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lundi 27 mai 2013

Les paradoxes Google

Il y a deux mois, au détour d'un papier sur son blog du New York Times, l'économiste Paul Krugman développait l'idée du journaliste économique Ryan Avent (sur son blog de The Economist, Free Exchange) : "nationaliser" la fonction de search sur internet. Partant de la suppression de Reader par Google, il s'interrogeait sur le caractère monopolistique d'un service, et son éventuelle prise en charge par les pouvoirs publics. L'idée pouvait paraître saugrenue, mais à y regarder de plus près, la position de Google dans la chaîne de valeur tout comme le développement de la fonction de recherche dans l'économie - la société - du Net engendrent beaucoup de questions, quant à la place des Interweb dans nos vies.

Dans l'économie du Net, le motto est celui du "winner takes it all" (ou effet superstar théorisé par S. Rosen en 1981). Ce principe est une sorte de loi de Pareto s'appliquant aux individus starifiés. Il convient néanmoins parfaitement aux entreprises, notamment de service informatique, en grande partie à cause de la similarité de leur existence : l'immatérialité. [Un corrolaire fut proposé par Chris Anderson en l'expression d'une économie de la Long Tail (longue traine) : les 20% restant de la distribution de Pareto pouvant être exploités selon une temporalité plus longue.]

 

L'ogre Google, né en 1998, a procédé à une concentration horizontale de son marché initial, la fonction de recherche. Si l'on regarde l'année 2004 (au hasard, d'un lien  retrouvé sur Google), les fonctions de recherche étaient distinctes; ainsi, selon SearchEngineWatch, qui établissait chaque année un palmarès des moteurs, on pouvait distinguer la recherche pure (7 acteurs), la méta-recherche (21 acteurs), la recherche de News (10 acteurs), la recherche de blogs (8 acteurs), la recherche d'images (5 acteurs), la recherche de sites de e-commerces (aux Etats-Unis, 8 acteurs).

9 ans plus tard, l'ogre Google concentre toutes ces recherches, représentant plus de 90% du marché en Europe (AT Internet, avril 2013), et les 2/3 aux Etats-Unis (Comscore, avril 2013). Ce monopole est l'objet de beaucoup d'attentions de la part des services de l'UE ou de la France. Mais, le choix étant celui du consommateur/citoyen, plébiscitant une fonction de qualité, Google paraît intouchable tant la recherche est un service privé, dont l'usage est mu par la demande, et sur un marché qui s'apparente de plus en plus à une utilité publique. 

Internet, ce pourrait être ce service d'informations célébré en 1789, la presse, composante essentielle de la démocratie, à la fois sentinelle et guide, dont Desmoulins disait, en parlant des journalistes "aujourd'hui, les journalistes exercent le Ministère public, ils remplissent une véritable magistrature" [in La contre-démocratie, P. Rosanvallon]. L'impact de l'internet sur l'organisation de la société n'est plus à démontrer; son utilité non plus (par exemple, au travers de ce récent sondage effectué en Amérique latine indiquant que 82% des répondants avaient appris quelque chose de nouveau grâce à lui).

D'ailleurs, étant donné l'impact des activités d'Internet sur l'organisation de la société, au sens large, on pourrait adapter la déclaration des droits et des devoirs de la presse de novembre 1945 de la Fédération nationale de la presse française selon laquelle :

« la presse n'est pas un instrument d'objet commercial mais un instrument de culture ». Celle-ci n'est libre que lorsqu'elle ne dépend «  ni du gouvernement ni des puissances d'argent, mais de la seule conscience des journalistes et des lecteurs ». Elle a pour mission de « donner des informations exactes, défendre des idées, servir la cause du progrès humain ».

Il suffirait de remplacer "presse" par "internet". Et puisqu'au cœur de l'Internet se cache Google, reprenons l'assertion de Krugman, et paraphrasons Patrick Eveno, dans son "Histoire du Journal Le Monde - 1944 - 2004" :

" Google est donc perçu comme un quasi service public même si Eric Schmidt dira plutôt que « Google est au service du public ». "

Et continuons la paraphrase.

 

Google : Software as a - public - service ?

En 1998 est apparu l'iconoclaste moteur de recherche. Dans un internet dominé par les portails tels yahoo ou AOL, où la recherche était encore une fonction triviale, dans un monde où les investisseurs avaient réduit le réseau des réseaux à un gigantesque supermarché, l'iconoclaste Google est arrivé avec cette prétention :

"Notre mission est d'organiser les informations à l’échelle mondiale dans le but de les rendre accessibles et utiles à tous"

Le caractère iconoclaste de l'entreprise se vérifie ensuite dans son approche du marché. En effet, ses fondateurs ont créé une plateforme de marché, véritable, de type walrassienne : le principe des enchères sur mots clés, introduit par Bill Gross en 2002, obéissait à une véritable place de marché publicitaire, non biaisée par les multiples remises et accords secrets pourvus par les agences (voir par exemple les remises offertes par RF publicité ici). Non seulement ce principe d'achat de mots clés reposant sur des enchères a été couronné de succès, mais Google l'a également appliqué lors de son introduction en bourse, via le principe de l'adjudication à la hollandaise. Google mettait en place la concurrence pure et parfaite, sur sa place de marché : la publicité. 

Ce faisant, Google, en misant sur le cœur de la problématique - l'internaute désire une réponse à une question, qui n'est pas réduite à un ordre marchand - est devenu en 10 ans le leader occidental de la recherche. Et loin de se reposer sur ses lauriers, l'entreprise a poursuivi son développement, capitalisant sur la donnée comportementale accumulée au fil des années, et devenant le principal créateur de services à hautes valeur ajoutée liés à la société de l'information..

Comme le note Barbara Cassin dans "Google-moi", le terme "mission" n'est pas neutre, et renvoie à une vision prosélyte, voire civilisatrice d'internet (et partant, du moteur de recherche), telle qu'elle est décrite dans le récent livre de Schmidt et Cohen, "The New Digital Age" (critiqué ici).

 

Dans la lettre aux investisseurs, préalable à leur entrée en Bourse de 2004, les fondateurs écrivaient :

" Our intense and enduring interest was to objectively help people find information efficiently. We also believed that searching and organizing all the world's information was an unusually important task that should be carried out by a company that is trustworthy and interested in the public good. We believe a well functioning society should have abundant, free and unbiased access to high quality information. Google therefore has a responsibility to the world. "

Cette responsabilité, et cette recherche du bien public, se transforment dans tout une série de services que l'on pourrait qualifier de services publics. Ainsi, dès la survenue de la tornade meurtrière en Oklahoma, Google, a édité la carte des lieux, indiquant les zones touchées. Cette crisismap avait déjà été employée par le passé depuis l'ouragan Katrina, et est réactivée à chaque catastrophe planétaire. Idem lors des attentats de Boston, où l'entreprise a immédiatement lancé une page PersonFinder.

Google a de fait lancé son propre charity, Google.org, qui se sert de tous les outils qu'il a mis en place pour son propre intérêt pour s'intégrer dans la communauté en les dérivant dans des optiques citoyennes. Le projet crisisresponse intègre google map, et personfinder pour chaque crise d'importance survenue dans le monde.

 

Mais le coté boy-scout de l'entreprise ne s'arrête pas là. Disposant de moyens énormes, de données gigantesques et encourageant ses équipes à créer des projets personnels, Google met en place des outils qui n'ont rien à voir avec un caractère marchand. Ainsi, avec les images provenant du programme spatial keyhole derrière GoogleMap (qui fut d'abord un programme militaire d'espionnage, ne l'oublions pas), Google a lancé timelapse. Ces animations déroulant 30 ans d'imagerie satellite font prendre conscience des transformations de notre habitat terrestre.

Derrière ce projet citoyen, se cache un service, Earth Engine, qui :

" makes it available online with tools for scientists, independent researchers, and nations to mine this massive warehouse of data to detect changes, map trends and quantify differences on the Earth's surface. Applications include: detecting deforestation, classifying land cover, estimating forest biomass and carbon, and mapping the world’s roadless areas "

Google, entreprise de droit privé américain, prétend non seulement organiser toute l'information disponible sur la planète, mais l'utiliser dans la recherche idéalisée du "bien". C'est l'idée du slogan non officiel, "don't be evil".

Et l'entreprise ne s'arrête toujours pas là. La création d'un laboratoire d'idées, Google [x], participe également de cet idéal. D'après son directeur, Astro Teller, cité dans un récent article de BusinessWeek  :

" Anything which is a huge problem for humanity we’ll sign up for, if we can find a way to fix it. ”

Google entend s'attaquer à n'importe quel problème de l'humanité, et y apporter une solution. Rien que ça....

 

Google as an Oracle

Comme le relate l'article, Google [x] n'est qu'un énième rejeton des laboratoires privés issus d’entreprises industrielles, comme les Bell Labs ou le Xerox Parc. [x] est responsable entre autres de la GoogleCar, ou des GoogleGlass.

Google vient de prendre un virage radical dans sa participation à la création en lançant un projet extraordinaire : Google Brain, placé sous la direction d'Andrew Ng, et sous la houlette du gourou de la singularité : Ray Kurzweil.

En partenariait avec la NASA, Google envisage de créer une intelligence artificielle, basée sur des ordinateurs quantiques. Pour le moment, seules des entreprises telles qu'IBM avaient envisagé cette création, et encore, pour des usages purement spécifiques, de recherche d'abord (Deep Blue pour le jeu d'échecs) puis professionnel (Watson, pour le moment cantonné à l'aide à la décision dans le domaine médical). C'est que le modèle technique à base de supercalculateurs est coûteux à mettre en place, et les bases de données crawlées pour que la machine "apprenne" sont spécialisées.

Dans son livre consacré à Google, "The search: how Google and its rivals rewrote the rules of business and transformed our culture" paru en 2006, John Batelle détaillait déjà l'idée sous-jacente de Brin et Page :

" Search is also a catalyst in promising attempts at cracking one of mankind's most intractable problems: the creation of artificial intelligence. By its nature search is one of the most challenging and interesting problems in all of computer science, and many experts claim that continued research into its mysteries will provide the commercial and academic mojo to allow us to create computers capable of acting, by all measures, like a human being. "

Partant de ce qu'il appelait la base de donnée intentionnelle (Database of Intentions), Batelle liait la connaissance aigûe de toute problématique humaine via son questionnement - que l'on retrouve dans le Zeitgeist annuel, mais dont on peut apprécier les effets non triviaux dans ses statistiques de prévalence de la grippe par exemple - à la constitution d'une intelligence artificielle d'envergure.

Lier les intentions et la potentialité du résultat devient, au fur et à mesure de l'avancée des technologies, et de la baisse de leur coût, du domaine du possible; on en voit d'ailleurs des résultats concrets avec un mathématicien comme Nate Silver, qui a, lors des deux dernières élections américaines, "prédit" la victoire d'Obama. Le programme de Google sur l'IA dispose d'un avantage indéniable sur n'importe lequel de ses concurrents : Google crawle tout ce que l'humain a numérisé depuis 20 ans, et dispose des données associées visant à qualifier ses bases de données : la validation du résultat de la recherche.

 

L'organisation du - nouveau - Monde

On peut rapprocher l'organisation du monde occidental du XXème siècle de la structure héritée du livre : une table des matières, ordonnée, hiérarchisée. Ses clercs, disposant d'accès privilégiés à l'information, en sont devenus les maîtres.

A l'ère de la sérendipité, la construction physique de l'information, qui a structuré la construction mentale des humains, n'est plus. Il suffit de se rendre dans n'importe quelle classe de cours pour voir les étudiants tous atteints d'un syndrome du déficit de l'attention. La linéarité de l'apprentissage, comme la hiérarchie des savoirs, n'est plus de mise.

Les Etats sont passé totalement au travers de la "société de l'information". Ils ont failli, en pensant qu'Internet était un sous-ensemble d'une économie, et qu'il était valorisable. Or, dans la société de l'information, Internet est une surcouche, qui comprend également le monde réel.

Les Etats ont failli, en laissant les Postes hors la messagerie électronique, en laissant le territoire hors le numérique (cf. le fail IGN). Les Etats on failli en n'appropriant aucune des technologies numériques à leur disposition pour développer le système qui les porte. Même le nouvel eldorado de l'organisation, l'openData, qui sous-tend l'openGovernment, est un phénomène récent.

Les Etats ont failli, et n'ont rien vendu d'indépassable à leur population depuis la conquête spatiale. Les résolutions pour combattre la pauvreté, les maladies, l'illétrisme s’enchaînent, et à coups de centaines de millions de dollars, le résultat ne suit pas;  les sommes investies sont le plus souvent accaparées par les gouvernants au détriment de leur population. Ici encore, le boy-scout Google arrive et annonce de massifs investissements dans le déploiement de réseaux sans-fil, en Afrique sub-saharienne et en Asie du Sud Est. Si ces investissements sont avant tout économiques (permettre l'accès à ses services, et d'étendre son monopole), il ne faut pas s'en tenir à cela. Relisez "The New Digital Age"...

 

John Batelle, déroulant le fil de ses interrogations sur Google, écrivait :

" Search straddles an increasingly complicated territory of marketing, media, technology, pop culture, international law, and civillibenies. It is fraught not only with staggering technological obstacles-imagine the data created by billions of queries each week-but with nearly paralyzing social responsibility.

If Google and companies like it know what the world wants, powerful organizations become quite interested in them, and vulnerable individuals see them as a threat. Etched into the silicon of Google's more than 150,000 servers, more likely than not, are the agonized clickstreams of a gay man with AIDS, the silent intentions of a would-be bomb maker, the digital bread crumbs of a serial killer. Through companies like Google and the results they serve, an individual's digital identity is immonalized and can be retrieved upon demand. For now, Google cofounder Sergey Brin has assured me, such demands are neither made nor met. But in the face of such power, how long can that stand? "

 

Si Google peut mettre en ligne un outil de trend de videos de lolcat aux Etats-Unis, il peut également savoir qui poste les vidéos du printemps français, qui les regarde, qui les recommande, combien les mettent en favoris ? Quel est le taux de propagation, sur quelle période ? Sur quels territoires ? Quel est le taux d'engagement, et in fine quelles sont les chances d'avoir la création d'un Tea Party à la française...

 

Le monde selon Google

Internet remplit à l'heure actuelle une sorte de service public, et l'organisation sous-jacente (son administration) est effectuée majoritairement par Google. Et de cette "structure structurante" ressort une fondamentale redéfinition des caractéristiques propres de l'être humain; comme l'énonce Avent dans son article :

" [with the search] we stop memorising key data points and start learning how to ask the right questions. We begin to think differently. We stop remembering who said what when about what engagement on such-and-such a date, because we have fully archived email and calendar services for all of that. And we instead devote more mental energy to figuring out how to combine the wealth of information now at our hands into interesting things. [...] The bottom line is that the more we all participate in this world, the more we come to depend on it. The more it becomes the world. "

Tout un processus cognitif est non seulement externalisé, mais confié à un tiers, une entreprise, laquelle promeut "le bien". Aucune autre ligne directrice, aucune constitution, aucun ordre moral ou contrainte juridique ne lie un utilisateur à Google. Seule, la promesse du bien, par une structure qui évolue à toute vitesse et qui petit à petit se détache des contraintes du monde physique. 

Lors de la conférence Google I/O du mois de mai, Larry Page a exprimé l'idée de créer - physiquement - un monde à l'écart du monde, où des expérimentations de toutes sortes pourraient être créées, à l'écart de toute régulation. Une sorte d’île (comme imaginée par Wired), dont l'idée est clairement tirée du festival Burning Man, où les deux fondateurs ont posé leur sac à l'été 99. David Vise, dans "Google story", paru en 2008 rapporte les propos de Harley K. Bierman, l'un des organisateurs :

" Burning Man is a social experiment where an entire city gets built, lived in and then disappears. And that is the biggest performance art piece of the whole event—the art of leaving without leaving anything behind."

 

 

Est-ce la réminiscence des débuts d'Internet, dont les créateurs étaient des barbus sous LSD ? Est-ce un territoire dédié, visant à accueillir une sorte de technotribu, telle qu'imaginé par Powers ou Gibson (avec le mouvement Steampunk), Jodorowski (l'Incal), Simmons (Les Canthos d'Hyperion) ou encore Miller (Martha Washington) ? Est-ce la volonté de poursuivre cet idéal de la contre-culture, et de construire dans le réel l'utopie d'un Barlow ? Est-ce cette liberté de création revendiquée dans la philosophie de l'entreprise

Certains peuvent juger que l'horizon de Google est skynet. Avec un budget de R&D de $6,8 milliards en 2012, Google dispose d'une manne financière extraordinaire pour mener à bien des recherches appliquées sur n'importe quel sujet visant à "résoudre un problème de l'humanité". A titre de comparaison,  c'est deux fois le budget du CNRS ou encore 1/3 du budget de la NASA.

Si l'on suit l'idée de Page, le laboratoire a pour but de délivrer par la suite ses résultats à l'ensemble de la communauté. C'est ainsi que sa position serait politique. Et elle l'est déjà, lorsque l'entreprise défend ses utilisateurs contre l'Etat américain, ou s'oppose à SOPA ou PIPA.

 

Le paradoxe de Google, c'est d'être la seule entreprise privée au monde à ne plus seulement créer des produits et services, mais à façonner le monde qui le contient, et à écrire une partie de son histoire, comme cela ne s'est jamais produit dans celle de l'humanité. Le paradoxe de Google, c'est d'être en mesure d'écrire le futur des citoyens du monde, en fournissant des services publics dans un espace privé. Si comme l'indique la notice préalable à l'IPO de 2004 :

" Google users trust our systems to help them with important decisions: medical, financial and many others. Our search results are the best we know how to produce. They are unbiased and objective, and we do not accept payment for them or for inclusion or more frequent updating. [...] We believe it is important for everyone to have access to the best information and research, not only to the information people pay for you to see. [...] We have a strong commitment to our users worldwide, their communities, the web sites in our network, our advertisers, our investors, and of course our employees. Sergey and I, and the team will do our best to make Google a long term success and the world a better place."

la confiance est essentielle de la part des utilisateurs, et que Google prétend délivrer une information objective, est-ce que ces bons sentiments survivront au triumvirat hors norme Brin/Page/Schmidt qui agit comme un monarque éclairé, voulant créer "un monde meilleur" ?

Google va-t-il se transformer en Etat ? Les absorber tous ? Verra-t-on un jour des citoyens Google ? Dans la captation de la valeur "d'intérêt public" par une entreprise privée, les questions méritent d'être posées. 

samedi 11 mai 2013

Le futur selon Google

Je viens de refermer le livre de Cohen et Schmidt, "The New Digital Age". Enfin, refermer un epub sur une tablette est un bien grand mot. Ou plutôt, un ancien mot. De la même manière que "je l'ai lu dans le journal" ou "je l'ai lu sur internet", l'objet emprisonne...

Loin d'être un livre traitant de pure technologie, c'est un livre politique.

On peut le prendre pour un panégyrique de Google, dont il apparait de plus en plus une mission messianique, et le traiter avec un certain mépris, à l'instar de Pierre Haski sur Rue89. On peut penser que Google prend ses désirs pour des réalités, à l'instar de Frédéric Martel sur Slate. On peut, avec les deux suscités, considérer ce qu'il décrit avec appréhension, voyant dans Google un ogre tyrannique, mi big brother, mi skynet, le réduisant à une entité purement commerciale prédatrice de nos libertés. 

On peut aussi regarder un peu plus loin et considérer ce livre comme une déclaration d'intention de Google à l'adresse du gouvernement américain : un serment d'allégeance dans le combat pour la diffusion de la civilisation de l'Empire.

 

Alors que Google est une entreprise dont le coeur de métier est le moteur de recherche, se diversifiant dans l'email, la fourniture de contenus videos, la voiture sans chauffeur ou l'augmentation de l'humain, le livre ne traite que de politique, au sens premier du terme : l'organisation de la cité, ici interconnectée. Pas un des sujets excitants chez Google, de Google Brain (drivé à la fois par Andrew Ng et Ray Kurzweil) à Google Glass, Car, Youtube, toutes inventions qui promettent de façonner notre futur ne sont détaillées dans ce livre. Le seul objet d'étude est le réseau et ce qu'il permet. 

Futur de la citoyenneté (chapitre 2), futur des Etats (chapitre 3), futur de la révolution (chapitre 4), futur du terrorisme (chapitre 5), futur des conflits (chapitre 6), futur de la reconstruction (chapitre 7). Si le titre n'incluait pas le terme "digital", la consultation du sommaire pourrait prêter à croire que ce livre a été écrit à la fin de la 2ème guerre mondiale, par un think tank comme Rand Corporation.

 

Le livre s'ouvre sur un constat, "The Internet is the largest experiment involving anarchy in history", et pendant près de 300 pages (380 avec les annexes), traite de l'évolution de cette anarchie. Décrivant les avancées sociales procurées par le réseau des réseaux, il oscille constamment entre le mieux et le pire.

Mais s'il cherche à décrire le futur, un futur, le Nouvel Age Digital, il tombe à coté. Chez Schmidt et Cohen, on est schizophrène. Les paradoxes du livres sont nombreux : si, d'un coté, internet est révéré pour participer de la quête de la vérité absolue ("people who try to perpetuate myths about religion, culture, ethnicity or anything else will struggle to keep their narratives afloat amid a sea of newly informed listeners."),  de l'autre, il est pointé du doigt dans le chapitre terrorisme pour la facilité de l'embrigadement. On pourra objecter que ce sont les usages qui sont déterminants, pas la technologie. Qu'il n'y a pas une réponse, mais des possibilités. Pourtant, le mot le plus souvent employé par les auteurs est "will". Pas "could be", ou "might be". Will.

Un autre point dérangeant dans la lecture du livre est l'absence totale de questionnement du coté des démocraties occidentales. Si, d'un coté, Internet est dépeint comme le sauveur de la démocratie contre des régimes totalitaires, à aucun moment ne sont abordés les mouvements militants américains ou européens, contre ACTA, PIPA ou SOPA.

Si Assange et Wikileaks sont convoqués pour l'aspect "whistleblowing", pas une ligne n'indique les pressions officieuses du DOJ sur Amazon, Mastercard, VISA ou EveryDNS pour stopper le financement ou la diffusion du site, ou sur le caractère exceptionnel du procès Manning en cours ("a clear and present danger to journalism in the national security arena" selon Yochai Benkler). Par contre, Russes, Chinois, pays du Moyen Orient illustrent abondamment, tout au long de l'ouvrage, les dérives autocratiques des pouvoirs contre la diffusion de l'information.

C'est là toute l'ambiguité du livre : poser des futurs possibles, mais à l'étranger. Jamais sur le sol américain, ni même dans les démocraties occidentales. Alors que l'on trouve de nombreuses références sur les événements de révolte de citoyens contre leurs gouvernants, dans les régimes totalitaires, pas un mot sur Seattle 1999. Pas un mot sur le mouvement des 99%, ayant pourtant largement bénéficié des TIC.

Et le futur selon Google d'opposer continuellement monde réel et monde virtuel :

"People and states will prefer the worlds where they have more control - virtual for people, physical for states - and this tension will exist as long as the Internet does".

Pareillement :

"States will have to practice two foreign policies and two domestic policies - one for the virtual world and one for the physical world - and these policies may appear contradictory".

Les auteurs s'obstinent à penser que le citoyen sera soit dépossédé de son droit de vote, de son droit de représentation, et de création des lois, soit totalement schizophrène :

 "The physical world will impose rules and laws that help contain the anarchy of virtual space and that protect people from terrorist hackers, misinformation and even from tech digital records of their own youthful misbehavior".

Les auteurs font en permanence la distinction entre les citoyens et les Etats, comme si ces deux entités étaient distinctes. Pour un français, élevé au principe du gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple, cela sonne étrangement. Si cette défiance contre les Etats est très clairement dans l'air du temps, elle résonne à l'aune de la Constitution américaine, notamment du 2ème amendement. 

Il faut donc rappeler le contexte : le livre est avant tout un développement d'une note produite par Schmidt et Cohen pour Foreign Affairs en 2010. Rappeler également que Jarod Cohen, avant de travailler pour Google, était conseiller au département d'Etat américain, sous les administration Bush puis Obama. Il est à penser qu'il fait l'impasse sciemment sur les tiraillements de la société américaine, où Google milite contre SOPA ou PIPA, et se pose en défenseur de la liberté de ses "clients" contre l'Etat fédéral.

Le livre est donc plus un manuel décrivant les pratiques des nouvelles technologies dans l'export du modèle démocratique US qu'une réflexion prospectiviste sur le(s) futur(s) possible(s) d'un monde de réseaux. Ces nouvelles technologies qui, de RadioFreeEurope émettant vers les pays satellites de l'URSS aux satellites diffusant Dallas en Arabie Saoudite ou en Iran, ont toujours été au centre de la communication - et de la propagande - américaine.

Aussi, afin d'avoir des clés de compréhension de futurs possibles dans un monde interconnecté, il vaut mieux se plonger dans les "Foules intelligentes" de Rheingold, écrit en 2002 et toujours d'actualité. Et aller se frotter à la Contre histoire des Internets, de Jean-Marc Manach, Julien Goetz et Sylvain Bergère, dès à présent sur le site de Telerama, ou sur Arte le 14 mai prochain.

L'histoire du Net, son futur et le nôtre ont droit à une Big Picture.

samedi 20 avril 2013

Mutatis Mutandis

Grosse semaine au royaume du changement. Sociale, technique, technico-sociale. Humaine quoi. Récap agité.

L'innovation et la politique

Hasard du calendrier. Mauvaise conjonction du cycle des planètes, effet papillon ? Toujours est-il que le jour de l'intronisation de la commission Innovation 2030 d'Anne Lauvergnon, "chargée de trouver l'Apple de demain", une politique nous remet un coup de démagogie sur les industries du XXème siècle. J'ai bien entendu que le politique condamnait les propos, parce que le DG de la BPI n'avait pas à dire ce que sa tutelle ne voulait pas dire. Mais il y a un moment où il faut le dire : Vos entreprises ne sont pas rentables, même le plus filou des américains "redresseur d'entreprise" ne veut de votre outil industriel. Il n'y a pas de marché, pas de débouchés, pas d'avenir pour vos produits. Le courage politique, c'est de dire aux gens la vérité. Un autre courage, c'est de mettre ces gens en pré-retraite et de leur dire : consommez, profitez, voyagez. Au moins, cet argent serait un investissement plus fort que subventionner une vente à la découpe d'un investisseur à court terme américain ou indien. Le siècle qui ne veut pas mourir...

Boston marathon

Après les événements du 11 septembre, voici la première téléréalité de l'ère des réseaux sociaux. Entre un épisode de 24H et Running Man. Des attentats non seulement diffusés en direct, mais filmés par des centaines d'yeux. Puis des images analysées par des milliers, les internautes étant d'innombrables auxiliaires de justice. Qui débouche, selon les mots de Bloomberg, sur "une chasse à l'homme crowdsourcée", fusillade filmée au portable à la clé.

Et une arrestation qui se termine sous les applaudissements des voisins IRL; URL, le tweet de la police de Boston "Captured" retweeté 140.000 fois...

“Everyone is watching”; du big Brother décentralisé. Dans 2 ans les Google Glass en produit de masse : "Big Brother is Each of You".

 Le mariage pour tous

Nous voici donc revenus aux bonnes vieilles années 30. Dans l'enceinte de l'AN, on ne parle plus du lobby juif. Maintenant, c'est le lobby LGBT. Et de donner des bénédictions implicites à des fachos qui autrefois taguaient des étoiles jaunes sur des commerces. Maintenant, on fait le coup de poing à l'AN, comme dans des bars gays. History repeating

 

"It's happened ! Don't you get it! It's tomorrow" (Groundhog Day)

 

 

jeudi 11 avril 2013

Du rapport Colin et Collin

Cher Nicolas

Il est difficile de résumer une pensée en une note de blog. Encore plus de discuter des 200 pages de ton rapport (incluant près de 600 notes de bas de page !), qui parle essentiellement fiscalité, mais dont la nature couvre économie, politique, technologie, droit comparé, bref organisation de la société humaine. Je vais quand même essayer de le faire. Cela m'a pris un peu de temps, j'ai dû réviser quelques classiques, et m'ouvrir à d'autres. C'est toujours intéressant, rien n'est jamais perdu.

 

Tout d'abord, merci de m'avoir cité dans ton rapport, par deux fois. Etre présent, même en note de bas de page, dans un rapport gouvernemental écrit par un maître des requêtes au conseil d'Etat et un inspecteur général des finances, aux cotés de Serres, Arrington ou Krugman, ça fait toujours plaisir aux chevilles.

Ensuite, concernant le contenu, je ne change pas d'un iota mes craintes : la peur de voir les individus privatisés via la recréation de la taille personnelle.

De ton exposé des motifs, rien n'a beaucoup changé depuis le rapport "Economie de l'immatériel" de MM Levy et Jouyet de 2006. On y parlait déjà mobilité des actifs immatériels, travail gratuit. Les multinationales du numérique, Apple, Google étaient déjà citées.

Il ressort des conclusions certaines évidences, mais aussi des propositions assez innovantes. D'un coté, la remise à plat des traités internationaux portant sur les prix de transfert. De l'autre, la création d'une fiscalité dédiée à l'exploitation des données personnelles – à titre temporaire - "visant à accumuler du capital de négociation", et basée sur la terrorialité du producteur de la donnée. D'expérience, et concernant l'Etat, j'ai tendance à me méfier du temporaire. Surtout en temps de crise. Souvenons-nous du caractère temporaire de la CRDS.

Mais je m'égare.

Donc, coté prix de transfert, la renégociation des traités bilatéraux pourrait être une formalité, lorsque la Grande Bretagne, la Suisse voire les Pays Bas se prononcent pour un encadrement strict de ces pratiques fiscales. Et que le débat atteint même les Etats-Unis. Une redéfinition de "l'établissement stable" ne devrait donc pas poser de problèmes. Cela reste néanmoins complexe à mettre en œuvre, car si aujourd'hui, "le numérique dévore le monde depuis les Etats-Unis", demain il le fera depuis la Chine, l'Inde, le Brésil, les iles Vanuatu. Voire, sur des territoires temporels, via des processus de HFT qui optimiseront en temps réel les législations et les fiscalités de la planète. Le monde n'est plus fait de territoires étanches soumis à autant de lois; le monde est fait de réseaux où l'information peut être soumise à autant de statuts juridiques que lui permet la vitesse de la lumière.

Mais, d'un point de vue national, il nous est tout à fait possible de légiférer, même pour des sites situés à l'étranger. La mise en place de l'ARJEL en est un bon exemple.

Du coté de la taxation, c'est un autre problème. Le modèle économique - transitoire - comme l'assiette sont à discuter. Plus quelques aspects sociaux, car on ne peut réduire la formidable mutation de la société qui s'opère à un problème fiscal. Les idées ont des conséquences. Et le mieux est souvent l'ennemi du bien.

Il est intéressant qu'un des exemples cités dans le rapport et les nombreuses interview données pour en assurer sa diffusion soit la taxe carbone. En voulant empêcher une trop grande pollution de l'atmosphère terrestre, les Etats ont inventé à Kyoto la taxe carbone. D'une bonne idée à la base - pollueur/payeur - la taxe a de fait privatisé l'air que nous respirons. En donnant une valeur à la pollution - donc à l'air "sale" - nous avons donné une valeur - supérieure - à l'air "propre". Ca n'a pas l'air comme ça, mais depuis Kyoto, nous payons pour respirer.

Il est regrettable que ton homonyme ait pointé du doigt - lors de votre audition conjointe devant la commission sénatoriale des finances - une réalité qui en dit long sur le degré de civilisation que nous avons atteint : "L'administration française se mobilise plus facilement pour les questions fiscales que pour la protection des libertés individuelles". Cela m'atteint, mais cela doit être mon coté fleur bleue.

 

Modèle économique

Il est en effet pregnant que "les données, issues du travail gratuit des utilisateurs d'applications, sont au cœur de la création de valeur". L'externalisation d'une charge de travail de l'entreprise vers le consommateur n'est pas typique du net, et ikea, mcDonald's ou la sncf intègrent déjà ces processus dans la fourniture de leurs biens, qui dans le montage des meubles, qui le service à table, qui l'impression de billets de trains. Ces mécanismes sont très bien documentés dans "Le travail du consommateur" de Dujarier.

Le web, se basant sur les mêmes mécanismes, bénéficie de rendements croissants, démultipliés par l'effet réseau théorisé par la loi de Metcalfe.

Néanmoins, dans le domaine de l'immatériel, c'est un service qui est fourni, qui plus est gratuitement. Pour autant, le ratio coûts/revenus explose, car basé sur une "immatérialité" des revenus (ie goodwill). Ainsi d'une entreprise comme Instagram (15 employés pour 100 millions d'utilisateurs) valorisée récemment près de 1 milliard de dollars, sans aucun modèle d'affaires....

 

Le modèle des plateformes web de service gratuit est basé sur une exploitation du consommateur, selon plusieurs types de travail gratuit :

1/ L'exploitation des User Generated Content, principalement sur la longue traine, où les videos de chatons et de licornes, photos de plats cuisinés, écrits, bandes audio..  sont exploitées sans que leurs producteurs, titulaires d'une PI potentielle, ne fassent l'objet de rétribution,

2/ L'exploitation de la fonction de curation, autrefois le fait exclusif des "medias", laquelle met à profit les utilisateurs pour hierarchiser et diffuser des contenus,

3/ L'exploitation d'un temps de travail subi et conscient, sous forme de jeu ou de requête visant à améliorer le service (captcha, pagerank, traduction, modération, commentaires..)

4/ L'exploitation des données personnelles de l'individu, visant à fournir à l'industrie un temps d'attention publicitaire. Néanmoins, il serait injuste de réduire cette exploitation des données personnelles à une seule conception – marxiste – d'une exploitation de l'individu, puisque ces données permettent également d'optimiser les services proposés a priori par les plateformes (yeld management, personnalisation, efficience du service..).

 

Ton rapport traite exclusivement du 4eme point. Il envisage de mettre en place un système de taxation basé sur les données personnelles des internautes, qui est une prédation des externalités positives. Néanmoins, un système de bonus (partant, d'exonérations fiscales) est prévu pour les "bons élèves" qui ne se contenteraient pas d'exploiter ces données, mais les feraient circuler, par exemple via des dispositifs d'API ouvertes. Mimant le procédé mis en œuvre par la TVA c'est l'entité juridique en bout de chaine qui serait la plus taxée, dans le cas d'utilisation à des fins commerciales. Dans le cas de libre réutilisation, c'est une licence de type share alike qui s'appliquerait. C'est donc l'assymétrie des échanges de données - et/ou des prix des données - entre entités juridiques qui déterminerait la valeur de la taxe.

La data, ce prétendu "or noir" du XXIeme siècle, est au cœur de toutes les réflexions. Et la donnée personnelle fait l'objet d'attention particulières. Ainsi, dernièrement, les data a fait l'objet d'un important rapport du World Economic Forum portant sur leur usage, leur protection, mais aussi leur valorisation. Elles y sont définies comme une importante source d'innovation. Cette exploitation n'est nouvelle que dans son caractère individuel. L'exploitation de la donnée produite par la puissance publique a été encadrée et encouragée par l'instance communautaire, au terme d'une directive de l'UE, dès 2003. Elle est mise en oeuvre en France, par Etalab, via le site data.gouv.fr.

Concernant la restitution des données, pourquoi pas via des API, c'est déjà l'idée de l'UE via la révision en cours d'une directive de 1995, sous le titre d'un "droit de portabilité des données" (art. 18 de la proposition de règlement).

 

Les FAI peuvent toujours gloser sur leur création de valeur, ce sont juste des tubes; la valeur, c'est le TGV, pas RFF. C'est le kW/h, pas Erdf. Les plateformes d'exploitation de données personnelles peuvent toujours gloser sur leur création de valeur, ce sont juste des intermédiaires techniques. La valeur est soit produite par les "externalités" de leur plein gré (les fameux User Generated Content), soit à leur insu (les données personnelles). Les tubes peuveut toujours gloser; avec le développement du cloud, ce sont les services à valeur ajoutée dits Over The Top qui s'imposent.

Bien sûr que sans infrastructure, pas de circulation. Pour autant, le réseau autoroutier n'est pas la valeur déterminante de ma livraison UPS. Cela dit, il est intéressant de constater que toutes les infrastructures du XXeme siècle ont été financées par les Etats, en Europe comme aux Etats-Unis. Puis que les réseaux de transport publics ont été intégrés au système public. Les Etats sont intéressés par le caractère stratégique et les statuts monopolistiques des tubes ou services. Le monopole des registrar US commence à être sérieusement discuté au niveau des Etats, comme on a pu le voir lors du récent congrès de l'ITU. De même, un économiste comme Paul Krugman ne voit-il pas d'un mauvais oeil la nationalisation de la fonction de recherche Internet. De même, une pétition soutenue par Lessig circule actuellement aux Etats-Unis pour rendre de nouveau public l'espace hertzien.

Les FAI peuvent toujours gloser, internet n'en est qu'à ses débuts. 20 ans, c'est une adolescence. Le modèle des FAI, c'est vendre une plateforme d'échange d'information asymétrique. Lorsqu'on parle de neutralité du net, il ne faut pas oublier que, sans symétrie des débits, il n'y a pas de neutralité du net. Cette assymétrie engendre une valeur, et ce n'est pas Stiglitz qui démentira. Les services Over The Top vendent une assymétrie. Les clients, en bout de chaine, subissent une assymétrie. Lorsque Google - encore lui - vend de la fibre, il interdit à son client d'opérer, même à titre gratuit, son propre serveurHe isn't just a pretty face !

Concernant la portabilité des données, une entreprise comme Google – déjà sous le coup de procédures des institutions membres du groupe des 29 – en a très intelligemment anticipé la circulation, en développant takeout. Mais takeout, s'il permet la rapatriation de l'ensemble de ses propriétés immatérielles par un internaute (et pas ses données personnelles), ne va pas jusqu'à fournir d'API pour que des services concurrents s'en emparent. No joking !

Sans être un grand clerc, on peut penser que les plateformes perdront de leur superbe, non quand une taxe viendra frapper l'exploitation des données personnelles des internautes, mais quand ceux-ci pourront librement les récupérer, pour les confier à la concurrence. Il y a de ça quelques années, lorsque je travaillais dans un réseau social professionnel, était apparu un programme lancé par Google : openSocial. L'idée était de pouvoir partager les données de différents sites, via des API. Cette initiative n'a pas fonctionné, pour la bonne raison que la data étant le nerf de la guerre, aucune entreprise participante n'avait envie de partager ses données avec la concurrence, a fortiori avec Google himself. Derrière cette idée se trouvait une réponse technique (le sigle sign on), et une hégémonie à venir : qui détiendrait l'ID unique des 5 milliards d'individus connectés ? Ce n'est plus une question économique, cela devient une problématique politique.

Les plateformes qui exploitent les données personnelles en tirent un confortable bénéfice, en exploitant un travail gratuit. Mais la matière première n'est pas pour autant stockée dans des coffres forts. Elle est réutilisée via des processus complexes (via le business intelligence, grâce aux évolutions du traitement "big data) en vue de créer de nouvelles informations. Le coût de traitement est soumis à la loi des rendements croissants, grâce à la loi de Moore et à l'accumulation du travail gratuit passé. Puis ces nouvelles informations sont réinjectées dans le réseau, et elles-même réutilisées, par des individus, et des entreprises. Les individus en tirent une indéniable valeur ajoutée (optimisation de la recherche, nouveaux contacts professionnels ou personnels...), comme les entreprises. Pour autant, la survaleur est bien réelle. Le CA de Google ou facebook est là pour en témoigner.

Mais le modèle n'est pas conscrit au B2C. Les plateformes qui peuvent prétendre à la prédation du travail gratuit des individus le font également pour d'autres entreprises. Le modèle twitter en est le parfait exemple. Twitter, c'est à l'origine une base de données qui propose la mise à disposition de flux informationnels via des API. L'écosystème normé - une sorte de langage - a profité à d'autres entreprises, qui ont développé qui un GUI, qui de nouvelles fonctionnalités. Mais au fur et à mesure, twitter a limité ses API et développé, en interne, ses propres fonctionnalités. Seesmic, twitpic et tant d'autres ont investi temps et argent pour fournir à twitter des clients. Sauf que seesmic, twitpic (et les autres) ne sont ni filiales, ni contractants de twitter. Le travail gratuit implique également d'autres entreprises. Dans un strict cadre commercial, et juridique, la notion de parasitisme devient tout à coup très floue...

Par ailleurs, l'information n'est pas typée. Ses consommateurs ne peuvent être distingués entre une sphère marchande et une non marchande. La frontière entre espace privé et professionnel s'estompe; on l'a vu avec le développement des smartphones qui permettent d'être joignables par l'entreprise hors la présence physique; les emails que l'on consulte en vacances, le travail à la domicile, voire le phénomène du BYOD.

Plus de la moitié des entreprises créées l'an dernier en France l'ont été dans le cadre de la nouvelle forme de la profession libérale, l'auto-entrepreneuriat. Cela découle d'une nouvelle organisation du travail : d'un coté, les entreprises qui externalisent leurs coûts sociaux à des fins d'optimisation. De l'autre, une volonté du citoyen d'être maitre chez soi. Il devient complexe de distinguer les usages de services de la sphère privée ou d'entreprise.

Enfin, je l'ai évoqué plus haut, l'exploitation du travail gratuit concerne également la réutilisation des données publiques, qui, même si elles sont soumises à redevance de la part d'entreprises privées, ont une valeur d'exploitation bien supérieure.

 

Si une taxe sur l'exploitation des données personnelles est une bonne idée en soi, elle occulte - comme elle révèle à l'excès - la nature même du capitalisme : tout exploitant est un prédateur de ressources naturelles. Cette exploitation tire son fondement de la notion de propriété. Or, l'information ne peut - légitimement - être appropriée, sauf à traquer la création de toute information, dès son apparition. Par exemple, on l'a vu pour la presse qui revendique une taxe google; en quoi la victime d'une agression, relatée dans le journal, ne pourrait prétendre à des royalties sur son histoire ? pourquoi ne pas donner ces mêmes droits à son agresseur ?

La création de valeur des GAFA repose sur la prédation du travail gratuit. Sur des biens informationnels soumis à PI, elle va jusqu'à une appropriation (et donc une expropriation de son créateur). Le web, célébré comme une plateforme ouverte, repose sur un système américain basé sur les brevets. Tout est brevetable (on l'a vu lors du procès Apple VS Samsung), dans des proportions inimaginables. A l'inverse, la plus forte valeur ajoutée tient de l'appropriation de ressources communes, libres. Par exemple, Apple, la principale capitalisation boursière américaine, est l'un des principaux prédateurs du travail gratuit: son OS est un noyau Mach, et des composants BSD. Tout est libre dans l'OS d'Apple : Apache, autoconf, awk, bash, bc, BerkeleyDB, bind9, bison, bsdiff, bzip2, clamav, cron, cups, curl, cvs, emacs, fetchmail, gdb, gnudiff, gnuzip, gnumake, gnutar, grep, groff, hunspell, libpng, libjpeg, libxml2, man, nano, ncurses, netcat, OpenSSH, pcre, perl, postfix, PostregreSQL, procmail, Python, rsync, SpamAssassin, SQLite, subversion, tcl, tcpdump, vim, zlib...  Tout est libre, sauf l'OS.

 

Me faisant donc l'avocat du diable, j'objecterai sur plusieurs points concernant le mécanisme de taxation des recettes générées par l'exploitation des données personnelles :

- Concernant les API, qui sont pour certaines entreprises des pots de miel visant à créer un écosystème, comment lisser sur une année fiscale les évolutions des flux entrants et sortant, sachant que les évolutions des conditions d'utilisation des API des plateformes sont permanentes ?

- Concernant les API, alors que le modèle de taxation repose sur une finalité des données, comment la définir, dans un réseau, réticulaire, a-centrique, où la matière première informationnelle n'est pas fongible, et sa ré-exploitation pas forcément immédiate (eg "culture", "éducation", "contacts professionnels"...) ?

- Concernant les entreprises, comment définir la nature des données utilisées, qui recouvrent autant le domaine marchand que non marchand ?

- Concernant la taxation, comment distinguer dans les revenus d'entreprises la valeur de la prédation du travail du coût supporté par le service rendu et ses améliorations ? 

Comment donc mettre en place le système de taxation, et quelle pourrait en être l'assiette ?

 

L'assiette

Le principe de la valeur actuelle de l'information repose sur des exclusivités. La chronologie des médias, la publication de bonnes feuilles d'un livre dans un hebdo, l'embargo sur une news, la publication d'un rapport. Le prix, l'appartenance à un réseau, le niveau hiérarchique participent de la définition de ces exclusivités.

Les places de marché - privées - sont soumises à des contraintes de droit public. Le caractère merdeux du web - ni public, ni privé, soumis à de multiples droits territoriaux  - conduit à des choses étranges. Ainsi, si Apple décide de déréférencer Appgratis de son store, il en a le droit. Dans son walled garden, il fait ce qu'il veut, comme et surtout changer unilatéralement ses CGU, ses contrats fournisseurs, et bien évidemment d'interpréter sa loi comme bon lui semble. Si facebook décide d'interdire la publication de photos de nipples, il en a le droit. Le contrat qui régit l'utilisation de la plateforme est un contrat de droit privé.

Néanmoins, il n'est pas possible, socialement, de ne pas être sur de telles plateformes. Même si certains se gargarisent d'une certaine liberté, ne pas avoir d'existence en ligne est un handicap. Pour les services, monopolistiques, qui gèrent des centaines de millions d'utilisateurs, cette contrainte d'aliénation volontaire est tout bénéfice.

Dans la société de l'information, les individus ont d'ores et déjà une valeur de marché. Certains pour leur talent (et leur production de PI), d'autres pour leur seule existence (et leurs données personnelles). Avec le développement de la télé-réalité, des people comme Nabila ou Paris Hilton jouissent d'une valeur de reconnaissance. Transformés en marques d'eux-mêmes, c'est leur notoriété qui fait leur valeur. On en a déjà un aperçu sur twitter, où des people promeuvent en direct à leurs followers des produits de toutes sortes, et sont grassement rémunérés.

 

Du rapport, et afin de justifier une valeur à l'individu, j'ai bien entendu le parallèle avec le droit d'auteur. Tous auteurs, c'est l'histoire de ce blog, depuis sa création. De la production du contenu UGC par les pro-ams, jusqu'à leur valorisation, via la prédation. De la convergence de la production personnelle à la production de soi.

L'exercice du droit d'auteur ne tire sa légitimité que via son opposabilité. Une création de l'esprit, si elle n'est pas revendiquée, n'est pas soumise à la propriété intellectuelle. Une fois revendiqué, les droits sont libérés, selon des modalités patrimoniales. Cette conception du droit et de la propriété ne bénéficie qu'à un petit nombre; l'explication est historique, puis s'est perpétuée faussement. Il faudrait être un "artiste" pour être un auteur, aux termes d'un processus relativement complexe, avec des sociétés de gestion distinctes pour chaque type de création. Pour inverser cette tendance, un groupe d'universitaires américains a conçu les Creative Commons : éclater les attributs de propriété en 6 licences distinctes, lesquelles ont en commun l'attribut de paternité. Les restrictions à la circulation des oeuvres de l'esprit proviennent de la volonté du créateur et non de la loi. Fait nouveau, paternité est une sorte de propriété morale. Ce nouveau droit d'auteur prend un sens particulier dans les pays anglo-saxons, qui ne connaissent pas l'attribut moral du droit de la PI. 

Si le droit de la PI fonctionne, c'est parce que la marché de la PI est oligopolistique. Rendre opposable la PI de chaque humain auteur de lui-même est une fausse bonne idée : nous allons vers des contentieux de type Milka, ou Katsuni, pour tout individu connecté. 

De plus, cette promesse est discutée d'un point de vue éthique. Ainsi le Sénat s'est-il récemment prononcé contre le fait d’octroyer des droits de propriété sur les données personnelles de individus en rappelant le rapport de force inégal entre les cocontractants, et en se référant au risque de marchandisation des attributs de la personnalité (notion de dignité inscrite à l’article 16 du Code Civil). Mais, pour le moment, si vendre sa personne est interdit, rien n'existe pour sa personnalité virtuelle, sa représentation numérique. J'ai postulé, dans mon post de blog préalable à la publication du rapport, qu'un avatar numérique (somme de données personnelles) était un concept juridique proche des bases de données. Personnalité juridique intuitu personae, cet avatar pourrait dores et déjà être protégé pendant 15 ans, au titre de la PI sur les bases de données...

Au terme de formules mathématiques dont l'administration fiscale a le secret, il est évident qu'une base individuelle sera mise en oeuvre pour estimer les montants de l'exploitation des données personnelles et faire revenir dans les caisses de l'Etat une partie des montants correspondants à l'optimisation fiscale. Néanmoins, la mise en place d'une taxation sur marché induit sa légitimation. Taxer le proxénète induit un marché de la prostitution. Mais, comme il existe des people et des gens normaux, des tapineuses rue Saint Denis et des escort à 3000€ la nuit, la valeur des individus va être monnayable, Aussi, il est fort probable que les plateformes verront arriver des exclusivités d'individus, qui "n'existeront" que sur ces plateformes. A la manière des acteurs sous contrat avec les majors d'Hollywood dans les années 50, la taxe induisant le contrat d'exploitation de la marque individu, ces individus seront rémunérés, fonction de leur potentiel d'attraction sur le marché publicitaire par exemple. Comme pour le marché de l'air, nous verrons apparaître le marché de l'existence.

 

Me faisant de nouveau l'avocat du diable, j'objecterai à la taxation :

- Que la définition d'une assiette définit un prix subjectif de l'individu,

- Que l'Etat, en taxant une exploitation d'un travail déguisé, légitime ce travail et en devient complice,

- Que le risque de voir se développer un marché de "l'individu avatar" est réel, et qu'il heurte les grands principes de la Nation, notamment l'aliénation des individus,

- In fine, que les aspects structurels d'une société ne peuvent pas être envisagés qu'au seul prisme de la fiscalité.

 

Partant, il faut se pencher sur l'économie des données personnelles et l'économie de l'information

L'un des fondateurs de l'EFF, John Barlow, a introduit dans son essai "The Economy of Ideas", une taxonomie de l'information à l'ère digitale : une activité, une forme de vie, une relation. En décrivant la société de l'infomation numérique, il a décrit la société humaine.

Et dans un monde numérique où mêmes les propriétés du réseau singent celles de notre environnement ("The Internet treats censorship as damage, and routes around it "), nous sommes des informations et décrivons un marché de l'information. J'adore le web, car c'est pour moi la mise en place de la théorie de l'équilibre général de Walras. Et comme tous les équilibres, ce qu'il met en balance, c'est la promesse de la société de marché de Mauss : quantifier toutes les relations sociales entre individus, et les réduire, parce que c'est techniquement possible, à des relations économiques.

Le rapport est intéressant dans la mesure où il ouvre une quantité de portes sur des futurs possibles. Et amène une multitude de questions quant à la mise en place de nouveaux rapports sociaux, qui dépassent les frontières nationales, les cultures et les lois. Si j'avais les réponses, je ne serais pas là. Je serais en train de jouer à Civilization au niveau des boss. Mais il y aura une deuxième partie à ce post, peut-être un "âge des possibles" comme il y a eu un "âge des multitudes" ;-)

Amitiés

Julien

 

PS : si je peux me permettre deux idées :

Rends ton rapport copiable/collable (le pdf protégé, c'est vraiment un réflexe très XXème, et c'est chiant pour les citations).

Fais-en un site, et appelle les contributions à la manière d'un RFC. Ou d'un congrès international de l'impôt. Si l'économie numérique est "l'une des plus documentées qui soient", je suis sûr qu'il se trouvera - comme moi, mais en plus compétents - des experts qui voudront participer à l'élaboration d'un système global, et à l'épreuve des hackers. Car, de fait, les systèmes les plus solides sont ceux qui sont les plus discutés, de façon ouverte. Pour moi, on peut aisément comparer un avocat fiscaliste (ou un spécialiste du vice de procédure) à un hacker blackhat: en "optimisant" les codes des impôts de la planète, il réalise un exploit.

vendredi 11 janvier 2013

De la poussière sous le tapis

A la fin de l'année dernière, un hastag notable est apparu sur twitter : #unBonJuif. Notable, car au-delà du caractère antisémite accordé au twitt tout entier, ce hastag - et les twitt liés - a été révélé par sa prévalence : #unBonJuif s'est retrouvé en TT (trending topic).

L'émoi suscité par ces twits abjects a fait réagir une organisation communautaire, provoqué l'ouverture d'une enquête par le Parquet de Paris, et un puis deux ministres se sont saisies de l'affaire.

Aux dernières nouvelles, et après un délibéré du juge suite à la plainte de l'UEJF, la ministre en charge du dossier, Fleur Pellerin, a appelé à une négociation. Et de rappeler sur Twitter que si liberté d'expression il y avait, elle tombait sous le coup de la LCEN, et non de la liberté de la presse.  

En effet, l'article 6 de la LCEN dispose que, s'entendant de "personnes physiques ou morales qui assurent, même à titre gratuit, pour mise à disposition du public par des services de communication au public en ligne, le stockage de signaux, d'écrits, d'images, de sons ou de messages de toute nature fournis par des destinataires de ces services" : 

Est puni d'un an d'emprisonnement et de 75 000 EUR d'amende le fait, pour une personne physique ou le dirigeant de droit ou de fait d'une personne morale exerçant l'une des activités définies aux 1 et 2 du I, de ne pas satisfaire aux obligations définies au quatrième alinéa du 7 du I, de ne pas avoir conservé les éléments d'information visés au II ou de ne pas déférer à la demande d'une autorité judiciaire d'obtenir communication desdits éléments.

Cette polémique est intéressante à double titre :

D'une part, parce que Twitter se réfugie derrière le 1er Amendement américain, qui diffère des lois sur la liberté d'expression française sur un point : il n' a pas de restrictions à cette expression. Il ne saurait, en tant qu'entreprise américaine, être soumis à la loi française.

D'autre part, parce que la réponse de l'Etat participe de la politique de l'autruche, voire de l'agitation médiatique.

En effet, comme le montre Bluetouff, copie d'écrans à la clé, la loi est violée en permanence, par des services et entreprises françaises.

Les heurts entre loi américaine et française au sujet d'internet ne sont pas nouveaux; ainsi, en 2000, Yahoo avait été condamné par la justice française pour avoir permis l'exposition sur le territoire français d'objets nazis en vue de vente. L'affaire avait donné lieu à une intense bataille juridique. Comme l'explique, entre autres, Maître Iteanu, le problème en creux est le suivant :

Qui gouverne aujourd'hui? La loi française ou la technique ou la loi américaine ?

Une des réponses - techniques - à certains troubles est de fait la mise en place de dispositifs, plus ou moins automatisés, visant, à la requête non de la justice mais de simples particuliers, de supprimer les contenus illicites. Cela se traduit par la désindexation des moteurs de recherches, la suppression de contenus. Sur google, on voit apparaîre, à la faveur de certaines recherches, ce texte :

En réponse à une plainte reçue dans le cadre du US Digital Millennium Copyright Act (loi de protection des droits d'auteur), nous avons retiré 1 résultat(s) de cette page. Si vous le souhaitez, vous pouvez prendre connaissance de la plainte DMCA qui a entraîné le retrait de ce(s) résultat(s) à l'adresse suivante : ChillingEffects.org.

Mettre en place un système de signalement et de retrait automatique de tels "mots" n'est pas chose facile. Le "robot" n'est pas un juge. Et rendre la justice (c'est à dire interpréter humainement la loi) est totalement subjectif. Pour les automatismes, par exemple, youtube méconnait le principe du Fair Use ou de l'exception de citation à fins pédagogiques, et censure de fait un cours de Sciences Po citant des contenus audiovisuels. De fait, ce contenu a migré chez vimeo.

De plus, comme le rappelle Guillaume Champeau, la censure apparaît même vaine : l'imagination - et la bétise - étant sans limites, on verrait dans l'heure apparaître d'autres graphies (#1BonJuif, #UnB0nJu1f...). Cette imagination, qui contourne une censure, est déjà à l'oeuvre depuis longtemps en Chine. La surveillance des réseaux sociaux, et le retrait de toute information qui y est liée, engendre des détournements, comme l'expliquait l'an dernier cet article du Monde.

Paul Da Silva l'a très bien expliqué dans sa tribune : "mieux vaut éduquer les gens que censurer internet".

Car permettre à un service de communication en ligne de supprimer des twitt caractérisés par un hashtag pose un problème patent. En l'espèce, le hashtag / mot clé est un raccourci, un pointeur vers une information plus globale. De fait, supprimer toute une expression sur présomption d'illéicité, c'est intégrer une censure controlée par un intermédiaire technique. Sur une idée à priori intéressante, c'est intégrer une police de la pensée, qui supprimerait - selon le bon vouloir de qui ? - une forme d'expression. Les dérives sont nombreuses.  Ainsi, "l'internet" chinois a "effacé" pendant quelques jours la marque Ferrari, introuvable sur les moteurs de recherche et les réseaux sociaux.

Alors que l'internet français s'est déchainé quelques jours contre Free, lors de l'AdGate, au nom de la liberté d'expression, il est étonnament muet quant à la question du filtrage des hashtag. Prendre le risque du filtrage des hashtag, c'est interdire le mot #radioLondres pendant les élections présidentielles; c'est interdire le hashtag #NDDL car il répond à une demande de manifestation non autorisée.

 

Nous vivons depuis 20 ans la plus grande révolution de l'histoire de l'humanité : la re-création du monde ante Babel. Grâce à des outils comme Google, j'ai accès à des informations de langues que je ne connais pas, dans des alphabets que je ne connais pas. Chrome traduit automatiquement pour moi le Asahi Shimbun . Grâce à Twitter, je sais en temps réel les exactions commises par des gouvernements contre leur population, j'ai accès aux propos des oppositions, des contradictions, des débats, même les plus vulgaires.

"Il est interdit d'interdire" proclamait un slogan de mai 68. Il est moins dangereux pour le corps social d'interdire, puis de sanctionner, que de pré-interdire. Au-delà des précog et autres logiciels de simulation de pré-crime, laisser à l'appréciation d'algorithmes la validation d'une expression est la plus dangereuse des choses qui soient. Derrière #UnBonJuif se cache toujours une mère juive.

lundi 7 janvier 2013

France, ta France fout le camp

J'aime beaucoup Gérard Depardieu.

D'abord, parce que, n'en déplaise aux salisseurs de mémoire – qui se retrouveront tous à verser une larme à Saint Roch le moment venu – c'est le plus grand acteur français vivant.

Ensuite parce que sa trajectoire est assez épatante. Loulou de province parti pour finir sous les balles des poulets, la vie de Depardieu pourrait symboliser le fameux ascenseur social que l'on rebat depuis des décennies.

Aussi, lorsque la "polémique" a éclaté suite à l'achat d'une maison en Belgique, à la vente d'un hotel particulier et au soupçon d'exil fiscal, je suis resté con.

Traité de minable par un Premier ministre, pis que pendre par les fameux chiens de Mitterrand, dézingué à coup de jeux de mots faciles dans la caisse de résonnance twitter, Depardieu, le héros d'hier, paria d'aujourd'hui.

Il est vrai que désigner des boucs émissaires à la vindicte populaire est un trait typique des élites françaises. Des boucs dans des ambulances bien sûr. Il est plus facile de tirer sur un vieil alcoolique notoire que sur un capitaine d'industrie. Car la polémique sur l'exil fiscal de Bernard Arnault a fait long feu. Tous n'ont pas la faculté d'annuler des budgets publicitaires de plusieurs centaines de milliers d'euros. Journaliste, tu ne mordras pas la main qui te nourrit...

Il est vrai que l'on a oublié que la quasi-totalité des tennismen français est résident suisse. Oui, c'est oublié.

Il est vrai qu'il est plus facile de taper sur les salauds de pauvres ou de riches que de faire face à des engagements de campagne, à droite ou à gauche. Par exemple, dans un monde en crise, visant à moraliser la finance. Faut-il rappeler que 1.600 milliards d'aides publiques ont été injectées dans les banques européennes entre 2008 et fin 2011 ?

 

Depardieu est maintenant russe. Et de le charger au nom de la crise; l'heure est grave, mobilisons autour du "patriotisme économique". De la part d'un gouvernement qui promeut la marinière et le mixeur pour tous, la perte d'un cerveau contribuable comme Depardieu est une catastrophe.

D'ailleurs, Montebourg appelle dans ses voeux pour l'année 2013 que "chaque consommateur achète en donnant sa préférence à un produit, un objet fabriqué sur notre sol (...) parce qu'il sait qu'à son acte d'achat sont liés les investissements, les emplois et le modèle social français". Quel modèle ?  Pour quels coûts ?

On en est à mobiliser deux à trois semaines d'opinion publique pour sauver 700 emplois dans la première industrie polluante de France, parmi les plus usante physiquement. On en vient à défendre des emplois de toute une vie qui de la bouche de leurs salariés sont une souffrance de toute une vie. "Mais qu'est-ce que je sais faire d'autre ?"

Cette France-là n'en finit pas de mourir. La France du 13h de Pernaut. La France des trublions du paf servant la soupe aux puissants chez Ruquier. Où l'on applaudit au travail d'une journaliste qui pose - enfin - une question, à Marine le Pen, il est vrai. La France qui rampe, qui a peur de son ombre mais qui élit le "changement".

Ce pays où, d'un coté, les syndicats sont tellement nuisibles que la commission parlementaire enquétant sur leur financement a préféré enterrer son rapport. Ou d'un autre coté, la patronne du Medef feint de s'apercevoir, à la fin prochaine de Virgin, que "c'est tout à fait terrible comme nouvelle. Cela veut aussi dire que la crise que nous traversons n'est pas seulement économique, c'est aussi une mutation."

La France, ce paquebot dont la force d'inertie est telle qu'il est préférable de ne rien faire que d'oser faire quelque chose. Avec une structure comptant 20% environ des salariés issus de la fonction publique, laquelle paie plus que le secteur privé, comment s'en étonner? En y ajoutant 5 niveaux d'administration (municipal, intercommunal, départemental, régional, national), voire 6 en comptant l'Europe, comment s'en étonner ?

La France arrive à un point de rupture qui menace son contrat social; le fait que l'intégration sociale s'obtient par le travail, et qu'en échange d'une vie de labeur, la société prend en charge le citoyen jusqu'à sa mort. 

Ce pays sent le renfermé. Déjà, l'appel à "se barrer" dans la tribune co-signée par Mouloud Achour, Mockless et Felix Marquardt, avait donné le la, en septembre dernier. Ouvrant sur un constat assez terrible "vous vivez dans une gérontocratie, ultra-centralisée et sclérosée, qui chaque jour s’affaisse un peu plus", le texte appelait la jeunesse à partir ailleurs, à explorer le monde. Et dans un pays oscillant entre le misérabilisme et le mépris pour ces pans entiers du territoire appelés cités, peuplées au choix de potes ou de racailles, cela faisait sens.

Dans un autre style, les pigeons, mouvement indépendant d'entrepreneurs, ont essayé de peser sur un système sclérosé; ne jouant pas des codes du système, ils se sont vite retrouvés grosjean comme devant.

J'aime beaucoup Gérard Depardieu.

Ce n'est pas comme si le type était un salaud de droite. Soutien de Mitterrand en 88, financeur du PC en décrépitude en 2002, puis tour à tour soutien de Sarkozy, des verts (au niveau local) ou de Montebourg, l'acteur revendique une liberté politique. C'est heureux.

J'aime beaucoup Depardieu. Parce qu'en se comportant en "homme libre", selon ses mots, il pose le problème de la citoyenneté en 2012,  à l'heure de la mondialisation honnie, mais aussi d'une Europe que l'on n'arrive toujours pas à structurer comme une société.

Il pose la question de la territorialisation de l'individu à l'heure des internets, de sa appropriation via sa filiation juridique - la nationalité - de l'exploitation de sa ressource propre à l'ère des sociétés de l'information.

Il pose la question de la création de valeur immatérielle dans un espace sans frontières, et de temps rééls. De fait, le territoire (comme la langue et la culture) définissent la Nation. Des trois, c'est le dernier pan d'une idéologie qui subsiste encore.... 

J'aime beaucoup Gérard Depardieu. Même s'il suit le chemin aviné de ses amis disparus, il aura eu une vie héroïque. Si l'on ne peut s'empêcher de penser à la chanson de Brel, certains, comme son ancien agent Jean-Louis Livi, suggèrent que l'on assiste à son suicide.

Pour d'autres, il semblerait que ce suicide reflète celui d'un pays tout entier. 

 

vendredi 14 décembre 2012

Notes pour plus tard

Pas dupe

Le mot "ironic" est le plus employé dans les tag des membres US de hotornot. UrbanDictionnary indique cependant "people who think that using the word in any way will automatically make them seem intelligent."

Dans un texte de 2007, Robert S. Washburn analyse un énoncé de Dallas W. Smythe, qui dépeint "the audience as a commodity". Dans ses conclusions, il s'alarme du fait que : "Traditional media is the target of many efforts to undermine its trust and credibility, often led by the industries that wish to use them for delivering advertising messages and connect with audiences. In clawing away at these channels, capitalists create a powerful cynicism in the minds of the audience. This post-modern phenomenon removes any ability to take things seriously, instead joking or mocking issues of importance. Critical thinking is reduced or redirected away from problems, leaving no one to challenge authority or status quo."

Pour autant, les opérations de communication citées par Teddy Goff dans la campagne Obama II sont le siège occupé post Eastwood ou le "Get Details" non fonctionnel sur le faux site Romney. Toutes stratégie de communication qui reposent sur l'ironie. Ou le lulz.


Audience VS Media

Dans le même article de Washburn, un retour sur l'audience. On en est toujours à raisonner en pyramides, et toujours pas en cercles. La théorie de "audience as a commodity" pointe l'audience comme une fin en soi, alors que le marché est clairement symétrique. Tout le monde est audience de tout le monde; c'est le succès de fb ou twitter qui ne sont que des timelines de conversations. C'est le passage du message qui en fait la valeur. Il n'y a pas d'aboutissement vers un "consommateur final". Dans la vieille économie du média, on considère que c'est le contenu qui est la valeur, valeur dégradée par la consommation. Dans la nouvelle économie (comme dans la finance, d'ailleurs), on considère que c'est la circulation du bien immatériel qui crée sa valeur. La valeur de Psy (ou de Bieber, Gaga, Madonna ou Callas), c'est la reconnaissance. L'audience doit être considérée comme un media, le consommateur également comme un producteur. Bref, tous émetteurs/récepteurs, avec une valeur qui s'appuie sur l'analyse des flux entrants et sortants. L'économie de l'attention traite du DSP qui nous sert de cerveau.
Si Internet est clairement une plateforme pour gérer ces flux, et atomiser "le" marché en une foultitude de marchés, la rigidité de la structure ancienne fonctionne à plein. Ce qu'explique Shirky dans son adaptation de l'effondrement des systèmes complexes. Le système est tellement complexe que le reboot est impossible. On joue donc sur le simple qui reste, l'émotion. Ce qui renvoie à la chaise occupée d'Obama : "Ce n’était pas une réponse politique, c’était une réponse émotionnelle" explique le directeur de campagne.
La plus grande gageure du XXI est d'analyser l'émotion pour la reproduire. Déjà, certains s'alarment de la course à l'émotion et au plaisir, initiée par des algo de facebook, qui est également une plateforme d'audience. Et le Guardian de reprendre le contrôle de sa timeline.
Bref, quand on aura émulé, pour les besoins de l'économie, la valeur intrinsèque de l'humain, on pourra commencer à faire des AI.

jeudi 15 novembre 2012

Notes pour plus tard

Je retombe sur l'email du Steve Jobs paternaliste et lénifiant, vendant Apple comme un modèle de vertu : "no porn" sur l'AppStore. Mais aussi vitupérant contre ces programmes qui volent vos données personnelles, qui vident vos batteries. Merveille de la communication, élévation du marketing en idéologie. Et journalistes transformés en apôtres, évèques, curie, qui célèbrent chaque "keynote" comme une bulle papale. Il est heureux que Tim ne soit pas à la hauteur de Steve. 

Je veux deux softs : je veux un player de musique multipistes, avec un format de musique multipistes, et des enregistrements d'album en multipistes, lequel format dépasse la console d'enregistrement et de mixage. Je veux pouvoir isoler les instruments, les pitcher, les réinterpréter. Je veux des tablatures automatiques et une fonction karaoké. Pourquoi la musique n'a-t-elle pas techniquement évolué depuis le CD ?

Je veux un Assistant personnel bancaire. Puisque la bourse se résumé à du High Frequency Trading, pourquoi ne puis-je pas avoir mon donneur d'ordres personnel, programmable et automatisé? 

Groupon se désintègre à Wall Street, avec un titre divisé par 10 en un an. Rien ne peut me faire plus plaisir, plaisir obscurci par le modèle, qui a flingué porteurs (sauf série A) comme commerces. Comment ne pas avoir anticipé que la base du commerce, la fameuse clientèle, basée sur une autre base, la fidélisation, n'a pas de mise dans un système à la Groupon? 

jeudi 24 novembre 2011

Notes pour plus tard

On avait le Comité des forges, qui a donné l'UIMM. Le textile. Le luxe. L'argent. Il semblerait qu'à l'instar des US, les telcos veuillent leur part du gateau équivalent à leur pouvoir économique. Ils ont réussi à maitriser le Conseil Economique et Social du numérique (le CNum). Ils passent maintenant à l'offensive. A suivre.

iMessenger, SABAM, même combat. Tout ce qui compte, dans la société de l'information, c'est le contrôle du signal. Une part de sa propriété dans sa diffusion. Donc son transport physique, numérique, son codage, son interprétation. Fibre, satellites, licences d'emission, protocoles, codage, rendu. Au fur et à mesure, les couches sont inventées, appropriées, rentabilisées, expropriées, commonisées; le fin du fin restant la propriété du signal émis. Vu les désintermédations, quelle propriété, sur quel marché?

Je ne comprends pas le FESF. Les Etats Européens, qui sont dégradés et ne peuvent se refinancer par la dette, montent un machin qui se refinance par la dette de ses créateurs? Et on fait quoi, avec ce truc temporaire qui va devenir permanent? On zappe la BCE et son orthodoxie budgetaire et on fait marcher la planche à billet? Et on fait comme les US? On va finir par les avoir, nous les "développés" nos émeutes de la faim...

Si ces cons n'étaient pas écolos, j'aurais voté pour eux. Enfin, pour leur boss

dimanche 30 janvier 2011

Notes pour plus tard

On vient d'inventer une nouvelle profession (et donc un nouveau mot) : le curator. La curation est donc l'activité de veille, tri et éditorialisation d'informations. On ne doit donc plus dire "le rédac chef définit la Une", mais "le curator curationne"; au secours!

Quora. Je ne comprends toujours pas. Yahoo answers, mais version élitiste? Alors que Google avait stoppé Answers en 2006, pourquoi y-a-t-il de nouveau un engouement pour les réponses à des questions? Intérêt ou marketing? A creuser.

Groupon. Encore plus perplexe. Un site qui propose des tarifs réduits et formules de type ventre privée matinée de smart box. Valorisé  6.4 milliards en déc. 2010 pour un CA de 0,5 sur l'année. On revient dans la bulle du web marchand? A suivre.

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