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samedi 19 septembre 2015

Mutatis mutandis

1/ Un monde post Babel

Google s’est donc renommé Alphabet. Joli pied de nez pour des gens qui étaient auparavant un nombre (10 exposant 100). Après un pseudo infini, un espace fini. Après avoir commercialisé les mots, Google devient un ensemble de lettres.

Le retour à la langue est intéressant, tant la langue est elle-même au centre d’une des plus grandes mutations du monde. Vivante, dynamique, elle s’échappe du carcan des dictionnaires et des recommandations de l’Académie.

A l’échelle locale, la langue s’enrichit d’apports de populations étrangères. The Economist voit dans l’intégration dans la langue française de  “wesh meuf” et autres “avoir le seum” une disruption des élites qui régulent la langue.

A l’échelle globale, c’est Google qui a cassé l’approche en silos de la communication. Maitre Iteanu, avocat spécialisé en propriété intellectuelle, raconte l’aide précieuse de GoogleTranslate lors d’un échange avec la maréchaussée italienne. Même s’il déplore la mainmise d’entreprises US sur notre quotidien, il reconnait que :

Google traduction a permis un dialogue qui aurait été impossible sans cet apport. Certes, la qualité de ce service gratuit est très médiocre, mais, dans l’immédiat, le résultat est tout de même là.

Pour autant, la simplification de la communication n’est plus du seul ressort d’une adaptation des langues entre elles, ou de leur enrichissement. Le très estimable urbandictionnary en est l’un des exemples. Le site, fondé en 1999, et dont la devise est “Define your world”, est reconnu dans le monde anglophone pour être la référence en matière de slang. Mais c’est son fonctionnement à la wiki qui interpelle. Non seulement les internautes peuvent proposer des expressions et des significations, mais il est possible de voter pour ces dernières; c’est l’intelligence des foules en temps réel qui adapte le sens des mots, fonction de la période. Il n’y a pas plus vivant que cette langue.

Enfin, et de façon spectaculaire, l’explosion de la langue des signes. Pas celle des sourds et malentendants, mais les émoticones ou emoji, qui sont venues remplacer les lol et autres ptdr, ces acronymes quasi contraints par la cherté des SMS et les 140 signes de twitter. Dans une étude récente, facebook, plus grande plateforme de communication écrite du monde, annonçait la fin du LOL. Basée exclusivement sur l’expression du rire, cette étude voyait la fin de l’acronyme L.O.L. au profit des “ancestraux” “haha” et “héhé”, mais aussi des emoji. Sur ce point, les auteurs de l’étude de s’interroger “Perhaps emoji offer a concise way to convey various forms of laughter?”. Il y a sans doute beaucoup de vrai dans cette fin du LOL, puisque même urbandictionary a déclassé sa signification première pour l’abréviation du prénom Laurence. Et prévient que :

Now, it is overused to the point where nobody laughs out loud when they say it. In fact, they probably don't even give a shit about what you just wrote. More accurately, the acronym "lol" should be redefined as "Lack of laughter."

Et ce qui est vrai dans le processus de création bottom up d’urbandictionnary l’est aussi pour le émoji. L’organisation de standardisation privée des caractères (Unicode) met à jour régulièrement ses tables pour répondre à la demande de ses membres, lesquels répondent à celles de leurs utilisateurs. Ainsi, la dernière livraison des caractères standards imagés de mai 2015 inclut désormais l’icone selfie (demandée par Fortune Magazine et le Guardian), fingersCrossed (demandée par Apple, Google et emojipedia), le prince (pour respecter l’égalité des genres, la princesse étant déjà présente) ou le croissant (“popular food item in France and other european countries”).  Il est d’ailleurs intéressant de noter qu’Unicode a dû standardiser d’autres représentations de la famille que celle de la Manif pour tous, Apple ayant intégré des émojis représentant les mutations de la société.

Il est donc patent qu’après l’alphabet, ce sont des "mots" issus de l’écriture asiatique qui pénètrent dans la langue occidentale; laquelle après avoir intégré les chiffres arabes, se décline et s'adapte maintenant depuis les concepts des idéogrammes.

Dans un ouvrage très éclairant, l’universitaire Clarisse Herrenschmidt relate l’histoire de la langue, sa signification, sa codification, fonction de l’emploi du signifiant par ceux qui l’emploient. Mais dans “Les 3 codes, l’alphabet, les mathématiques et le code”, il est aussi question de mathématiques et de code informatiques, qui forment des langages structurés, standardisés, et universels.

Du code basique aux métalangues type Scala, il y a une volonté de se rapprocher de de la langue des hommes, conceptuelle, tout en standardisant l’énoncé. L’essort de l’emploi des dérivés des idéogrammes, les émojis, qui standardisent également des concepts, marque sans doute la fin de la légende de la tour de Babel, et une étape supplémentaire dans le rapprochement des civilisations occidentales et asiatiques.

 

2/ Où va Apple ?

Apple est une entreprise schizophrène. D’un coté, elle s’est positionnée sur une disruption de l’univers normé de Microsoft, devenant l’outil et le porte-parole privilégié de générations de créatifs. De l’autre, elle a standardisé son interface et sa technologie, refusant de céder son OS et délivrant au compte-goutte des licences pour du hardware. Construisant ainsi un système d’exploitation robuste, elle a empéché son adoption par le plus grand nombre en empêchant l’apparition des clones. Elle fut la première à maitriser totalement son écosystème, son hardware se confondant avec son software (les fameuses ROM d’Apple).

La maitrise technologique fut ensuite déclinée aux services, et l’invention de l’iPod marqua son premier pivot. Alliée à un marketing que n’aurait pas renié l’église catholique romaine, avec son gourou déclinant la robe papale (le col roulé noir), ses églises (les apple Store), ses fidèles  louant ses encycliques (les keynotes) et attendant les miracles de la résurrection (le nouvel nouvel iPad).

Cette église occasionna une gigantesque capacité de traction. Las, ses prétentions sur la propriété du concept de tablettes ont néanmoins échoué. La plateforme défend maintenant une autre exclusivité, le luxe. De l’Apple Watch tout or à 17.000€ à la gamme Hermès, en passant par la volonté de fin des queues légendaires à la sortie d’un nouveau produit, le nouveau positionnement de la marque à la pomme est un autre walled garden; dans un monde où le hardware n’est plus la valeur du bien technologique, là où Apple margerait à 69% sur l’iphone 6, l’exclusivité est conférée par ce que l’on appelle les biens de Veblen:  la valeur du bien est définie par la cherté du bien lui-même.

Ainsi, si le chiffre d’affaires d’Apple peut être impacté par une stagnation, voire un recul du marché (mévente de l’iWatch, plongeon des ventes de l’iPad, fin de la subvention de l’iPhone aux US), le nouveau positionnement est un pari risqué mais un tournant inévitable. Il est loin le temps où, pour espérer détenir le monopole du concept même du device, Apple menaçait Google de guerre thermo-nucléaire, et parlait d’Androïd comme d’un produit volé. Dorénavant, le principal concurrent d’Apple, xiaomi, est traité de voleur par Jony Ive, mais sans les poursuites en contrefaçon qui vont avec. Et concernant la valeur du hardware, rappelons que xiaomi commercialise un iphone6 like au prix de 125$.

Après avoir opéré comme un opérateur OTT sur le dos (et la valeur) des telcos, Apple est désormais disrupté lui-même. Par le hardware d’un coté, par les services de l’autre. On regardera donc avec intérêt le succès (ou pas) d’Apple music, service de streaming qui remplacera à terme la vente via iTunes, ainsi que son nouveau programme Update, qui transforme un peu plus Apple en un établissement financier (initié avec le lancement d’Apple pay).

Il semblerait qu’Apple soit devenu trop gros pour être technologiquement innovant, allant dorénavant chasser sur les terres d’Androïd et de Microsoft. Androïd, avec la disponibilité prochaine d’Apple music sur cet OS (lequel apparaît être le Windows du mobile), Microsoft, avec sa course derrière Microsoft Surface.

La firme à la pomme pivote donc une fois de plus, et bascule dans la fourniture des biens comme un service,  sur le segment haut de gamme. En réinventant le leasing, elle transforme la fidélité basée sur sa seule aura à celle du prélèvement mensuel. Apple As A Service.

 

3/ Information wants to be free

La semaine dernière a vu s’opposer à fleurets mouchetés le SNE et un aéropage d’universitaires. D’un coté, le SNE publiait sous la plume de l’avocat Richard Malka un petit opuscule intitulé “La gratuité c’est le vol”, sous-titré “2015, la fin du droit d’auteur”. De l’autre, 75 intellectuels publiaient via le CNnum dans Le Monde la tribune “Favorisons la libre diffusion des savoirs”.

Prenant prétexte de l’inscription d’un droit positif pour le domaine public (qui n’est jusqu’à présent défini qu’en creux de la propriété intellectuelle), ces universitaires appelaient entre autres à ce que les travaux des chercheurs, financés par le public, ne soient plus appropriés par le privé. De son coté, selon Livres Hebdo :

" [Le SNE] s'inquiète particulièrement d'une règlementation qui autoriserait la fouille de données dans les bases des éditeurs scientifiques, et ouvrirait un an après leur publication l'accès libre aux articles de revues dont les auteurs sont des chercheurs financés sur fonds publics." 

Cette fronde n’est pas propre à la France. Et elle rappelle en creux le suicide d’Aaron Schwartz, qui a motivé en son temps le dépôt par l’administration Obama du Fair Access to Science and Technology Research Act.

Cette fronde n’est pas non plus propre au livre. Elle concerne la communication, l’information, son contrôle, son accès, sa valeur, quelle que soit le bit de données qui circule dans cette gigantesque anarchie qu’est le Net. Le terme d’anarchie n’est pas de mon fait, mais de Jared Cohen et du CEO de Google, Eric Schmidt, dans “The New Digital Age” :

" The Internet is the largest experiment involving anarchy in history. Hundreds of millions of people are, each minute, creating and consuming an untold amount of digital content in an online world that is not truly bound by terrestrial laws. This new capacity for free expression and free movement of information has generated the rich virtual landscape we know today “

Cette anarchie a été possible car Internet n’a pas été conçu techniquement sur un modèle du contrôle du contenu des paquets, et que son modèle d’affaires a été calqué sur celui de l’audiovisuel : ce prix était négocié via un tiers, la publicité.

Or, après des années de reconfiguration et la menace des adblocks, les medias  reviennent à leurs anciennes amours : le paiement pour l’achat de contenu. Que ce soit par l’abonnement, ou à l’acte, l’accès à l’information est désormais payant pour la majorité des medias old school ayant migré sur la Toile. Ce rétro-pédalage motive donc des contraintes d’accès à l’information, la principale étant le contrôle de sa dissémination par ses ayant-droits. On l’a vu avec les attaques des éditeurs de presse contre Google news, et ce phénomène prend de l’ampleur.
Dernier en date, Soundcloud, emblématique site fonctionnant sur le principe des UGC, fait donc les frais de ce contrôle, et supprime petit à petit ce qui était sa force de traction, savoir les mix et remix postés par ses utilisateurs. Les majors, soucieuses de contrôler leur rente d’exploitation des droits, enjoignent la plateforme de faire le ménage dans les publications des pro-ams, sous peine d’amendes qui mettraient en danger le site lui-même. C’est l’effet pervers des plateformes : agrégeant les utilisateurs sur une promesse de liberté (voire d’anarchie), elles deviennent de fait des écosystèmes totalement contrôlables à l’intérieur du réseau internet qui l’est nettement moins.

Et l’on apprend la première plateforme d’entre elles, facebook, réfléchit à créer son propre contentID pour repérer des videos soumises à copyright. Dès lors que facebook représente quelque 30% de l’accès à des sites tiers, la tentation d’en contrôler le contenu produit par les ayant-droits est forte. Il est donc à prévoir que le partage de contenus sur la plateforme sera dans les années qui viennent de plus en plus soumis à des contraintes émanant desdits ayant-droits.

Et puisqu’on se gausse de la censure politique chinoise, il faudra dorénavant penser à celle, financière, des entreprises de l’information.

dimanche 12 avril 2015

Mutatis Mutandis

Le Ministère du Vice et de la Vertu

Le projet de loi sur la santé discuté actuellement comporte des articles qui sont foncièrement rétrogrades. Au-delà de cette tendance qui continue de nier l’émancipation de l’individu de l’Etat tutélaire, il comporte quelques articles qui confrontent la réalité, la perception de la réalité, et posent d’ores et déjà des marqueurs sur ce qu’est une information, sur la nature du signal qui atteint les individus, et ouvrent la porte à la création d’une Autorité du réel et du vrai.

L’interdiction de communiquer autour de l’anorexie (un non-sens selon le sociologue Antonio Casilli) , l’avertissement des photo de mannequins photoshopées,  ou encore l’obligation des paquets de cigarettes neutres ancrent le monde IRL dans une chimère de réalité, réalité dont il faudrait croire qu’elle est une vérité à défendre contre des manipulateurs de toutes sortes.

Ici, pas question de la VR des lunette Hololens de Microsoft, ni même des crevasses de la bimbo planétaire Beyoncé. Mais plutôt du droit de tromper, ou pas, des catégories de citoyens. A l’instar du WorldPressPhoto, qui édicte un règlement clair quant à la soumission de clichés pour son concours, le législateur a décidé de réduire le champ de la représentation d’une information, en l’assimilant à de la propagande dont le bon peuple ne serait qu’être dupe.

Quand on voit que la majorité des objets des catalogues Ikea sont en 3D,  on peut se demander où s’arrêtera l’inflation législative due à notre “représentation”, et quand elle abordera le futur dans son ensemble et sans se défier de ceux qui le créent.

 

Schizo-culture

Dans ma TL, c’est une explosion depuis quelques semaines, Ken Loach aurait “donné” tous ses contenus à visionner gratuitement. Un brave homme, de gauche, dont le désintérêt pour l’exploitation de ses droits d’auteurs n’a d’égal que son combat contre l’élitisme culturel (d’après grazia).

Pourtant, ça fait 5 ans que Ken Loach diffuse ses productions sur une chaine Youtube adhoc, et avec des droits qui sont géo-territorialisés.

Alors que le débat sur la réforme du droit d’auteur bat son plein, avec moultes attaques des ayant-droits contre l’auteur du rapport de l’UE, Julia Reda, et que l’antienne des droits d’auteurs qui font vivre les créateurs a du plomb dans l’aile, la corrélation est intéressante. A moins que ce ne soit qu’une causalité de lobbyiste.

 

Le pays de fait ce qu’il te plait : la Valley est politique

Il ne se passe pas une semaine sans que les élites politiques énoncent qu’il manque à la France un google, ou plusieurs. Qu’une partie de la réponse est invariablement à chercher du coté de l’investissement, public ou privé. Et qu’une autre partie de la réponse est le démantèlement des nouvelles oligopoles (google first, et le reste suivra…).

Il n’y aura jamais de Google en France, parce que Google est un projet politique, et que Washington, bien que soutenu par la Valley, n’est qu’un instrument au service d’intérêts bien plus grands qu’un simple rendement d’actions. Les Brin, Page, Musk, Thiel, Bezos font de la politique, et plus exactement de l’économie politique, puisque c’est son vrai nom.

Mais il est possible qu’on ait un premier mouvement, en la personne des hébergeurs (OVH, Gandi, Online…) qui viennent de rentrer dans le jeu de leurs ainés “grands groupes”, savoir le chantage aux emplois, pour contrer une ignominie politique, la PLJTerrorisme.

Affaire à suivre…

samedi 26 avril 2014

Les Barbares sont au limes

J'ai toujours un souci avec la "share economy", je l'ai exprimé à plusieurs reprises sur ce blog. Et parmi ses acteurs, j'ai une dent contre la société Uber. Non qu'elle ne réponde pas à une demande certaine, mais parce qu'elle met en oeuvre des mécanismes comme l'optimisation fiscale (ses contrats sont de droit luxembourgeois) ou s'exonère des obligations de l'écosystème dont elle se nourrit.

Néanmoins, la question de l'existence des VTC est une vraie question. Peut-être parce qu'elle confronte un numerus clausus - des taxis - dont on se demande la raison objective (mise à part le soutien à une rente de fait). Peut-être parce que la cohabitation de plusieurs structures de statuts différents, mais tous privés, apportant le même service est une aberration. L'histoire des taxis nous enseigne que la limitation de leur nombre a toujours été motivé par des considérations d'ordre public (concession de 1779, monopole de 1855), et que nombre de propositions du rapport Thévenoud auraient pu directement découler de celles de 1909, qui sont apparues suite à un conflit entre anciens (fiacres réglementés) et modernes ("automédons", véhicules à moteur dont le prix de la course est négocié de gré à gré).

Dans ce nouveau combat des nouveaux contre les modernes, il y a des points de vue, des actions, pas toujours très glorieuses, des passe d'armes et des opérations de lobbying. Et le combat dépasse les frontières nationales; ainsi de Bruxelles, qui vient d'interdire Uber, au grand dam de Nelly Kroes, commissaire européenne chargée des nouvelles technologies. Et l'antienne propre à l'innovation VS la rente qui refait surface : il s'agit de respecter les règles, défendues par un "cartel des taxis".  

Toujours est-il qu'avec Antoine Brachet nous avons vu rouge lorsque nous avons appris que le patron des taxis G7 avait obtenu la mise en examen de Nicolas Colin et de la Tribune. Et que nous avons lancé une pétition de soutien, dont je reproduis le texte ici, également publié sur le site de la Tribune (en version amendée) et dans la Tribune version papier datée du 25 avril 2014. La pétition est hebergée sur le site change.org.

 

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A la demande expresse de Nicolas Rousselet, La Tribune et Nicolas Colin viennent d’être mis en examen.

Le motif ? L’écriture pour l’un, la publication pour l’autre d’une tribune à charge contre la société de taxi qu’il dirige.

Dans "Les fossoyeurs de l'innovation", Nicolas Colin démonte de manière détaillée et argumentée la communication du leader français des taxis (G7) en matière d’innovation, représentative d’une frilosité fréquente dans les milieux d’affaires français. Le lobby des taxis avait obtenu du gouvernement, à l’automne 2013, l’encadrement de la pratique des VTC: Un délai de 15 minutes fut imposé entre la réservation et la prise en charge début 2014.

Cette tribune dresse un constat alarmant : le statu quo quant à l’innovation désespère l’entrepreneuriat, sape le moral des citoyens, et in fine obère les chances de réussite de la France dans la dynamique d’un monde en mutation accélérée. 

Mais voilà, la tribune n'a pas plu à Nicolas Rousselet, qui a donc obtenu une mise en examen au motif de diffamation.

Un débat plus vaste

Mise en examen n'équivaut pas à condamnation, mais ce simple fait démontre une fois de plus la très faible adéquation entre la société telle qu'elle est perçue par les décideurs, et celle qui est vécue par ses citoyens. 

Néanmoins, la charge de Colin contre les taxis n'est que le prolongement de questionnements anciens. Abordées dès 2007 par Jacques Attali dans son rapportremis à Nicolas Sarkozy, ses propositions de réforme avaient déclenché l'ire des taxis et débouché sur un statu quo. Ironie de la situation, ledit Attali, lassé de conseiller en vain les gouvernements, de droite comme de gauche, pour réformer le système en lui apportant plus d'égalité, vient de recommander à "la base" de ne plus rien attendre de l'Etat. "Le monde appartiendra demain à ceux qui, aujourd’hui, auront su renoncer à attendre quoi que ce soit de qui ce soit. De leurs parents. De leurs patrons. De leurs maires. De leurs gouvernants". “Débrouillez-vous" conclue-t-il.

Cette rupture entre la base et le sommet n'est que le prolongement d'une série de réponses à des initiatives de l'Etat : le mouvement des pigeons, les atermoiements sur le statut des auto-entrepreneurs, la réforme du Crédit Impôt Recherche (CIR). Ces couacs démontrent que ni les usages, ni les intérêts, ni les desiderata de la multitude ne sont, en France, et au XXIème siècle, abordés par ceux qui vivent de la structure. De la criminalisation des consommateurs gratuits de culture (les "pirates") à celle, morale, des optimisés fiscaux, le système pointe ses errements sans s'arrêter sur sa propre responsabilité.

Rupture

La tribune de Nicolas Colin est certes fortement teintée d'ironie, mais elle pointe un mouvement qui parcourt actuellement toute la société française, alors que celle-ci est de l’avis général vieillissante et en déclin économique. (cf les travaux du Commissariat Général à la Stratégie et la Prospective).

Les Barbares piaffent, limités dans leurs envies, leurs audaces et leurs idées par le cadre obsolète d’un Empire qui se meurt.

Les Barbares?

Nous qui avons pris acte que le monde changeait, et que les règles du jeu du monde ancien sont caduques.

Nous qui, entrepreneurs, artistes, innovateurs, intellectuels, médecins, ingénieurs, commerciaux, employés, chercheurs, professeurs, et tant d’autres talents, bégayons, inventons le monde de demain, portons des projets utiles, nous battons pour le bien commun.

Nous qui restons fondamentalement optimistes, même si nous avons conscience que le temps est compté.

Nous qui sommes en rupture avec l’ordre établi, soucieux de ses prébendes, héritier d'une tradition qui craint la nouveauté et décourage toute initiative qui pourrait chahuter sa rente de situation.

Nous qui voulons agir depuis notre pays, ici, en France.

S'il est vrai que ce qui fait l'innovation, c'est en grande partie l'absence de demande de permission, et que pour certains, innovation égale dérèglementation, il ne faut pas voir des ultra-libéraux partout. Le monde est plus complexe, et la jeune génération, celle qui n’a pas connu les Trentes glorieuses, tente, essaie, apprend, invente, innove, afin de co-créer le monde que ses parents lui ont promis mais qui n’est qu’une chimère. Pour autant, la “génération future” se voit comme une génération sacrifiée sur l’autel du bien-être de la précédente, “rêvant d’en découdre”, mais n’arrivant pas à s’opposer frontalement à la structure, détenue par une génération qui ne se résoud pas à passer la main.

Optimisme

Les innovateurs, ce sont ces architectes qui réinventent la yourte, et se heurtent au code de la construction. Ces vignerons, qui refusent les pesticides et se retrouvent devant la justice. Ces fabricants de jouets en bois, qui ferment en raison de règles absconses. Mais aussi les sharers, les locavores, les créateurs de monnaie, les AMAP, les financeurs solidaires. Tous ces créateurs, réunis sous la bannière générique de start-upeurs, là où on ne parle finalement que d’entrepreneuriat et d’optimisme. Pour certains d’entre eux, l’expérimentation est tellement difficile que le numérique offre, par sa déterritorialisation, une bouffée d’oxygène salvatrice. Alors sans doute, Facebook ou Google sont des monstres de Frankenstein. Mais, principe de précaution oblige, qui aurait eu l’audace de lancer de tels services en France ?

Les Barbares, sans doute.

La France, et au-delà l’Europe, est malade de rigidité. Or, la société est un être vivant. L’imposition de règles structurelles fortes empêche toute évolution, sauf à la marge. L’étatisation de nos sociétés en sonne le glas.

A force d’ériger des règles pour protéger le faible, on affaiblit l’ensemble.

A force d’infantiliser le citoyen, on en fait un être dépourvu d’audace.

A force de désigner des boucs émissaires, on délite le vivre ensemble.

A force de décréter ce qui est bon, ce qui est mal, on sape le libre arbitre.

La société est comme un OS Windows, qui nécessite des patchs continuels, alors qu'un reboot sur un OS de type Linux est attendu par une large partie de la population. Le système est tellement grippé que les élections municipales ont atteint une part historique d'absentionnistes, alors que la dernière étude du CEVIPOFmontre que le politique le moins mal perçu par le citoyen est le maire de sa commune.

Il y a loin entre la demande de changement et l'acceptation du changement; on le voit encore avec la réforme attendue des collectivités territoriales, où chacun considère la nécessité de simplification du mille-feuilles, mais où l’égoïsme prime toujours sur le bien commun.

Refaire?

La procédure qui atteint La Tribune et Nicolas Colin est symptomatique de la crise que traverse le pays : du débat nécessaire on arrive au délit d'opinion.

A la confrontation des idées qui élève, on préfère le consensus qui nivelle par le bas.

A la recherche du vivre mieux ensemble, on préfère blamer l'autre, la mondialisation, l’Europe.

A la réflexion, on préfère la passion.

A la Lune, on préfère le doigt...

La France de l’entre-soi a depuis longtemps pris le pas sur celle de la méritocratie; la France des copains sur celle des idées; la France des diners parisiens sur celle des communautés créatives décentralisées. Les industries, les baronnies, les castes, les rentes, sont retranchées derrière des lignes de défense qui les maintiennent à flot, dans une stratégie court-termiste qui maximise leur existence. Pour combien de temps encore ?

Le petit village gaulois d’Asterix ressemble de plus en plus à une réserve d’indiens, que l’on vient visiter comme on visiterait un musée : figé dans le temps, et dans l’espace. La Nation est au mieux un patrimoine, au pire une marque dont le lustre s’amenuise au fil des ans.

La Tribune et Nicolas Colin ont pour le moment simplement été mis en examen pour avoir émis une opinion – critique – sur la conduite d'un modèle d'affaires, et, partant, du modèle français. Mais derrière eux, ce sont des centaines, des milliers voire des millions d'individus qui épousent ces critiques et rongent leur frein en attendant le changement promis.

Pour avoir envie d’en découdre, pour avoir le droit de critiquer, de créer, d’être audacieux, de changer, de réver, de construire notre monde, notre siècle et celui de nos enfants, les Barbares que nous sommes demandent également leur mise en examen.

lundi 28 octobre 2013

Mutatis mutandis

La nécessité du Troll

PC Impact a lancé 14h42 (décidémment, Douglas Adams est une source d'inspiration chez les geeks), une "émission de TV" en partenariat avec Arrêt sur Images. Animée par le trouble-fête Manach, elle propose du sujet de fond, chose qui devait être trop anxiogène chez FranceTV.

La première émission revenait sur la responsabilité des hébergeurs, et pointait un projet de loi bisounours dérivant liberticide. L'article 17 de cette loi, votée par le Sénat le 17 septembre, élargit le champ du "mal absolu" dans notre société en modifiant la LCEN. Non content de recréer des communautés dans une république une et indivisible, la loi rend responsable les hébergeurs de l'expression des citoyens de la "stigmatisation" de ces communautés. La justice d'exception confiée à ces hébergeurs au motif du plus grave appel au trouble public (appréhender puis supprimer une expression de type "crimes contre l'humanité, incitation à la haine raciale, pornographie enfantine") empile désormais des notions totalement subjectives comme le sexisme, l'homophobie ou la "haine" des handicapés, déjà existantes dans la législation sur la presse. Outre cette énième rupture de l'égalité citoyenne, cette loi conduit à une censure de la parole, ou une autocensure du diffuseur. On en arrive donc au pré-crime et à la privatisation de la justice, sous couvert de protection des individus.

Les mêmes qui découvrent le caractère libératoire d'une parole décomplexée sur internet, et réduisent ses voix à des fascistes en puissance, envisagent de cacher cette parole, plutôt que d'éduquer et punir. Et voilà que l'adolescence de jeunes cons explose à la figure de nouvelles chiennes de garde. Invoquer comme le fait madmoizlle.com l'article L222-2 (agression sexuelle) pour stigmatiser les conseils de drague d'un animateur radio à sa population acnéique démontre bien la crispation de la parole publique:  parce que tout d'un coup l'espace public a augmenté: il n'est plus circonscrit à un temps et un lieu, et fusionne espace public et privé. Vivre avec des cons, c'est compliqué, mais cela doit s'apprendre.

Mais c'est ainsi que l'on parle de "civiliser internet", d'éduquer à internet, de moraliser internet.

Il est fâcheux de constater que la gauche essaie d'appliquer une "civilisation d'internet" sous un prétexte de moralisation; ou comment créer des blasphèmes civils. Si la parole est libre, alors les contraintes à son expression ne doivent pas être issus de faux prétextes, ni le fait de communautés. Et les effets de l'exception ne doivent surtout pas rentrer dans le champ du commun, au risque de la banaliser.. 

 

Pour en finir avec les taxis

C'est le sujet qui agite le monde de l'innovation : les VTC contre les taxis.

Uber - comme AirBnB - surfe sur la vague de sympathie de la "share economy". L'engouement actuel découle de l'apparition d'un tiers secteur économique, "l'économie sociale et solidaire", secteur oeuvrant dans un "capital humain", comme les mutuelles ou les entreprises de type SCOP. Néanmoins, Uber surfe également sur les processus de captation de flux, jouant des législations fiscales et d'une position de donneur d'ordre qui n'est en pas une. En effet, Uber est une entreprise de droit français, filiale d'une société américaine, mais dont les contrats entre parties sont du ressort du droit néerlandais. Par ailleurs, dans une tribune récente dans le Financial Times, l'auteur Evgeny Morozov, grand sceptique, rapporte le cas de "conducteurs Uber" licenciés, mais pas vraiment. Il suffit que le "non employeur" désactive le compte de "l'Uber taxi", et voilà ce dernier au "non chomage".

“driver contracting with Uber is not a bona fide employee”

Bizarrement, même de l'autre coté de l'Atlantique, le sujet est sensible, et discuté. Il suffit de lire les commentaires de ce post de TheVerge pour le constater..

Alors qu'Uber a lancé une pétition mi-octobre, récoltant au 27/10 14.000 signatures , le billet de Nicolas Colin sur les fossoyeurs de l'innovation, blamant la rente, en avait fait le double en deux jours. Quand on parle d'innovation, tout est bon dans le cochon. Pourtant...

Lorsqu'Uber annonce en début de mois qu'il baisse ses tarifs, le consommateur ne peut que se réjouir. L'employé, qui n'en est pas un, ne peut que constater 25% de diminution pour la course. Le processus d'innovation revendiqué par ces nouveaux entrants, la disruption du marché, n'est finalement que la libéralisation d'un marché régulé, au mépris des conventions sociales qui régissent l'écosystème. Rappelons qu'un chauffeur de taxi, qu'il soit salarié, locataire ou artisan, est soumis à des devoirs en plus de l'achat éventuel de sa licence.

Lorsque la jeune garde libérale soutient Uber contre les taxis, il ne faut pas qu'elle oublie que, derrière les entreprises de rente, il y a aussi les artisans taxis; ces derniers ont, à Paris, des revenus proches du smic en tant qu'artisans. Et que derrière Uber, il y a aussi des VC, qui ont investi énormément d'argent (les entreprises de l'économie du partage ont déjà reçu 600M de dollars de fonds d'investissement). Et qu'il semble que la stratégie de développement soit la même pour tous : prendre à témoin l'usager, à qui l'on promet - et offre - un produit disruptif, afin de peser politiquement. Ben Schiller, chez fastcoexist, nous apprend donc qu'AirBnB vient de lancer une pétition adressée aux New Yorkais pour qu'ils les soutiennent. Et d'évoquer l'astroturfing....

Il est toujours délicat d'ouvrir un marché à la concurrence. Sauf à ruiner les exploitants, une telle ouverture pourrait couter €4 milliards à la collectivité française. Et les plateformes extra-territoriales, qui se gobergent de droits, en évitant les devoirs des écosystèmes dans lesquelles elles évoluent, devraient adopter un profil bas.

 

Libérez les algorithmes !

Les algo ont envahi notre quotidien. Des résultats de recherche au mur de facebook, des recommandations de sites tels qu'Amazon ou Netflix à la pub comportementale, les formules sont partout. Algorithms are the new gatekeepers, proclame cette présentation slideshare. Ce qui semble à première vue une avancée technologique cache en fait une redoutable menace : l'incident, l'inconnu, le hasard sont ainsi ramenés à la portion congrue. Pire, les formules mathématiques, censées être cohérentes et "sincères", peuvent être détournées de leur fonction à des fins malveillantes. C'est ainsi qu'en début d'année, un réseau de pharmaciens pratiquant la double comptabilité a été démantelé, pratiques qui étaient permises via une fonction cachée du logiciel de compta.

Pour internetActu (sous la plume d'Hubert Guillaud), dans une optique de contrôle de la vie privée, il faudrait limiter le pouvoir des algorithmes. Et de citer des travaux d'universitaires américains appelant à connaître la façon dont les algorithmes nous "jugent", notamment dans le cadre des analyses des données personnelles. Travaux qui rejoignent le point de vue d'Evegny Morozov - encore lui -  dans Technology Review, qui s'alarme de l'emploi toujours plus grand des données par les entreprises ou les gouvernements, sans implication ni contrôle des citoyens. Et de renvoyer dos à dos NSA et GAFA...

Dans tous les cas, à mesure que nous sommes dépendants de logiciels, et nourrissons la machine, il serait judicieux que nous puissions ouvrir le capot et regarder comment ça marche. Si l'on n'y prend pas garde, les algorithmes risquent bien de remplacer l'organisation humaine, et nous amener dans une société du 0 et du 1, là où c'est un chaos organisé mais maitrisé par la collectivité qui existe à ce jour

dimanche 6 octobre 2013

Mutatis mutandis

Entrepreneuship is the New Politics

Le modèle politique est à l'agonie. Lorsqu'on voit la course à l’échalote de "républicains" dans le marigot des idées populistes de la droite extrême, on ne peut que le déplorer. Pourtant, de nombreuses initiatives populaires existent pour suppléer à l'incurie manifeste de nos gouvernements à prévoir, guider, ou enchanter le monde. Et c'est étrangement du coté de l'entreprise que les regards se tournent. Tradition française oblige, pas l'entreprise paternaliste issue de l'après-guerre qui gère sa rente à coup de démagogie facile; ni l'entreprise scélérate qui exploite bien évidemment ses employés, génère stress, suicides, et évasion fiscale. Non, l'entreprise en mode "entrepreneur".

Suivant la mode de la startup américaine, l'entrepreneur a non seulement le vent en poupe, mais il est aussi appelé, toujours selon le modèle US, à changer le monde. Chose que le politique a depuis bien longtemps abandonné. L'entrepreneur aujourd'hui célébré et cajolé (à voir le nombre d'espaces publics ou privés qui lui sont dédiés) est également sommé de faire bouger les lignes, comme on a pu le voir avec la récente polémique opposant taxis et VTC

D'inspiration libérale - voire libertarienne - ces nouveaux hérauts de l'âge des possibles recouvrent toutes les sensibilités politiques, et participent de la refondation du système étatique. A défaut de rebooter la démocratie, ils ont au moins la possibilité de hacker le système. A suivre...

 

Travailleurs du dimanche

Si la politique est au point mort, le débat se porte bien. Pour preuve, celui qui resurgit au détour de la condamnation de deux GSS de bricolage : le travail dominical. Et le débat est rude, avec des points de rupture bien établis; toucher au dogme, même avec de l'ironie, peut mener à des procès en sorcellerie...

On pourrait croire que le dimanche est un moment de cohésion sociale, avec une morale républicaine qui s'érigerait en gardienne de cette cohésion, contre le travail. Il n'en est malheureusement rien. Près de 30% des français travaillerait déjà, "habituellement ou occasionnellement" le dimanche. 1/3 des français, qui n'ont pas le choix, parce que leur emploi fait partie de catégories soumises à dérogation, travaillent le dimanche.

Si l'on s'en tient au droit non dérogé (zones PUCE), le loisir est considéré comme un champ d'exemption au repos dominical. Mais parce que l'hypocrisie n'a pas de nom, le loisir est pris ici dans sa dimension culturelle : aussi, si l'on peut aller chez euroDisney, et que la société tolère le travail des acteurs jouant Dingo, des cafetiers, des hoteliers, des boutiques souvenirs, elle reste intransigeante avec le bricoleur du dimanche.

Il n'y a qu'à attendre qu'Amazon arrive à livrer (établis, poutrelles, ciment ou plâtre) le dimanche...

 

"Je ne suis qu'un boutiquier"*

Un texte très lucide est paru sur actualitté la semaine où les députés votaient, tous partis confondus, une loi anti Amazon.

"Faut-il laisser mourir les librairies" s'interroge sur la désertion progressive des échoppes par les clients, qui leur préfèrent le géant US. Et de pointer les errements des libraires, qui s'obstinent à chercher des boucs émissaires, là où c'est leur métier, et plus exactement leur utilité, qui est remise en cause.

L'industrie de contenu vit ses dernières heures de rente, et s'accroche à ce qui lui reste, le support d'un part, le copyright de l'autre. Si la puissance publique se préoccupe autant des libraires, c'est également pour deux raisons; la tarte-à-la-crème de l'"exception culturelle", et la constitution de la filière livre qui est un modèle exemplaire de cavalerie. Supprimez les soutiers de la distribution (l'un des métiers annexe du libraire étant manutentionnaire), vous tuerez les éditeurs. C'est en cela que le lobby de ces derniers est considérable, et qu'il se trouve donc une étrange unanimité politique pour rester entre matous matois.

A toute chose malheur est bon; une initiative de la sorte ne fera qu'augmenter la pénétration du livre numérique. Que les esprits chagrins du papier se consolent; pour les amoureux du livre, il reste les bibliothèques. Les amoureux du lire sont déjà perdus.

 

* In [Le Magnifique, P. de Broca] :

" Croyez-moi, c'est vous qui avez la meilleure part, cher Merlin, alors que moi, qu'est-ce que je fais ? Je reçois ça. Des manuscrits. Vingt par jour. 140 par semaine. Qu'est-ce que vous voulez que je foute de toutes ces saloperies ? Non, croyez-moi, vous avez sûrement plus de satisfactions que moi, au bout du compte ! Vous faites rêver des milliers de gens ! Et ce rêve, cher Merlin, c'est vous qui le fabriquez, parce que vous êtes un magicien, et moi je ne suis qu'un boutiquier ! "

samedi 28 septembre 2013

Mutatis Mutandis

 

Cerfa en crowdsourcing

Le Centre d'Analyse Stratégique (CAS), qui dépend qui est devenu le Commissariat général à la stratégie et la prospective, édite un logiciel de simulation du système socio-fiscal français, openfisca. En version beta, et disponible sous windows (mais qui peut être portée), il est une preuve tangible qu'il existe des codeurs dans les arcanes de l'Etat, et que l'administration aborde enfin le XXIème, coté utilisateurs comme parties prenantes d'un système dynamique. Le terme annoncé, "intégrer l’ensemble du système socio-fiscal français et son évolution et permettre de calculer l’impact de réformes sur le budget de l’État" est assez révolutionnaire pour être signalé, tout comme la mise à disposition des sources sur github.

Avis aux citoyens, ils ont pour "ambition de constituer une communauté de développeurs, d’économistes et de spécialistes de la fiscalité ou des prestations sociales pour maintenir et améliorer le programme". Des volontaires pour la bonne cause ?

Après l'openData, un pas vers l'openAdministration ?

[edit du 30/9 : suite à un commentaire de Mahdi Ben Jelloul (équipe de développement d'openFisca), le core d'openfisca est en python et donc exécutable sur autre chose que windows; et le CAS ne dépend pas du CGSP (qui l'a remplacé). Et ils cherchent toujours des crowdcodeurs. Merci à lui ]

La République des Juges

Il semblerait que la politique soit devenue exclusivement une question de gestion économique. Et son dispositif de rétro-action, le contrôle des dépenses, prend de plus en plus de place. La Cour des Comptes n'en finit donc pas de de rendre des rapports dans tous les domaines, le financement de la Presse, la Sécurité Sociale, les énergies renouvellables, l'éducation, la police, le sport...

En mettant en lumière l'information, permettant un feedback sur les actions menées par l'Etat en vertu de l'article 15 de la DDHC, la CC participe également à la politique d'openData. Elle vient d'ailleurs de s'engager, avec le Ministère de l'économie, dans un plan visant à "faire de la dématérialisation le mode principal de production des comptes publics (Etat, collectivités territoriales, établissements publics), de simplifier la confection de ces comptes publics et d'accéder en ligne aux documents."

Le caractère d'autosaisie et d'autocontrôle pour tous va donc bientôt faire son apparition. Tous les citoyens seront donc juges. Encore une profonde modification des usages de la démocratie via l'ouverture des données..

 

Votre France est vieille

Malgré toutes ces bonnes nouvelles, il reste des domaines où l'évolution est très lente. Voire rétrograde. Dans un mouvement initié par notre ancien Président de la République, le corps intermédiaire qui nous aliène - volontairement - n'en finit plus de vouloir nous civiliser. Le CSA, dans l'optique de la récupération du core d'Hadopi, veut donc étendre sa mission - la régulation de la télévision nationale - à celui de l'Internet mondial, via les sites de VOD (ou SMàD). Faisant fi des usages qui sont autant de votes qu'on n'aura jamais demandé, députés, AAI et gouvernants s'appliquent à recréer une société de contrôle de territoire sur une infrastructure qui les concentre tous. Chers flippés, avant de pouvoir reléguer youporn après 23H, vous devriez également exiger des groupes de presse étrangers qui sévissent sur le territoire comme le Huffington Post, ou Slate des garanties de dépendance à la vie politique française. Et vous saisir également du cas Wikipedia, que vous pourriez mettre sous la tutelle de l'Académie française. On ne sait jamais, les grands enfants que nous sommes pourrions avoir des désirs d'émancipation. Parce que, de ce que j'en sais, nous sommes loin de ce que vous pensez que nous sommes.

lundi 16 septembre 2013

Mutatis mutandis

 

Agora numérique

"De mémoire de journaliste web", on n'avait jamais vu un tel succès pour une page de réaction à un fait divers. Cette phrase d'un article du Figaro concernant la page facebook de soutien à un bijoutier meurtrier est étonnante à double titre; d'une part, parce qu'il existe donc une mémoire web; de l'autre, parce qu'il ressort que facebook est devenu, en 7 ans d'existence française, la nouvelle agora.

Cet espace de liberté fait extrèmement peur aux corps constitués, qui disposent d'un monopole de la représentation. Qu'il s'agissent de ministres qui, horrifiés par les hashtag twitter, veulent interdire l'expression a priori et cacher la poussière sous le tapis. Qu'ils s'agissent de journalistes (que l'on a connu plus inspirés) qui y voient un moyen génial de faire le ménage parmi leurs "amis" facebook (cité par Rue89).

Ces deux discours devant un fait divers, qui en d'autres temps aurait mobilisé une parole politique (le serpent de mer de la peine de mort chez l'extrème droite) poussent à radicaliser les pour et les contre là où le débat public est nécessaire à l'exercice de la démocratie. Et les réseaux sociaux, tout appropriés qu'ils sont en tant qu'espaces publics, sont plus utiles que dangereux.

De la diffusion

La polémique fait rage entre Arthur et le service public. En cause, une énième réorganisation de la station Le Mouv', qui peine à trouver des auditeurs, là où la radio d'Arthur, Oui Fm, ne peut se développer faute de fréquence hertziennes disponibles.

Que ce soient les medias ou les oeuvres, tous ont besoin d'exposition. La récente mise à jour de l'étude allemande concernant l'impact de la fermeture de MegaUpload ne dit pas autre chose : elle a surtout bénéficié aux blockbusters, la consommation pirate s'apparentant à une forme de marketing (ou bouche à oreille) qui permettait de faire découvrir des "petits et moyens films".  

C'est tout le paradoxe des biens d'expérience, et concomittament de la crise des media : on n'apprécie qu'après la consommation, et la multitude transformée en média est un autre moyen de diffusion. Reste à la valoriser, sans transformer chaque acteur de la chaine en publicitaire.

Grammaire digitale

42, Simplon.co, la mutinerie qui propose des formations, la professionalisation du site du Zero (qui devient Openclassrooms), la fondation Mozilla qui organise des "coding gouters"... le code - et les codeurs - a le vent en poupe.

Pour autant, il ne faut pas croire que former des bataillons de codeurs va transformer l'économie, atone. Beaucoup de professeurs, chercheurs ou journalistes considèrent actuellement le code comme un nouveau latin. Un texte de 2012 du journaliste John Nahgton (Pourquoi les enfants devraient apprendre à coder) fait régulièrement surface sur les SNS. Où il est question d'autonomie, de créativité, de DIY, d'algo et de crypto.

Mais pas que. Alors que le monde dans lequel nous vivons se compléxifie à une vitesse stupéfiante (les puces sont partout, et le M2M ne va rien arranger), il faut avant tout apprendre le code non pour le construire, mais déjà pour en comprendre le fonctionnement. Nul n'est censé ignorer la loi? Nul ne devrait être censé ignorer le code.

mercredi 4 septembre 2013

Mutatis mutandis

Pandora's box

Enfin ! Ca fait des années que je l'attends, après y avoir pris goût dans une autre vie où je détenais le pass ultime : une accréditation à la discothèque de Radiofrance, "la plus grande discothèque privée d'Europe". La Maison Ronde s'est enfin mise au goût du web, et va proposer une offre "de demande" via une nouvelle "chaine, RF8. D'après les premiers échos, ce ne serait pas encore un service à la Spotify, mais l'inscription dans la modernité fera date. Et vu le catalogue qu'ils détiennent (au hasard, et parce que je suis fan, la disco quasi complète des éditions Hortensia), je ne doute pas un seul instant du succès de la plateforme...

 

Global System Mobile

Le rachat de la division mobile de Nokia par Microsoft fait grand bruit, surtout sur le vieux continent, parce que c'est le dernier pan de l'industrie du mobile en Europe qui s'effondre. Or, ça fait longtemps que cette industrie était morte. Dans le mobile, dorénavant smartphone, l'intelligence c'est le soft, pas le hard. Et le rachat par une société comme Microsoft n'est pas anondin : Nokia représente 80% des ventes de son OS mobile. Après les bundles PC/Windows, Redmond continue donc sur sa lancée. Et confirme par la même que l'industrie, à laquelle croit tant un ministre d'un redressement productif, n'a aucune valeur dans la société des objets communicants qui se profile. L'intelligence des objets, le code qui les meut, le service qui en fait l'usage, voilà la valeur.

 

It's Ironic

La génération lol arrive dans la vie active avec plus que des acronymes. Dernièrement, le succès fulgurant de legorafi (on parle de 500K VU) a donné lieu à de nombreuses répliques : bilboquet magazine, le courrier des échos. Il était temps, les blagues en 140 caractères, comme les comiques autoproclamés du web marketés par des boites de comm sans imagination commençaient à lasser.

Il faut maintenant espérer que la tradition de la satyre, du Canard Enchainé aux Nuls en passant par le petit rapporteur va permettre l'émergence d'un TheOnion francophone.

mercredi 31 juillet 2013

Culture Confiture Lescure

Merci au Club parlementaire du numérique. Merci de m'avoir donné l'angle de ce post. Alors que je regardai distraitement France Twitter 2 le 17 juillet dernier, l'un des correspondants permanents à l'AN, Authueil, assurait son direct depuis le fameux Club. Et de citer l'un des intervenants :

" sur l'exception culturelle, très bonne question : où commence et où s'arrête la «culture» ?"

Enfin!  Enfin la seule question qui mérite d'être posée, même si la réponse, et les développements induits, ne sont bons à entendre, ni pour les producteurs de biens culturels, ni pour les zélateurs de l'exception culturelle.

 

Le mot culture est un mot valise. Sa définition varie en fonction de celui qui l'emploie. Un peu comme le mot "illimité", qui recouvre des sens différents selon qu'on est un mathématicien ou un FAI. Si l'on prend la définition de l'UNESCO, l'un des machins de Mongénéral, énoncée lors de la conférence mondiale sur les politiques culturelles de Mexico, de 1982 :

" dans son sens le plus large, la culture peut aujourd'hui être considérée comme l'ensemble des traits distinctifs, spirituels et matériels, intellectuels et affectifs, qui caractérisent une société ou un groupe social. Elle englobe, outre les arts et les lettres, les modes de vie, les droits fondamentaux de l'être humain, les systèmes de valeurs, les traditions et les croyances. "

Néanmoins, la culture est, dans la société de l'information et l'économie de la connaissance, une marchandise. Mais attention, "pas comme les autres". C'est toujours l'UNESCO, en l'article 8 de la Déclaration universelle sur la diversité culturelle de 2001, qui l'énonce :

" Face aux mutations économiques et technologiques actuelles, qui ouvrent de vastes perspectives pour la création et l'innovation, une attention particulière doit être accordée à la diversité de l'offre créatrice, à la juste prise en compte des droits des auteurs et des artistes ainsi qu'à la spécificité des biens et services culturels qui, parce qu'ils sont porteurs d'identité, de valeurs et de sens, ne doivent pas être considérés comme des marchandises ou des biens de consommation comme les autres. "

Pas comme les autres. On imagine très bien le consensus qu'il a fallu entre les délégations pour dégager une formule fourre-tout, inintelligible au regard du droit, de l'économie, des accords commerciaux comme des industries et des missions éducatives des Etats. L'Europe, et la France en particulier, s'arc-boutent sur une définition proche de l'UNESCO. Pas comme les autres. Pas une vraie marchandise, mais qui représente en France 32 milliards d'euros de dépenses des ménages, pour des sommes investies par la collectivité, en 2006, se montant à 7 milliards d'euros (chiffres ministère de la Culture, 2012), sans compter les coûts induits (le régime spécial du chômage des intermittents, par exemple). Alors, exception culturelle, qui protégerait les artistes du seul marché ? Hypocrisie généralisée au fort relent de protectionnisme, matinée de faveurs du prince ? Vision obsolète d'un monde suranné divisé en deux catégories, ceux qui ont quelque chose à dire, et ceux qui les écoutent ? 

 

Culture, Acte II

Comme beaucoup, j'ai sacrifié au rapport Lescure. Sacrifié est bien le mot : 486 pages de rapport, 283 pages d'annexes, plusieurs dizaines d'heures de contenus vidéo et audio. La mission avait fait les choses en grand : 112 organismes, entreprises ou personnalités auditionnées, des déplacements effectués en région ou à l'étranger, un blog participatif. Et 9 mois de gestation.

Rarement un rapport aura suscité tant d'attentes dans la population, professionnels et publics. Professionnels parce que la culture est un secteur économique conséquent, publics suite au feuilleton rocambolesque de l'Hadopi.

L'intitulé du rapport "Culture acte 2", sonnait comme un nouveau départ dans le pays ayant fait de "l'exception culturelle" un des leviers de sa politique. Pourtant, rarement rapport aura autant mécontenté tout son monde, et sera, une fois de plus, passé à coté de l'immense mutation sociale engendrée par la révolution numérique.

Le but de ce post n'est pas d'en faire une critique exhaustive; l'idée étant plutôt de se concentrer sur le grand absent du débat : l'Etat, et son corollaire, les citoyens, "face aux mutations économiques et technologiques actuelles". En effet, le rapport, qui couvre un large spectre de la production à la consommation des biens culturels, traite son sujet dans sa quasi-totalité sous un angle marchand. Démission de l'Etat, realpolitik à l'heure où "les marges de manœuvre de la puissance publique sont limitées par les contraintes budgétaires", ou plus prosaïquement méconnaissance de la très grande transformation opérée par les interwebs et l'absence de vision sur des futurs, mêmes proches ?

La réponse, tout de suite après la pub ...

 

Nota : on pourra également lire deux excellentes analyses du rapport sous les plumes d'Olivier Ezratty et Philippe Bailly.

 

Du travail, pas de carnaval

La commission Lescure n'a donc pas chômé. Et chaque intervenant a bien préparé son intervention, mis à part le Parti pirate, qui démontre une fois de plus le manque de sérieux de cette organisation dans notre pays. La crédibilité, cela se mérite...  

Comme de bien entendu, chaque lobby a défendu sa chapelle, et voyait midi à sa porte à l'issue de la publication. Ainsi, de la quadrature du net ("Le catalogue répressif de l'industrie"), Pascal Nègre / Universal ("gestion collective, le kolkhoze 2.0"), PCImpact (qui se focalise sur l'atteinte à la neutralité du net), le SNEP ("Lescure hypothèque l'avenir de la production musicale"), les commerçants (FEVAD, SNSII..) s'opposant aux taxes sur les supports, Canal+ à la modification de la chronologie des médias. Parmi les voix positives, un collectif d'artistes musiciens,  les bibliothèques, via l'IABD, qui saluent "leur reconnaissance" (sic), la SACEM et l'ADAMI se réjouissant de la gestion collective, la SACD se faisait l'écho du sérieux et de la qualité du rapport, "une importante étape d'une nouvelle donne créative", et jusqu'à l'inéfable Christine Albanel, à l'oeuvre sur Hadopi, qui ne voyait pas dans sa suppression un acte de défiance à son travail.

Mis à part l'association "Création - Public - Internet", qui avait décidé de boycotter la commission, sans doute l'intégralité des acteurs touchant de près ou de loin la création, diffusion ou consommation de biens culturels s'est retrouvée auditionnée.

 

Même si le rapport a été "cadré" par l'Elysée le vendredi précédant sa parution, il n'est qu'un rapport, et n'engage que ses auteurs. Pour preuve, le gouvernement a fait machine arrière sur nombre de propositions. Ainsi, sur la taxe sur les smartphones, tout d'abord "extrêmement faible" selon le ministère de la culture, puis supprimée selon Bercy, pour ensuite reparaître dans un spectre large suite à la saisie du CCNum: ou la convocation des Assises de l'audiovisuel pour rassurer le monde de la télé, qui bénéficie pourtant d'une large représentation dans les pages du rapport.

Plus étonnant - ou plus prosaïquement - le gouvernement est revenu sur le volet Hadopi. Pour qui s'en souvient, le feuilleton Hadopi avait donné lieu à une intense bataille parlementaire (avec l'épisode boulevardier de députés PS cachés derrière les rideaux) et l'annonce de la suppression de la Hadopi par le candidat Hollande. La realpolitik a ensuite fait son oeuvre, et si le décret annonçant la fin des sanctions pour les vilains pirates a bien été publié, il ne concerne que le défaut de sécurisation de son accès internet. Télécharger illégalement reste illégal.

 

Si le rapport abonde de propositions intéressantes, il est construit dans la droite lignée de la politique culturelle de l'Etat. Pas d'Acte II qui verrait de profondes modifications de l'équilibre d'une filière économique irrémédiablement cocardière, mise à mal par les GAFA ou les internautes, dans un monde de flux déterritorialisés. La culture est toujours représentée comme un secteur où la puissance publique est largement mise à contribution, que ce soit via la régulation, l'intervention financière et le soutien à des industries produisant cette marchandise qui n'en est pas une. Mais qui sort chaque jour un peu plus du giron de l'Etat pour devenir l'objet exclusif de multinationales rentières.

Le propos liminaire de Lescure conclue par sa conviction que "le plus raisonnable sera toujours l'usager, même après de légitimes emballements", et que le blog, a permis d'appréhender "les attentes du public en matière d'accès aux contenus culturels en ligne". Néanmoins, la commission a rendu un rapport qui ne propose rien de bien innovant face à la multiplicité des nouveaux usages, de la production, de la diffusion, de la consommation de ces biens d'expérience qui participent de la constitution de la société.

 

La Culture à l’ère numérique, grande absente d'une politique d'offre d'Etat

Le préambule de la Constitution de 1946 édicte que :

" La Nation garantit l’égal accès de l’enfant et de l’adulte à l’instruction, à la formation professionnelle et à la culture. L’organisation de l’enseignement public gratuit et laïque à tous les degrés est un devoir de l’État. "

Dans ce cadre, l'Etat a mis en place et gère des offres d'accès à la culture, hors cadre marchand. A ce titre, l'Etat opère les services publics de télévision, radio, ainsi que les bibliothèques. Ces services publics d'Etat sont de type top2bottom; une éditorialisation des biens culturels acquis par la Nation est proposée selon un service linéaire. Concernant les bibliothèques, dont la majorité est gérée par les municipalités, le service est du type bottom up (on pourra dire on demand), limité à la rareté du bien physique. 

Or, et c'est là le premier point, le rapport Lescure fait une impasse totale sur l'offre numérique de l'Etat envers ses populations, de type on demand. Le rapport propose de "favoriser l'émergence d'une offre abordable ou gratuite", en constatant déjà que  : 

" les usagers qui ne souhaitent ou ne peuvent pas payer pour les contenus ont accès, dans la plupart des domaines, à une offre gratuite financée par la publicité "

Puis, revenant sur les usages illicites, principalement via un public jeune, il recommande :

" il conviendrait donc de ménager des espaces de gratuité, ou au moins développer des offres par abonnement spécifiques, le cas échéant avec le soutien de la puissance publique".

C'est ainsi que la fourniture d'un service public de la culture on demand est totalement relégué au secteur privé. Le principe d'égalité entre les citoyens est également bafoué. Ce n'est pas nouveau; ainsi les lycéens disposent-ils d'un site dédié, Culture Lycée, qui leur permet de voir de grands classiques du cinéma international. On pourra objecter que ce site entre dans le domaine de compétence de l'éducation, et non plus de la culture. Or, à une époque où la formation est faite tout au long de la vie, il y a une antinomie à distinguer des classes d'âges, voire des populations, dans une optique d'enseignement.

[edit du 4 août : il apparait que le site Culture Lycée n'est plus, depuis le 1er juillet 2013, "suite à un rapport de l'inspection générale de l'éducation nationale et de l'inspection générale de l'administration de l'éducation nationale et de la recherche, qui précise que, si l’idée d’origine est intéressante, les difficultés de mise en œuvre et le coût très élevé du dispositif au regard du faible usage par les lycéens conduisent à interrompre ce dispositif, en réfléchissant à la bonne appropriation par les élèves d’un patrimoine cinématographique."]

Cette absence d'offre prend son sens dans un environnement on demand. Est-ce que l'Etat considère que la demande répond à une préoccupation particulière du consommateur, là où la Nation est censée intervenir dans une optique commune à des citoyens, via l'offre ? Il semblerait bien, puisqu'on lit :

" Alors que l'offre de programmes croit exponentiellement et que les acteurs privés orientent leurs propositions éditoriales pour complaire à la « demande » supposée, le service public doit montrer l'exemple en promouvant une « logique d'offre » [...] "

Cette vision poursuit celle obsolète des pouvoirs publics envers Internet, et partant, de ses citoyens, vision incarnée par le CSA, où, dans la bouche de son président, Internet est réduit à une simple extension des services audiovisuels, "à l'intérieur des frontières de l'audiovisuel". Toujours cet Etat centralisé, toujours cette vision pyramidale, cette construction de cathédrale à l'heure du bazar. Quand ça veut pas, ça veut pas....

 

Schizophrénie de l'offre culturelle

Alors qu'aucune offre d'Etat (partant, non marchande) n'est ni envisagée ni promue, la substitution d'un tiers secteur (les citoyens entre eux) est discutée. Le rapport envisage d'étudier les rapports non marchands, mais en prenant d'ores et déjà acte de la difficulté à les mettre en oeuvre, du fait de l'évolution mondiale des législations en faveur des ayant-droits contre la sphère citoyenne.

L'antienne des majors de l'industrie de la culture à l'ère numérique, concernant le piratage opéré via les Interwebs, a toujours été "un téléchargement illégal = une vente en moins". Il est assez amusant de constater que ce raisonnement a été "inventé" contre l'Etat par le SNE, à la fin des années 90. La pétition des 288, menée par le président du SNE d'alors, Serge Eyrolles, soutenait que le prêt gratuit en bibliothèque pénalisait la création et l'édition littéraire. L'Etat avait alors créé la SOFIA, organisme parapublic de collecte et de répartition du droit de prêt acquitté par les bibliothèques publiques.

Il est vrai que les ayant-droits peuvent voir dans une offre d'Etat une concurrence envers le secteur marchand, et notamment via une offre numérique délinéarisée.

Pour autant, la directive 92/100/CEE du 19 novembre 1992, relative au droit de location et de prêt et à certains droits voisins du droit d'auteur dans le domaine de la propriété intellectuelle, édicte, en son article 5 :

" Les États membres peuvent déroger au droit exclusif prévu à l'article 1er pour le prêt public, à condition que les auteurs au moins obtiennent une rémunération au titre de ce prêt. Ils ont la faculté de fixer cette rémunération en tenant compte de leurs objectifs de promotion culturelle. "

La puissance publique a établi des bibliothèques dans une optique d'instruction et d'accès à la culture. Or, dans une société qui a largement basculé dans les œuvres audiovisuelles, ce type d'offre n'existe pas ou à la marge. Par exemple, il n'existe ni loi ni accords encadrant le prêt d’œuvres musicales en médiathèque. Et à l'âge de l'accès numérique, hors les offres dites "de patrimoine", il n'existe aucune offre publique à la demande sur aucune oeuvre, qu'elle soit audiovisuelle ou pas.

Le rapport Lescure est conscient de cet état de fait, puisqu'il rappelle que :

" l'offre numérique en bibliothèque [...] n'est pas à la hauteur des missions de ces institutions et des attentes du public. [...] En brouillant la distinction traditionnelle entre le circuit commercial et le prêt en bibliothèque, l'offre numérique en bibliothèque suscite les craintes des ayant-droits et des distributeurs physiques. La dématérialisation remet en cause la logique d'exclusivité et de non-simultanéité inhérente au prêt de supports physiques. Elle pose, sous un angle nouveau, la question classique de la coexistence de l'offre marchande et de l'offre non marchande, qui avait été résolue dans l'univers physique. "

Pavé dans la mare, sans doute un peu par bravade, mais aussi parce qu'elle participe de ses missions, l'institution honnie par la jeunesse internaute, les tipiak et les partisans des communs, Hadopi, a pris au mot le rapport Lescure et la ministre de la Culture et annoncé une réflexion sur les échanges non marchands. Le pied de nez n'en est que plus cocasse, et l'étude intéressante car dénuée de biais partisan. Au fait des pratiques en cours, elle fait dire à Bluetouff : "bienvenue sur Internet !"... 

 

Hypocrisie de l'exception culturelle

Comme le rappelle le rapport sénatorial Plancade, "fait au nom de la commission de la culture, de l’éducation et de la communication par le groupe de travail sur les relations entre les producteurs audiovisuels et les éditeurs de services de télévision" :

" Derrière les règles juridiques, qui protègent la diversité culturelle, il y a donc un sujet industriel. [...] L’ensemble des économistes de la culture s'accordent à décrire les industries culturelles comme des « industries de prototype » dans lesquelles le risque est extrêmement grand et les succès peu nombreux. Le financement des échecs se fait ainsi sur la réussite de quelques oeuvres. Face à cette réalité, tous les marchés se sont organisés autour de quelques acteurs (les majors) produisant les oeuvres les plus « vendables » et les plus vendues et des indépendants, qui font l’innovation. "

L'exception culturelle française peut s'envisager comme un marché protégé, dont le fonctionnement est soumis à des règles étatiques strictes, en contrepartie des subventionnements plus ou moins directs de la filière de création. Le secteur de l'audiovisuel, celui du livre, du jeux vidéo ou encore de la musique bénéficient de ces aides, directes ou non, par l'intermédiaire de quotas de diffusion, de taxes, crédit d'impôt ou d'organismes dédiés (tels le CNC ou le CNL) censés permettre la diversité de la production et le soutien à une culture "élitiste" face au tout marché. Dans ce cadre, au fil du temps, ce sont les industries créatives qui ont su structurer leur discours et leurs actions de lobbying et capter l'essentiel des ressources allouées.

Néanmoins, réduire la création aux seules industries est une erreur, voire une faute. La disruption engendrée par le numérique a permis à tout un chacun, en abaissant les barrières à l'entrée de la production, de devenir un créateur. La commission en est consciente, puisqu'elle note :

" l'autoédition et l'autoproduction rendues plus accessibles par les technologies numériques, permettent à un nombre croissant de créateurs de s'affranchir de la tutelle d'un intermédiaire et ainsi, de conserver une part plus élevée des revenus de leurs ventes. "

Dans une très intéressante étude datant de 2008, "Sociabilité en ligne, notoriété virtuelle et carrière artistique", le chercheur Jean-Samuel Beuscart rapportait l'existence de quelques 13 millions d'artistes musiciens inscrits sur Myspace, dont 130.000 pour la seule France.  Alors que beaucoup s'accordent à dire que les succès de groupes révélés par Internet est mineur, il y aurait lieu de s'interroger, non sur les pertes de parts de marchés des majors, mais sur la substitution opérée par la transformation d'une oligopole à franges en un marché plus concurrentiel.  Et si à ce jeu, ce sont encore et toujours les intermédiaires qui captent la valeur du créateur; les intermédiaires culturels ont vu leur rente de situation remise en cause par les intermédiaires numériques. Et c'est là le point de tension, sachant que les nouveaux intermédiaires ne sont pas nationaux, ni mêmes européens. Dans ces tensions, certains arguments culturels permettent de masquer des dévoiements économiques, tels que ceux dénoncés dans la filière cinéma par Vincent Maraval, Michel Hazanavicius ou Eric Heumann.

Ces intermédiaires ont certes massifié les pratiques à la marge d'échanges non marchand mais ils ont également massifié la diffusion des biens culturels. De fait, le paradoxe tient à ce que la diffusion massive de la culture entre en conflit avec les droits d'exploitation accordés aux propriétaires des oeuvres. Or, plus de pirates donne lieu à plus d'éducation à la culture; et la fameuse définition de l'UNESCO de révéler sa faiblesse, voire son inanité. De même, d'un strict point de vue économique, il n'est prouvé aucune perte nette de valeur (et ce fut la Cour des Comptes US qui le rapportait).

L'exception culturelle, c'est le paradoxe français : la collectivisation des moyens de production mis en oeuvre par le secteur privé et pris en charge par l'Etat. Paradoxe que l'on retrouve à tous les niveaux et dans toutes les filières de production, de l'agriculture à l'énergie, des secteurs bancaire, hospitalier, automobile, des organismes de retraite, jusqu'au syndicats et partis politiques. Tous ces secteurs sont subventionnés, et toute l'économie pseudo libérale est en fait soutenue par les pouvoirs publics. Nous vivons l'économie mixte de Barbrook, depuis le début, laquelle est actuellement dévoyée par les industries de rente qui pratiquent en permanence le chantage à l'emploi, ou à la valeur. On a pu en voir les effets entre le programme du candidat socialiste et sa mise en application. Comme le résume Philippe Axel, "la culture de notre pays, c'est Vivendi".


Anarcho-communistes VS monopoles de rente

Les anarcho-communistes, ces nouveaux enfants d'un siècle technologique en construction, Richard Barbrook les avait détaillés dans une "économie du don high tech", texte paru en 2000 dans le recueil "Libres enfants du savoir numérique", de Florent Latrive et Olivier Blondeau. Pointant la création du web et ses pratiques, il envisageait son économie comme une économie mixte, par des acteurs ni totalement consommateurs, ni totalement citoyens. Un peu comme cette culture, schizophrène entre un besoin de construction sociétal et celui bêtement alimentaire de ses créateurs.

Communistes, c'était les affreux partisans du logiciel libre, tels que stipendiés par Bill Gates. Ces tenants d'une réforme de la PI, ces affreux communistes avaient produit le web, la majorité de son code source, voire ses contenus. 

Anarchistes, ce sont ces centaines de millions de personnes décrites dans "The New Digital Age", par Jared Cohen et Eric Schmidt, qui vivent "la plus grande expérience d'anarchie de l'histoire" :

" The Internet is the largest experiment involving anarchy in history. Hundreds of millions of people are, each minute, creating and consuming an untold amount of digital content in an online world that is not truly bound by terrestrial laws. This new capacity for free expression and free movement of information has generated the rich virtual landscape we know today. Think of all the websites you’ve ever visited, all the e-mails you’ve sent and stories you’ve read online, all the facts you’ve learned and fictions you’ve encountered and debunked. Think of every relationship forged, every journey planned, every job found and every dream born, nurtured and implemented through this platform. Consider too what the lack of top-down control allows: the online scams, the bullying campaigns, the hate-group websites and the terrorist chat rooms. This is the Internet, the world’s largest ungoverned space. "

Paradoxalement, les usages de la génération du web sont assez souvent vus par la génération précédente comme un des symptômes de l'ultra-libéralisme. Par exemple, Jacques Toubon oppose "tyrannie des usages et des usagers" au "camp de l'exigence de l'esprit et de la culture", qui légitime l'exception culturelle :

" [l'exception culturelle] est une idée qui va à l'encontre du pur libéralisme et qui aurait pu être de gauche. Il y a bien deux convictions, mais qui divisent aussi bien la droite que la gauche. D'un côté celle de « la facilité du nombre », pour qui les milliards d'internautes ont forcément raison face à quelques milliers d'artistes. Elle accepte la tyrannie des usagers et des usages. De l'autre, le camp de « l'exigence de l'esprit et de la culture ». Mais à quelques exceptions près, il n'est pas resté figé dans un colbertisme malrusien [de Malraux. NDLR], où l'Etat fait tout. Il admet désormais que c'est l'usager qui commande quand il clique et s'inscrit donc dans une démarche non plus défensive, mais économique. Comment les industries culturelles valorisent leur production, et la font entrer dans l'économie de l'immatériel, plutôt que de la laisser valoriser par d'autres. "

Les industries culturelles font grand cas de la tyrannie des usagers, dont la plus forte tension s'exprime par une volonté de consommation immédiate, laquelle met à mal le système de distribution complexe, qu'il soit de médiation (avec un pseudo-choix médié par l'industrie des medias) ou de consommation (via la chronologie des médias). Construites sur une chaîne qu'elles contrôlaient de bout en bout, entretenant même l'illusion du choix et de la diversité, elles ont vécu internet comme la perte de ce contrôle, qui devient une tyrannie consumériste. Or l'histoire des industries culturelles, c'est l'histoire du cul de la crémière. Evoluer dans un cadre capitaliste, et n'en acceptant pas les règles, notamment de la concurrence. Et jouer sur tous les tableaux, surtout les plus amoraux. 

Un récent article de bfm a récemment mis en lumière les pratiques d'optimisation fiscale d'une filiale du géant Vivendi Universal, Activision Blizzard, alors même que la major se répand depuis des lustres sur le piratage, et s'est même vu octroyer des subventions déguisées pour sa filière musicale, par l'intermédiaire de la carte musique. Et il s'en est fallu de peu pour voir apparaître un organisme de type CNC pour la filière musicale.

Il est extrêmement alarmant de constater le basculement de ces industries culturelles, de l'innovation à la gestion de la rente. Prenons encore la multinationale Vivendi: refusant de vendre à Softbank la poule aux œufs d'or Universal, assise sur 70 ans de rente de PI, elle vient par contre de se séparer du groupe Activision - au profit d'un fonds d'investissement chinois; c'est que le jeu vidéo s'apparente à l'industrie cinématographique, mobilisant capitaux et énergie pour des hits éphémères et des ROI aléatoires.

 

Elargissement des compétences, nouveaux domaines d'intervention

L'économie de la culture cinématographique est remise en question. La TV n'est plus le 1er écran, de nouveaux intervenants nationaux déstabilisent le marché de la production (BeIn VS Canal+), le diffuseur public n'a plus de vision (on pourra d'ailleurs s'interroger sur la légitimité du financement d'un groupe au regard de sa réalité au XXIème siècle...)

Parallèlement, l'économie du partage, nouvel ersatz de cette nouvelle économie que l'on cherche depuis la bulle de 2000, a permis l'industrialisation des pratiques du mécénat. Les plateformes de financement de biens culturels via la multitude se sont donc développées, et le succès du fan financement est impressionnant. Du film de Denis Robert sur François Cavanna (20k€ recherchés) au prochain Spike Lee (pour 1,25 millions de dollars !), le risque de production est désormais assumé par les foules, pour un retour sur investissement qui n'est plus capitalistique (parts d'une entreprise, droits de PI sur les intangibles) mais émotionnel. L'industrie culturelle est de fait remise en question non seulement dans la consommation, mais aussi dans la production; voici le retour des Médicis... 

Le meta-media Internet fait beaucoup de dégâts. Mais les industries culturelles préfèrent le statu quo, ou encore une fois s'en remettre à l'Etat pour subvenir/subventionner leur inertie. Comme le résumait le sénateur Plancade dans son rapport sus-cité, à propos de la création:

" Votre rapporteur considère que l’on est dans une situation où tout le monde a conscience que les règles doivent changer mais où chacun craint d’y perdre des avantages. "

Dans une récente interview donnée au site PCImpact, Alain Rocca revenait sur une tribune publiée au début du mois de juillet, "Le partage non-marchand des œuvres sur internet : le retour d’une idée dangereuse et inefficace", et enfonçait le clou : "la légalisation des échanges non marchands est une fumisterie". Le même Rocca, s'exprimant au nom de sa filière, le Sevad (Syndicat des éditeurs de vidéo à la demande), continuait lors des auditions de la commission Lescure à penser un écosystème qui n'existe plus, ni technologiquement (déplorant la non normalisation technique des plateformes), ni économiquement (marché national, marges). Sous-tendant un besoin de dirigisme étatique, il demandait encore un soutien public ... Or, si l'on peut s'interroger sur la pertinence d'autoriser les échanges non marchands (techniquement le retour - voire la labellisation - de Napster et autres eMule), il convient de le faire à l'aune de la disparition d'une offre culturelle non marchande, telle qu'elle a toujours existé en tant que mission de service public. 

Pour finir, il ne faut pas oublier que les consommateurs sont désormais des créateurs qui s'ignorent. Au titre de la PI, via les UGC, et au titre des données personnelles, qui ne sont pour le moment pas appropriées par leur créateur. Si le nombre de sociétaires de la SACEM s'établissait à 132.000 en 2009, quid du nombre équivalent d'artistes vivants émargeant chez Myspace en 2008 ? Quant à la définition de l'artistique, cette "exigence de l'esprit et de la culture", les industries culturelles sont-elles plus légitimes lorsqu'elles produisent "quand il pète il troue son slip" (n°1 des charts) ou le putassier "Get Lucky" ? N'oublions pas que faire de la m... c'est assez simple, il suffit d'un bon prod...

N'en déplaise aux cinéastes européens, il ressort bien que la culture est une marchandise, parce qu'elle est produite par des industries culturelles. Et il n'existe aucune offre d'Etat d'accès à la culture à l'ère d'Internet. Les missions de service public ne sont toujours pas adaptées à l'économie de la demande, celle qui structure le web. Les problématiques à l'oeuvre sont avant tout économiques, mais avancent masquées sous des prétextes artistiques; le numérique a bon dos. 

L'acte I de l'exception culturelle est, à l'heure des réseaux, définitivement mort et enterré. L'acte II, malheureusement, ne produira aucun effet tant que les forces en présence se neutraliseront à l'intérieur du système. Il n'y a qu'à attendre que les nouveaux barbares, qui piaffent d'impatience aux limes, détruisent l'existant pour reconstruire. Schumpeter ne connaît aucune exception, et la pierre ne saura de toutes façons être lancée qu'à des libéraux qui arrivent à être plus conservateurs que le président de la commission européenne, parce qu'ils protègent finalement des acquis à leurs seuls avantages, et sous de faux pretextes. Il n'y a qu'à voir le débat actuel sur la convention collective, qui tuerait les films d'auteurs, et le rapprocher des règles de ce pays atrocement ultra-libéral produisant des blockbusters à la chaîne... 

Raisonnons de façon simpliste, de manière purement économique (étant au choix, soit anarcho-communiste, soit ultra-libéral) : un abonnement premium chez deezer se monte à 5€. Un abonnement Netflix à $8, soit 6€. Une offre totale audiovisuelle se monte donc à 11€ par mois. Soit 132€ par an. Le tarif de la contribution à l'audiovisuel public est fixé à 131€....  Il faudra un jour s'interroger, sans hypocrisie, sur le périmètre d'un service public de l'audiovisuel, coincé dans une logique top down. Ainsi qu'à l'idée d'une licence globale qui existe de fait de manière privée.

Et puisque l'horizon est clairement la recréation de la bibliothèque d'Alexandrie, il n'y a que deux questions à se poser : quel intérêt à avoir plusieurs bibliothèques, et va-t-elle être publique ou privée ? 

Et sinon, où commence et où s'arrête la culture ? Vous avez 4 heures...

 

 

mardi 2 juillet 2013

Fight the Power

Ouisharers, ouishareuses,

Suite à mon post dézinguant la "sharing economy", je me suis retrouvé, à l'invitation d'Anne-Sophie Novel, à Bercy mardi dernier. Plus précisémment à un BercyJam organisé par Fleur Pellerin, ministre déléguée chargée des PME, de l'Innovation et de l'Économie numérique, et animé par OuiShare. Cette réunion de beaucoup d'acteurs de cette "nouvelle" économie était une sorte de barCamp, organisé en ateliers visant à produire idées et recommandations pour la puissance publique concernant l'économie collaborative.

Pour la petite histoire, et parce qu'elle n'est pas sans incidence sur l'autre, j'ai été tracté en arrivant dans ce paquebot qu'est Bercy par des salariés de cette administration. Le tract mentionnait les revendications de la CGT "Centrale Finance", à savoir, entre autres : taux de remplacement 75% minimum pour une carrière complète, ouverture du droit à la retraite à 60 ans pour tous, validation des années d'études et des périodes de précarité subie.

A Bercy, j'ai pris part à des ateliers, écouté, pris des notes et essayé de comprendre in situ. Et j'ai également ouvert ma - grande - gueule lors d'une table ronde.

J'ai reçu ensuite reçu une invitation à rejoindre le groupe facebook "Ouishare friends", pour y porter la contradiction. A cette occasion, l'un des membres m'a expliqué qu'une co-construction efficace, c'est "un 1/3 de militants, 1/3 de sympathisants et 1/3 d'opposants". Je me retrouve donc dans le tiers des "opposants", suite à mes deux posts de blogs qui critiquaient cette nouvelle économie.

Mon but dans la vie n'est pas de faire le contradicteur; mon but est de vivre heureux en attendant la mort. Vous voudrez bien mettre ce que vous voulez sous le vocable bonheur, d'Ulysse à Alexandre, des simples d'esprit aux hommes de bonne volonté. Mais le vieux singe que je suis, ayant vécu la bulle d'Internet, puis tous les recyclages marketing en découlant (le web2.0 est une nouvelle démocratie, le social search va tuer le search, le social gaming est l'avenir du jeu vidéo...), est toujours dubitatif quand apparaît le mot nouveau. Quoi, un nouvel Omo ?

Critiquer pour critiquer, cette forte spécificité française, n'est pas ma tasse thé. L'idée qui m'anime est de hacker les systèmes; une fois qu'ils ont été hackés, ils n'en deviennent que plus solides. L'économie collaborative, si j'ai bien compris, serait un hack de l'existant. Je vais donc hacker le hack.

 

Les ateliers

J'ai participé à deux tables rondes, dans l'atelier A - Pourquoi : " Travail, Emploi, Services"; dans l'atelier B - Comment : "Régulation/dérégulation".

 

L'atelier Pourquoi était scindé en plusieurs groupes : "Mobilité, transport, logistique", "Travail, emploi,services", "Tourisme, culture, rayonnement", "Alimentation, consommation, distribution", "Education, formation, recherche", "Production, industrie, énergie".

J'ai choisi le travail, bizarrement. Donc, pourquoi ? Pourquoi les plateformes collaboratives se mettent en place ? J'en avais une petite idée, et mon atelier a confirmé mes pensées. Si quelques idéalistes mentionnent le caractère social de la mise en oeuvre de plateformes collaboratives (retour à la confiance, décloisonnement, rencontres, enrichissement personnel, mieux vivre), d'autres soulignent le besoin d'obtenir un revenu complémentaire. La dichotomie s'explique par la schizophrénie même de ce "tiers secteur" en création. Celui qui "partage" n'est pas considéré comme un travailleur, dans son acception classique; il participe néanmoins à une création de valeur, dans un environnement hors entreprise, et se voit plutôt comme un citoyen se rendant utile à la communauté.

Notre atelier a mis en évidence les bénéfices de telles plateformes : payer moins, gagner plus, socialiser, s'entraider. Le besoin est réel, je ne peux le nier. Et le succès - relatif - témoigne de la satisfaction de ce besoin. La cause en est néanmoins que plus prégnante : le dépérissement économique des populations.

Un autre atelier a détaillé d'autres expériences, notamment les monnaies locales, afin "d'éviter le transfert de valeur vers la finance". Un autre a également pointé la volonté de se réapproprier l'outil de production, afin de produire mieux, moins, de façon responsable. Lorsqu'il n'a pas été question de mieux vivre (un indicateur tout relatif), tous les ateliers se sont focalisés sur la richesse réelle.

 

Les thématiques de l'atelier Comment étaient les suivantes : "Régulation/dérégulation", "Visibilité, sensibilisation, communication, labellisation", "Financement", "Accompagnement, Formation, Incubation", "L'Etat peer-to-peer/L'Etat participatif". Bien que l'Etat peer to peer m'ait beaucoup inspiré, je suis allé dans le groupe "Régulation/Dérégulation".

Et là, surprise : pendant toute la durée de l'atelier, n'a été abordée que la dérégulation.

Dérégulation, pourquoi ? Parce que toutes ces industries naissantes considèrent que le poids des normes empêche leur développement. Il a bien été question du statut, à la fois des plateformes et des individus, mais essentiellement concernant des problèmes de fiscalité, ou d'assurance. A l'heure actuelle, tous s'interrogent sur la nature des gains financiers réalisés par les nouveaux "travailleurs" (faut-il taxer ou pas, doit-on imposer des seuils ?) Anecdotiquement, sur le "travail" en lui-même, et le statut du travailleur.

Dans le groupe "pourquoi", un des participants a exposé que les plateformes collaboratives étaient la mise en oeuvre pleine et entière de la théorie de Schumpeter (la fameuse création/destruction), mais en citant les caractéristiques de la concurrence pure et parfaite de Walras (Atomicité du marché, homogénéité des produits, libre concurrence, transparence, mobilité et subsidiarité) . En fait, ni Walras ni Schumpeter n'ont pu théoriser entièrement l'économie capitaliste : la CPP de Walras implique un équilibre du marché (à profit nul, donc sans croissance); l'entrepreneur de Schumpeter dérivant quant à lui vers une société de type marxiste, où l'entreprise se muait en bureaucratie.

 

Les partisans du "collaboratif", idée sociale, voire de gauche, agissent en fait comme des ultra-libéraux. La disruption qu'ils revendiquent s'effectue contre la norme sociale. Si l'on reprend l'antienne du "Travailler plus pour gagner plus", la tension sur le marché du travail s'effectue sur le coût du travail. Ce que les institutions financières reprochent à la France, c'est un coût du travail élevé. Or, ce coût est discuté, âprement, dans un processus complexe d'équilibre. La fixation de minima sociaux en résulte. Sur une plateforme de type collaboratif, c'est le mieux disant qui l'emporte. De fait, ce qui cause la paix sociale, c'est la protection sociale accordée à l'individu par le corps social. La plateforme, agissant comme un marché de l'offre et de la demande totalement dérégulé, non plus du salarié protégé, mais de charbonnier maître chez lui, détruit cet équilibre, puisqu'il n'existe aucun minimum légal (temps de travail, coût horaire minimum) et que l'individu n'est pas au fait des problématiques existantes (amortissement des biens, frais induits...).

On l'a vu avec la musique en ligne; il faut et il suffit qu'il existe un offreur gratuit pour que la demande s'aligne sur cette offre. Que l'offreur soit un pirate "institutionnalisé" qui négocie ses coûts via un tiers (la publicité) ou qu'il soit l'acheteur du CD qui décide d'annuler la valeur en mettant en partage son bien n'y change rien; la fameuse "maximisation de la satisfaction" du consommateur entraîne son choix vers le mieux disant.

Aussi, alors que les fonctions sociales de l'économie de la collaboration sont mises en avant par ces entreprises, elles dénaturent en fait la valeur de l'offre.

 

Mais où est donc Ornicar ?

La défense des plateformes est invariable : nous ne sommes pas une entreprise, nous fédérons la multitude. Nous industrialisons l'annonce de la baby-sitter à la boulangerie, nous libérons le capital immobilisé (la voiture, l'appartement) pour le remettre dans le marché, nous fluidifions les échanges. Soit.

Le problème, c'est la substitution. Le marché des services est censé être le nouvel eldorado de l'économie capitaliste. Ladite économie a structuré son marché, avec deux offreurs, qui dépendent tous du système qui les accueille : l'entreprise d'une part, l'autoentrepreneur de l'autre.

Le statut d'autoentrepreneur a été créé afin de minimiser l'évasion fiscale (le travail au noir) : permettre à n'importe quel particulier d'avoir un revenu légal, complémentaire le plus souvent, et non comme on l'entend être un tremplin vers un statut supérieur (artisan, profession libérale, voire créateur d'entreprise). L'autoentrepreneur est un pis aller du travail, dans un marché où les entreprises recrutent des consultants à la pelle, externalisant le risque du CDI, le coût du travail prohibitif et les aléas du facteur humain. Deux exemples : en 2012, plus de la moitié des entreprises créés ont en fait été sous le régime de l'autoentrepreneur; et le revenu moyen d'un autoentrepreneur est de 4300€... par an. C'est donc un revenu complémentaire; mais le travail exercé ne l'est pas, il se substitue ponctuellement à un emploi salarié. Dans l'économie des plateformes - et de la multitude - trois tiers temps individuels non régulés remplacent un emploi temps plein, chargé, normé, couteux.

L'entreprise, qui a des coûts fixes (dont le principal, le coût du travail salarié), voit apparaître une nuée de sauterelles - qui ne sont pas des professionnels, qui ne sont assujettis à aucun devoir, en particulier social - sur son marché. Résultat : l'effondrement du marché.

Prenons un service de voiture partagé. La rareté du nombre de taxis confronte la demande de transport. La mobilisation des voitures inutilisées engendre une suroffre, qui provoque une élasticité-prix négative : les prix diminuent fortement. L'artisan taxi est en concurrence avec le chauffeur de VTC. L'artisan taxi exerce sur le même marché, le transport de personnes, alors qu'il est soumis à une prime d'entrée (compter 200.000 à 400.000 euros l'achat d'une licence), dont n'a pas à s'acquitter le propriétaire d'un véhicule de tourisme lambda. Concurrence déloyale crient les taxis; rente et monopole soutenu par l'Etat rétorquent les plateformes de "partage". C'est étrange, même nos amis - et protecteurs - américains, que l'on ne peut raisonnablement prendre en défaut sur la concurrence, sont préoccupés par le phénomène; et la ville de Los Angeles a de fait interdit Uber.

 

Et ouishare alors ?

Ce qui ma fait sourire, c'est que Ouishare, c'est un grand écart permanent. Comment relier en effet ceux qui citent "l'insurrection qui vient", (pamphlet anonyme dont l'inspiration séditieuse a tellement effrayé en haut lieu qu'elle a occasionné la rocambolesque affaire Coupat), et les me-too inspirés de la sharing economy qui surfent sur le déclassement des classes moyennes ? Si je dois m'inscrire en contradicteur, faut-il que je le sois contre l'incendie du temple d'Artemis, le sabotage des lignes de TGV ? Contre l'économie du déclassement ? Contre la finance ? Contre la pauvreté elle-même ?

 

J'ai bien entendu que plus grand chose n'est porteur d'espérance à l'heure actuelle. La politique nous montre de jour en jour ses faiblesses, ses compromissions, ses lâchetés, et sa déconnexion du pays réel. Que penser en effet de la défiance de ces quasi-professionnels vis à vis de leur électorat, alternant entre un marché de clientèles et une infantilisation des citoyens ? Que penser de leur qualité de super citoyens, lorsqu'on décide de ficher les honnêtes gens, de les protéger via la vidéo-surveillance, et que dans le même temps, la boucle de rétroaction quant à leur patrimoine est très discutée, et de façon souvent curieuse. Que penser des deux poids deux mesures, dans leur réaction face au scandale Prism, selon que la NSA espionne leurs concitoyens ou leur auguste personne ?

L'entreprise ? Quelle entreprise ? L'édifice typiquement jacobin appelé "grand groupe" qui a petit à petit démembré le tissu entrepreneurial, pyramide où chaque strate est un plafond de verre ? Celle qui considère le salarié comme une variable d'ajustement ? Celle qui vit de rentes d'Etat, n'innove qu'à la marge et pratique la politique de l'autruche, blâmant la mondialisation, le coût du travail, la productivité, et préférant rémunérer plus l'actionnaire que de procéder à l'investissement ?

En passant, je vous dois des excuses. Dans mon deuxième post concernant la share economy, j'ai indiqué n'avoir trouvé aucun économiste (hors Marx) traitant de la collectivisation de l'outil de production. Je me suis trompé, il y en a un : il s'agit de Schumpeter lui-même, qui voyait l'entreprise dériver vers la bureaucratisation, et empêcher toute innovation. Pour mémoire :

Les entreprises (…) sont contrôlées par un petit nombre de grandes sociétés bureaucratisées (…). La propriété et la gestion des entreprises se sont dépersonnalisées – l’appropriation ayant dégénéré en détention d’actions et d’obligations et le poids du pouvoir ayant acquis une mentalité analogue à celle des fonctionnaires 

Nous en sommes là : rigidité de la structure, politique comme économique. Passagers clandestins surfant sur ces positions, que ce soit la finance (voir par exemple les mécanismes de High Frequency Trading, qui ont peu de choses à voir avec l'idée première du marché), ou les plateformes exploitant du travail quasi gratuit, puisque non soumis à toutes ces règles qui permettent une cohésion du corps social, de la redistribution au lissage des inégalités.

Je veux bien entendre que nous sommes dans une situation de sclérose. Je veux bien que des communautés prennent le problème à bras le corps et essaient des solutions, puisque c'est le propre du génie humain : s'adapter.

Mais je n'aime pas les communautés. Noirs, blancs, juifs, gays, retraités, médecins, taxis... sont autant de communautés que l'on structure indépendamment des autres, et qui agissent pour leur propre compte. L'intérêt général n'a jamais été la somme des intérêts particuliers.

La réponse au dépérissement des individus - et de la société - ne peut se faire au détriment de la société. Le laboratoire mis en place à Détroit, ville sinistrée de la rutilante Amérique ne me fait pas rêver. Même si je n'ai rien contre kisskissbankbank ou hellomerci, ces entreprises me renvoient l'image de sociétés du tiers monde, où le micro-crédit a été la réponse au défaut des institutions financières à la construction de la vraie vie. Et, à tout vous dire, même les Restaurants du Coeur m’écœurent. Non pas pour leur remarquable travail envers notre sous-prolétariat (115 millions de repas servis sur 2011-2012), mais parce que la société entière se défausse de ses obligations sur ce tiers secteur...

 

Une mauvaise réponse à un vrai problème

Les plateformes offrent une réponse à deux sortes de misère, affective ou pécuniaire. Je n'en démords pas, le collaboratif est une réponse au dépérissement des populations. Et vous n'avez rien inventé: le collaboratif, c'est l'économie sociale et solidaire, déjà structuré comme un vrai marché.

Ce qui est frappant, c'est de constater que toute cette économie se développe contre le système financier, sans en combattre les causes, puisque personne ne veut prendre cette question à bras le corps. Contre le rigidité du système, contre des communautés d'intérêts qui lobyyent pour leur propre compte. Eriger des communautés contre des communautés, cela renvoie à de sombres heures de l'Histoire, et je n'aime pas cela.

Qu'allez-vous faire ensuite ? Restructurer des communes, vivant en autarcie avec les moyens - ingénieux - du bord. Cultiver vos propres semences et votre cannabis ? Attendre les contrôleurs d'Etat avec des fourches ? Recréer des féodalités, avec vos lois, vos monnaies ?

Lorsque j'ai poursuivi des études secondaires (comme disait Coluche), j'ai appris que l'Etat-Nation, la structure qui nous structure, était basée sur 3 critères communs à tous : la langue, la culture, et le territoire. A l'heure d'Internet, le territoire, qu'est-ce que c'est ? Facebook ? G+ ? La langue ? Quand les individus communiquent avec des gifs animés, quand Chrome traduit instantanément les pages en russe ou en japonais... La culture ? Quand vous mangez asiatique en regardant des histoires de superhéros US appropriés à la culture messianique ...

L'Etat-Nation, qu'est-ce que c'est ? La loi ? Quand c'est la liberté d'expression garantie par le 1er Amendement qui prime sur toutes les autres. Quand les plateformes sociales définissent leur propre loi, via les CGU. Le vivre-ensemble ? Quand les individus se restructurent en communautés, religieuses, ethniques, d'intérêt privés (les médecins, les politiques, les retraités, les jeunes) et plus communs. 

La société change, l'Etat-Nation est en voie de disparition, et les structures entrepreneuriales sont elles-mêmes impactées. Mais je ne suis pas d'accord avec les idéalistes comme Jaron Lanier qui pensent que le monde post industriel sera sauvé par les nouveaux maréchaux-ferrants équipés d'imprimantes 3D, dans des structures autogérées, ni que la réponse à la crise se trouve dans le DIY. Surtout lorsque tous les indicateurs montrent la progression inexorable des sans travail (partiellement dû au numérique), leur déclassement, et expliquent que se profile à l'horizon la fin du travail. D'ailleurs, je ne peux que vous conseiller le livre de Rifkin, que vous pourrez télécharger illégalement ici [disclaimer : le téléchargement illégal tue la création; oui mais, d'un autre coté, la culture n'est pas une marchandise. ohwait. C'est schizophrène. La société est schizophrène, et moi-même je ne me sens plus très bien : producteur, consommateur, citoyen, sharer... ]

[disclaimer 2 : parce que les AD sont généralement dépourvus d'humour, voici une jolie screencap indiquant que ma responsabilité ne peut être engagée au titre de la liberté de choix de clic dans le marché de la recherche]

Alors je comprends les motifs de OuiShare, mais la mise en oeuvre m'effraie. A moins que vous ne raisonniez déjà en parfaits trotskistes : précipiter le monde dans le chaos pour le faire renaître de ses cendres. V comme Vendetta (la BD, pas le film).

Quelle est la meilleure chose qui arrive aux turcs, post kémalisme : qu'ils se rendent compte par eux-mêmes que les barbus ne sont pas leur tasse de thé ? Quelle est la meilleure chose qui arrive aux égyptiens : qu'ils se rendent compte par eux-même que les Frères musulmans ne sont pas leur tasse de thé ? Quelle est la meilleure chose qui va arriver aux français : que le FN n'est pas la réponse au déficit démocratique de l'opposition historique droite/gauche. Marine en 2017, l'horreur...

Je comprends vos interrogations, et suis ravi de votre activisme. Activisme planétaire s'il en est, pour une société meilleure, plus juste, et solidaire. Activisme contagieux qui répond à des préoccupations mondiales, qui fait dire à la banque mondiale qu'aucun pays ne serait à l'abri des troubles qui secouent le Brésil.

Mais je m'inscrit en faux dans la réponse donnée à la crise. Selon une étude de la Fondation de France relayée par Rue89, vous êtes de plus en plus pauvres, de plus en plus seuls. Et les classes moyennes, celles qui structurent la société, sont le plus touchées par le déclassement social. Et vous n'êtes pas les seuls : au hasard, les israéliens, qui sont pourtant au coeur de la nouvelle économie, subissent le même sort. Et les Etats-Unis ressemblent plus à la société de Treme qu'à la ville de New York. Selon l'Unicef, l'avant-dernier pays en terme de pauvreté - relative - de l'enfance est l'Amérique. Coincé entre la Lettonie et la Roumanie.

Pour ma part, je considère que nous sommes dans une situation pré-révolutionnaire. Je pense en effet que nous réunissons les conditions qui ont menées à 1789, voire 1968 (très light) : éclosion d'une bourgeoisie d'entrepreneurs, diffusion massive des idées via la culture et l'éducation, déclassement des populations d'une ère révolue. Je ne joue ni à Danton, ni à Robespierre. Je vois que le système est au bord du gouffre, qu'aucune guerre ne viendra "résoudre" la crise qui secoue le monde, et des initiatives qui sont autant de replis sur soi et d'adaptation personnelle, donc de stratégies de fuite et non de lutte.

J'attends avec impatience votre résumé du BercyJam, notamment pour relire les propositions de l'Etat peer-to-peer; hacker le système, débureaucratiser, fluidifier. J'approuve à 100%. Mais intégrer le partage dans une économie, ce n'est pas dans mon monde. Dans mon monde à moi - de vieux singe con - les rêves sont gratuits. Quant au partage, il ne me rapporte rien. Il m'en coûte même.

Pour retomber sur mes pattes, je reviendrai au final sur le tract de la CGT de Bercy : le monde de vos - nos - parents, celui de la retraite à 60 ans, pour des populations ayant vécu la meilleure partie de la vie du XXème, s'effondre. Le taux plein. Qui de vous pourra encore y prétendre, lorsque vous entrez sur le marché du travail à 27 ans, et qu'on envisage 42 ans de cotisation pour y parvenir, sachant que la première population au chômage est les 50 ans et plus (20,6 % des chômeurs de catégorie A, B ou C, contre 16,4 % de moins de 25 ans) ? Si vous voulez hacker le système, il serait peut-être intéressant de ne pas se structurer en communautés (le privé contre le public, les retraités contre les actifs, les lobbys contre les lobbys) mais au contraire refaire du lien ensemble, commun et pour, et non privé, communautaire, et contre.

 

Je vous laisse, il faut que j'aille faire sa fête à l'exception culturelle, et puis que je réfléchisse au moyen le plus smart d'agréger de la donnée hétérogène et non structurée. Et encore éliminer le facteur humain.

Julien Breitfeld

 

 

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