Cher Monsieur,
Je lis Books. Depuis le
1er numéro. Je fais partie de ces 25.000 qui vous lisent, et aiment vous lire,
dans une période où la crise d'une certaine - idée de la - presse masque les
dizaines de paris de votre genre. Et même à vous lire, vous aimer, j'ai oublié
d'acheter "à l'heure" votre dernier numéro. Ah oui, j'oubliais, j'aime vous
acheter chez mon kiosquier. J'aime le papier et les marchands de journaux.
J'aime l'analogique, et pourtant toute ma vie est numérique.
Aussi, le numéro de Mars/Avril sur "Internet contre la démocratie", après
"Internet rend-il encore plus bête", m'a fait saliver. Mais dès le sommaire, et
les titres des articles, j'ai ressenti un petit picotement au niveau de la
langue. Trop de salive, et mes dents ont mordu ma langue.
Le ton est donné avec votre
tribune (éditorial? profession de foi?) qui au delà de son titre "Pour en
finir avec le cyberoptimisme", est la preuve que, d'une, vous n'entendez rien
au Web, et que de deux, vous êtes l'exacte réplique de ce que vous
pourfendez.
Chaque phrase, chaque citation, chaque assertion, est non seulement tronquée
ou erronée, mais participe d'un pur sophisme.
Vous dites "[le web], dans les vieilles démocraties, promettait de bousculer
les conservatismes, les partis [...], les dépositaires du savoir ou des grands
médias". Relisez vos classiques, ils ne sont pas vieux, ils ont 10 ans.
Le web devait être un gigantesque supermarché. Souvenez-vous, une certaine
bulle.
Vous dites "[Le web] annonçait de meilleurs moyens pour lutter contre les
inégalités [...]. Quant aux Etats autoritaires, ils se voyaient potentiellement
menacés [...]". Ah bon? Berners-Lee aurait précipité, dès 1989, le Mur de
Berlin sur les fondations branlantes de l'apartheid (le rapprochement
idéologique est de vous)? Si vous arrivez à lire là-dedans le début de
commencement d'un manifeste révolutionnaire, non seulement je vous tire mon
chapeau, mais je le mange (enfin, ce sera une casquette).
Mais dans l'enchainement des phrases, on sent le fil arriver à l'aiguille.
La suite, à l'avenant, dégoulinant de bêtise et de vulgarité
intellectuelle:
Le tocsin vient quand, alors "que l'usage du web est aussi répandu que la
brosse à dents", vous faites constater que les promesses sus-citées ne sont pas
au rendez-vous. Un raisonnement de haut vol.. Que le Web "ne favorise pas par
nature un progrès de la démocratie ni même de l'idée démocratique". Ah bon, une
structure de communication ne favorise pas une démocratie. On devrait relire sa
Révolution Française (et sa Constitution). Son Histoire. Son Empire Romain, sa
Civilisation Grecque. On devrait peut-être s'intéresser aux sciences sociales,
aussi. Et lire ses propres dossiers et les avis balancés qui faisaient la
richesse de son magazine avant d'user des sentences comme "par ailleurs, NUL NE
L'IGNORE, le Web est un outil privilégié des groupes anti-démocratiques,
terroristes, négationnistes, et tutti quanti". Il me semble que vous avez
oublié les pédophiles (mais pas les "pilleurs" de produits culturels).
Je pourrais reprendre chaque phrase, chaque citation, chaque assertion de
votre torche-cul et lui opposer des millions d'articles, de thèses, de
documents, d'études, émanant de juristes, de chercheurs, de philosophes, de
spin doctors, d'économistes, et réfuter chacun de vos propos.
Je pourrai mettre un lien sur chaque mot que j'écris portant sur un livre,
une loi, un dictionnaire, un site Web, une archive audiovisuelle, en France ou
dans le monde. Je pourrai objecter sur les groupes anti-démocratiques (1er
amendement US rules), sur Obama, Wikipedia, les régimes totalitaires. Je
pourrais vous raconter (et vous citer les références) d'histoires de trusts, de
manipulations, de lobbying et de déstabilisation qui sont antérieures à 1989 et
se déroulent dans des pays dits démocratiques. Mais je n'ai pas envie. Et je
n'ai pas de temps à perdre avec un plumitif de votre espèce. Alors je vais
abréger. Et sauter au dernier paragraphe. La conclusion. Votre sentence.
Vous voulez "dénoncer" qu'Internet n'opère pas dans le sens de la
démocratie. Et vous énoncez qu'Internet "est politiquement neutre", "comme
toutes les technologies nouvelles". Voulez-vous que l'on parle de technologies
nouvelles, rétroactivement. Voulez-vous qu'on parle de l'écriture? De
l'alphabet? De l'imprimerie? Du livre?
Vous voulez qu'on parle de la démocratie?
Vous cherchez 10.000 lecteurs de plus pour continuer votre aventure?
Vous venez d'en perdre un.
Julien Breitfeld