vous

Remerciements pour leur veille et leur engagement sans faille dans cette problématique des libertés publiques à LaQuadratureDuNet, THD_IT, Pierre Beyssac, Laurent Chemla

A lire : un texte d’Alain Damasio sur la société de surveillance : 701 000 heures de garde-à-vue  

samedi 17 août 2013

De la démocratie

L'affaire Snowden a pris un tournant politique intéressant. Le fournisseur d'accès d'email de Snowden, la société Lavabit, a coupé son service sans avertissement dans la journée du 8 août. En cause, selon toutes vraisemblances, la demande du FBI d'accéder au compte email de Snowden. Vraisemblablement, car la société qui fournit une solution sécurisée d'email à 410.000 clients est sous le coup d'une demande secrète. Révéler le motif de l'accusation est également considéré comme un crime. Flippant.

Puis, l'un des inventeurs du cryptage PGP, Phil Zimmerman, qui fournit un service équivalent - Silent Mail, hébergé au Canada - envisageait d'installer certains de ses serveurs en Suisse, parce que la Suisse "don’t have the data retention laws that the European Union have.". Il a ensuite décidé d'arrêter indiquant :

" It is always better to be safe than sorry, and with your safety we decided that in this case the worst decision is no decision. "

Le patron de Lavabit, Ladar Levinson, qui est un légaliste, s'est exprimé à mots couverts sur son site désormais fermé, et a également donné une interview au magazine Forbes dans laquelle il exprime ce qui pourrait passer pour de la pure paranoia :

" If you knew what I know about email, you might not use it either. "

L'affaire Snowden, si elle n'a suscité que des réactions de façade de la part des gouvernements étrangers, cause un tort considérable aux américains. Chez les geek, qui fournissent le gros des troupes de la NSA; chez les défenseurs des libertés civiles, qui sont des contre-pouvoirs très actifs; chez les fournisseurs de solution de cloud, essentiellement américains, qui ont peur des retombées commerciales de ses révélations (on parle d'une perte de 22 à 35 milliards de dollars)

Cette affaire, tout comme en son temps l'affaire Wikileaks (et plus particulièrement le cas Manning), pose avec acuité la question des libertés publiques, de la place du curseur entre sécurité et liberté, et du droit à l'information dans une société qui se revendique de plus en plus transparente. Bref, de la définition de la démocratie à l'heure du numérique.

 

Libertés fondamentales

Depuis les cabinets noirs, les gouvernements ont la hantise de la communication: autocraties voulant contrôler (voire contraindre) la parole publique ou privée, démocraties ayant en charge la prévention des troubles à l'ordre public. Les communications sont régies par le droit national et international. En ce qui concerne les interceptions de la NSA - dans un cadre extrajudiciaire, car opérées a priori sans ciblage particulier - la Convention Internationale des Communications stipule en son article 33 :

" Member States recognize the right of the public to correspond by means of the international service of public correspondence. The services, the charges and the safeguards shall be the same for all users in each category of correspondence without any priority or preference. "

Cette correspondance fait partie des droits des citoyens, au titre de la vie privée, telle qu'elle est reconnue par la Déclaration Universelle des droits de l'Homme, article 12 :

" Nul ne sera l'objet d'immixtions arbitraires dans sa vie privée, sa famille, son domicile ou sa correspondance, ni d'atteintes à son honneur et à sa réputation. Toute personne a droit à la protection de la loi contre de telles immixtions ou de telles atteintes. "

Au niveau européen, l'article 8 de la Convention Européenne des droits de l'Homme édicte :

" Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d’une autorité publique dans l’exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu’elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l’ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d’autrui. "

Quant au 4ème Amendement, cité par Ladar Levinson dans Forbes, il dispose :

" Le droit des individus a être en sécurité dans leur personne, domicile, papiers et effets personnels, ne devra être violé par des fouilles et saisies abusives et aucune justification ne saurait en être donnée, sinon la présomption de culpabilité, appuyée par le serment ou l'affirmation, et avec la description précise des lieux qui doivent être fouillés, et des personnes ou effets qui doivent être saisis. "

Si le français s'enorgueillit de sa Constitution, très philosophique, l'américain est plus terre à terre; le français inscrit la sûreté ou la propriété en tant que droits fondamentaux, l'américain indique en toutes lettres sa Winchester (article 2) et son home sweet home (3, 4 & 5). L'atteinte au 4ème Amendement, tout justifié qu'il peut l'être dans la lutte des barbouzes contre les barbus, fait tache sur le mandat d'Obama, comme il fait tâche dans un pays qui se défie autant de l'autorité centrale. C'est d'ailleurs cette défiance qui avait motivé les 10 premiers amendements de la Constitution américaine, appelés "Bill of rights".

D'autant que, comme l'explique le philosophe allemand Jurgen Habermas dans les colonnes du Monde :

" [...] après le 11 septembre 2001, George W. Bush a instrumentalisé, jusqu'à le manipuler, le traumatisme bien compréhensible de la population. Il a empoisonné la culture politique de son pays en hystérisant la vie publique. De cette façon, il s'est procuré une majorité politique non pas seulement pour mener sa guerre contre l'Irak, une guerre contraire au droit international, mais aussi pour investir l'exécutif de pleins pouvoirs, contraires à la Constitution américaine. "


 

Orwell ou Huxley ?

 L'affaire de la NSA, c'est un peu comme les coucheries de DSK ou de fille illégitime de Mitterrand : "tout le monde savait", traduire, "l'élite savait". Pour les autres, il y a bien quelques lanceurs d'alerte, les paranos de service qui font le sale boulot - de parano de service - pendant des années puis qui se retrouvent experts sur TF1 pour expliquer PRISM. Mais depuis OSS 117, on sait que tout le monde espionne tout le monde. Quand on assassine des renégats avec du thé ou manipule des banquiers suisses, on n'est pas chez John Le Carré. Et rien de cyber là-dedans. Échelon a été révélé au grand public en 1988; depuis, tout le monde s'accommode des grandes oreilles, dans un monde ponctué par une guerre entre services de renseignements (les récents chinois hackers ou fabricants de routeurs) et contre les lanceurs d'alerte.

D'ailleurs, le journaliste Duncan Campbell, à l'origine des révélations sur le programme Échelon, avait été arrété en 1977 suivants les mêmes fondements que les affaires Snowden ou Manning : la violation et la révélation du secret.

Techniquement, il ne faut pas s'étonner que des officines aient vu en Internet, comme le public ou les entreprises, un formidable moyen d'industrialiser leur métier. Si le renseignement de terrain est extrêmement couteux, en argent comme en vies civiles, poser une bretelle de dérivation sur un cable sous-marin supprime le risque humain. Par ailleurs, il ne faut pas oublier que c'est toujours le militaire qui drive les innovations: de l'ENIAC pendant la 2ème guerre mondiale au Web issu de la guerre froide, "in response to the surprise Sputnik launch in 1958". Si vis pacem para bellum disait l'autre.

D'un autre coté, comment demander le respect de sa vie privée lorsqu'elle est devenu la principale monnaie de la net économie ? Quand l'essentiel des revenus des services en ligne provient de la commercialisation des données personnelles, quand Google affirme doctement que :

" a person has no legitimate expectation of privacy in information he voluntarily turns over to third parties. "

Lorsque l'individu donne lui-même les renseignements qui le définissent à des sociétés privées, afin d'obtenir des services à haute valeur ajoutée, la tentation de Big Brother est grande. Tout comme celle de la société idéale d'Huxley. On touche ici le contrôle permanent prophétisé par Deleuze dans Pourparlers :

" Nous entrons dans des sociétés de contrôle qui fonctionnent non plus par enfermement mais par contrôle continu et communication instantanée. "

Mais pour éviter le panopticon, les démocraties ont la charge de modérer des contre-pouvoirs. C'est le cas des associations de défense des libertés civiles, particulièrement actives aux Etats-Unis (l'ACLU a d'ailleurs porté plainte contre la NSA). C'est le cas de la presse, et dans son droit, de la protection des sources des journalistes. Mais encore faut-il qu'il existe des sources. Encore faut-il qu'il reste des activistes pour faire tourner les associations, lorsque l'ancien patron de la NSA les assimile aux terroristes d'Al Quaeda

[Edit du 18 août : le compagnon de Glenn Greenwald, le journaliste du Guardian qui a publié les révélations de Snowden, a été retenu lors d'une escale sur le territoire anglais pendant près de 9h, pour des motifs de terrorisme. Selon le journaliste, il s'agit d'une tentative d'intimidation.]

Accès et données

Il n'est pas inutile de rappeler que sans Bradley Manning, Julian Assange serait resté un play-boy aux allures de geek (ou inversement). Le procès de cet autre idéaliste vient de se terminer, et comme l'indique non sans malice Stephen Colbert, convaincu d'espionnage mais non reconnu coupable de collusion avec "l'ennemi", "Manning was working for the american people. [So] We are the ennemy !". Et d’enchaîner :

" Now that we know who Manning was feeding all the government secrets to, somebody should be keeping an eye on these people [the americans]. "

De fait, la boite de Pandore ouverte par Snowden distille chaque jour les petits arrangements avec la loi que les officines réalisent en permanence. Ainsi, selon le New York Times, la NSA intercepterait la totalité des email à destination et en provenance des Etats-Unis. La défense de la NSA se base sur leur traitement, dont le volume diffère largement de l'interception; mais une bretelle reste une bretelle... L'héritage Bush est tel qu'Obama appelle à réformer le Patriot Act (celui qui ordonnait par exemple aux bibliothécaires de signaler tout emprunteur du Coran).

Le but des agences de renseignement est de savoir. Savoir confère un intérêt stratégique : puisque l'information est le nerf de la guerre (et a fortiori de la guerre économique), anticiper donne un avantage considérable. Ce n'est pas pour rien que le marché sanctionne les atteintes au secret (le fameux "délit d'initié", l'atteinte au "secret des affaires") ou que la Bourse se joue désormais avec des supercalculateurs, via le High Frequency Trading. Néanmoins, données accessibles ne veut pas dire données préhensibles.

La tension qui s'opère sur la circulation des données - et leur accès - revêt une forme paradoxale : à mesure que la transparence s'installe, le secret n'en est que plus important. Les attaques coté geeks (ainsi de l'épisode de la publication du code CSS des DVD dans les années 90) ou chercheurs (le crack de la carte bleue par Serge Humpich, ou récemment du système de sécurité des voitures de luxe) renvoient invariablement la même réponse de "l'establishment" : la criminalisation de la découverte. Ce qui arrive à Manning, ou Snowden; et avant eux à Thomas Drake, par exemple.

Dans un article intitué "Le Prince de Machiavel, une oeuvre du passé pour le présent", l'un des spécialistes de l'auteur florentin y détaillait  sa pensée, et plus exactement la modernité de l'oeuvre. Parlant des gouvernements actuels, il indiquait :

" Machiavel pense aussi que si jamais l’existence ou la sécurité de l’Etat venait à être menacée, le leader devrait alors faire tout ce qui est en son pouvoir pour la préserver. Comme il l’écrit dans le chapitre 18 [in Le Prince], il doit importer aux dirigeants de tenir leurs promesses et d’agir justement, mais si cela devait desservir les intérêts de l’Etat, alors ils doivent être prêts à ne pas « être bon » et agir de façon plus adéquate. "

Les populations prennent conscience petit à petit des enjeux politiques et des risques encourus par des législations d'exception. Un sondage de juillet du Pew Research Center montrait que les populations américaines étaient pour la première fois plus concernées par les atteintes aux libertés fondamentales que par la lutte contre le terrorisme.

 

Transparence et arbitraire

Le monde devient transparent. Comme l'avait pensé McLuhan (à propos de l'électricité), le réseau informatique est devenu le système nerveux des humains, et partant, un prolongement (une excroissance) de son être. Ce réseau, externe, n'est plus exclusif à un individu. Les données qui y circulent non plus. Pensez accès à vos données, maintenant. Et demain ? Les poubelles deviennent des capteurs, tout comme les toilettes; frigo, voiture communiquent en temps réel avec le supermarché ou l'assurance. Sans mentionner le quantified-self, et en attendant l'e-santé. Toutes ces données transitent par le réseau, et aucune n'est à l'abri d'une interception. Voire de modifications. Or, il n'est pas besoin d'être paranoïaque pour s'apercevoir que la loi ne fonctionne pas de la même manière pour tout le monde. Il n'est pas besoin d'être le Monde diplomatique pour s'interroger sur la pantalonnade du trajet en avion du président Morales depuis la Russie. Il n'est pas besoin d'être un grand clerc pour savoir qu'aujourd'hui, les officines de renseignement savent ce que vous écrivez, quels sont vos amis, si vous trompez votre femme (voir l'affaire David Petraeus et gmail). Et demain, elles sauront ce que vous mangez, si vous êtes en bonne forme physique, de quelle maladie vous avez une (mal)chance d'être atteint.

La technologie rend tout ceci possible. Mais si les Etats se gargarisent de cette technologie pour le progrès économique, ils laissent facilement de coté les aspects sociaux, qui les fondent. En France, le Conseil d'Etat vient de se saisir de ces questions et d'inscrire une étude à son ordre du jour en 2014. Il était temps. Il faut méditer cette phrase de Pierre Collin, l'un des auteurs du rapport Colin & Collin sur la fiscalité à l'ère du numérique :

" L'administration française se mobilise plus facilement pour les questions fiscales que pour la protection des libertés individuelles.

L'administration et les gouvernements, malheureusement, ne font plus depuis longtemps de politique. A la place, ils gèrent. Et les Etats-Unis gèrent bien leur paranoïa sécuritaire. La récente mésaventure survenue à ce couple américain qui avait lancé un recherche Google sur "autocuiseur" a toute sa place dans le film Brazil. Mésaventure survenue aux Etats-Unis en 2013, et non en Union Soviétique pendant la guerre froide.

Ce qui est autorisé aujourd'hui peut être interdit demain. Mais si la loi est la règle, alors elle doit s'appliquer à tous. Si la loi doit être modifiée, comme elle l'est continuellement depuis la prise de pouvoir de deux sectes millénaristes sur les esprits, elle le sera. Les exceptions à la loi sont dangereuses, et son appropriation par un petit nombre pour le bien du plus grand nombre une ineptie.

Si la défiance des gouvernements envers leur population est telle qu'ils décident de monitorer l'ensemble de leurs actions, faits et gestes (et demain leurs pensées), il faut que ce débat ait lieu sur la place publique, et se déroule au niveau mondial et non seulement européen. Sinon, il ne faudra pas s'étonner de la défiance des citoyens envers leurs gouvernants et du développement d'un Undernet et d'une société grise. Il ne peut y avoir une privacy pour quelques geeks utilisant lavabit, et pour les autres... rien.

Peut-être nous dirigeons nous vers une société à la Minority Report; peut-être que cette société acceptera, pour le bien de tous, de renoncer à certains de ses principes, notamment la vie privée. Peut-être le monde n'en deviendra que meilleur. Peut-être allons nous encore changer de mode de gouvernance. Mais en tout état de cause, c'est aux citoyens de décider dans quel monde ils souhaitent évoluer dans le futur. On a coutume de citer Churchill : "La démocratie est le pire des régimes - à l'exception de tous les autres". On oublie trop souvent la fin de la phrase : "déjà essayés dans le passé.". Si l'on n'y prend pas garde, un passé - de sinistre mémoire - risque de resurgir, toujours pour notre bien...

 

 Voir aussi : le projet cryptome

mercredi 22 mai 2013

De l'open government

Etalab a installé, mardi 14 mai, son réseau d'experts. Etalab, c'est l'organisme chargé de coordonner l’action des services de l’Etat et de ses établissements publics pour faciliter la réutilisation la plus large possible de leurs informations publiques. A ce titre, il administre le site data.gouv.fr, chargé de regrouper toutes les informations produites par l'Etat et son administration et de les mettre à disposition du public, voire des publics.

Etalab est actuellement en voie d'accomplir une transformation du site data.gouv.fr, suivant la voie tracée par les Etats-Unis, qui entrent actuellement dans la deuxième étape de leur politique d'open data

S'il a installé un collège de "personnalités qualifiées", l'organisme a également lancé il y a un mois une consultation publique visant à "codesigner"  la nouvelle plateforme data.gouv.fr. A ce jour, une vingtaine de réponses ont été adressées à Etalab, lequel va maintenant procéder à des échanges, dont l'un à l'occasion d'un barcamp parisien le 4 juin prochain chez Cap Digital. Les questions posées dans le formulaire "coDesign" recouvrent à la fois des interrogations de collecte, d'exploitation, d'appropriation et d'innovations potentielles.

Il est regrettable que tant la durée - 20 jours - que l'exposition médiatique n'aient pas été supérieures, étant donné la nature même du but poursuivi : structurer la phase 2 de la société française de la donnée. Dans ces temps de défiance des populations envers la puissance publique, cette consultation eut été à même d'impliquer plus directement les citoyens dans la création de la société de la transparence. Néanmoins, on ne pourra que se réjouir de l'ouverture de la société française à un nouveau type de rapport entre Etat et citoyens, basé sur l'accès à la donnée publique;.accès qui est démultiplié par les TIC.

 

Le cadre légal

La loi du 17 juillet 1978 créant la CADA a institué le droit de toute personne à l'information publique. La donnée publique recouvre toutes les données produites ou collectées par un acteur public (Etat, collectivités territoriales, ou toute entité dépositaire d'une mission de service public). La diffusion des données publiques est encadrée depuis 1994 par la circulaire dite Balladur, laquelle édicte les politiques mises en œuvres par les administrations quant à cette circulation (principes, moyens, limites, finalité). A cette date, un des buts poursuivis, outre l'accès à ces données, était la valorisation de ces dernières via des accords avec des organismes à but lucratif, sachant que l'administration n'avait ni les moyens, ni la culture pour exercer cette fonction.

Le caractère commercial de cette exploitation a été précisé par la suite par une directive de l'Union Européenne de 2003, partant du principe que :

" L'amélioration des possibilités de réutilisation des informations émanant du secteur public devrait notamment permettre aux entreprises européennes d'exploiter le potentiel de ces informations et contribuer à la croissance économique et à la création d'emplois. "

Ce faisant, le caractère mixte de cette donnée a établi une fois de plus le caractère schizophrène de la société de l'information; d'un coté, une donnée gratuite, à disposition du citoyen; de l'autre, une donnée identique mais payante pour les entreprises. De fait, il résulte du coût applicable à la donnée produite par l'administration la finalité de son traitement.

Les données publiques sont définies par chaque Etat, souvent fonction d'une appréciation locale quant à la définition de la privacy. Par exemple, les données de l'état civil sont publiques en Suède, au terme de la loi sur l'accès du public aux données de l'administration, qui est un principe constitutionnel. Un site comme http://www.birthday.se/ permet de rechercher, pour n'importe quel citoyen suédois, date de naissance et adresse. En France, l'Etat civil n'est pas inclus dans la donnée publique, au terme de dispositions de la CNIL sur les données personnelles. D'autres données peuvent également faire l'objet de restrictions à la diffusion, par exemple pour des données sensibles ou couvertes par la propriété intellectuelle.

Il arrive également que les institutions décident de produire de la donnée qui ne fait pas partie de son champ naturel d'intervention. Par exemple, la commune de Brocas, en France, a lancé une initiative visant à cartographier le village au moyen de photos et de vidéos. D'autres initiatives, issues généralement du monde associatif, lancent des projets similaires. C'est le cas de tele botanica, qui compter recenser la faune et la flore du monde francophone, ou du projet plus connu OpenStreetMap, qui vise à créer, de manière collaborative, une carte pouvant rivaliser avec GoogleMap. Ces données ne sont pas des données publiques au sens strict, même si leur production, dans un cadre collaboratif et non marchand, obéit à une volonté de restitution gratuite, et qu'elles sont coproduites par ses utilisateurs.

Si à l'origine, l'accent était mis sur le caractère économique de cette donnée, l'heure est actuellement à une réorientation plus politique. L'Etat français a accéléré le processus de mise à disposition des données, enjoignant récemment les communes de plus de 3500 habitants à ouvrir leurs données publiques, dans un contexte européen de révision de la Directive de 2003, qui tend à fournir la donnée à un coût "le plus bas possible". De manière générale, l'ouverture des données publiques peut-être vue comme un levier d'innovation - et de profits - pour le domaine marchand, mais l'orientation actuelle quant à sa réutilisation est une meilleure administration de la cité.

 

La société de la transparence : vers un open gouvernement

Il y a plusieurs types de populations intéressées par la donnée produite par les acteurs publics; chercheurs, statisticiens, journalistes, entreprises, citoyens, voire administrations elles-mêmes.

- les chercheurs, statisticiens, économistes, mathématiciens, sociologues... pour lesquels la donnée est la source même du champ de recherche;

- les journalistes, pour qui la donnée est une source d'information qui va être médiée à destination du public;

- les entreprises, qui vont travailler la donnée et l'enrichir à des fins commerciales, dans le cadre d'un service à valeur ajoutée par exemple, ou qui vont la mettre à disposition d'un écosystème plus innovant;

- les citoyens, qui peuvent s'approprier les données dans un but de compréhension, ou de création de valeur (en devenant eux-mêmes des entreprises)

- les administrations elles-mêmes, qui disposent d'une boucle de rétroaction et ont accès, tout aussi simplement que les entités suscitées, à des données permettant d'optimiser leur propre action.

 

La confiance dans l'Etat est la source de sa légitimité. La transparence existe notamment en France à l'encontre des pouvoirs législatifs et judiciaires via la publicité des débats des chambres parlementaires, ou encore - sauf restrictions très encadrées - de celle des débats et décisions de justice. Autre exemple, la publication des bans préalables au mariage.

La publicité du fonctionnement des organes exécutifs est quelque chose de nouveau. Longtemps, le secret a prévalu, et l'ouverture est désormais la règle, selon les sensibilités de chaque Etat.

Aux Etats-Unis, précurseurs en la matière, le Presidential Record Act définit l'étendue des communications de l'exécutif susceptibles d'être archivées, et disponibles. Et cette étendue est vaste, puisqu'elle comprend tous les emails adressés et reçus par le staff de la Maison Blanche, mais également les SMS, et jusqu'aux publications sur des sites comme facebook ou twitter. Ces archives deviennent consultables 5 ans après la fin d'une mandature, en vertu du Freedom of Information Act.

De même, dans un pays où l'argent est clairement le nerf de la guerre du processus électif, toutes les sommes reçues par un candidat, quel qu'il soit, sont disponibles sur le site de la Federal Election Commission.

Mais l'openData est également partie prenante dans les mécanismes politiques déroulant des choix des consommateurs. Ainsi, d'applications comme Buycott qui permet de tracer les intérêts d'entreprises dans des produits de consommation courante, et de prendre des décisions quant à cette information.

 

La "révolution numérique", qui est avant tout une appropriation par les citoyens des modes de production, traitement et de diffusion de l'information, revêt une importance capitale dans une appropriation égale des moyens politiques, où le public peut facilement se saisir de sujets d'importances et les mettre en valeur, dans une logique bottom up. Aux Etats-Unis, le site codeforamerica encourage les citoyens à hacker les processus existants afin de définir "une nouvelle forme de service public". Plus près de nous, la Région Ile de France a également initié - et incubé - cette dynamique citoyenne.

Dans le cadre d'un contrôle accru des institutions par les citoyens, ce sont pour la plupart des ONG qui se sont d'abord saisies de ces problématiques. Ainsi l'association Regards citoyens, qui édite les sites NosDéputés ou NosSenateurs, ou la fondation anglaise OpenKnowledge, qui s'occupe de projets aussi différents que la consommation d'energie des pays de l'UE ou l'éducation à l'openData, sous forme de cours.

 

De l'importance de la représentation

NY language by twitt
Programmez une carte pour représenter la fréquence des échanges de données, un seul pixel par millier de mégabytes sur un écran géant. Manhattan et Atlanta y brillent d’un blanc éblouissant. Puis elles se mettent à palpiter, au risque que le rythme du trafic surcharge votre simulation. Votre carte est en passe de se transformer en nova. On se calme. On diminue l’échelle. Un pixel par million de mégabytes. À cent millions de mégabytes par seconde, on commence à discerner certains pâtés de maisons dans le centre de Manhattan, les contours de zones industrielles vieilles d’un siècle cernant le noyau historique d’Atlanta… [Neuromancien, William Gibson, 1984]

L'openData, par le volume des données qu'il représente, est un ensemble bigData. Si la big data is the new soil, d'après David McCandless, le pape de la dataviz, le déluge informationnel rend cette donnée difficilement accessible pour le profane. C'est pourquoi, en parallèle avec le big data, s'est développée une industrie de la visualisation de la donnée, visant à permettre une compréhension hors les lignes de tableurs. De Google à des startup comme visual.ly ou captainDash, des solutions openSource aux logiciels propriétaires, de nombreuses entreprises capitalisent sur ce besoin de décrypter la donnée, qu'elle soit ouverte ou pas. On pourra trouver une remarquable présentation des outils disponibles sur le site mis en place par la Fonderie Île de France dans le cadre d'Expoviz.

Mais les limites à la restitution restent les mêmes que pour n'importe quel jeu de données : source, mises en perspectives, corrélations et/ou causalités; la dataviz n'est pas la panacée . On peut faire dire ce que l'on veut aux données, si l'on n'est pas respectueux des contextes, ou si les sources ne sont pas fiables.

 

D'autre part, le design joue un rôle essentiel dans l'exploitation des données, que ce soit la recherche, ou la visualisation. On peut toujours se faire plaisir à figurer des graphes, si l'interface n'est pas accessible simplement, la donnée ne le sera pas non plus.

 

Quelles directions pour Etalab

Data.gouv.fr se présente pour le moment comme un vaste repository abritant des données dont les formats sont variés (xls, csv, rdf, xml, doc..), de jeux structurés ou pas, de données hétérogènes, et sans doute redondantes pour certaines. 

Le dataset d'Etalab est riche d'informations fournies par un grand nombre d'entités, qui obéissent pour le moment à certaines des règles applicables aux données ouvertes : accessibilité, données brutes, centralisation, permanence, et de licence d'utilisation ouverte

Alors qu'Etalab réceptionne les données d'organismes producteurs divers (INSEE, différents ministères, offices nationaux, villes...), la production de la donnée par les citoyens eux-mêmes est une autre problématique. Cette donnée doit-elle être indexée au même titre que celle produite par les administrations, lesquelles portent une responsabilité dans la véracité de cette donnée. De même, à l'heure du web2.0, la qualification ou l'enrichissement des jeux de données par des éléments extérieurs au producteur de la donnée d'origine est une interrogation. Ensuite, l'obsolescence de la donnée est également une problématique importante; la mise à jour des données est un caractère essentiel.   

L'un des points importants pour l'institution est de mettre en place une facilité d'accès à ces données, tout comme de son traitement. Via la standardisation des jeux de données, via l'automatisation des requêtes, quelles soient unitaires ou globales (à l'exemple de l'API catalogue chez son homologue anglais). 

Dans un avenir plus lointain, il y aurait sans doute lieu d'harmoniser les jeux de données avec nos voisins européens, afin de pouvoir produire du sens sur des territoires multiples sans un retraitement fastidieux - et humain - de ces données.

La question fondamentale reste néanmoins de savoir si Etalab doit devenir un organisme de normalisation de la donnée collectée ou s'il n'est qu'un portail, recueillant la donnée elle-même mise en forme par ses producteurs. S'il doit fournir une donnée structurée ou semi-structurée, s'il doit lui-même l'intégrer en base de données, la traiter en silos ou en linkedData. Egalement, quel mécanisme, de push ou de pull, doit s'appliquer entre le portail et les producteurs. Enfin, de savoir si Etalab doit produire de la représentation de ces données comme peut le faire son pendant américain sur certains de ses dataset.

La récente affaire Cahuzac a mis en lumière la demande de transparence en matière politique, à laquelle le gouvernement a répondu en publiant le patrimoine de ses membres. Dans le même temps, le débat politique a fait éclore des divergences flagrantes entre les partisans de l'ouverture et ceux dénonçant une dictature de la transparence. La France est, avec la Slovénie, est un des mauvais élèves de l'Europe en terme de transparence du patrimoine des élus.   

Dans "la contre-démocratie", Pierre Rosanvallon a identifié trois sortes de rapports régissant les citoyens et l'Etat : la surveillance, la critique et le jugement. Dans l'enrichissement perpétuel des systèmes sociaux, l'ouverture des données publiques est un mouvement global qui participe activement d'un redesign du rapport entre gouvernants et gouvernés. De la moralisation de l'action publique comme de contre-pouvoirs à l'heure de la société de l'information, il structure l'openGovernment. La mission d'Etalab en est un des piliers fondateurs.

lundi 6 mai 2013

Lettre à un ami du front de gauche

Cher ami,

Je n'ai pas l'habitude de m'épancher sur la politique sur ce blog; tout d'abord parce qu'il cause essentiellement de la révolution numérique, ensuite, parce que la politique, la vôtre, est à des années lumières de la mienne. Aussi, dans mon memex à moi, votre conception de la vie de la cité, votre organisation, vos structures, sont une perte d'espace mémoire, comme de temps de calcul. Ma vie, si virtuelle qu'elle soit, n'est ni rêvée, ni fantasmée. A votre inverse.

Tu as donc manifesté dimanche dernier, à l'appel d'un homme politique ayant brigué l'investiture suprême en 2012, contre l'austérité et pour une nouvelle République.

Vous partimes 30.000, et par un prompt renfort, vous vous comptames 180.000 en arrivant au port. Ma rationalité m'empêche de disserter sur les écarts de comptage habituels entre les organisateurs et la puissance publique; néanmoins, je ne puis qu'admirer votre habilité à manier la théorie du complot à votre avantage, d'autant qu'elle a bonne presse. Votre marée rouge, très rouge, a déroulé son tapis de mécontents, d'opposants, de gens en colère, contre les puissants, les menteurs, les tricheurs, les profiteurs. 

Cela est légitime. Vous avez le droit de manifester, de revendiquer vos opinions. Vous en avez même le devoir; au terme de cette inconditionnelle  - et constitutionnelle - liberté d'expression, acquise de haute lutte, vous avez le devoir de parler, converser, crier. Vous avez le droit d'écrire des pamphlets, de jeter des anathèmes, de vous rebeller contre l'ordre établi, de contester. C'est ce qui fait la force d'une démocratie. Et c'est tant mieux.

Si je vais passer quelques heures à me fendre d'un billet de blog, c'est parce que vous commencez à me les briser menues. Non pas que vos cris m'insupportent; je vis à Paris, loin des itinéraires des cortèges, et les populations que je côtoie sont très loin de toute préoccupation politique. Mais vos cris résonnent de tellement d'errements, de contre-vérités, d'absence de mémoire et de culture, que je ne peux m'empêcher de pousser également mon cri, parce que j'ai les mêmes droits que vous.

Cher ami, 

Tu as donc manifesté contre la crise, contre le gouvernement, et pour la mise en place d'une nouvelle organisation de la société. Soit.

Le pays est en crise; tu l'as remarqué, le monde l'est également. Mais la crise n'est pas l'exception, ce serait même la norme; ainsi 73, 83, 92, 2001, 2008. Ce serait même une forme d'organisation. Ce n'est pas moi qui le dit, mais un des auteurs prisés par la gauche et l'extrême gauche, Antonio Négri, cité par Edgar Morin,  dans "Pour entrer dans le XXIème siècle" :

"La crise, ce n'est pas le contraire du développement, mais sa forme même".

Ledit Morin, de continuer :

"Le développement ne s'effectue pas sur un socle culturel, civilisationnel, sociétal : le développement est inséparable de la destruction/transformation de ce socle, et c'est ce processus désorganisateur/réorganisateur qui est de caractère crisique"

Ledit Morin, qui a quitté le PC stalinien après guerre, de continuer son analyse, dans le chapitre "Ou va le monde?", sur le modèle "stalinistique" :

"L'apparente immobilité du système, la sclérose et la congélation politique des sommets, la rigueur disciplinaire de la machine, tout cela semble écarter l'idée de la crise. Et tout cela constitue effectivement une formidable machine à écarter à tout prix, et sans cesse, toute déviance, tout feed-back positif, toute expression du pluralisme, toute manifestation d'antagonisme au pouvoir, c'est-à-dire éviter tout début de processus crisiques"

Bizarrement, cher ami, cela sonne juste au programme de ton leader actuel.

Celui-ci a le verbe haut et la parole acerbe. Cette radicalité remporte l'adhésion chez un tiers de mes concitoyens. Pour revenir à notre ancien Président, c'est cette radicalité, cet engagement, ce volontarisme, qui remportait également, au début, les suffrages. C'est ce manque de radicalité que l'on conspue chez notre actuel Président, "pépère" pour les uns, "monsieur faible" pour d'autres. Même si on retrouve cet engagement dans la communication institutionnelle, via la répétition du mot "choc", en "éléments de langage".

Votre leader actuel, qui a une certaine expérience de la politique, sait donc manier le verbe. Lorsqu'il emploie le terme "insurrection", il en connait la signification. Après la "période d'essai d'un an", sortie d'on ne sait où, l'homme qui a échoué à conquérir de façon légitime le poste suprême appelle donc à une révolution.

Dans "Autopsie de la Révolution", Jacques Ellul, l'un des grands exégètes de Marx, rappelait que :

"Tout le mouvement de 1780 à 1789 est une révolution réactionnaire. Le gouvernement a fait à cette époque des réformes remarquables dans tous les domaines, et c'est lui qui est progressiste : mais les populations ont refusé de le suivre, par attachement à l'organisation traditionnelle, aux privilèges et aux situations installées : le pouvoir était alors dit despotique parce qu'il se voulait de plus en plus rationnel en même temps que les réformes qu'il accomplissait étaient plus libérales. Les nouveautés dans tous les pays sont intolérables. La révolte est contre le progrès."

De fait, quand votre leader brocarde le "petit monarque", il ne fait que reproduire le propos d'Ellul. Lorsque dans son programme d'élection présidentielle, il se prononce pour la suppression de la RGPP (révision générale des politiques publiques, désormais MAP), il se prononce contre le progrès. Et lorsqu'il caresse dans le sens du poil des populations qui vivent sur l'idéal du "c'était mieux avant", il se prononce contre le progrès. Car les couches qu'il représente, ou qu'il flatte, sont des segments de population qui ont vécu des mondes qui n'existent plus, et qui n'existeront sans doute plus jamais. La permanence de l'emploi salarié, tout au long d'une vie; la fin du cycle des 30 glorieuses; la fin d'un monde industriel. Tout cela dans un contexte économique où les BRIC et les CIVETS étaient des pays à vocation touristique.

Tu pourras me faire le procès des méfaits de la science, de la technologie, ou de la finance, sur le développement humain. Je te répondrai avec Braudel, te citant les grèves des ouvriers imprimeurs en France, vers le milieu du XVIème, "provoquées par la modification de la presse d'imprimerie qui entraînaient une réduction drastique du nombre des ouvriers" (in "Civilisation matérielle, économie et capitalisme, XVe-XVIIIè siècle, T1 : les structures du quotidien"). Mais également de l'apparition des luddites, au XIXè en Grande Bretagne, contre l'apparition des machines à filer. Un mouvement d'une telle importance qu'il a nécessité l'intervention de la troupe.  

Je ne doute pas du désarroi des manifestants devant l'incertitude du lendemain; mais tu ne peux décemment amalgamer les maux pour fonder une cohésion d'ensemble, coalition de bric et de broc unie sous la bannière du "qu'ils s'en aillent tous". Lorsque je vois le cortège qui s'est ébranlé dimanche, je suis malheureusement désolé de ne voir que l'expression de revendications catégorielles, chacun défendant son pré carré - et son emploi - dans des industries qui vivent leurs dernières heures (automobile, distribution de la presse, hauts fourneaux...). En aucun cas, un jeu collectif.

Vous faites du bruit, vous êtes la minorité agissante, l'aiguillon. Tant mieux. Il en faut. Maintenant, rendez-vous en compte, vous êtes les vieux cons de la République. Vous êtes les anti-modernes. Vous désespérez vos enfants, et vos petits enfants vous attaquent, dans les colonnes du Point dont vous honnissez les journalistes.

Nous vivons des crises, et ce serait notre mode de fonctionnement. Nous vivons également des meta-crises, des ruptures, qui occasionnent une remise à niveau de nos institutions politiques. Cela fait 70 ans que la stabilité règne dans les pays occidentaux. Que ceux qui sont aux commandes ne réalisent pas de saignées dans leurs forces vives en transformant leurs propres enfants en chair à canon, ou détruisant leur économie. La Vème est le régime républicain le plus stable dans notre histoire récente. C'est que l'époque veut que la France n'ait pas connu de guerre sur son territoire depuis les "événements" . Mais c'est aussi la période la plus calme dans le monde, qui a vu le dernier affrontement bloc contre bloc s'effondrer à Berlin.

Je ne t'apprendrai pas que la Veme République naît des suites des "événements" d'Algérie, la IVème sur les décombres de la deuxième guerre mondiale, la IIIème suite à la guerre franco-allemande de 1870.

Il apparaît évident que nous - collectivement - ne savons pas gérer un monde de paix. Et que notre système, que nous remettons à niveau à chaque conflit meurtrier, est grippé. Nos institutions le sont, notre organisation l'est, nos représentants également. Nous mêmes, citoyens, sommes faibles puisque nous reproduisons, inlassablement, les mêmes erreurs du passé. Ton leader dénonce la finance internationale, la collusion avec les hommes politiques ? C'est drôle, c'est l'affaire Stavisky. 1934, comme le temps passe... Ton leader prend à partie Cahuzac et pleure sur l'état actuel de la Grèce? Soit, mais pourquoi ne pas condamner la Grèce, coupable d'avoir maquillé ses comptes en 2001, avec la complicité d'un banquier d'affaire international ?

Dans le Que sais-je "La vie politique", édition 1985, Philippe Braud écrivait :

"les dirigeants en place jouissent généralement d'une forte longévité politique. Sauf séismes politiques relativement rares, ils conservent parfois presque indéfiniment le contrôle de leur organisation [...]. C'est une manifestation du phénomène oligarchique. De ce fait, il en résulte une nette tendance à la gérontocratie qui freine le renouvellement du personnel politique"

De fait, je veux bien entendre ceux qui militent pour le changement. Un changement qui ne s'opère plus dans l'alternance entre les Elephants et les Anes, mais dans une remise à plat du zoo. Je veux bien entendre que ton leader pleure la fin d'une utopie, commencée lors de la Commune étudiante, et terminée lors de la "parenthèse" de la rigueur, en 1983. La fin du socialisme. Mais le miroir aux alouettes n'est pas une doctrine, et la manipulation pas une méthode de gouvernement. 

Ce que nous avons a faire est inventer le monde de demain, pas se lamenter sur des passés forcément regretables. Non, ce n'était pas mieux avant. Et non, le futur n'était pas ce qu'en avaient prévu les prospectivistes de tout poil, pas plus qu'il ne l'a été par des ministères du plan. Nous n'avons plus d'agriculteurs qui se tuent à la tache, plus de mineurs qui en font autant. Nous avons collectivement élevé notre niveau de vie depuis la fin de la guerre. Les citoyens sont éduqués, responsables. Ils s'agitent continuellement dans la boite de Petri, et créent de la richesse, du bien-être, de l'intelligence.

Mais en effet, nous nous trouvons devant un paradoxe; en dépit de tout ce que nous avons réalisé, nous ne créons toujours pas "les lendemains qui chantent". Le plein emploi ne sera jamais atteint. Le conjoncturel devient du structurel. Quelles que soient les avancées de notre civilisation, il se trouve toujours un effet de bord qui masque, périodiquement, les bénéfices du progrès. Je prendrai un exemple, l'éducation.

Lorsque Raymond Boudon a écrit l'Inégalité des chances, il a démontré le double problème de l'accès à l'éducation : la neutralisation (pas assez d'emplois pour trop de diplômés) et l'absorption (la compétence requise pour un poste croit selon les classes d'âge). De fait, la génération limbo est apparue aux Etats-Unis ou au Japon, et l'on commence à voir ses effets en France. Et si l'on regarde le rapport de la Dares, concernant l'emploi en 2020, le futur des "cerveaux d'oeuvres" n'est pas réjouissant. Il y a lieu de s'attendre à une "forte dynamique des métiers de soins et d’aide aux personnes fragiles". Traduction : le secteur qui recrutera sera celui de la toilette pour grabataires. Ceux-là même qui manifestent aujourd'hui seront pris en charge par leurs petits-enfants, titulaires d'un doctorat. Cela donne envie, non ?

Cher ami,

Je peux comprendre que ton leader n'arrive à faire le deuil du tournant du "Bad-Godesberg" français du 23 mars 1983. Mais mentir au peuple pour satisfaire ses propres ambitions, en lui faisant qui plus est courir le risque d'un déclassement plus rapide, c'est dangereux. C'est précipiter la chute, et la rupture dans ce qu'elle a de plus sombre. 

Je vois bien que le système est à son maximum. Et que ton leader n'est pas le seul à se poser en alternative. D'autres partis sont également prêts à vendre leur chapelle, des verts au centre droit. D'autres encore y réfléchissent de façon collective (sur la liberté d'expression, via la Cantine), se basant sur une expérience islandaise récente, et des modes d'organisation hérités du web. Web qui n'est qu'une réinvention du collaboratif, mais qui est un outil puissant d'expression et de production d'actes et d'idées. 

Tout est à inventer, tout le temps, de façon collective. Notre rupture, celle de notre génération, devra arriver d'une façon négociée, comme jamais dans notre histoire il n'a été possible de la faire. Pour ma part, il n'est pas plus question d'aller taper du boche que de raccourcir de nouveaux aristocrates.

Pour en finir, je citerai Jean-Pierre Le Goff - encore un revenu du communisme - qui dans son livre "La démocratie post totalitaire" écrivait à propos du mouvement antimondialisation. S'entendant de la dénonciation des "Etats, institutions et hommes politiques devenus de simples servants et promoteurs des forces financières", il énonçait :

"Sans s'en rendre compte, les promoteurs de ce type de dénonciation donnent du système qu'ils entendent combattre une telle image de toute-puissance qu'ils contribuent à la renforcer. Et ils installent paradoxalement ceux qui les suivent dans une situation d'impuissance assumée : s'appuyant sur des analyses réductrices, la dénonciation radicale se suffit à elle-même et cette posture est elle-même reprise par les médias".

En suivant, par écrans interposés, la manifestation de dimanche dernier, je n'ai vu que ça.

Bien à toi

Julien 

dimanche 21 avril 2013

De la neutralité du Net

Le Conseil National du Numérique a organisé mardi dernier une présentation de ses travaux sur la "Neutralité du net" à la Cantine, à Paris. Quatre représentants du nouveau CNNum faisaient face à une audience fournie. Les geeks, IRL ou URL, étaient particulièrement représentés. Rédigé à la demande du gouvernement, suite à "l'affaire Free", l'avis rendu le 1er Mars est assez court. D'une trentaine de lignes, il énonce principalement que :

"le principe de neutralité doit être reconnu comme un principe fondamental nécessaire à l’exercice de la liberté de communication et de la liberté d’expression et [doit être inscrit] dans la loi au plus haut niveau de la hiérarchie des normes"

Comme l'a mentionné au cours de la présentation Christine Balagué, une des membres du collège ayant rédigé l'avis (et le rapport préparatoire), la mission conférée au CNNum n'était évidemment pas de faire la loi. Néanmoins, on pourra regretter la brieveté de l'avis, comme celle du rapport, qui se cantonne à des domaines très conventionnels. D'où une interrogation sur ce que recouvre cette neutralité, et les enjeux qu'un tel concept sous-tend.

Lors de la présentation de l'avis, le président du CNNum a déploré que la neutralité du net n'intéressait principalement que les geeks, et pas d'autres catégories de la population. Comme en écho, lui répondait quelques semaines plus tôt Bluetouff devant Manhack, "à force d'agresser leur environnement, les hackers sont entrés en politique". Il est vrai que le domaine est très technique, et que les compétences du législateur en la matière sont assez faibles. IRL, si l'on considère le nombre de lois retoquées au Conseil Constitutionnel, il y aurait également matière à questionnement sur d'autres sujets. Mais je m'égare. 

Une citation de Tim Wu, extraite de sa communication dans le Journal of Telecommunications and High Technology Law (2003) introduisait la problématique.

"Au cours de la prochaine décennie, les conflits entre les intérêts privés des fournisseurs de haut débit et l'intérêt du public vont mobiliser l'attention croissante des régulateurs de télécommunications."

Tim Wu, professeur de droit à l'Université d'Harvard, est l'un des premiers à avoir théorisé la net neutrality. En bon disciple de Lawrence Lessig, entre autres, Wu s'est spécialisé dans le droit dérivé de la technologie internet, soit le copyright, la liberté d'expression, les télécommunications...

 

Au cours de la discussion ont souvent été abordés deux thèmes : l'égalité et la liberté. Ne manquait que la fraternité, et la Cantine devenait le Club des Jacobins. Cela n'a pas l'air, mais j'y reviendrai.

L'égalité, c'est le principe fort de la neutralité du net : la non discrimination de l'information. Pour faire court, quelle que soit la nature de la donnée transportée par le réseau, celui-ci ne doit la traiter que selon le principe premier de l'internet , le "best effort delivery". La neutralité des réseaux, énoncée par Wu et acceptée par tous depuis, est que :

"The idea is that a maximally useful public information network aspires to treat all content, sites, and platforms equally"

Le deuxième point tient tant des exigences démocratiques (la liberté d'expression) qu'il découle techniquement de la non discrimination des contenus : la liberté de circulation de l'information doit être garantie dans le Réseau. Pour paraphraser une citation du rapport "toutes les informations circulent libres et égales en droit". Ce que l'on oublie un peu trop, c'est que le présupposé de Wu est qu'Internet est un réseau d'information public. Pourtant, si les protocoles qui le portent sont libres de droit (qu'en serait-il autrement?), il est opéré de part en part via des opérateurs privés. Dans les faits, tout le monde et personne possède Internet. C'est ainsi, que de façon latente, apparaît ce qu'Habermas a discuté dans son essai : la création d'un espace public. Espace public dont les sujets ne seraient plus juste des humains, mais des données.

Le principe de la neutralité du net, c'est que la donnée puisse librement transiter dans le Réseau, et, subséquemment, qu'elle ne puisse pas être altérée; c'est-à-dire que quelle que soit la source de la création de cette information, sa propriété première, sa véracité (la non modification de son état "à la création") doit pouvoir être garantie par le Réseau. Lawrence Lessig, (in Code is Law, paru en 2006), l'a très exactement résumé :

"The issue here is how the architecture of the Net - or its "code" - becomes a regulator. In this context, the rule applied to an individual does not finds its force from the threat of consequences enforced by the law - fines, jail, or even shame. Instead, the rule is applied to an individual through a kind of physics".

 

Le démiurge

L'homme a une fâcheuse tendance à reproduire son environnement. Non qu'il manque d'imagination, mais la limite de ses capacités réside dans sa perception du monde. Il est plus facile de concevoir ce que l'on peut imaginer (et réciproquement).

L'homme, cet ultime maillon de l'évolution cellulaire (selon Darwin), a d'abord appris à vivre dans son environnement. Hostile, il a muté. Il a aplanit les difficultés, comme les montagnes à coup de TNT, domestiqué les éléments, en comprenant "comment ça marche". La dernière étape – actuelle - est sa capacité à jouer au démiurge. Il joue donc avec la vie (cellules souches, nanotechnologies) et avec ses propriétés. il joue également avec son environnement. Ce qui nous amène à la neutralité des réseaux.

L'homme a appris à communiquer, bâtissant une société à mesure qu'il la signifiait. Des langages, des codes, des structures, chaque pierre apportant un développement suivant. Sans alphabet, pas de Saintes Ecritures. Sans codes, pas d'organisation de la cité. Sans imprimerie, pas de Réforme (et de diffusion de la langue vernaculaire). Du code, il en a produit depuis les alphabets aux codes informatiques, en passant par la mathématique. Ces codes forment un langage, normé, cohérent, qui décrivent un environnement, ses propriétés. Ces codes sont un moyen d'échange et de compréhension mutuelle, ils forment la communication.

Chaque invention humaine procède d'une autre. Chaque progrès technique dépend d'une compréhension, laquelle est décrite, discutée, normée. Chaque invention humaine a une documentation, des manuels d'utilisation, des règles propres. Le dictionnaire décrit les mots. L’étymologie leur prête un sens.

De son environnement maîtrisé, il est deux choses que l'homme n'a pu contraindre : les propriétés intrinsèques de soi, et celles de son environnement. Ainsi, les propriétés physiques de l’éther, la vitesse de la lumière, le nombre d’Avogadro, la constante de Planck... Ainsi, la division cellulaire, la réplication de l'ADN, la spécialisation des parties du cerveau.  

Ces propriétés physiques permettent à un individu d'appréhender une réalité objective. Si ses capteurs - les 5 sens - ne sont pas déréglés, ni son processeur central - le cerveau -, alors il ne souffre d'aucune distorsion de la réalité. Ce que l'individu voit dans l’éther existe. Même un mirage existe, il est le résultat des propriétés physiques de l'air, dans des conditions particulières.  Ce que l'individu entend existe, ce n'est que le résultat de la propagation d'une onde sonore dans un mélange gazeux dont toutes les propriétés physiques sont connues.

L'environnement ne ment pas, car ses propriétés ne sont pas modifiables.  Les avancées technologiques sont en train de modifier tout cela. La plus proche de nous est bien évidemment la recréation d'un éther. Internet est un éther, construit par l'homme. C'est en cela que le sujet est d'importance.

Internet est né de la volonté de chercheurs de créer un espace de liberté, non rigide, ouvert et de pair à pair. Comme le note Manuel Castells (in La Galaxie Internet) :

"le véritable exploit d'Internet est d'avoir instauré ce mode de gouvernement relativement stable sans succomber à la bureaucratie [...] ni au chaos qui menace sa structure décentralisée. S'il a échappé à ces deux écueils, le mérite en revient essentiellement à ces gentlemen de l'innovation technologique - Cef, Kahn, Postel, Berners-Lee et bien d'autres - qui ont vraiment eu le souci de maintenir le réseau ouvert à leurs pairs afin d'apprendre et de partager. C'est par un conception communautaire de la technologie que l'élite méritocratique a rencontré la contre-culture utopique pour inventer internet et lui conserver son esprit initial de liberté : c'est ainsi qu'Internet est avant tout une création culturelle."

Internet est un espace physique, calqué sur la communauté humaine. En choisissant d'implémenter un processus de type best effort delivery, les pères fondateurs ont garanti techniquement la résilience du Réseau, dans une architecture end-to-end ("l'intelligence est aux extrémités"). La contrainte technique (condition sine qua non de la Darpa), s'est muée en une "loi" morale. Le réseau doit délivrer l'information; toute atteinte peut être considérée comme une censure. La liberté d'expression des hommes est de fait traduite techniquement par le code.

Les attaques contre le réseau sont actuellement de deux ordres : l'un venant des Etats, l'autre du système marchand. Cette tension prend sa source dans une relative perte de souveraineté de la puissance publique, contre le public, ainsi que dans la transformation de la communication - l'échange de données - en marchandise.

 

Politique VS Economie VS Espace Public

Jeremy Rifkin, dans l'Age de l'accès, de citer Jean-Marie Guehenno quant à la fin de l'Etat/nation :

"A l'ère des réseaux, la relation des citoyens au politique est en concurrence avec l'infinité des connexions qu'ils établissent en dehors de lui. Par conséquent, la politique, loin d'être le principe organisateur de la vie en société, apparaît comme une activité annexe, voire une construction artificielle peu adaptée à la résolution des problèmes pratiques du monde moderne".

Un point de vue partagé par Eric Schmidt et Jarod Cohen, dans un article intitulé The Digital Disruption, qui avance l'apparition d'un "pouvoir interconnecté", fait de citoyens sur le réseau - à l'image de la presse, regroupée dans le fameux "4ème pouvoir" -  lequel s'oppose aux pouvoirs constitués.

On peut penser Internet comme la création des villes en Europe, qui culminera au Traité de Westphalie. Autonomie, liberté, constitution d'espaces publics, apparition d'une bourgeoisie basée sur une accumulation de connaissance/capital. Fait nouveau, ces nouvelles communautés, qui ne sont plus structurées géographiquement, tendent à redéfinir l'espace qui les entoure.  S'opposant à un pouvoir central, comme jadis les villes franches s'affranchirent du pouvoir féodal, elles tirent leur légitimité d'une liberté ubi et d'une défiance orbi, qui s’accroîssent de jour en jour.

Alors qu'il ne serait pas imaginable de contester l'aménagement des infrastructures routières par l'Etat, la suspicion de ce pouvoir interconnecté envers le pouvoir politique peut être légitime. Ainsi, les tensions autour du droit d'auteur, la surveillance généralisée, les atteintes à la vie privée. Même un Benjamin Bayart, opérateur d'un FAI indépendant, s'oppose à une structure web opérée par les Etats - souverains et démocratiques, rappelons-le. C'est que la défiance des citoyens envers l'Etat renvoie à une réciproque, qui n'est pas nouvelle. Par exemple, lors de la création des cabinets noirs du courrier postal..

 

Du coté de l'économie, rien n'est simple. Internet est organisé en couches. Si les protocoles sont libres de droit, d'autres couches sont appropriées. Les tuyaux, les services, les applications appartiennent pour la plupart à des groupes marchands, monopolistiques. L'aliénation volontaire des citoyens à ces nouvelles plateformes de droit privé, dont la gouvernance est de fait exclue de leurs mains, fait craindre des atteintes autant à la liberté d'expression qu'à celle d'entreprendre. Comme s'interrogent Nicolas Colin et Henri Verdier dans l'Age de la multitude :

"Que pèsent les lois sur le pluralisme quand Google suscite 60% du trafic des sites d'information et peut supprimer 75% du trafic d'un site en une nuit [...] ? Comment intervenir dans la lutte pour le monopole de la structuration d'Internet que se livrent Google, Facebook, Apple ou Amazon, et qui porte parfois même sur l'ergonomie ou le design des interfaces ?"

C'est là qu'entre en scène le domaine public. Selon Hannah Arendt (in "La condition de l'homme moderne") :

"[le mot public] signifie d'abord que tout ce qui parait en public peut être vu et entendu de tous, jouit de la plus grande publicité possible [...] [et] en second lieu, le monde lui-même en ce qu'il nous est commun à tous et se distingue de la place que nous y possédons individuellement"

De fait, le commun est le mot central du domaine public, et rattaché plus tard au "social". C'est ainsi que ce qui structure (le monde lui-même) est du domaine public. Après Harendt, Habermas fit du développement de l'espace public une condition nécessaire et suffisante à la critique de l'Etat, et d'autres, le suivant, à la construction d'une unité démocratique, car discutée.

Internet est au début de la construction de l'espace public tel qu'apparu au XVIIème. Rejeton du domaine privé, petit à petit approprié par tous, il devient au fur et à mesure nécessaire à la construction d'une société démocratique. Ici, la menace opérée sur l'information est donc double : de la part d'Etats qui ne peuvent tolérer la libre expression; de la part du monde marchand qui, en opérant une privatisation de l'espace public, par celle de la conversation, s'approprie ou empêche cette expression. Quelques exemples parmi d'autres : la volonté de l'Etat français de censurer la parole a priori - dans l'affaire du tweet #unBonJuif; la volonté d'Apple ou de facebook de proposer un écosystème puritain, exempt d'érotisme ou de seins - féminins; ou encore les techniques de type "man in the middle" opérées par des Etats totalitaires, comme le régime syrien. A cette censure peut s'ajouter la dénaturation de l'information, par un traitement opaque. Ainsi, la recherche sur internet, ou l'affichage des statuts facebook selon des algorithmes dont on ne connait pas la teneur. Ce qui fait prôner à l'un des membres du CNNum, Serge Abitboul, de l'INRIA, une neutralité de la recherche. Quant à la défiance en l'Etat (de droit), laissons la parole au président du CNNum, Benoit Thieulin, qui "ne ferait pas confiance à un moteur de recherche fait par un gouvernement". CQFD.

Il est également discuté de l’asymétrie des réseaux (voire des protocoles) opérés entre consommateurs et opérateurs de tuyaux et contenus comme d'une atteinte à la neutralité. Laurent Chemla, l'un des fondateurs de Gandi.net, fait correspondre ce principe de neutralité à celui d'égalité entre citoyens. Pour faire simple, si l'expression du FAI est une parole à 10dB, la parole du consommateur est limitée à 3dB. Ou encore, si l'expression reçue par le consommateur est du domaine du flux vidéo, sa parole sera limitée à du contenu texte. Citoyen, consommateur, le mélange est à dessein. La limite est en effet ténue tant "l'expression" recouvre à la fois une liberté du citoyen de concourir à la vie publique et à la vie des affaires.

Renverser le paradigme

On entend souvent que la technologie est - ou doit - être neutre. Rien n'est plus faux. Tous les progrès techniques ont accompagné, voire précédé, des mouvements sociaux d'importance. La mise en place du capitalisme actuel est précédé de la Réforme protestante, elle-même permise par la diffusion de la pensée, via le livre de Gutenberg. De même, les mouvements politiques actuels sont dérivés d'une organisation de la société capitaliste. Sans industrialisation, pas de Karl Marx.

Les Technologies de l'Information et de la Communication ne sont pas neutres non plus. Les partisans de cette neutralité voudraient qu'il existe un équilibre - politique - entre un téléphone mobile servant de déclencheur de bombe en Afghanistan et celui permettant à une afghane à prendre des cours via un centre d'appel. Rien n'est plus faux. Le téléphone mobile, dans les deux cas, simplifie et accélère un processus de communication. Il n'est pas neutre.

Mais les TIC ont un devoir de neutralité sur la nature du message qui circule. Le fait de créer un réseau d'échange d'information, sans doute préalable à la Noosphère de Teilhard, implique des responsabilités quant à la véracité de la donnée qui circule. C'était le point développé par la LCEN, où l'on a accolé le mot confiance au mot numérique. Aussi, lorsque l'information devient la pièce essentielle de la structure, sa monnaie, il est primordial que cette économie de la connaissance soit parée de la plus haute des vertus : la confiance dans l'information. Comme la confiance a structuré la société humaine, elle doit structurer la société de la donnée.

Au cœur de l'Internet - du réseau - se trouvent les services. Les tuyaux opèrent la circulation de l'information, laquelle information est la matière première opérée par des places de marché - plateformes. La problématique discutée à l'heure actuelle par les Etats est de contraindre des entités privées à accepter des règles de droit public, voire à les considérer comme des services publics. Ce qui a pu faire sens après la Révolution française (conférer un intérêt général à un service) et se perpétuer jusqu'au XXème n'est plus aujourd'hui d'actualité. D'une part, à cause de la défiance des populations envers les Etats, d'autre part, à cause de l'universalité des services, qui rendent l'action nationale impossible.

L'avis du CNNum pêche par une sous-estimation des enjeux des réseaux. Parlant de la neutralité comme d'une liberté fondamentale, il propose "de l’inscrire dans la loi au plus haut niveau de la hiérarchie des normes", c'est-à-dire dans la loi de 1986 "relative à la liberté de communication". La loi n'est pas le plus haut niveau de la hiérarchie, or, le sujet le mérite.

Entendons-nous bien. S'il s'agit de mettre en place des normes qui régissent la circulation de l'information dans un système de communication électronique, alors nous sommes en train d'écrire une Constitution qui s'applique à l'information comme un sur-ensemble humain. L'activité de communication humaine actuelle sur les réseaux, puis le déluge informationnel promis par le développement du M2M - ou Internet des objets - comme l'intégration croissante du numérique dans la sphère corporelle (google glass, quantified self, réalité augmentée) ou environnementale (maison intelligente, médecine, surveillance, assistants personnels...) impliquent que l'information qui transite par les tubes ou les services puisse être de confiance absolue. 

Aussi, à mon sens, la neutralité du net ne doit pas se concevoir comme une somme de devoirs appliqués à des tubes ou des services, quant à la circulation ou l'exploitation de l'information. Il faut attribuer des droits à la donnée elle-même, de sorte que sa consommation puisse être agréée, ou pas, en fonction de sa valeur de confiance, quelle que soit la couche du réseau qui l'aura processée.

 

NB : Certains liens de ce post sont issus d'une séance du webinaire organisé dans le cadre du Master « Architecture de l’information » de l’ENS sur le thème « Neutralité du Net, Économie de l’attention et Biens communs » par Savoirscom1

A lire : Les trois écritures: Langue, nombre, code de Clarisse Herrenschmidt

mardi 16 avril 2013

La société agile

La mission Beylat-Tambourin vient de rendre son rapport ("L'innovation, un enjeu majeur pour la France"). Après la mission Gallois, c'est le deuxième rapport qui traite des pistes visant à développer les entreprises françaises, notamment à l'international.

Car si trois ministères ont été mobilisés (Enseignement supérieur et de la Recherche, Redressement productif et PME, Innovation et Économie numérique), le principal bénéficiaire est, in fine, le Ministère du Commerce extérieur, qui voit s'apprécier tous les mois le déficit de la balance des paiements, laquelle atteint pour l'année 2012 le chiffre de 67 milliards d'euros. La tendance est baissière, mais elle demeure un effet d'optique, le ralentissement de la consommation française entrainant des importations moindres. Comme le rappelle la Ministre en charge, "1 milliard d'euros à l'export, c'est [la création de] 10.000 emplois en France".

Le rapport remis par MM. Beylat-Tambourin a émis 19 propositions, en laissant malheuresement de coté la fiscalité de l'investissement, ce point devant être abordé par une autre mission, les assises de l'Entrepreneuriat. Sa lecture ne révèle aucune surprise, mis à part peut-être l'accent mis sur l'éducation à l'entrepreneuriat. Au-delà, entre un Etat omnipotent et les grands groupes convoqués pour jouer les locomotives, rien de bien nouveau.

De la compétitivité des entreprises (en place) à l'émergence de nouvelles entités, les deux rapports pointent les tares de la société française, qui s'apprécient à tous les étages : économique, social, politique... le problème est structurel, et il est culturel : il n'y a plus ni rêve, ni goût du risque dans la population.

En 1997, l'économiste Paul Krugman décrivait une France malade de ses élites, "refusant de voir la réalité en face", "blamant la globalisation" et surtout, un pays "avec le gouvernement le plus important et le secteur privé le plus petit de tous les pays développés". 15 ans plus tard, la France compte 119000 exportateurs, l'Italie 200000 et l'Allemagne 350000. Rien ne change beaucoup au pays du luxe et du pinard. C'est bien le problème. La France se repose sur ses grands groupes, issus d'un capitalisme sorti de la deuxième guerre mondiale, lesquels privilégient des modèles de rentes et de fonctionnement de marché à dividendes, lorsque le modèle de développement américain est au réinvestissement et à la valorisation de l'actif. L'exemple d'Apple ou d'Amazon est à ce titre confondant...

Il n'est plus dans la culture des grands groupes de prendre des risques, alors que l'Etat les met au centre de toutes ses actions. On en voit les effets dans un des dispositifs clés de l'innovation en France, les Pôles de compétitivité. Un rapport d'étape, paru en 2012, pointe une trop faible implication des grands groupes, tout comme une dispersion des moyens de l'Etat. Les PME ont du mal a passer au stade d'ETI, entrainant une absence sur des marchés non locaux. Pourtant, ce sont ces sociétés, neuves, qui représentent de forts potentiels. Comme le rappelle Henri Verdier, qui a pris part aux groupes de travail de la mission Beylat-Tambourin, l'entreprise qui a le plus embauché en 2012 en France est le groupe O2, créé il y a moins de dix ans, et non coté...

 

Les entreprises en place, les grands groupes, n'innovent plus, et ne pivotent pas.

Un exemple : la crise du secteur automobile. La  situation de la branche est plutôt claire : d'un coté, un secteur dont le renouvellement du parc a été largement subventionné par l'Etat. Coté production (subventions et prêts à l'innovation) comme consommation (prime à la casse). 

De l'autre coté, un effet d'usage : la désaffection de la voiture en tant qu'espace de vie qui redevient un utilitarisme (se déplacer d'un point A à un point B). Ajouter à cela une pression écologique croissante, qui se manifeste par une demande populaire comme des pouvoirs publics (rendre les centres-villes piétonniers, privilégier les transport communs, les alternatives - velib, autolib), ainsi que la réorientation des arbitrages budgétaires des ménages quant à leurs investissements en temps de crise. Le marché local est en surproduction. 

On obtient une crise du secteur, et des affrontements autour de fermetures d'usines, inéluctables.

Parce qu'il est facile de ne pas avoir de mémoire, on pourrait croire que l'innovation se fait sans heurts, de façon lisse. Lorsqu'on prend l'histoire de l'automobile française, ce ne sont pas Citroen ou Renault qui ressortent des innovations techniques. C'est Panhard Levasseur. Pourtant, c'est Citroen qui rachète Panhard, incapable de créer un marché automobile de masse. Et si la 2CV ("4 roues sous un parapluie") fut un succès, par sa simplicité et son coût abordable, on oublie souvent que la production de masse répond à un autre besoin: écouler les pneus de l'entreprise Michelin, qui rachètera l'entreprise, menacée de faillite, avant la 2ème guerre mondiale.

 

Apple représenta un temps un quart du CA de Motorola, puis décida au printemps 2006 d'intégrer dans ses ordinateurs des puces Intel. Si le grand gagnant du match PC/Mac fut Intel, ce dernier est désormais dans la tourmente, étant exclu du principal marché des devices, les smartphones (principalement fournis par ... Apple). Il est possible qu'Intel disparaisse à court ou moyen terme, après avoir été le leader d'une économie pendant un quart de siècle. A moins qu'Intel ne pivote, ou ne se fasse racheter, comme Motorola (et sa branche Mobility).

Les rigidités comme la complexité sont les ennemis de tous les systèmes humains, étant donné que ce sont des systèmes vivants, donc adaptatifs. Et mortels.

 

Les suisses ont récemment et de façon paradoxale donné une grande leçon de capitalisme à leurs voisins. Pourtant, ce n'est pas tant une victoire des cgtistes sur des méchants exploiteurs qui s'est joué lors de la votation du 3 mars dernier. Elle a porté sur une meilleure gouvernance des entreprises par leur actionnariat. Alors que le pouvoir capitaliste a été détourné par une caste (les administrateurs) qui décidaient des rémunérations parfois faramineuses de leurs membres, les suisses ont exigé que la "démocratie entrepreneuriale", les actionnaires, puissent de nouveau contrôler leurs "élus". 

Les suisses mettent en oeuvre une certaine "agilité" de leur système électoral : la votation permet - via un système de pétition, de type bottom-up - de mettre aux lois des idées qui ne pourraient passer via la représentation habituelle. Un parallèle peut être réalisé avec les méthodes de management "agile", dont le système est basé sur une adaptation plus que sur une prédictivité. Au lieu de produire de la norme rigide, et le plus souvent soumise par des lobbys, la votation fait naître le débat politique, initié par les populations impliquées, et la production législative d'en sortir gagnante, car plus souple et en rapport avec les problèmes rencontrés.

 

Ce qu'il ressort de l'automobile, comme de la politique, c'est que depuis des temps immémoriaux, nous adaptons notre environnement. Si la voiture n'est plus un besoin, le déplacement l'est toujours. Singulier pour la voiture, c'est Bolloré, dont les métiers principaux sont l'énergie et la logistique, qui produit le concept autolib, et non Peugeot ou Renault. Et de pousser son modèle économique à la vente même de ses Bluecar, en gardant pour soi l'innovation majeure : la batterie reste en location. Alors que Peugeot produit des vélos, c'est Decaux qui entre en concurrence sur le segment, via Velib, afin de poursuivre son activité première d'afficheur, dans la capitale. Comme Michelin en son temps, deux entreprises sortent de leur métier principaux pour survivre et se développer.

 

Le gouvernement français a récemment entrepris de simplifier la technostructure qui est la nôtre. Suppression des comités "Théodule", choc de simplification. Le rapport concernant l'innovation est un travail intéressant dans la mesure où les propositions répondent à des rigidités structurelles, et culturelles. "Esprit visionnaire, prise de risque, acception et apprentissage de l’échec, capacité d’initiative, culture du projet et volonté d’aboutissement" sont des concepts que l'on aimerait voir appliquer au plus haut niveau de l'Etat, dans l'administration, et dans les grands groupes.

 

Ce dont nous avons besoin, c'est transformer une conception philosophique de la création, transformer une société d'inspiration lamarckienne en une autre, darwinienne. Même si la culture se répand à la vitesse de l'electron-web, créer une société agile reste une gageure. Mais cela demeure une obligation.

vendredi 5 avril 2013

Crise de foi

En pleine affaire Cahuzac est passé relativement inaperçue une information de même nature. Le grand rabbin de France, Gilles Bernheim, pris la main dans le plagiat. Et plus encore. Son dernier ouvrage, paru en 2011, Quarante Méditations Juives, fut non seulement écrit par un nègre, pratique désormais courante - ou du moins officiellle - dans le milieu de l'édition, mais il est en grande partie composé de textes "empruntés" à d'autres spécialistes de la question juive.

Là où l'on peut faire un parallèle avec Cahuzac, c'est que Bernheim avait contesté, de façon vigoureuse selon la presse, les accusations de plagiat. Et de retourner les emprunts contre son "inspirateur". Pour finalement, devant la détermination, et les preuves, de son accusateur, reconnaître son "erreur".

Ainsi, la plus haute autorité religieuse et morale des juifs de France en est à se parjurer. Triste nouvelle. 

Un peu plus tôt, et dans un autre domaine, plus léger, on se souvient du buzz Carambar où la presse fut instrumentalisée à des fins commerciales.

 

Un responsable religieux de premier plan, un homme politique aux responsabilités, une marque à forte notoriété; tous ont en commun le mensonge comme ligne de conduite.

Le délitement moral qui s'opère actuellement dans la société, au delà de l'exaspération qu'il peut provoquer, appelle à une question : peut-on encore croire ?

Ces cas sont graves. La société est une organisation sociale basée sur la confiance. Une morale, une éthique, en sont les fondements. Si la fraude fiscale est pénalement repréhensible, l'optimisation fiscale ne l'est pas. Pour autant, elles heurtent toutes deux la morale.

On peut gloser des répercussions d'une affaire Cahuzac sur l'Etat français, mais cela va bien au-delà. Ainsi, comment donner l'exemple aux sociétés nouvellement libérées d'un joug tyrannique, lorsque ce délitement est instrumentalisé par des fondamentalistes, pretexte à la censure et à l'établissement de "ministère du vice et de la vertu" . Comment contester le bien-fondé des démarches d'autres religieux, catholiques ceux-là, qui tentent par tous les moyens de faire échouer le mariage entre personnes de même sexe ?  Comment ne pas s'étonner que les suicides de personnes liées à l'affaire Bettancourt puissent faire surgir des théories de complot agitant le spectre de l'affaire Stavisky ? Affaire qui a entrainé un mouvement antiparlementaire, et la résurgence de l'antisémitisme...

 

A l'issue de la révolution française, l'Etat laïc s'est créé une morale, républicaine celle-là, visant à supplanter la religieuse. Le serment civique - prononcé entre autre par les fonctionnaires publics - valait allégeance aux idéaux de la République. Et les manquements, comme le rappelle le blog Dalloz, étaient punis de dégradation, punition qui fait passer la curée médiatique (y compris blogueurs et twittos) subie par Cahuzac pour une cordiale admonestation. Cette dégradation combinait déchéance des droits civils et de nationalité. Le code pénal de 1791 mentionnait :

« Le coupable qui aura été condamné à la peine de la dégradation civique, sera conduit au milieu de la place publique où siège le tribunal qui l’aura jugé. Le greffier du tribunal lui adressera ces mots à haute voix : “Votre pays vous a trouvé convaincu d’une action infâme : la loi et le tribunal vous dégradent de la qualité de citoyen Français”.
Le condamné sera ensuite mis au carcan au milieu de la place publique ; il y restera pendant deux heures exposé aux regards du peuple. Sur un écriteau seront tracés, en gros caractères, ses noms, son domicile, sa profession, le crime qu’il a commis et le jugement rendu contre lui ».

Dans cette morale républicaine révolutionnaire, la dégradation représentait la perte de l'attribut de fraternité, soit la confiance entre citoyens. Le dégradé était donc banni de la société française. 

De même, l'Etat laïc, en se débarrassant de la religion, a inventé et institutionnalisé une réalité objective, une vérité, contre le mysticisme. Et l'Etat de s'en trouver garant. 

La présidence de la République a eu des mots très forts pour qualifier la conduite de l'ancien ministre du budget. "Impardonnable faute morale". C'est bien ici de morale qu'il s'agit. Le maintien de la cohésion sociale, du respect dans les institutions, in fine de la soumission des citoyens à l'Etat - détenteur du monopole de la violence - est à ce prix.

 

A lire :

Le déshonneur dans la République, d'Anne Simonin

Djihad versus MacWorld, de Benjamin Barber

mardi 2 avril 2013

De l'éducation

Xavier Niel, le désormais trublion de la galaxie internet, vient de s'illustrer une fois de plus en lançant une école d'informaticiens, accessible sans diplôme et sans condition de ressources. Baptisée 42, accueillant 1000 étudiants par promo, dotée d'un budget de 50 millions d'euros, elle a l'ambition de former en 3 ans des "génies" aptes à s'inscrire dans une économie numérique qui représente un poids non négligeable du PIB (on parle de 5,5% en 2015). On pourra voir la conférence de presse ici, et une analyse exhaustive du modèle par Olivier Ezratty sur son blog

L'annonce a suscité beaucoup d'enthousiasme de la part des média, des milieux professionnels et des développeurs. Mais ne rencontre pas la même ferveur dans les écoles d'informatique établies, qui soulignent que : "les grandes entreprises recrutent sur diplôme". De fait, si Xavier Niel indique que c'est le savoir-faire qui est important, non le diplôme, la formation délivrée par 42 ne sera pas reconnue par l'Etat. Et le groupe Manpower de s'interroger : des geeks sans diplômes, de la science-fiction ?

Cette démarche – s'affranchir d'un cadre traditionnel de l'enseignement – s'inscrit dans un cadre plus global, amorcé depuis quelques années aux Etats-Unis, appelé MOOC. Elle reprend les idées émises entre autres dans un rapport de l'Unesco paru en 2005, Vers les sociétés du savoir, qui, constatant l'émergence de la société des réseaux, envisageait la construction de nouveaux modèles pour la "société apprenante", liant cette éducation réifiée à l'innovation. Dans cette approche, l'étude constatait une massification de l'enseignement supérieur, et notait une "compétition internationale entre les Universités", mais aussi "l'émergence de réseaux d'Universités sur le modèle des réseaux de recherche".

Ces travaux de prospective ont anticipé, aux Etats-Unis, à la création des MOOC, (pour massive open online course). Via les plateformes dédiées Coursera, Udacity, edx (le projet regroupant le MIT, Harvard et Berkeley), mais aussi de façon autonome (ainsi Yale, Princeton, Stanford...) les universités américaines proposent leurs cours gratuitement à l'ensemble de la planète.

S'il est assez étonnant de voir que le marché de l'éducation, qui représente des sommes gigantesques, découvre tout d'un coup les vertus du "gratuit" sur le modèle des sites du web2.0, il faut revenir un temps en arrière.

La révolution conservatrice des années 80 a bien évidemment touché l'éducation américaine. L'Université devenant un marché comme un autre, l'inflation s'est saisie de tous les secteurs. Ainsi, le coût des livres scolaires a augmenté de 800% aux US en 30 ans, multiplié par près de 3 par rapport à l'indice des prix. L'accès au marché a également provoqué une considérable augmentation des crédits étudiants, lesquels atteignaient fin 2012 la somme astronomique de 1000 milliards de dollars. Cet encours de crédit a des effets pervers : sur la dette en elle-même, qui est  titrisée et menace l'économie, et sur le futur de ces étudiants qui se retrouvent incapables d'accéder à d'autres marchés (eg logement ou l'achat automobile). Et pire, aliénant l'étudiant qui se retrouve étranglé par les remboursements, empêche l'innovation ou la création d'entreprise. 

Cet état de fait est comme de bien entendu défavorable aux plus pauvres, qui s'endettent pour étudier, et peuvent se retrouver en faillite personnelle, sans avoir obtenu le fameux diplôme. Pour celux-là, ce sont in fine les études qui provoquent un appauvrisseement. Comme le note le site zerohedge :

"college - a tool for making the rich richer, the poor poorer"

C'est dans cet environnement que sont apparus les MOOC.

Silicon Valley et la scalabilité

Véritablement popularisé en 2009 par un enseignant américain du nom de Salman Khan, le projet a très vite trouvé écho chez les enseignants/entrepreneurs de la Valley. Si l'on suit la courbe d'apprentissage de la Silicon Valley, le MOOC en est l'aboutissement génial. Le dernier bien culturel, le savoir, accaparé par les élites et l'argent au fil des siècles, devient massifié par une industrie à rendements croissants. Quant à la gratuité des cours, il serait plus judicieux d'évoquer les modèles freemium, ou l'économie des app à la Apple : vendre peu cher à beaucoup.

Comme l'indique l'un des fondateurs de Coursera, Andrew Ng à Nature :

“You would get a certificate that verifies you took the course for a small fee like US$10–$30”

Le calcul est rapide ; ainsi d'un cours d'intelligence artificielle de l'Université de Stanford suivi par 160.000 étudiants de par le monde, et achevé par 23.000, qui ont représenté plus d'élèves que l'ensemble des étudiants de Stanford. Son professeur, Sebastien Thrun, toucha également plus d'étudiants qu'il n'aurait pu en toute une vie. De fait, il fonda Udacity en 2012, avec un modèle économique différent de celui de Coursera : intervenir selon le modèle des chasseurs de tête et prendre un fee sur la première année de salaire de ses étudiants.

Thrun incarne bien ici les passerelles entre le monde universitaire et celui des entreprises; il est "l'inventeur" de la Google Car. Et c'est selon ce modèle d'expertises et de compétences à destination du monde du travail que les MOOC peuvent prospérer, avec l'innovation et la disruption propre à l'industrie du numérique. L'usage fait loi, et la recrée (comme chez Uber ou AirBnB) : les universités se passent donc de la loi et de son cadre normatif; elles fournissent donc non plus des diplômes, mais des badges, représentant les compétences.

On pourra s'interroger sur le strict utilitarisme de l'enseignement supérieur, à destination des seules entreprises. Mais on pourra également voir la formidable opportunité pour la recherche de bénéficier de cohortes de cerveaux, formés à peu de frais. Pour l'innovation ou pour surseoir à la fuite des cerveaux. Et aussi se réjouir d'un accès au savoir qui tend vers la gratuité.

Quid du modèle français ?

Mis à part quelques expérimentations (Centrale Nantes sur un site dédié, ou Polytechnique sur Coursera), et l'initiative de Niel, notre monde reste à l'écart de ces révolutions. Le mamouth, fier de ses prérogatives, tarde à s'adapter à un mouvement inéluctable. Ainsi, ce qui aurait pu être le fer de lance d'un enseignement de type MOOC, le Cned, vient-il d'être qualifié par la Cour des Comptes comme d'un établissement public d'enseignement inadapté à la formation en ligne. Et le ministère de l'éducation de confirmer, selon le Monde : "le CNED n'est pas parvenu à se moderniser et à anticiper les évolutions technologiques qui ont modifié le comportement et les attentes des élèves".

Toujours fondé sur l'offre et non pas la demande, dans des logiques de jardin secret transmis à des méritants qui n'existent plus, le savoir ouvre le futur à l'Unesco, mais pas en France. Et, horreur, le pré carré des pairs se retrouve concurrencé par celui des peers, dans cette logique libérale qui mènera ruines et désolation.

Il semblerait que le système actuel de protection de l'individu soit perverti par son propre fonctionnement. Le système égalitaire de production des élites est décorrelé de la réalité, où le corps enseignant proscrit désormais les classements d'élèves là où les parents cherchent avant tout à le maintenir. Ainsi de la carte scolaire, contournée par ceux qui le peuvent. Ou du classement des lycées qui voient apparaître en majorité les meilleurs parmi les institutions privées. En conséquence, le marché du travail est également sclérosé, et les RH, tétanisés par le mauvais choix de candidat, demander des BAC+5 plus des années d'expérience pour le moindre poste junior. Pour des métiers inconnus il y a 5 ou 10 ans, lesquels n'ont aucune filière de formation (SEO, community manager) et qui n'existent que pour des durées limitées (quid des webmasters?). Et se retournent donc vers des marques qui "vendent" diplômes, réseau, et calibrage, là où Niel recherche du futur Steve Jobs (bachelier) ou Zuckerberg (diplômé en sociologie). De la tête bien pleine contre de la tête bien faite...

En 2011, Michel Serres, dans un discours prononcé à l'Institut de France dans le cadre d'une séance sur les défis de l'éducation, discours intitulé Petite Poucette et qui donnera lieu à un livre l'année suivante, concluait :

"Nous vivons un période comparable à l’aurore de la paideia, après que les Grecs apprirent à écrire et démontrer ; comparable à la Renaissance qui vit naître l’impression et le règne du livre apparaître [...] Face à ces mutations, sans doute convient-il d’inventer d’inimaginables nouveautés, hors les cadres désuets qui formatent encore nos conduites et nos projets. Nos institutions luisent d’un éclat qui ressemble, aujourd’hui, à celui des constellations dont l’astrophysique nous apprit jadis qu’elles étaient mortes déjà depuis longtemps."

Il est regrettable de constater que personne ne lit les rapports de l'UNESCO, pourtant édités en français. Pas plus que n'a d'intérêt pour les dystopies, utopies, uchronies décrites via d'autres supports, comme epic2020. Qui montrent des avenirs possibles, probables, dangereux ou merveilleux. Mais qui ont le mérite de les imaginer.

EPIC 2020 The Future of Education

dimanche 31 mars 2013

Cher Monsieur Lescure

Cher Monsieur Lescure,

Je prends l'initiative de vous écrire suite à un article paru sur le site d'Electron Libre, sous la plume d'Emmanuel Torregano, intitulé "Pierre Lescure rêve d'un iTunes français".

Pour ma culture générale, cela fait quelques mois que je suis les entretiens que vous avez pris la peine de diffuser sur le site; je vous en sais gré, dans cette optique de transparence qui sied à l'époque, et vous sais également gré de la diversité des intervenants que vous avez reçus. Le panel fait honneur aux travaux conduits, à la lumière des enjeux en présence. Sans présumer du rapport que vous devriez remettre en avril, nous sommes ici loin du travail effectué par vos prédécesseurs Olivennes ou Zelnik. Votre mission, Culture Acte 2, mérite sans doute cette ampleur.

Si je vous écris ce jour, c'est parce que l"article de Torregano me laisse pantois. Torregano confond torchons et serviettes, lorsqu'il évoque le chiffre d'affaire d'iTunes. A dessein, ou pas, lorsque ce chiffre amalgame produits culturels (musique, films) et applications. Torregano pense modèle dépassé, lorsque la valeur de biens culturels provient désormais massivement d'une consommation, et non plus d'une appropriation. Les succès de spotify, deezer, netflix, amazon ou hulu en sont les criants exemples. Et les chiffres d'affaires des ayant-droits musicaux, basés sur l'exécution et non plus la reproduction, une belle démonstration.

Enfin, Torregano fait fausse route lorsqu'il parle d'années de traversée du désert, et d'investissements colossaux à réaliser.

Vous n'êtes pas sans connaitre l'économie des biens culturels, le mode de consommation des medias, et la schizophrénie quant à leur financement, et leur accès. Le bien culturel n'est pas du seul ressort marchand, et si la sphère publique participe activement à son financement, la démocratie exige un accès à ces biens via l'Etat, à titre quasi-gratuit.

Ainsi, la mise à disposition de biens culturels est double; via le système marchand, qui obéit à une logique de bottom up (le client choisit); via le système étatique qui obéit à une logique top down (le choix est effectué par un programmateur). C'est donc la volonté du consommateur qui régit la valeur du bien culturel: il paie la disponibilité de ce bien. Cela se retrouve par exemple dans la chronologie des media. Néanmoins, ce modèle s'applique aux seuls contenus audiovisuels; le livre fait figure d'exception, puisque le choix est effectué par le citoyen, moyennant une contrainte de disponibilité de l'ouvrage en bibliothèque. Mais même ce modèle est tangent, puisqu'en France, sur le 400 millions d'ouvrages qui sont vendus chaque année, 140 millions le sont à des bibliothèques.

 

La schizophrénie de l'accès à la culture pour le citoyen et le consommateur, se retrouve dans le financement de la création. On a fait grand cas de la tribune de Maraval, analysé les coûts supposés des aides publiques à cette industrie privée qu'est le cinéma. Mais on a omis ce qui en permet la richesse : la subvention continue du régime spécial des intermittents; les commandes des chaines publiques; les dispositifs fiscaux qui régissent l'investissement via les Sofica…

On pourrait citer les mêmes effets pour la création musicale (salles ou festivals subventionnés, intermittents..) ou le livre (achat public).

 

Internet a posé avec acuité le problème de l'immédiateté de l'accès : l'internaute veut tout, tout de suite. On le voit avec le piratage des films qui n'est qu'une réponse d'usage à une chronologie des médias qui n'est plus adaptée. On l'a vu avec la musique, où le téléchargement n'était qu'une réponse technique à une contrainte technique : les débits et matériels n'étant pas suffisants pour "écouter. Or, la possession d'une œuvre musicale ne reflète pas la demande de la majorité; seule la consommation l'intéresse. Pour les afficionados de l'objet, il y a le retour du vinyl; pour l'émotion de l'interprétation, il y a la salle... 

De plus, la notion même de propriété, en droit continental, est un leurre. La composante "morale" du droit d'auteur fait que l'œuvre est théoriquement incessible. Et si l'on a moqué Amazon qui a pu retirer physiquement de ses tablettes des œuvres d'Orwell, le droit d'auteur européen dispose d'une possibilité identique : le droit de retrait. Le public l'a oublié, mais l'achat d'un CD ne vaut que pour la cession du support.

 

Créer une entreprise de distribution d'œuvres de l'esprit est une chose facile : il suffit d'ouvrir les vannes des organismes dont c'est déjà la fonction. Télévisions publiques, bibliothèques, radios publiques ont catalogues, savoir-faire, opportunité.

Radiofrance dispose de la plus grande discothèque privée d'Europe. Un plan de numérisation a été mis en place il y a quelques années afin de mettre à disposition, via le réseau interne, n'importe quel titre à destination de n'importe quelle émission de n'importe quelle chaine du groupe.

Une autre des richesses de la Maison ronde est le catalogue. Au fil des années, des petites mains ont, successivement sur fiches puis dans la base de données maison, catalogué chaque album, titre, musicien, arrangeur et j'en passe… Il est ainsi possible de savoir si Miles Davis a joué du triangle dans un enregistrement de 1968 à Juan les Pins.

Radiofrance, établissement public, est lié à son actionnaire par un contrat d'objectif et de moyens, et doit trouver sur chaque période des ressources propres, afin d'équilibrer ses comptes.

Créer un iTunes (plutôt un nouveau Deezer) est chose facile. Il suffit d'ouvrir les vannes de la Maison de la Radio.

 

Le seul problème est bien évidemment politique. Lorsque des groupes comme UGC ont pu faire des procès à des cinémas publics pour concurrence déloyale, comment éviter qu'il n'en soit de même avec un tel projet ? Comment mettre en concurrence l'Etat et le privé sur la diffusion de la culture, de façon délinéarisée, lorsque l'un ne va pas sans l'autre, et que les deux s'opposent ?

 

Voilà les seules questions qui méritent d'être posées dans le débat actuel sur une ère post Hadopi : quel est le terme de l'exclusivité donnée à des acteurs privés pour l'exploitation de contenus dont la majeure partie du financement est public ? Quel est le pouvoir du citoyen, dans les limites de ses droits consacrés par la loi et les devoirs consacrés par la Constitution, dans l'accès à la connaissance, laquelle fait de lui un citoyen éclairé ? Quelle est la limite, dans la société actuelle d'un savoir audiovisuel, entre culture et entertainment ? Qui doit en délivrer l'accès ?

Plus que des questions de pertes de revenus d'exploitation, d'ayant-droit lésés, de financement de la création, il s'agit de comment une démocratie peut fonctionner à l'heure où chaque individu est un media, et où l'information, ce bien d'expérience, n'a de valeur qu'une fois consommée.

J'espère que votre rapport apportera des pistes qui dépasseront les seuls enjeux économiques d'oligopoles de rentes.

Dans l'attente de le lire.

lundi 7 mai 2012

notes pour plus tard

présidentielles 2012 : retour de Bastille, où des dizaines de milliers de gens - jeunes, black blanc beur - ont fété la victoire de Hollande. Ou plutôt la défaite de Sarkozy. J'ai plus entendu de "Sarkozy c'est fini" que de "Hollande président", même pendant l'allocution. Et vu des drapeaux algériens, irlandais (?) et syriens autant que de tricolores. Le Président par accident (d'une suite new yorkaise) serait bien inspiré de "rentrer dans l'histoire" numérique. Les résultats dès 15h via twitter, la gigantesque conversation générée par #radioLondres fut une formidable respiration dans un système de peurs. Plus facebook, sites purs players, mèmes et détournement Youtube. Et la "génération Y", la même jeunesse soixante huitarde, celle qui a commencé parce qu'on lui refusait l'accès au dortoir des filles, la voilà qui s'affranchit des lois à 1350 € l'amende, parce qu'elle est un troll. Comme les medias suisses ou belges qui furent, le temps d'un dimanche, la respiration dans un siècle qui ne veut mourir.
Jourdain en politique. La faire sans s'en rendre compte. Comme hadopi. Les usages font la loi, les pays post coutumier l'ont oublié... Les cinq prochaines années portent de grandes espérances. L'âge des possibles. Encore faut-il que les représentants décident de jouer le jeu. Réponse en juin. Mais nécessité d'adapter la société centralisée de la Révolution française en celle, décentralisée, de la Révolution numérique.

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