error 404

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

samedi 19 septembre 2015

Mutatis mutandis

1/ Un monde post Babel

Google s’est donc renommé Alphabet. Joli pied de nez pour des gens qui étaient auparavant un nombre (10 exposant 100). Après un pseudo infini, un espace fini. Après avoir commercialisé les mots, Google devient un ensemble de lettres.

Le retour à la langue est intéressant, tant la langue est elle-même au centre d’une des plus grandes mutations du monde. Vivante, dynamique, elle s’échappe du carcan des dictionnaires et des recommandations de l’Académie.

A l’échelle locale, la langue s’enrichit d’apports de populations étrangères. The Economist voit dans l’intégration dans la langue française de  “wesh meuf” et autres “avoir le seum” une disruption des élites qui régulent la langue.

A l’échelle globale, c’est Google qui a cassé l’approche en silos de la communication. Maitre Iteanu, avocat spécialisé en propriété intellectuelle, raconte l’aide précieuse de GoogleTranslate lors d’un échange avec la maréchaussée italienne. Même s’il déplore la mainmise d’entreprises US sur notre quotidien, il reconnait que :

Google traduction a permis un dialogue qui aurait été impossible sans cet apport. Certes, la qualité de ce service gratuit est très médiocre, mais, dans l’immédiat, le résultat est tout de même là.

Pour autant, la simplification de la communication n’est plus du seul ressort d’une adaptation des langues entre elles, ou de leur enrichissement. Le très estimable urbandictionnary en est l’un des exemples. Le site, fondé en 1999, et dont la devise est “Define your world”, est reconnu dans le monde anglophone pour être la référence en matière de slang. Mais c’est son fonctionnement à la wiki qui interpelle. Non seulement les internautes peuvent proposer des expressions et des significations, mais il est possible de voter pour ces dernières; c’est l’intelligence des foules en temps réel qui adapte le sens des mots, fonction de la période. Il n’y a pas plus vivant que cette langue.

Enfin, et de façon spectaculaire, l’explosion de la langue des signes. Pas celle des sourds et malentendants, mais les émoticones ou emoji, qui sont venues remplacer les lol et autres ptdr, ces acronymes quasi contraints par la cherté des SMS et les 140 signes de twitter. Dans une étude récente, facebook, plus grande plateforme de communication écrite du monde, annonçait la fin du LOL. Basée exclusivement sur l’expression du rire, cette étude voyait la fin de l’acronyme L.O.L. au profit des “ancestraux” “haha” et “héhé”, mais aussi des emoji. Sur ce point, les auteurs de l’étude de s’interroger “Perhaps emoji offer a concise way to convey various forms of laughter?”. Il y a sans doute beaucoup de vrai dans cette fin du LOL, puisque même urbandictionary a déclassé sa signification première pour l’abréviation du prénom Laurence. Et prévient que :

Now, it is overused to the point where nobody laughs out loud when they say it. In fact, they probably don't even give a shit about what you just wrote. More accurately, the acronym "lol" should be redefined as "Lack of laughter."

Et ce qui est vrai dans le processus de création bottom up d’urbandictionnary l’est aussi pour le émoji. L’organisation de standardisation privée des caractères (Unicode) met à jour régulièrement ses tables pour répondre à la demande de ses membres, lesquels répondent à celles de leurs utilisateurs. Ainsi, la dernière livraison des caractères standards imagés de mai 2015 inclut désormais l’icone selfie (demandée par Fortune Magazine et le Guardian), fingersCrossed (demandée par Apple, Google et emojipedia), le prince (pour respecter l’égalité des genres, la princesse étant déjà présente) ou le croissant (“popular food item in France and other european countries”).  Il est d’ailleurs intéressant de noter qu’Unicode a dû standardiser d’autres représentations de la famille que celle de la Manif pour tous, Apple ayant intégré des émojis représentant les mutations de la société.

Il est donc patent qu’après l’alphabet, ce sont des "mots" issus de l’écriture asiatique qui pénètrent dans la langue occidentale; laquelle après avoir intégré les chiffres arabes, se décline et s'adapte maintenant depuis les concepts des idéogrammes.

Dans un ouvrage très éclairant, l’universitaire Clarisse Herrenschmidt relate l’histoire de la langue, sa signification, sa codification, fonction de l’emploi du signifiant par ceux qui l’emploient. Mais dans “Les 3 codes, l’alphabet, les mathématiques et le code”, il est aussi question de mathématiques et de code informatiques, qui forment des langages structurés, standardisés, et universels.

Du code basique aux métalangues type Scala, il y a une volonté de se rapprocher de de la langue des hommes, conceptuelle, tout en standardisant l’énoncé. L’essort de l’emploi des dérivés des idéogrammes, les émojis, qui standardisent également des concepts, marque sans doute la fin de la légende de la tour de Babel, et une étape supplémentaire dans le rapprochement des civilisations occidentales et asiatiques.

 

2/ Où va Apple ?

Apple est une entreprise schizophrène. D’un coté, elle s’est positionnée sur une disruption de l’univers normé de Microsoft, devenant l’outil et le porte-parole privilégié de générations de créatifs. De l’autre, elle a standardisé son interface et sa technologie, refusant de céder son OS et délivrant au compte-goutte des licences pour du hardware. Construisant ainsi un système d’exploitation robuste, elle a empéché son adoption par le plus grand nombre en empêchant l’apparition des clones. Elle fut la première à maitriser totalement son écosystème, son hardware se confondant avec son software (les fameuses ROM d’Apple).

La maitrise technologique fut ensuite déclinée aux services, et l’invention de l’iPod marqua son premier pivot. Alliée à un marketing que n’aurait pas renié l’église catholique romaine, avec son gourou déclinant la robe papale (le col roulé noir), ses églises (les apple Store), ses fidèles  louant ses encycliques (les keynotes) et attendant les miracles de la résurrection (le nouvel nouvel iPad).

Cette église occasionna une gigantesque capacité de traction. Las, ses prétentions sur la propriété du concept de tablettes ont néanmoins échoué. La plateforme défend maintenant une autre exclusivité, le luxe. De l’Apple Watch tout or à 17.000€ à la gamme Hermès, en passant par la volonté de fin des queues légendaires à la sortie d’un nouveau produit, le nouveau positionnement de la marque à la pomme est un autre walled garden; dans un monde où le hardware n’est plus la valeur du bien technologique, là où Apple margerait à 69% sur l’iphone 6, l’exclusivité est conférée par ce que l’on appelle les biens de Veblen:  la valeur du bien est définie par la cherté du bien lui-même.

Ainsi, si le chiffre d’affaires d’Apple peut être impacté par une stagnation, voire un recul du marché (mévente de l’iWatch, plongeon des ventes de l’iPad, fin de la subvention de l’iPhone aux US), le nouveau positionnement est un pari risqué mais un tournant inévitable. Il est loin le temps où, pour espérer détenir le monopole du concept même du device, Apple menaçait Google de guerre thermo-nucléaire, et parlait d’Androïd comme d’un produit volé. Dorénavant, le principal concurrent d’Apple, xiaomi, est traité de voleur par Jony Ive, mais sans les poursuites en contrefaçon qui vont avec. Et concernant la valeur du hardware, rappelons que xiaomi commercialise un iphone6 like au prix de 125$.

Après avoir opéré comme un opérateur OTT sur le dos (et la valeur) des telcos, Apple est désormais disrupté lui-même. Par le hardware d’un coté, par les services de l’autre. On regardera donc avec intérêt le succès (ou pas) d’Apple music, service de streaming qui remplacera à terme la vente via iTunes, ainsi que son nouveau programme Update, qui transforme un peu plus Apple en un établissement financier (initié avec le lancement d’Apple pay).

Il semblerait qu’Apple soit devenu trop gros pour être technologiquement innovant, allant dorénavant chasser sur les terres d’Androïd et de Microsoft. Androïd, avec la disponibilité prochaine d’Apple music sur cet OS (lequel apparaît être le Windows du mobile), Microsoft, avec sa course derrière Microsoft Surface.

La firme à la pomme pivote donc une fois de plus, et bascule dans la fourniture des biens comme un service,  sur le segment haut de gamme. En réinventant le leasing, elle transforme la fidélité basée sur sa seule aura à celle du prélèvement mensuel. Apple As A Service.

 

3/ Information wants to be free

La semaine dernière a vu s’opposer à fleurets mouchetés le SNE et un aéropage d’universitaires. D’un coté, le SNE publiait sous la plume de l’avocat Richard Malka un petit opuscule intitulé “La gratuité c’est le vol”, sous-titré “2015, la fin du droit d’auteur”. De l’autre, 75 intellectuels publiaient via le CNnum dans Le Monde la tribune “Favorisons la libre diffusion des savoirs”.

Prenant prétexte de l’inscription d’un droit positif pour le domaine public (qui n’est jusqu’à présent défini qu’en creux de la propriété intellectuelle), ces universitaires appelaient entre autres à ce que les travaux des chercheurs, financés par le public, ne soient plus appropriés par le privé. De son coté, selon Livres Hebdo :

" [Le SNE] s'inquiète particulièrement d'une règlementation qui autoriserait la fouille de données dans les bases des éditeurs scientifiques, et ouvrirait un an après leur publication l'accès libre aux articles de revues dont les auteurs sont des chercheurs financés sur fonds publics." 

Cette fronde n’est pas propre à la France. Et elle rappelle en creux le suicide d’Aaron Schwartz, qui a motivé en son temps le dépôt par l’administration Obama du Fair Access to Science and Technology Research Act.

Cette fronde n’est pas non plus propre au livre. Elle concerne la communication, l’information, son contrôle, son accès, sa valeur, quelle que soit le bit de données qui circule dans cette gigantesque anarchie qu’est le Net. Le terme d’anarchie n’est pas de mon fait, mais de Jared Cohen et du CEO de Google, Eric Schmidt, dans “The New Digital Age” :

" The Internet is the largest experiment involving anarchy in history. Hundreds of millions of people are, each minute, creating and consuming an untold amount of digital content in an online world that is not truly bound by terrestrial laws. This new capacity for free expression and free movement of information has generated the rich virtual landscape we know today “

Cette anarchie a été possible car Internet n’a pas été conçu techniquement sur un modèle du contrôle du contenu des paquets, et que son modèle d’affaires a été calqué sur celui de l’audiovisuel : ce prix était négocié via un tiers, la publicité.

Or, après des années de reconfiguration et la menace des adblocks, les medias  reviennent à leurs anciennes amours : le paiement pour l’achat de contenu. Que ce soit par l’abonnement, ou à l’acte, l’accès à l’information est désormais payant pour la majorité des medias old school ayant migré sur la Toile. Ce rétro-pédalage motive donc des contraintes d’accès à l’information, la principale étant le contrôle de sa dissémination par ses ayant-droits. On l’a vu avec les attaques des éditeurs de presse contre Google news, et ce phénomène prend de l’ampleur.
Dernier en date, Soundcloud, emblématique site fonctionnant sur le principe des UGC, fait donc les frais de ce contrôle, et supprime petit à petit ce qui était sa force de traction, savoir les mix et remix postés par ses utilisateurs. Les majors, soucieuses de contrôler leur rente d’exploitation des droits, enjoignent la plateforme de faire le ménage dans les publications des pro-ams, sous peine d’amendes qui mettraient en danger le site lui-même. C’est l’effet pervers des plateformes : agrégeant les utilisateurs sur une promesse de liberté (voire d’anarchie), elles deviennent de fait des écosystèmes totalement contrôlables à l’intérieur du réseau internet qui l’est nettement moins.

Et l’on apprend la première plateforme d’entre elles, facebook, réfléchit à créer son propre contentID pour repérer des videos soumises à copyright. Dès lors que facebook représente quelque 30% de l’accès à des sites tiers, la tentation d’en contrôler le contenu produit par les ayant-droits est forte. Il est donc à prévoir que le partage de contenus sur la plateforme sera dans les années qui viennent de plus en plus soumis à des contraintes émanant desdits ayant-droits.

Et puisqu’on se gausse de la censure politique chinoise, il faudra dorénavant penser à celle, financière, des entreprises de l’information.

dimanche 12 avril 2015

Mutatis Mutandis

Le Ministère du Vice et de la Vertu

Le projet de loi sur la santé discuté actuellement comporte des articles qui sont foncièrement rétrogrades. Au-delà de cette tendance qui continue de nier l’émancipation de l’individu de l’Etat tutélaire, il comporte quelques articles qui confrontent la réalité, la perception de la réalité, et posent d’ores et déjà des marqueurs sur ce qu’est une information, sur la nature du signal qui atteint les individus, et ouvrent la porte à la création d’une Autorité du réel et du vrai.

L’interdiction de communiquer autour de l’anorexie (un non-sens selon le sociologue Antonio Casilli) , l’avertissement des photo de mannequins photoshopées,  ou encore l’obligation des paquets de cigarettes neutres ancrent le monde IRL dans une chimère de réalité, réalité dont il faudrait croire qu’elle est une vérité à défendre contre des manipulateurs de toutes sortes.

Ici, pas question de la VR des lunette Hololens de Microsoft, ni même des crevasses de la bimbo planétaire Beyoncé. Mais plutôt du droit de tromper, ou pas, des catégories de citoyens. A l’instar du WorldPressPhoto, qui édicte un règlement clair quant à la soumission de clichés pour son concours, le législateur a décidé de réduire le champ de la représentation d’une information, en l’assimilant à de la propagande dont le bon peuple ne serait qu’être dupe.

Quand on voit que la majorité des objets des catalogues Ikea sont en 3D,  on peut se demander où s’arrêtera l’inflation législative due à notre “représentation”, et quand elle abordera le futur dans son ensemble et sans se défier de ceux qui le créent.

 

Schizo-culture

Dans ma TL, c’est une explosion depuis quelques semaines, Ken Loach aurait “donné” tous ses contenus à visionner gratuitement. Un brave homme, de gauche, dont le désintérêt pour l’exploitation de ses droits d’auteurs n’a d’égal que son combat contre l’élitisme culturel (d’après grazia).

Pourtant, ça fait 5 ans que Ken Loach diffuse ses productions sur une chaine Youtube adhoc, et avec des droits qui sont géo-territorialisés.

Alors que le débat sur la réforme du droit d’auteur bat son plein, avec moultes attaques des ayant-droits contre l’auteur du rapport de l’UE, Julia Reda, et que l’antienne des droits d’auteurs qui font vivre les créateurs a du plomb dans l’aile, la corrélation est intéressante. A moins que ce ne soit qu’une causalité de lobbyiste.

 

Le pays de fait ce qu’il te plait : la Valley est politique

Il ne se passe pas une semaine sans que les élites politiques énoncent qu’il manque à la France un google, ou plusieurs. Qu’une partie de la réponse est invariablement à chercher du coté de l’investissement, public ou privé. Et qu’une autre partie de la réponse est le démantèlement des nouvelles oligopoles (google first, et le reste suivra…).

Il n’y aura jamais de Google en France, parce que Google est un projet politique, et que Washington, bien que soutenu par la Valley, n’est qu’un instrument au service d’intérêts bien plus grands qu’un simple rendement d’actions. Les Brin, Page, Musk, Thiel, Bezos font de la politique, et plus exactement de l’économie politique, puisque c’est son vrai nom.

Mais il est possible qu’on ait un premier mouvement, en la personne des hébergeurs (OVH, Gandi, Online…) qui viennent de rentrer dans le jeu de leurs ainés “grands groupes”, savoir le chantage aux emplois, pour contrer une ignominie politique, la PLJTerrorisme.

Affaire à suivre…

dimanche 13 juillet 2014

Et l'Etat français inventa le Darknet

J’ai eu la chance d’assister à un débat avec le directeur de la prospective de France Television, Eric Scherer, chez mes nouveaux amis de Futurbulences. Contre toute attente, il n’a quasiment pas été question de medias, de nouveaux ou d’anciens, de disruption de secteurs ou de stratégies d’adaptations, d’économie ou de technologie. Il a été question de confiance. En fait, cela n’aurait pas dû être étonnant puisque c’était également le thème du dernier Cahier de Tendances de France Télévisions édité à la manière de la presse magazine féminine: Printemps/Eté 2014 (un #mustRead comme on dit sur Twitter). Il a notamment été question du dernier livre de Jaron Lanier “Who owns the Future”, et la discussion évoquait plusieurs thèmes, déprimants il est vrai, comme la balkanisation de l’Internet ou la surveillance généralisée.

Le livre de Lanier dresse un portrait peu engageant de la technologie, aux mains des “Siren Servers” (son appellation des GAFA), et détonne dans l’optimisme béat de la révolution numérique. A ses yeux, la révolution est un phrasé marketing qui ne profite qu’aux fameux 1%. Pour lui, par exemple “Disruption by the use of digital technology undermines the very idea of markets and capitalism. Instead of economics being about a bunch of players with unique positions in a market, we devolve towards a small number of spying operations in ominiscient positions, which means that eventually markets of all kinds will shrink”. Son livre est également une critique du travail des ingénieurs, dont il fait partie, qui se sont concentrés sur une idéologie – internet portait en lui les germes de l’égalité – alors que la réalité était tout autre : l’appropriation des unités de production par les “Siren Servers”, et l’apparition, entre autres, du travail gratuit. “Nous nous sommes trompés de bonne foi”, dira-t-il à la chaine PBS.

Mais Lanier ne craint pas que les Siren Servers. Il craint aussi les Etats, qui, dit-il, apprennent vite des Siren Silvers. Et notamment du coté obscur de la Force…

Et en effet, ils apprennent vite. En France, depuis la fin de l’année dernière, on ne compte plus les propositions de lois ou les décisions de justice qui révèlent la violente bataille qui se joue entre l'Etat et "l'internet", le réseau des réseaux. Entre une structure sociale, centralisée et soumise au “droit du sol”, et une toile, dynamique, sans frontières, où l'intelligence est située "aux extrémités". Entre un monolithe, qui se regorge d'égalité, mais qui ordonne la parole selon un agencement pyramidal, et une toile dont le design "best effort delivery" donne une voix à chacun, sans privilège ni statut. Entre un Etat où la liberté de parole est d’expression constitutionnelle depuis 1789, et ses citoyens qui commencent tout juste à l’appréhender.

Big Mother is watching you

Une sorte de totalitarisme soft est en train de s’installer. Ce n’est plus Big Brother, mais selon le bon mot de l’auteur de SF Alain Damasio, Big Mother, “Ce n’est plus un pouvoir disciplinaire, c’est la mère couvante qui nous enveloppe !”. La liberté individuelle, voire collective, s’efface devant des impératifs de sécurité, de tranquillité publique. Mais la sécurité et la tranquillité de qui ?

 

Acte I : Internet, "zone de non droit", régulé par une justice d'exception

Tout a commencé via deux projets de loi. Dans le 1er, énième avatar visant à reconnaître l'égalité entre hommes et femmes (rappelons que l'égalité des citoyens est un droit constitutionnel), il était demandé l'extension de la LCEN au motif de propos sexistes, homophobes ou haineux envers les handicapés. Si cela peut paraître à certains moralement légitime, la mise en œuvre via une privatisation de l'action de la police ou de la justice l'est beaucoup moins. L'étouffant silence des institutions dites "garde-fous" (CNNum, CNIL) n'a été levé que grâce à l'intervention de certains médias, dont le très vigilant PCImpact.

Saisi en octobre par la Ministre des droits des femmes, le CNNum a rendu un avis le 17 décembre 2013, à la veille des travaux en commission de l'Assemblée Nationale, concluant que :

" le Conseil considère qu’il ne faut pas interdire ex ante les comportements illicites sur Internet [sic]. Cette voie de l’exceptionnalité transformerait les espaces numériques en lieux à part qui seraient régulés de manière divergente du monde physique, au risque d’un coût très lourd en termes de libertés publiques. "

Pour autant, le texte a été adopté mercredi 27 juin 2014 à l’Assemblée Nationale, et il n’y a guère que la Quadrature du Net pour alerter sur l’article 17, lequel crée de fait de nouvelles catégories de citoyens, dont la supposée “faiblesse” légitime de déroger au principe d’égalité et à celui de la justice.

Dans le 2ème, la loi concernant la "lutte contre le système prostitutionnel", l'article 1 du titre I confie à une "autorité administrative" le soin d'obliger les FAI à interdire l'accès à des sites ayant trait à l'activité prostitutionnelle. Là encore, les parlementaires évacuent le pouvoir judiciaire pour décider de la licéité d'un site. Le CNNum a réagi cette fois promptement et rendu un avis défavorable sur cet l'article.

 

Concrètement, ces deux textes portent la marque de la défiance du Parlement, et du gouvernement, envers ce “territoire” récent qu'est Internet. Alors que le Conseil Constitutionnel a, lors de la censure de la première loi Hadopi, réaffirmé la nécessité du "principe de la légalité des délits et des peines ainsi que les droits de la défense, principes applicables à toute sanction ayant le caractère d'une punition", l'irruption dans les deux cas précités de décisions administratives et/ou techniques témoigne a minima d'une volonté contraire.

On retrouve également cette justice administrative dans l’une des propositions du rapport Robert, remis en début de mois, lequel préconise l’installation d’une “agence spécifique de régulation” chargée de “notifier les intermédiaires des contenus manifestement illicites qu'ils doivent, d'après la LCEN, faire disparaître dès qu'ils en sont informés”. Le rapport n’est en rien un préalable à un projet de loi mais, comme le rappelle Laurent Chemla dans un post sur Mediapart, il est “symptomatique de la façon dont nos élites considèrent Internet.”

 

Acte 2 : Internet, ta neutralité a déjà foutu le camp

La décision de justice rendu le 28 novembre dernier par le Tribunal de Grande Instance de Paris a un goût particulier. Dans l'affaire opposant des syndicats représentatifs de l'industrie cinématographique à des sites proposant de visionner des films en streaming, le Tribunal a jugé qu'il était du devoir des FAI d'en circonvenir l'accès, et aux moteurs de recherche de ne plus donner de résultats à des requêtes pointant sur de tels sites.

Dans la bataille des ayant-droits contre la libre circulation de contenus soumis à la propriété intellectuelle, on se heurte à d'autres dispositions de droit commun, notamment la liberté de communication. C'est en ce sens que le Conseil Constitutionnel avait censuré la première loi Hadopi, en 2009, se basant notamment sur le fait que "les atteintes portées à l'exercice de cette liberté [d'expression] doivent être nécessaires, adaptées et proportionnées à l'objectif poursuivi".

En l'espèce, la décision rendue par le TGI, en matière de circulation de l'information, est une atteinte à la neutralité du Net. Les filtres mis en œuvre, tant au niveau des FAI (DNS) que des moteurs de recherche (désindexation) empêchent l'accès à un site donné. Ce déréférencement d'un accès, ou d'un nom de domaine, devient ici la censure d'un existant, comme on supprimerait un mot dans le dictionnaire.

Une récente décision de Justice, non française mais européenne celle-là, révèle une autre incompréhension de la loi vis à vis “d’Internet”. Dans un arrêt de mars 2014, la CJUE, saisie par un citoyen espagnol dans une affaire de droit à l’oubli, a condamné le principal moteur de recherche occidental à désindexer le nom de ce dernier. Dans un même temps, elle a débouté le plaignant de son recours contre le producteur de l’information, le journal La Vanguardia, estimant que l’éditeur avait “publié ses informations en cause”. Ici aussi, on fait face à un problème de taille : une information existante, légale qui plus est, protégée par le droit à l’information, qui est censurée de cet espace public que devient internet mais non sur cet autre espace public/privé qui est le serveur internet du quotidien catalan. Où l’on entrevoit le début d’un Alzheimer numérique…

 

Acte 3 : Tout homme est présumé innocent jusqu'à ce qu'il ait été déclaré coupable

Dernièrement, la proposition de loi dite LPM a défrayé la chronique, l'un de ses articles ayant été abondamment commenté, pour avoir été perçu comme attentatoire aux libertés publiques. Une des meilleures synthèses du débat se trouve sous la plume de Jean-Marc Manach, sur son blog hébergé par le Monde. Les habituels Reporters sans frontières, Syndicat de la Magistrature, FIDH ou Quadrature du Net se sont élevés contre une atteinte aux libertés publiques. Ces voix ont été rejointes par les organismes représentatifs du numérique (Syntec, AFDEL, Renaissance numérique) voire ... Medef. L'ancien patron du renseignement soi-même, Bernard Squarcini, a reconnu que cette loi était attentatoire aux libertés publiques. Plus, selon un constitutionnaliste de renom, l'article 13 (devenu 20) était susceptible d'être apprécié comme un cavalier législatif.

La CNIL s'est également fendue d'un communiqué, dans lequel elle s'inquiète d'une atteinte "disproportionnée" au respect de la vie privée :

" Elle a ensuite souligné que le recours à la notion très vague "d'informations et documents " traités ou conservés par les réseaux ou services de communications électroniques, semble permettre aux services de renseignement d'avoir accès aux données de contenu, et non pas seulement aux données de connexion (contrairement à ce qu'indique le titre du chapitre du Code de la sécurité intérieure créé par ces dispositions). Elle considère qu'une telle extension, réalisée dans le cadre du régime administratif du recueil des données de connexion, risque d'entraîner une atteinte disproportionnée au respect de la vie privée."

Discutée lors d'un incroyable timing (le jour de la journée mondiale des droits de l'Homme, le mercredi où le Canard Enchainé commémorait ses plombiers), la loi de programmation militaire remet en cause les principes de séparation des pouvoirs, et place le vulgus pecum dans un régime de suspicion généralisée. Jacques Attali écrit ainsi, dans le JDD du 21 décembre : "sommes-nous tous des terroristes ?". Et les medias anglo-saxons, anglais comme américains, de se montrer extrêmement critiques alors que leurs Etats n’en pas exempt de reproches. Pour le Wall Street Journal par exemple, l’application de cette loi est bien pire que le scandale de la NSA…


De terrorisme, et de suspicion, il en est question également depuis le 9 juillet 2014, via un nouveau projet de loi “renforçant les dispositions relatives à [sa] lutte”. Prenant acte de l’accroissement des candidats au Djihad, notamment sur le front syrien, le Ministre de l’Intérieur vient de déposer un projet qui lui aussi remet en question les libertés fondamentales. Poursuivant dans un cadre juridique qui s’éloigne du judiciaire pour rejoindre celui de l’administratif, ce projet de loi prétend interdire la sortie du territoire de supposés terroristes à titre préventif, et introduit une nouvelle fois la censure du Web via les intermédiaires techniques (art. 9). Il introduit également, pour la première fois (à ma connaissance), un caractère particulier à la commission d’un délit (la provocation ou l’apologie des actes terroristes) dès lors que “les faits ont été commis en utilisant un service de communication public en ligne”. Dans ce cas, la peine se voit aggravée.

 

Dernier acte, une histoire de quenelle

Le tableau se serait pas complet s'il ne mentionnait le comique Dieudonné Mbala Mbala. Tableau qui serait tout sauf trivial si ses propos, et gestuelles, ne faisaient pas le lien entre numérique et vie réelle, entre sphères privée et publique. Sans rentrer dans les détails, Dieudonné diffuse ses spectacles, paroles, et commentaires IRL, ainsi que sur la toile via tous les moyens à la disposition de n’importe quel internaute : compte twitter, page fan facebook, compte youtube. Quoi que raconte celui qui se définit comme un humoriste, sa parole a rencontré une audience qui, magie de l'internet, est comptabilisée en temps réel et s'agrège au fil du temps. Magie également, la parole ne s'envole plus; magie toujours, l'audience devient engagement, puis soutien implicite. De fait, ses "émissions" disposent de l'audience d'un access prime time sur France Télévision; ses spectateurs se muent en zélotes; sa parole privée devient publique.

Au terme d'une partie de cache cache juridique, le Conseil d'Etat a interdit à l'humoriste de jouer le spectacle "Le Mur", dans une interprétation de la loi que certains considèrent comme un pas vers une société à la Minority Report. D'autres, comme Autheuil, ont mis en exergue la mention de "l'atteinte à la cohésion nationale" pour justifier cette censure a priori. On pourra lire une analyse très factuelle et documentée sous la plume de Philippe Cossalter, ici, laquelle soutient le jugement, notamment sur l'exception d'une telle mesure et sa motivation due au respect de la dignité de la personne humaine.

On pourra également s'attacher à voir dans cet avis la prise en compte d'Internet comme d'une composante de l'espace public. C'est la conclusion d'une autre analyse sur le portail Dalloz, qui s'interroge :

" Enfin, la décision s'inscrit également dans un contexte modernisé de l'effectivité du contrôle du juge. Pas uniquement parce que le Conseil d'État, saisi à 14 heures, à rendu une décision à 18 heures, avant le début du spectacle, mais plus fondamentalement parce que l’ensemble de l'affaire s'est inscrit dans un contexte d'utilisation des moyens de communications liés à Internet : le succès de Dieudonné auquel l'accès aux « medias officiels » est plus que difficile est déjà un produit de la circulation de l'information par Internet, mais les troubles à l'ordre public invoqués sont eux-mêmes également fortement influencés par les nouvelles capacités de mobilisation que donnent les réseaux sociaux.

Le contrôle de la nature des propos de Dieudonné a pu être réalisé par les autorités de police parce que la diffusion d'images de ses spectacles par des réseaux sociaux a permis d'en prendre la mesure, et le juge lui-même a bénéficié de l'ensemble de ces informations pour mener son instruction. D'un certain point de vue, la décision elle-même, au-delà de son effectivité juridique, n'a été rendue possible que par les possibilités de circulation et de démultiplication de l'information que permettent les communications électroniques. Et enfin la circulation de l'information liée à la décision s’est faite par les mêmes canaux.

D'un certain point de vue, par conséquent, on peut se demander si nous ne sommes pas en présence d'une décision dont l'apport essentiel à l'histoire et à la théorie de la justice tiendra à ce qu'elle est la première qui ait été entièrement rendue possible grâce à Internet et aux différents modes de communications qu'il procure. "

 

De quoi Internet est-il le nom ?

Troubles à l'ordre - de l'espace - public

Il faut rappeler ici que la controverse Dieudonné a également été alimentée par un geste, appelé quenelle, qui a été perçu comme un nouveau salut nazi. Or, un geste est éminemment subjectif. On a prété à la quenelle un fondement national-socialiste, et delà, des accusations d'antisémitisme ont grandi. A tel point qu’il s’est trouvé quelques éléments de la représentation nationale pour proposer d’inscrire dans la loi réprimant les actes et paroles racistes ou antisémites l’ajout de “gestes et de comportements”. Et le CSA, gardien de la bienséance audiovisuelle, a réprimandé une chaine de TV qui a diffusé la fameuse quenelle.

Dans cette affaire, on ne peut que craindre que l'avis du Conseil d'Etat n'ouvre la boite de Pandore de l'exceptionnalité de mesures visant à autoriser la parole a priori. Que ce soit dans l'avis du CNNum suscité ("le Conseil considère qu’il ne faut pas interdire ex ante les comportements illicites sur Internet") ou dans la bouche du Président de la République ("La liberté d'expression doit être partout garantie sauf s'il y a atteinte à la dignité des personnes"), l'idée d'une limitation de cette expression fait son chemin.

Et cette limitation, que l'on pourrait qualifier de retour à l'ordre moral, procède d’au moins une cause : la frontière désormais totalement floue entre espace public et espace privé. Comme le résume Olivier Ertzscheid, dans un post sur la quenelle  :

“ La difficulté d'articuler espace public et espace privé dès que l'on aborde la question des médias ou réseaux sociaux numériques vient notamment d'un déficit d'expérience conjugué à un enjeu de volumétrie sociale et de périphéries contaminantes. “

C‘est également selon ces volumétries et périphéries que le projet de loi Cazeneuve propose d’aggraver les peines si le délit bénéficie d’une exposition sur la toile. Comme l’expose le juge antiterroriste Trédivic commentant ce projet :

Internet diffuse une idéologie qui se retrouve dans la rue […] Qu’est-ce qu’il s’est passé entre l’Irak et aujourd’hui, il s’est passé dix ans d’Internet. 10 ans de propagande massive, avec des sites spécialisés qui avaient fait une programmation de Djihad médiatique pour diluer une idéologie sur la Terre entière et en Europe. C’est le fruit de ça […] Il y a des jeunes qui sont nés dedans […] Ca a des impacts énormes, on n’a jamais rien fait contre ça.

C’est ici internet dans son acception de media qui est craint par les pouvoirs publics. Olivier Ertzcheid de poursuivre :

“YouTube et Dailymotion sont sur le web. Et le web est un espace public. Mais YouTube et Dailymotion sont des espaces semi-privés. Des "silos". Des "jardins fermés". Nous les percevons "naturellement" - et à tort, mais un tort entretenu par leurs propriétaires - comme des espaces "publics" mais la réalité est que, au-delà du caractère privé ou non des informations qu'une infime minorité d'entre nous y dépose, notre usage de ces espaces est un usage privé. Regarder une vidéo de Dieudonné sur Youtube relève de la sphère privée, non d'une inscription dans un espace public. Il ne peut donc pas incomber au gouvernement de réguler ces usages sauf à vouloir accélerer un contrôle Orwellien de nos vies.”

 

Justice privée, vie publique (et réciproquement)

Benjamin Bayart, l’un des barbus français de l’internet, déclarait en 2009 :  “L’imprimerie de Gutenberg a permis à chacun de lire; Internet a permis à chacun de s’exprimer”. Cet apprentissage de la parole, qui va de pair avec la massification de son usage, déborde aujourd’hui le cadre auquel la société est habituée. Avec l’apparition d’Internet, il se trouve autant d’écrivains, commentateurs, zélotes, trolls… qu’il existe d’entraineurs de l’équipe de France de football. Mais le café du commerce n’est plus fragmenté et circonscrit dans les innombrables communes du territoire; il devient global, et franchit les frontières du monde physique. Le bruit s’agrège pour devenir signal par l’intermédiaire du Forum numérique.

Or, il semblerait, selon nos responsables politiques, que la parole publique serait trop importante pour que les citoyens l’exercent pleinement, et que le principe de la séparation des pouvoirs soit devenu obsolète. Ainsi, un ancien ministre de l’Intérieur, désormais chef de gouvernement, a demandé à Twitter de déréférencer des hastags à succès illicites, suite au sordide épisode “unbonjuif”. Ainsi, la LICRA déclare la guerre aux propos haineux sur Internet et enjoint à user – et abuser – de la censure privée permise par la LCEN. Ainsi, le rapport du Sénat sur la gouvernance d’Internet paru le 8 juillet 2014 prend fait et cause pour la censure de Twitter par la Turquie. Et puisqu’on nous raconte qu’il est difficile – supposément – de traquer les auteurs d’infractions sur le net, les autorités dégainent donc l’obfuscation,  la censure selon mot clé, le déréférencement. Bref, pour masquer le feu, il suffit de supprimer la fumée. Ou comment casser le thermomètre.

De fait, parce que, d’une part, la massification de la parole – et des délits potentiels – encombre les tribunaux, et d’autre part, parce que la technique le permet, l’Etat décide donc que la réponse à ces délits sera également technique. La LCEN avait d’ores et déjà permis la suppression des crimes les plus graves par les intermédiaires techniques. Par paresse, par lacheté, par calcul ou par cynisme, l’Etat amende donc cette LCEN au fur et à mesure de nouvelles affaires qui troublent le corps social, ou son exercice. Au lieu de s’interroger sur les nouvelles opportunités ou les progrès liés au web, notamment dans l’exercice de la démocratie, l’Etat préfère interdire, et dans les pire conditions : justice administrative, justice préventive.

 

Accusés Internautes, levez-vous !

IRL VS URL ou l’Etat contre la multitude

On pourrait penser que l’Etat est en guerre contre Internet. Il n’en est rien. L’Internet n’existe pas. Il n’a pas de vie propre, ne produit rien, ne découvre rien, ne crée rien. Comme dans le cas de l’IA fantasmée, il n’y a pas de génération de code ex nihilo par la machine, ou par les tuyaux. L’Internet, il faut le rappeler, ce sont les extrémités : ceux qui sont devant des écrans, ceux qui pianotent sur leur écran tactile, leur clavier, leur webcam.

L’Etat n’est pas en guerre contre l’Internet. L’Etat – ses dirigeants – combat ses dirigés. Pour le chroniqueur de Radio Canada Fabien Loszach, “la peur d’Internet traduit l’inconfort des élites face à la liberté d’expression qui est désormais donnée au peuple. Journalistes et chroniqueurs décrivent d’ailleurs toujours les internautes comme des demi-citoyens, infantilisés, qui devraient écouter au lieu de parler”.

Le sociologue Dominique Cardon conclue son livre "La démocratie Internet", sur "les publics émancipés". Pour lui, "la société démocratique sort de l'orbite de la politique représentative". Et de poursuivre :

" Ce déplacement nous montre ce que l'espace public traditionnel a de paternaliste. Au fond, il s'est toujours méfié du public et a inlassablement chercher à le protéger contre les autres, et surtout contre lui-même [...] Les procureurs de l'espace public numérique ne parlent jamais pour eux, mais toujours pour les autres. Eux savent, contrôlent, trient la bonne et la mauvaise information, ne sont dupes de rien. Mais, autour d'eux, les gens sont naïfs, sectaires, versatiles et impudiques. Ce paternalisme est de moins en moins tolérable dans des sociétés qui s'individualisent en prescrivant la responsabilité, l'autonomie et la diversité. Internet est un instrument de lutte contre l'infantilisation des citoyens dans un régime qui est censé leur confier le pouvoir. "

Ce discours rencontre celui d’un autre sociologue, Robert Castel, qui interrogeait, dans La montée des incertitudes, le statut de l’individu. Dans sa conclusion “Le défi de devenir un individu, esquisse d’une généalogie de l’individu hypermoderne”, le sociologue postule également de l’émancipation de l’homme, passant de Dieu à la citoyenneté sociale, avec une étape par la propriété privée. De fait, son “individu hypermoderne” ressemble beaucoup à cette génération en vogue de l’autre coté de l’Atlantique, les libertariens. Libertariens que l’on retrouve chez beaucoup de “disrupteurs” de l’économie (et donc de la politique), que sont Jeff Bezos, Peter Thiel ou Jimmy Wales. Libertariens également extrêmement présents chez les hackers, libertariens que l’on pourrait penser comme une filiation des anarcho-communistes de Richard Barbrook (on pourra trouver une bibliographie sélective des liens entre libertariens et hackers réalisée par Fabien Lorc’h dans le cadre de sa conférence donnée à Pas Sage en Seine 2014 ici). 
On remarquera que la frontière entre des courants politiques que l’on pourrait penser très éloignés s’estompe. Un entrepreneur comme Nicolas Voisin se définit comme anarchiste. Un autre, Gilles Babinet, qui produit des notes pour le très libéral think tank Institut Montaigne, postule un nouveau rapport entre individus, initiative personnelle et capital à l’aune de Karl Marx. Et l’on voit le hacker et anarchiste Okhin rejoindre la députée UMP Laure de la Raudière sur la problématique des droits fondamentaux. “Il faut arrêter de défendre nos droits sur internet, il faut défendre nos droits tout court”, dit l’un; “le blocage administratif est attentatoire aux libertés individuelles” dit l’autre. C’est ainsi qu’URL, le clivage gauche/droite devient obsolète. Pourtant, il ne faut pas être naïf sur ledit clivage; toutes les lois sus-citées, déposées par un gouvernement dit de gauche n’ont rien à envier à celles qu’ils combattaient lors de la précédente mandature. Mais la porosité des idées se déroulait IRL…

 

La tentation totalitaire

Dans le dystopique 1984, publié en 1949,  George Orwell imaginait une société futuriste qui n'est pas sans rapports avec celle que nous vivons. Abstraction faite de la technologie, cette société ne faisait que poursuivre la défiance permanente entre ces deux parties du corps social que sont les dirigeants et les dirigés.

" Avec le développement de la télévision et le perfectionnement technique qui rendit possibles, sur le même instrument, la réception et la transmission simultanées, ce fut la fin de la vie privée. Tout citoyen, ou au moins tout citoyen assez important pour valoir la peine d'être surveillé, put être tenu vingt-quatre heures par jour sous les yeux de la police, dans le but de la propagande officielle, tandis que tous les autres moyens de communication étaient coupés. La possibilité d'imposer, non seulement une complète obéissance à la volonté de l'Etat, mais une complète uniformité d'opinion sur tous les sujets, existait pour la première fois. "

L'épisode de la LPM est à ce titre totalement démonstratif; les députés de gauche se sont comportés comme une armée de godillots, qui ont voté la loi d'un seul bloc. Devant le tollé occasionné par l'article 13 (devenu 20), ministres et députés ont réalisé eux-mêmes le contrôle de constitutionnalité qu'ils ont dénié au Conseil du même nom (ainsi d'Arnaud Montebourg qui déclarait à LeWeb13, “Le Conseil constitutionnel, notre Cour suprême, a validé l'action de la Commission nationale de contrôle des interceptions de sécurité par le passé, je ne vois pas pourquoi il ne validerait pas cette fois-ci la nouvelle loi").

Le problème réside dans l'instrumentalisation politique d'une technique qui dépasse largement les clivages traditionnels. Il semblerait même que la défense des libertés publiques soit un problème générationnel. Mais, la LPM a surtout servi des intérêts corporatistes, où l'on a vu la droite lancer un site dédié, relayer une pétition d'Internet sans frontières, puis refuser de rejoindre les députés EELV pour réaliser le quota nécessaire à la saisine du CC.

Une partie de la gauche, ceux-là même qui s'investissent - en théorie - dans la défense des libertés publiques, s'interroge après leur vote :

“Là, nous sonnons l’alarme. Car parmi les positions débattues depuis quelques semaines, nous flairons comme un parfum de régression. Oublié, l’élan de la révolution numérique ? Abandonnés, dix ans de combats au Parlement sur les libertés ? Négligés, des sujets en apparence techniques mais terriblement politiques, comme la responsabilité des fournisseurs d’accès et des hébergeurs ?”

L'espionnage des citoyens, à quelques motifs que ce soient, ne peut que renforcer la perte de confiance du peuple dans sa représentation, en réaction à son exact contraire, dont il faut rappeler qu’elle est tout sauf neuve. Cédric Mas, sur le blog de Paul Jorion, citait Mirabeau au sujet d'une demande identique de juillet 1789, dans un contexte de peurs et de violences. Sous prétexte d'ennemis de la liberté nationale, le député Gouy d'Arcy exposait :

Dans un état de guerre, il est permis de décacheter les lettres ; et dans ces temps de fermentation et d’orages, de calomnies et de menaces, nous pouvons nous regarder et nous sommes vraiment dans un état de guerre. Nous avons donc le plus grand intérêt de connaître les auteurs de nos maux ; et pour pouvoir parvenir à cette connaissance, il faut nécessairement employer les mêmes moyens qu’on emploie à la guerre ; l’on doit être autorisé à intercepter et à décacheter tous paquets, lettres, adresses venant de pays ou de personnes suspectes, et on doit regarder comme telles toutes personnes en fuite. Il est essentiel, il est de la première importance que le peuple sache les ennemis qu’il a à combattre, et plus essentiel encore de faire connaître à ce même peuple que nous nous occupons de tout ce qui peut l’intéresser.

Et Mirabeau de répondre :

Est-ce à un peuple qui veut devenir libre à emprunter les maximes et procédés de la Tyrannie ? Peut-il lui convenir de blesser la morale, après avoir été si longtemps victime de ceux qui la violèrent ? Que ces politiques vulgaires qui font passer avant la justice ce que dans leurs étroites combinaisons ils osent appeler l’utilité publique ; que ces politiques nous disent du moins quel intérêt peut colorer cette violation de la probité nationale. Qu’apprendrons-nous par la honteuse inquisition des lettres ? de viles et sales intrigues, des anecdotes scandaleuses, de méprisables frivolités. [...]  Un procédé si coupable n’aurait même pas une excuse, et l’on dirait de nous dans l’Europe : en France, sous prétexte de la sûreté publique, on prive les citoyens de tout droit de propriété sur les lettres qui sont la production du cœur et le trésor de la confiance."

Il est intéressant de noter également que c’est la défiance du peuple dans sa représentation qui est à l’origine de la liberté d’expression américaine. En effet, le 1er amendement du Bill of Rights est une limitation expresse des pouvoirs du Congrès sur ce sujet ô combien délicat. En ce sens, c’est la liberté d’expression qui limite la production de la loi, et non l’inverse.

 

To the Darknet, and beyond !

Xavier de la Porte a consacré un Place de la Toile à la "Mythologie du Darknet". Entouré d'Olivier Tesquet, Amaelle Guiton et Jeremie Zimmerman, l'émission revenait sur le reportage que lui consacrait Envoyé Spécial le 14 novembre 2013. Les invités tentaient de définir le Darknet, zone de non droit ultime pour certains, mais dont la réalité technique est toute autre : ce n'est en définitive qu'un ensemble de sites qui sortent du scope de l'internet lambda, car non indexés par les moteurs de recherche. Non indexés, comme le Deep Web, mais également blacklistés, le plus souvent en vertu de lois territorialisées (par exemple les sites de jeux d'argent online, dont l'accès dépend en France d'une autorisation préalable à l'ARJEL).

La carte et le territoire

A ce stade, il faut définir ce qu'est Internet. C'est d'abord un réseau informatique mondial constitué d'un ensemble de réseaux nationaux, régionaux et privés. La loi française le définit comme " toute installation ou tout ensemble d'installations de transport ou de diffusion ainsi que, le cas échéant, les autres moyens assurant l'acheminement de communications électroniques, notamment ceux de commutation et de routage."

Par dessus ce réseau, ou aux extrémités, ou encore dans des noeuds, se trouvent des serveurs qui opèrent des services, dont le plus connu est le World Wide Web. La société Netcraft estimait le nombre de serveurs web actifs fin 2013 à 184 millions, sur un total de 861 millions de sites adressables.

Mais Internet, c'est un peu plus que ça. Un serveur, c’est aussi un individu : mémoire de masse, protocole de communication synchrone. Ce sont donc près de 2,5 milliards d'individus connectés (juin 2012, InternetWorldStats), qui sont autant de serveurs d'informations. Lesquels serveurs opèrent depuis des territoires, vers des territoires, lesquels sont tout sauf virtuels, et qui peuvent ne pas être leur territoire de résidence.

Enfin, c'est aussi une plateforme, soumise à des règles techniques universelles, et des règles juridiques, publiques ou privées. Le fait que la majeure partie des services plébiscités par les internautes est hébergé aux Etats-Unis induit l'application a minima de l’article 1er du Bill of Rights américain (l’équivalent du préambule de la Constitutuin française), lequel expose : 

"Le Congrès ne fera aucune loi relativement à l'établissement d'une religion ou en interdisant le libre exercice; ou restreignant la liberté de parole ou de la presse; ou le droit du peuple de s'assembler paisiblement, et d'adresser des pétitions au gouvernement pour une réparation de ses torts.”. [Je ne présagerai pas ici du droit de contrat privé, les CGU].

A l'heure actuelle, il faut considérer Internet comme une version moderne de radioFreeEurope, l'outil de propagande de la CIA à destination des pays du rideau de fer. Dans cette optique, où le transistor fait aussi émetteur, le rock'n'roll, c'est la liberté d'expression. Garantie par la Constitution des Etats-Unis d'Amérique. Garantie par la constitution du réseau, dans son architecture même : le réseau ne juge pas la donnée qu'il transporte, et interprête la censure comme une erreur de connexion qu’il lui faut réparer. C’est cette liberté d’expression qui pose problème au monde entier : de la Chine voulant filtrer Google à la Turquie interdisant temporairement Youtube ou Twitter, à la France voulant supprimer les hashtag “unbonjuif”.

Le Darknet, c’est la partie immergée de l’iceberg Internet, celle qui en théorie n’intéresse personne. Rien n’est plus simple pour un producteur de contenus de l’y rejoindre; il suffit de ne pas adresser une IP sur un nom de domaine. Il suffit d’inclure une balise Meta Robots noIndex sur une page HTML. Pour vivre heureux, vivons cachés. Cette partie cachée alimente le fantasme de ceux-là même qui s’offusquent de la transparence demandée à la vie politique. Si c’est caché, c’est que c’est forcément dérangeant, borderline, voire criminel. Et certains préfèrent vivre cachés, lorsque d’autres choisissent de relever le gant.

 

Nous nous sommes trompés de bonne foi

Après les déclarations d’intention, les protestations ou les pétitions (dont celle de 500 écrivains célèbres “pour une défense de la démocratie à l’ère numérique”), la résistance contre les attaques répétées contre le Net s’organise.

Les hackers envisagent de reprendre les commandes, et pour le moment, ce mouvement s’opère sur le thème “pour vivre heureux, vivons cachés”. C’est le principe du Darknet. De l’encryption du surf à celui de la messagerie (voir le projet de Laurent Chemla, caliopen). De l’encapsulation des données via des VPN privés au développement de Tor, dorénavant soutenu par la Fondation Mozilla. De la volonté de (re)décentraliser le web. On voit un hacktiviste comme Laurent Chemla, s’appuyant sur le Everything Is Broken de Norton, apostropher les Barbus – gourous de l’architecture et supposés Gardiens du Temple Web – pour améliorer la résilience du réseau face aux attaques de toutes sortes.

Mais parallèlement, les hackers investissent le cadre de la politique. Partant du principe que les libertés numériques sont avant tout des libertés publiques, le Canal historique comme les nouveaux venus veulent démocratiser ce sujet au-delà du cercle des geeks, et démonter la technique pour revenir au politique. De politique, il en fut abondamment question lors du 30ème congrès du Chaos Computer Club.  Il en est également question dans le récent texte d’Okhin, qui prend à contre-pied la réponse purement technique revendiquée par Chemla (“Il faut arrêter de défendre nos droits sur internet, il faut défendre nos droits tout court”). Il en est question dans la volonté d’un Benjamin Bayart d’accéder à des responsabilités politiques européennes (sa “proposition de service” pour figurer sur la liste Nouvelle Donne n’a néanmoins pas été retenue).

Internet, le mot valise, doit être compris dans son acception de société humaine universelle. Et lorsque l'on parle de zone de non droit, il faut plutôt y voir des zones de droit extra-territorial. Et c'est là que le bat blesse. Alors que la culture dans son acception actuelle – l’entertainment – est totalement poreuse, il est dénié aux autres principes culturels cette perméabilité.

 

Où l’on reparle de souveraineté.

Dans leur ouvrage paru en 2013, “The New Digital Age”, Eric Schmidt et Jared Cohen ont évoqué de nombreux scénarios concernant le futur d’internet, dont la balkanisation. Et l’on voit en effet que la tentation est grande pour les Etats de reprendre la main sur un espace qui s’est créé en dehors de leur contrôle et de leur juridiction. En France, il est à l’heure actuelle beaucoup question de souveraineté numérique. Cette sorte de protectionnisme est apparue pour la première fois dans une logique économique (les GAFA pillent les ressources/données personnelles des individus), mais a vite dérivé du fait de la nature même de ces ressources. Dès lors, il est fréquent de voir la mise en avant de la défense des individus exploités par les GAFA pour pousser à des mesures coercitives sur la liberté d’expression.

La dernière conférence “Web We Want”, organisée à la Gaité lyrique ce 17 juin, avait pour thème les questions de souveraineté. Souveraineté nationale, et souveraineté personnelle. Or, ces deux types d’indépendance, voire de liberté, sont discutées exclusivement à l’aune de l’économie, et non pas des droits fondamentaux. Le propos liminaire de la conférence était le suivant :

“C'est de la reconquête de la souveraineté numérique qu'il s'agit de débattre lors de la prochaine rencontre du cycle Web We Want. Comment penser et garantir l'autonomie des individus dans l'intimité de leur existence numérique ? Comment organiser collectivement notre indépendance sur le Web et réagir à la constitution d'une oligopole de services localisés monopolisant la captation des flux d'information et des données ?

Or, ces deux droits ne se valent pas, pire, ils s’opposent. La souveraineté nationale, économique telle qu’elle est revendiquée pour faire face aux GAFA, s’oppose à celle, personnelle, des citoyens qui s’émancipent d’une tutelle sociale et territoriale, celle de l’Etat Nation. Il est de fait intégré par le politique que la “vente” de la souveraineté personnelle (et des droits afférents, comme des données personnelles) doit s’enrober dans une incrimination du caractère commercial de services, dans un but de délégitimitation, lorsqu’il est question de liberté d’expression. On citera pour mémoire cette phrase issue du rapport sénatorial sur la gouvernance d’Internet :

“À la croisée des libertés publiques et des enjeux économiques, la confrontation peut directement opposer un opérateur de l’Internet à un État : Twitter en Turquie. Ainsi le gouvernement turc, estimant que la souveraineté et l’intérêt national transcende les intérêts commerciaux, estime légitime de bloquer certains sites Internet et de leur demander d’installer une représentation dans le pays qu’ils opèrent. Devant cette situation, Twitter a fait le choix de ne pas s’installer afin de ne pas s’exposer à la législation turque. Il est intéressant de noter qu’une entreprise étrangère défie directement le gouvernement de l’État dans lequel elle propose ses services en adressant un tweet à ses utilisateurs turcs contenant une procédure de contournement des mesures de blocage. Ces stratégies de défiance indirecte ou directe à l’égard des États peuvent s’avérer à double tranchant car le modèle économique des services numériques repose sur la confiance des clients et donc sur la bonne réputation des opérateurs. Or en matière fiscale comme de protection des données, les pratiques des GAFA appellent un encadrement à l ’échelle européenne et mondiale.”

Ici, rien sur le motif d’atteinte à la souveraineté nationale; rien sur le fait que Twitter n’a rien fait d’autre que de propager une information de corruption du gouvernement. Ici, on ne parle que de “protection des données” et d’encadrement.

Dans un débat diffusé sur France Culture le 29 mai dernier (et retranscris sur le site lescrises.fr), l’écrivain Régis Debray éreintait la classe politique, les Etats et leur pré-requis, les frontières.

Quant aux frontières, oui on peut leur faire dire tout ce qu’on veut aux frontières. Qu’est-ce que c’est qu’une frontière ? C’est quelque chose qui distingue mais pour relier car quand vous ne distinguez pas ce que vous reliez, vous annexez. Donc vous n’êtes plus dans une logique de réciprocité, de reconnaissance de l’autre, vous êtes dans une logique impériale. Donc la frontière oui, c’est le maintien des singularités et des reconnaissances mutuelles, c’est ainsi que je l’ai appris et la frontière est un fait vital pour pas la considérer seulement au point de vue spatial, frontière territoriale.La frontière c’est ce qui fait qu’un individu collectif peut exister, que ce soit aussi bien une religion, une région, une nation, qu’une classe…

La constitution de la loi, fait social, est avant tout une question d’équilibre et de proportionnalité. Il est commun de dire de la liberté qu’elle s’arrête à celle des autres. Pour autant, ce concept s’apprécie différemment selon les époques, les cultures, voire la subjectivité de chaque individu. Or, Internet, c’est la mise en réseau de toutes ces différences. Et s’il n’existe pas une culture, du fait de l’unicité de chaque individu, il existe un tronc commun, universel, de normes et de concepts. Ces derniers, majoritairement des droits reconnus par tous (le droit de la guerre, la déclaration universelle des droits de l’homme…) ne sont plus seulement des idéologies revendiquées à l’échelle des Nations. Elles ont ruisselé sur les individus, qui les comprennent, les acceptent, les discutent. Et la discussion est un phénomène nouveau.

Les Etats ont donc la tentation de se replier à l’intérieur des frontières, et de limiter les interactions de quelques façons que ce soit. C’est ainsi qu’apparaissent les demandes de blocages administratives de sites, décidées de manière opaque et selon une définition de la morale qui est sujette à discussion. Le corolaire et le danger de ces limitations est la disparition de pans entiers de l’internet, et non leur suppression ou la fin de la propagation des idées. Ce qui fait dire à une magistrate au parquet général de la cour d'appel de Versailles au sujet de la proposition de loi Cazeneuve (citée par NextInpact) :

“ « Autant, il est assez simple d’identifier un site à caractère pédopornographique, en matière de terrorisme, qualifier un site de ‘terroriste’, c’est beaucoup plus complexe ! Cela peut être de l’information sur l’Islam. Il faut être assez prudent parce qu’il y a un risque d’atteinte à la liberté d’expression qui est à prendre en compte […] À partir du moment où on met en place ce blocage administratif, finalement les terroristes vont aller vers le darknet pour communiquer en prenant le moins de risques possible.”

 

Tout est question de confiance

Il est paradoxal de constater que c’est sous un gouvernement dit de progrès que les libertés publiques sont le plus attaquées. Comme il est cruel de constater que c'est un parti d'extrême droite qui défend le mieux – par calcul politique sans doute – la liberté d’expression. Car la caractérisation d'un parti de droite extrême est son rejet de l'étranger : raciste, antisémite, xénophobe, bref, le refus de l'altérité.

Or, la transparence et la neutralité mise en oeuvre par le réseau amène de la part de la classe dirigeante les mêmes comportements : la parole hétérodoxe n'y a plus droit de cité. Sans aller dans le négationnisme, criminaliser, ou judiciariser des éléments de langage, des comportements, des gestes, des opinions, est le monde dans lequel nous allons. Le politiquement correct, que les Français regardaient dans les années 80 avec effarement de l’autre coté de l’Atlantique est aujourd’hui à l’œuvre sur le sol national. Et l’on voit la définition d’un humour correct (juste? neutre?) par le CSA dans le cas de Canal+ . Ainsi apparaissent des instrumentalisations. Dans un pays où le Front National devient un parti comme un autre (c'est à dire qu'il perd son aura sulfureuse, étant entendu que c'est un parti légal), l'instrumentalisation du déviant est plus que jamais d'actualité.

L'analyse de la “jurisprudence” Dieudonné fait ressortir l’exacerbation d’un trouble, l’atteinte à la dignité des personnes, et une nouveauté : la considération d'Internet comme un espace public, voire un bien commun.

On a vu Mbala Mbala devenir le Moloch de la République. Pourtant, au compteur facebook, celui qui fut un humoriste "engage" 540.000 français (au 13/07/14). 0,87% de la population française; 2% des français inscrits à ce réseau social. De même, le projet de loi Cazeneuve envisage de circonvenir administrativement l’accès à des “sites” internet (un blog, facebook, twitter ?) pour éviter que ne se propage l’hémorragie des candidats au djihad. De l’avis du juge Trevidic, ils seraient entre 700 et 1000 en activité hors de frontières, soit 0,0016% de la population française. Toutes les atteintes aux droits fondamentaux ici évoquées sont donc motivées par un epsilon.

Il faut donc chercher une autre raison, et cette raison est la perte de pouvoir des corps intermédiaires sur les populations. Pouvoir symbolique, mais également pouvoir réel sur un “territoire” nouveau, espace public, bien commun, cerveau externalisé, communications horizontalisées, sorte de conscience collective. 

Ce que les corps intermédiaires - dont les élus - n'ont toujours pas compris, c'est qu'ils sont une condition nécessaire mais pas suffisante à l'exercice de la démocratie. Ce qu'ils ont compris en revanche c'est que les interwebs (à la fois réseau de communication, individus et mémoire) sont une menace à leur propre existence.

Ce qu'ils n'ont pas compris, c'est que réduire la technologie du net à un processus d'accélération du progrès, comme le machinisme, méconnait qu'il induit un processus d'accélération de l'organisation de la société, voire de sa réorganisation. Dominique Cardon toujours, dans son livre précité, énonçait : “La méfiance à l'égard d'une parole sans contrôle ni censure cache une méfiance plus grande encore à l'endroit d'une société auto-organisée".

Ce qu'ils ont compris, en revanche, c'est que l'exercice du pouvoir procède dans une large part de la doctrine dite FUD (Fear, uncertainty and doubt). Mais cette technique se heurte à la communication tous azimuts via les interweb, qui permet de “fact-checker”, refuter, contre-attaquer, et, sans être dans la même sphère de contrôle que le producteur de l’information, d’obtenir une large audience.

De la transparence que réclame le réseau, de la validité/véracité de l'information qui y circule, le monde IRL s'adapte à la technologie du réseau des réseaux, et en réclame les mêmes apports.

Mais des journalistes qui en appellent au régime chinois à des ministres de l'intérieur qui fustigent la liberté d'expression, en passant par des responsables de premier plan qui critiquent l'anonymat, "l'ancien monde" (qui hérite du qualificatif élites) a bien du mal avec le nouveau. Nouveau qui n'est in fine qu'une individualisation des personnes, dans un contexte où le corps social redéfinit ses structures d'accueil (religion, famille, "amis", frontières, culture(s)…).

Comme le rappellait l’ancien ministre de l'Intérieur et désormais Premier Ministre à propos de l’affaire des tweet “Unbonjuif”" : "La discussion avec nos amis américains bute, et ils en sont parfaitement conscients, sur leur amendement n°1 sur la liberté d’expression. Nous avons convenu qu’il fallait approfondir cette discussion".  Le problème, c’est bien la liberté d’expression US, qui s’est propagée avec le développement de la Toile.

En l’espace de 20 ans, la structure haute de la pyramide a perdu la maitrise du canal de communication, les media officiels, et partant, le contrôle de sa base. En l’espace de 20 ans, elle a perdu la confiance de sa base, et réplique en une défiance réciproque, en essayant de contrôler les libertés.

Mais penser revenir à avant est une aberration, penser contrôler les individus un voeux pieux. Car lorsqu’on donne à quelqu’un une liberté, il est extrêmement difficile de la lui reprendre.

Les Enfers 2.0

La question du Darknet peut, en dehors du deepweb, être appréhendée comme les Enfers 2.0. L’infantilisation des citoyens rencontre leur émancipation, laquelle est accélérée par l’accès aux connaissances. On peut penser Internet comme une bibliothèque 2.0, un ensemble de ressources mis à disposition de tous. En France, les faits historiques récents ont créé des limitations à une expression, qui peut être tout à fait légitime. Néanmoins, protéger le corps social en masquant l’intolérable est une mauvaise réponse. Si l’on prend le cas de l’accès aux livres, la LICRA a tenté dans les années 80 de faire interdire Mein Kampf, au motif de provocation à la haine raciale. La justice en a décidé autrement, en le classant dans les documents historiques. En 2014, le livre fait partie des plus vendus sur les stores d’Apple et Amazon. Curiosité malsaine, besoin de comprendre, bibliothèque néo-nazie; il n’y a pas une seule explication. Contre la censure, contre les Enfers, la Charte des Bibliothèques de 1991 semble plus progressiste que bien des projets de loi en cours.

Article 3. – La bibliothèque est un service public nécessaire à l’exercice de la démocratie. Elle doit assurer l’égalité d’accès à la lecture et aux sources documentaires pour permettre l’indépendance intellectuelle de chaque individu et contribuer au progrès de la société.

Article 7. – Les collections des bibliothèques des collectivités publiques doivent être représentatives, chacune à son niveau ou dans sa spécialité, de l’ensemble des connaissances, des courants d’opinion et des productions éditoriales. Elles doivent répondre aux intérêts de tous les membres de la collectivité à desservir et de tous les courants d’opinion, dans le respect de la Constitution et des lois. Elles doivent être régulièrement renouvelées et actualisées. Les collections des bibliothèques universitaires et spécialisées doivent également répondre aux besoins d’enseignement et de recherche des établissements en cohérence avec les fonds existants et avec ceux des bibliothèques appartenant au même ensemble ou à la même spécialité

Le législateur serait avisé de la méditer. Sinon, le Darknet risque bien de devenir la norme, et la défiance des corps entre eux n’ira qu’en augmentant.

 

Post scriptum : Google comme le gardien du Temple

Dans la gigantesque réorganisation de la gouvernance qui s’opère à l’heure actuelle, il s’avère que ce sont les intermédiaires techniques, et en particulier Google, qui portent sur la place publique des questions de société. Suite au jugement de la CJUE, ce dernier a très intelligemment joué sur un effet Streisand en publicisant les demandes de retrait de contenus. Demandes qui ont incidemment percuté des organes de presse, comme The Guardian ou la BBC. Le géant américain, qui conteste le jugement, a également ouvert le débat sur la place publique en interrogeant directement les internautes. Suite à l’affaire PRISM, il a décidé de fournir à Madame Michu un outil de chiffrement end-to-end pour Gmail. Déjà, la fourniture de DNS over the top permet de déjouer n’importe quelle restriction mise en oeuvre par des FAI nationaux. Déjà, l’installation de son propre réseau interroge sur une privatisation du Net, mais aussi du contournement de la surveillance par les Etats.

En lançant une consultation sur le droit à l’oubli, en lançant une pétition pour la liberté d’expression ou en interpellant sur la neutralité du Net , Google s’immisce dans le jeu politique. Pire (ou mieux), il court-circuite les instances politiques traditionnelles. Il défie les Etats, et rencontre une autre défiance, celle de leurs citoyens.

 

Anonyme :

First they told me what I could search
Then they told me what I could say
Not before long they told me what I could do
In the end they told me what I could think

 

Remerciements particuliers à NextInpact (ex PCInpact) qui fait un remarquable travail de veille, de vulgarisation et de sensibilisation de la technique appliquée au droit. Et inversement. Abonnez-vous

Remerciements pour leur veille et leur engagement sans faille dans cette problématique des libertés publiques à LaQuadratureDuNet, THD_IT, Pierre Beyssac, Laurent Chemla

A lire : un texte d’Alain Damasio sur la société de surveillance : 701 000 heures de garde-à-vue  

mercredi 25 juin 2014

Les apprentis sorciers

Le problème des rédactions le week-end, c’est qu’elles sont vides. Et que ceux qui sont de permanence ne sont pas nécessairement les plus compétents. C’est ainsi que l’information qui a fait la Une lors week-end de Pentecôte a été reprise par l’ensemble des médias de la planète, sans recul ni précaution aucune. Cette info faisait d’Eugène Goostman la première Intelligence Artificielle passant le test de Turing, c’est-à-dire bernant un humain lors d’une conversation sur son existence réelle.  Cette info est devenue, dans la bouche des média, l’information comme quoi une intelligence artificielle était née. La singularité était donc proche.

Le problème des rédactions le week-end, également dû à la pression exercée sur elles pour faire du scoop, c’est qu’elles valident assez rapidement les actus dites scientifiques, et sont friandes des prophéties auto-réalisatrices. C’est que l’innovation n’attend ni le fact checking, ni les contrepoints nécessaires à une information équilibrée (voir à ce sujet l’excellente série d’Olivier Ezratty sur les Propagandes de l’innovation).  Et l’IA est un très bon client, surtout dans la presse techno. Lors, comme le constate cet article de Techdirt qui a pointé ses errements, toute le presse techno, pure-player pour la plupart, a rendu compte de l’événement qui marquait le franchissement d’un palier. Il n’en était rien. Quoi que…

 

Au début du mois de mai, le physicien Stephen Hawking a questionné le monde sur l'intelligence artificielle. Prenant à témoin la sortie récente du film de science-fiction "Transcendance", il exprimait ses craintes quant à la perte de contrôle des humains dans un monde bientôt promis à Skynet.

" One can imagine such technology outsmarting financial markets, out-inventing human researchers, out-manipulating human leaders, and developing weapons we cannot even understand. Whereas the short-term impact of AI depends on who controls it, the long-term impact depends on whether it can be controlled at all. "

La démonstration est quelque peu vaseuse. D'abord parce que la plupart de ses exemples sont d'ores et déjà réalisés. Ensuite parce que parce Transcendance raconte l'histoire d'un esprit humain numérisé, donc très loin d’un HAL ou d’un WOPR. Mais le prétexte sonne bien, puisqu'il revient désormais à Hollywood de raconter des histoires pour s'y projeter.

Et aujourd'hui, Hollywood s'est emparé du sujet. Transcendance donc, le dernier flop de Johnny Depp. Mais aussi The Machine - qui évoque le langage des machines (le fameux IoT) - et Her amènent sur les écrans, et dans les conversations, des thèmes qu'aucun politique ne discute. Trop aventureux, trop futuriste, trop léger ? Il est vrai que dans la France des comités Théodule, il a fallu attendre 2011 pour le gouvernement se dote d’une commission éclairant le numérique, et 2014 pour que l'Assemblée Nationale lui  emboîte le pas. Pendant ce temps-là, l’administration Obama finance Brain, un projet visant à décrypter, cartographier et enregistrer le cerveau humain.

L'IA est aujourd'hui très largement fantasmée, car on lui prête une certaine magie que nous - humains - sommes les seuls à détenir : la conscience. Mais on ne peut que constater qu'une certaine forme d'intelligence est désormais à l'œuvre dans les systèmes automatisés qui nous servent. Et du service à l'asservissement, il n'y a qu'une légère frontière, qui s'appelle le contrôle. C'est en cela que le texte d'Hawking est pertinent. 

 

Skynet et les mini-moi

Les systèmes experts sont déployés à une large échelle grâce aux applications du web, et tendent à mieux connaitre l'utilisateur pour lui permettre une expérience unique. On la trouve à l'œuvre dans Google (avec l'auto complétion), Siri, Amazon ou Netflix. Si l'on isole le processus, l'intelligence déployée est une série d'algorithmes liés à une base de données qui "apprend" l'utilisateur.

Mais cet apprentissage, basé sur le mimétisme, peut faire en creux apparaître une "personnalité virtuelle", un avatar entièrement numérique pour chaque utilisateur. Un mini-moi. Et de voir alors une multitude de mini-moi chez Apple, Google, Meetic, Critéo et tant d'autres. La publicité pour Cortana, l'IA de Halo, le Siri de Microsoft, le dit explicitement : "I'm absorbing the Internet", "Now I'm learning about you".

La personnification de l'IA, dans Her ou dans Cortana, est l'une des pièces essentielles de la projection de l'IA. Dans l'épisode 1 de la Saison 2 de Black Mirror, Be right back, une app apprend des données publiques et privées d'un individu pour se l'approprier (la façon de parler, les souvenirs) jusqu'à devenir celui-ci. Cela sonne comme de la science-fiction, et pourtant, tous les ingrédient sont à disposition... 

 

En face de cette multitude de mini-moi, LA machine, Skynet, centralisée, que l'on imagine monstrueuse, de part ses capacités de calcul, d'archivage de données, et de périmètre de prise de décision. C'est le core des mini-moi sus-cités, mais c'est aussi Watson d'IBM, qui est capable de fournir des diagnostic médicaux, pour le moment limités à certaines spécialités. La médecine est un process relativement stable, basé sur des symptômes documentés, des diagnostics connus, et des traitements plus ou moins maitrisés; il n’y a donc aucun étonnement à voir des systèmes experts s’en emparer.

Une évolution de Watson s'appelle 'The Debater' et va plus loin que le seul diagnostic puisqu'elle est capable d'argumenter. En gros, non seulement d'afficher un résultat, mais d'en faire la démonstration. Le projet récemment présenté prenait comme exemple "Faut-il interdire l'avortement" ou "les jeux vidéos violents doivent-ils être interdits aux mineurs". Après un apprentissage de l'état de l'art humain – le scan de 4 millions d'entrées issues de Wikipedia – une voix synthétique (celle de Hal, de Siri, de Scarlett Johansson ?) énonce le pour, le contre. L'article cité ne précise pas si un choix est effectué, mais ce n'est in fine pas le plus compliqué à programmer.

En fait, c'est l'acte de décision traitant des humains qui est assez dérangeant dans le cas de la machine. Aujourd'hui, on a la possibilité d'inventer un monde de machines qui nous singent, et d'en être les Créateurs. Demain, de laisser notre libre arbitre à un ensemble d'algorithmes.

Science sans conscience

En théorie, vous ne pouvez plus avoir d'accident avec une Google Car. En supprimant le facteur humain, on élimine la quasi-totalité des causes des accidents de la route. C'est à la fois génial et terrifiant. Génial, parce qu'il n'y a plus à choisir entre boire et conduire. Terrifiant, parce que tout ce qui ne peut être modélisé ne peut être anticipé. Et il faudra bien que la machine qui contrôle prenne des décisions, et en cas d'accident, la moins mauvaise. La moins mauvaise pour qui ? Un article paru récemment dans Wired soulevait la question de l'éthique dans la programmation qui aboutit à des choix de la part de la machine. Dans l'exemple cité, le logiciel de la voiture autonome devait choisir entre heurter un conducteur de moto avec un casque et l'autre sans. Quel "réflexe", basé sur de la big data probabiliste de chocs mortels, doit prendre une machine ? Tuer le motard sans casque, qui n'avait aucune chance de survie ? Ou ne pas trop estropier le motard casqué, et laisser donc vivre le motard irresponsable car ne portant pas de casque ? Ce qui revient à cautionner les comportements hors la loi… La machine doit-elle alors apprécier ce qui est juste ? Ou rendre un verdict "zero tolérance" ?

Cette question d'éthique est tout sauf triviale. Elle renvoie bien évidemment aux 3 lois de la robotique d'Asimov (que l'on voit à l'oeuvre dans le bios de Robocop). Elle interroge également les militaires, lesquels veulent apprendre à la machine la différence entre le bien et le mal.  Car, dans la guerre automatisée que l’on nous promet, l’autonomie des robots à tuer est une question qui se discute jusqu’à l’ONU.

Agacé par ce qu’il nomme “Le complexe de Frankenstein” (la créature détruisant son créateur), l’auteur de science-fiction énonce un ensemble de lois, 3, puis 4, qui sont censées être l’ADN (ou le BIOS) du robot :

  • Loi Zéro : Un robot ne peut pas faire de mal à l'humanité, ni, par son inaction, permettre que l'humanité soit blessée.
  • Première Loi : Un robot ne peut porter atteinte à un être humain, ni, restant passif, permettre qu'un être humain soit exposé au danger, sauf contradiction avec la Loi Zéro.
  • Deuxième Loi : Un robot doit obéir aux ordres que lui donne un être humain, sauf si de tels ordres entrent en conflit avec la Première Loi ou la Loi Zéro.
  • Troisième Loi : Un robot doit protéger son existence tant que cette protection n'entre pas en conflit avec la Première ou la Deuxième Loi ou la Loi Zéro.

 

Dans l’esprit d’Asimov, une machine reste une machine, et son émancipation, si elle est possible, ne repose que sur le bon vouloir de ses créateurs. Et comme l’homme ne peut déroger à ses propres codes, il appartient à l’homme créateur de donner un code fondamental à une machine.

 

L’Humain, cette machine très évoluée, et finalement si simple

Nous sommes régis par des codes. Intrinsèques, subordonnés à la génétique. Et extra, qui sont subordonnés à une sorte de magie (la Nature, les divinités monothéistes ou polythéistes) ou à la raison.
En créant le code, le notre, nous avons établi des règles fondamentales fondées sur une humanité. Ces règles ont cours depuis 3000 ans, et même si nous nous débarrassons petit à petit du fait religieux (la 1ere table de la Loi), le meurtre, le vol ou le faux témoignage (le mensonge, ou altération de la vérité) sont toujours bannis des sociétés modernes.

Nous avons inventé le langage machine, le code qui permet à la machine de traiter de l’information. La seconde phase, c’est d’inventer le langage des machines, celui, interopérable, qui permettra de donner du sens aux informations traitées, afin de les partager entre machines. (voir le dossier IoT des « Défis du CEA » de juin 2014, p. 18). Et donner du sens, c’est faire appréhender à la machine des compréhensions qui pour le moment la dépassent, basées sur des expériences (qu’elle mémorise), leur traitement (que l’on peut coder), et des ressentis, qui pour le moment lui sont totalement étrangers.

Pourtant, la psyché humaine est à portée de tir. Les fameux tests de Rorschach, censés apporter un complément dans le diagnostic des maladies mentales, sont finalement assez pauvres, puisque soumis à une grille de lecture faible et statique.  Il circule actuellement sur les RSS un test de personnalité, basé sur 4 questions, et qui a rencontré un fort succès (dans ma TL du moins). Comme la science des rêves où Freud n'imaginait qu'une seule expression des rêves, la sienne, ce test définit 16 types de personnalité pour l’être humain occidental. Les RH, les chasseurs de tête, disposent de ce genre de tests visant à profiler un candidat potentiel. Il s’agit de mettre un individu dans des cases, et somme toute, de le coder.

On sait, sur des principes simples, programmer une expression. C'est déjà le cas avec les robots-journalistes, qui passent leur temps à passer le test de Turing, nous apprend une étude citée par Slate. Article qui nous apprend également – ou confirme – que les algorithmes qui “créent” l’information ne sont pas neutres, puisque codés par des ingénieurs qui ne le sont pas également.

 

Le futur, c’est maintenant

Hawking craint une “technology outsmarting financial markets”. Cela existe, cela s’appelle le HFT. Les “out-inventing human researchers”, cela existe. Watson “travaille” déjà sur la recherche contre le cancer.  “Out-manipulating human leaders” ? Ca existe. N’importe quel gameplay de jeu freemium est programmé pour que le joueur paie. Et les bug des systèmes d’information nous montrent les possibilités de dérives…

 

Si le cas du “developing weapons we cannot even understand” prête à discussion, tous les exemples cités par Hawking le sont pour adresser une dérive consciente de la machine, dérive où l’intérêt de la machine prime sur celui des humains. Il y aurait donc un intérêt, ou une “liberté” de la machine, telle que le postule un professeur d’Harvard, qui énonce quant à lui une théorie de Maximum Causal Entropy Production Principle,“a conjecture that intelligent behavior in general spontaneously emerges from an agent’s effort to ensure its freedom of action in the future”. Et le chercheur de prendre le complexe de Frankenstein à l’envers : ce n’est pas parce que la Machine devient supra intelligente qu’elle veut contrôler le Monde (ou s’émanciper), c’est parce qu’elle cherche à se libérer qu’elle devient intelligente.

Il n’est bien évidemment pas question de science-fiction ici, mais bien d’anticipation. Combien de temps se passera-t-il entre le moment où la Machine décidera du bien ou du mal ? Où elle régulera nos vies ? La question est tout sauf triviale, car nous sommes en pleine actualité.

Il ne s’agit pas ici de machines conscientes, mais d’algorithmes qui décident à notre place. La technologie nous guide d’ores et déjà dans nos choix de consommation, ou d’expression. Nous pouvons d’ores et déjà leurrer la mémoire d’une souris en lui implantant de faux souvenirs. Nous pouvons leurrer l’humain en lui présentant une reproduction d’un enfant (dans le cadre d’un projet visant à identifier des pédophiles). Nous produisons des spectacles mettant en scène des chanteurs morts. Nous pouvons oblitérer des pans entiers de mémoire en bridant les moteurs de recherche ou les pointeurs vers l’information.

 

Il y a quelques années, dans un essai resté célèbre, Nicolas Carr a posé la question : “Est-ce que Google nous rend stupide?” L’objet de sa question portait sur la modification de notre cerveau qui nous rendait tributaire d’un algo de recherche de mémoire externe, et non plus des connaissances acquises par coeur lors d’un processus exclusivement humain. Cette question avait déjà eu des développements quelques siècles plus tôt, lorsque Montaigne et sa tête bien faite s’opposait à Rabelais et son abîme de science. L’article avait fait débat, mais posait la question sous-jacente de l’externalisation de la mémoire, et in fine, de son appropriation et de son accès.

 

Poser les bases d’Asimov pour garantir les libertés humaines

L’éthique, la morale, la justice sont des “codes” inconnus à la machine.  Avant de s’enthousiasmer pour le prochain Eugène Goostman (ou le craindre), il serait bon de pouvoir en contrôler le code. Car qui contrôle le code contrôle les machines. Et au-delà, qui détient le Futur ? Avant de pouvoir imaginer des lendemains enchanteurs, où la Machine, asservie, libèrera l’humain du travail aliénant, il serait intéressant de voir qui contrôle les robots ?

La question mérite d’être posée, dès lors que l’on voit arriver à grands pas de nouvelles plateformes d’échanges, permettant la mise en oeuvre de l’Internet des Objets, ou IoT. Les récentes annonces d’Apple ou de Google laissent entrevoir un futur où toutes les communications entre machines passeront par des plateformes opérées par de grands groupes privés. Ce contrôle intéresse également les Etats, notamment pour des motifs de sécurité. Ainsi, certains Etats européens réfléchissent à installer des dispositifs visant à prendre le contrôle de voitures à distance dans le cadre d’opérations policières.

D’ores et déjà, certains services publics peuvent être aisément remplacés par des plateformes d’application. En étant des « citoyens » de plateforme de communication (facebook, twitter, Instagram) nous en acceptons les CGU, et respectons la « loi ». Nous acceptons les lois morales d’Apple, Google, et d’autres entreprises qui décident, via le code, des informations que nous pouvons recevoir, celles dont nous pouvons nous souvenir, auxquelles nous pouvons accéder. Ou plus. 

La machine est infaillible. Elle ne "connait" ni le doute, ni la peur, ni la culpabilité. Elle n'a pas de raison, et encore moins de conscience. Elle travaille "mieux" et plus vite que l'humain, car elle ne "vit" pas au rythme circadien, n'a pas de défaillance liée à sa composition biologique. Elle ne "craint" ni la Main Invisible, ni aucun Dieu. La machine calcule. En théorie, elle ne pourrait même pas se tromper car une erreur signifierait sa fin. Or, ce sont justement les erreurs liées au code qui ont permis le développement de l’espèce humaine.  Laisser les humains dépendre de la Machine pourrait, comme le craignait Nicolas Car, nous transformer en machines.

Néanmoins, et pendant encore quelques temps, il serait intéressant de poser les bases et les limites du code qui nous contrôle, code qui exécute, code qui transmet, code qui code.

En attendant l’époque où l’expérimentation humaine sera systématiquement remplacée par la simulation informatique, il serait judicieux de se pencher sur le code qui autorise, qui régule, qui interdit, et pouvoir discuter de ses limites.

Ce qui doit être fait, c'est le contrôle des algorithmes. Toutes les choix nous impliquent et nous responsabilisent. Lorsque le choix est réduit à des propositions que l’on n’a plus le pouvoir de discuter, c’est le libre arbitre qui est menacé. Tant que nous sommes maîtres du code, il devrait être possible d’y avoir accès. Sans cela, nous deviendrons vite des esclaves de la Machine, qui, pour le moment, n’est qu’un auxiliaire de justice du propriétaire de son code.

Avant qu’HAL ait peur de mourir, que WOPR joue avec la vie de l’Humanité, ou que l’on puisse tomber amoureux de son OS, il faudrait que nous puissions avoir confiance dans l’artefact auquel nous externalisons nos fonctions cognitives.

[Edit du 2014-06-28 : une nouvelle de SF de 1909, The Machine Stops, d'E.M Foster (via Σνεηουϊιιε)]

samedi 26 avril 2014

Les Barbares sont au limes

J'ai toujours un souci avec la "share economy", je l'ai exprimé à plusieurs reprises sur ce blog. Et parmi ses acteurs, j'ai une dent contre la société Uber. Non qu'elle ne réponde pas à une demande certaine, mais parce qu'elle met en oeuvre des mécanismes comme l'optimisation fiscale (ses contrats sont de droit luxembourgeois) ou s'exonère des obligations de l'écosystème dont elle se nourrit.

Néanmoins, la question de l'existence des VTC est une vraie question. Peut-être parce qu'elle confronte un numerus clausus - des taxis - dont on se demande la raison objective (mise à part le soutien à une rente de fait). Peut-être parce que la cohabitation de plusieurs structures de statuts différents, mais tous privés, apportant le même service est une aberration. L'histoire des taxis nous enseigne que la limitation de leur nombre a toujours été motivé par des considérations d'ordre public (concession de 1779, monopole de 1855), et que nombre de propositions du rapport Thévenoud auraient pu directement découler de celles de 1909, qui sont apparues suite à un conflit entre anciens (fiacres réglementés) et modernes ("automédons", véhicules à moteur dont le prix de la course est négocié de gré à gré).

Dans ce nouveau combat des nouveaux contre les modernes, il y a des points de vue, des actions, pas toujours très glorieuses, des passe d'armes et des opérations de lobbying. Et le combat dépasse les frontières nationales; ainsi de Bruxelles, qui vient d'interdire Uber, au grand dam de Nelly Kroes, commissaire européenne chargée des nouvelles technologies. Et l'antienne propre à l'innovation VS la rente qui refait surface : il s'agit de respecter les règles, défendues par un "cartel des taxis".  

Toujours est-il qu'avec Antoine Brachet nous avons vu rouge lorsque nous avons appris que le patron des taxis G7 avait obtenu la mise en examen de Nicolas Colin et de la Tribune. Et que nous avons lancé une pétition de soutien, dont je reproduis le texte ici, également publié sur le site de la Tribune (en version amendée) et dans la Tribune version papier datée du 25 avril 2014. La pétition est hebergée sur le site change.org.

 

^^^^

 

A la demande expresse de Nicolas Rousselet, La Tribune et Nicolas Colin viennent d’être mis en examen.

Le motif ? L’écriture pour l’un, la publication pour l’autre d’une tribune à charge contre la société de taxi qu’il dirige.

Dans "Les fossoyeurs de l'innovation", Nicolas Colin démonte de manière détaillée et argumentée la communication du leader français des taxis (G7) en matière d’innovation, représentative d’une frilosité fréquente dans les milieux d’affaires français. Le lobby des taxis avait obtenu du gouvernement, à l’automne 2013, l’encadrement de la pratique des VTC: Un délai de 15 minutes fut imposé entre la réservation et la prise en charge début 2014.

Cette tribune dresse un constat alarmant : le statu quo quant à l’innovation désespère l’entrepreneuriat, sape le moral des citoyens, et in fine obère les chances de réussite de la France dans la dynamique d’un monde en mutation accélérée. 

Mais voilà, la tribune n'a pas plu à Nicolas Rousselet, qui a donc obtenu une mise en examen au motif de diffamation.

Un débat plus vaste

Mise en examen n'équivaut pas à condamnation, mais ce simple fait démontre une fois de plus la très faible adéquation entre la société telle qu'elle est perçue par les décideurs, et celle qui est vécue par ses citoyens. 

Néanmoins, la charge de Colin contre les taxis n'est que le prolongement de questionnements anciens. Abordées dès 2007 par Jacques Attali dans son rapportremis à Nicolas Sarkozy, ses propositions de réforme avaient déclenché l'ire des taxis et débouché sur un statu quo. Ironie de la situation, ledit Attali, lassé de conseiller en vain les gouvernements, de droite comme de gauche, pour réformer le système en lui apportant plus d'égalité, vient de recommander à "la base" de ne plus rien attendre de l'Etat. "Le monde appartiendra demain à ceux qui, aujourd’hui, auront su renoncer à attendre quoi que ce soit de qui ce soit. De leurs parents. De leurs patrons. De leurs maires. De leurs gouvernants". “Débrouillez-vous" conclue-t-il.

Cette rupture entre la base et le sommet n'est que le prolongement d'une série de réponses à des initiatives de l'Etat : le mouvement des pigeons, les atermoiements sur le statut des auto-entrepreneurs, la réforme du Crédit Impôt Recherche (CIR). Ces couacs démontrent que ni les usages, ni les intérêts, ni les desiderata de la multitude ne sont, en France, et au XXIème siècle, abordés par ceux qui vivent de la structure. De la criminalisation des consommateurs gratuits de culture (les "pirates") à celle, morale, des optimisés fiscaux, le système pointe ses errements sans s'arrêter sur sa propre responsabilité.

Rupture

La tribune de Nicolas Colin est certes fortement teintée d'ironie, mais elle pointe un mouvement qui parcourt actuellement toute la société française, alors que celle-ci est de l’avis général vieillissante et en déclin économique. (cf les travaux du Commissariat Général à la Stratégie et la Prospective).

Les Barbares piaffent, limités dans leurs envies, leurs audaces et leurs idées par le cadre obsolète d’un Empire qui se meurt.

Les Barbares?

Nous qui avons pris acte que le monde changeait, et que les règles du jeu du monde ancien sont caduques.

Nous qui, entrepreneurs, artistes, innovateurs, intellectuels, médecins, ingénieurs, commerciaux, employés, chercheurs, professeurs, et tant d’autres talents, bégayons, inventons le monde de demain, portons des projets utiles, nous battons pour le bien commun.

Nous qui restons fondamentalement optimistes, même si nous avons conscience que le temps est compté.

Nous qui sommes en rupture avec l’ordre établi, soucieux de ses prébendes, héritier d'une tradition qui craint la nouveauté et décourage toute initiative qui pourrait chahuter sa rente de situation.

Nous qui voulons agir depuis notre pays, ici, en France.

S'il est vrai que ce qui fait l'innovation, c'est en grande partie l'absence de demande de permission, et que pour certains, innovation égale dérèglementation, il ne faut pas voir des ultra-libéraux partout. Le monde est plus complexe, et la jeune génération, celle qui n’a pas connu les Trentes glorieuses, tente, essaie, apprend, invente, innove, afin de co-créer le monde que ses parents lui ont promis mais qui n’est qu’une chimère. Pour autant, la “génération future” se voit comme une génération sacrifiée sur l’autel du bien-être de la précédente, “rêvant d’en découdre”, mais n’arrivant pas à s’opposer frontalement à la structure, détenue par une génération qui ne se résoud pas à passer la main.

Optimisme

Les innovateurs, ce sont ces architectes qui réinventent la yourte, et se heurtent au code de la construction. Ces vignerons, qui refusent les pesticides et se retrouvent devant la justice. Ces fabricants de jouets en bois, qui ferment en raison de règles absconses. Mais aussi les sharers, les locavores, les créateurs de monnaie, les AMAP, les financeurs solidaires. Tous ces créateurs, réunis sous la bannière générique de start-upeurs, là où on ne parle finalement que d’entrepreneuriat et d’optimisme. Pour certains d’entre eux, l’expérimentation est tellement difficile que le numérique offre, par sa déterritorialisation, une bouffée d’oxygène salvatrice. Alors sans doute, Facebook ou Google sont des monstres de Frankenstein. Mais, principe de précaution oblige, qui aurait eu l’audace de lancer de tels services en France ?

Les Barbares, sans doute.

La France, et au-delà l’Europe, est malade de rigidité. Or, la société est un être vivant. L’imposition de règles structurelles fortes empêche toute évolution, sauf à la marge. L’étatisation de nos sociétés en sonne le glas.

A force d’ériger des règles pour protéger le faible, on affaiblit l’ensemble.

A force d’infantiliser le citoyen, on en fait un être dépourvu d’audace.

A force de désigner des boucs émissaires, on délite le vivre ensemble.

A force de décréter ce qui est bon, ce qui est mal, on sape le libre arbitre.

La société est comme un OS Windows, qui nécessite des patchs continuels, alors qu'un reboot sur un OS de type Linux est attendu par une large partie de la population. Le système est tellement grippé que les élections municipales ont atteint une part historique d'absentionnistes, alors que la dernière étude du CEVIPOFmontre que le politique le moins mal perçu par le citoyen est le maire de sa commune.

Il y a loin entre la demande de changement et l'acceptation du changement; on le voit encore avec la réforme attendue des collectivités territoriales, où chacun considère la nécessité de simplification du mille-feuilles, mais où l’égoïsme prime toujours sur le bien commun.

Refaire?

La procédure qui atteint La Tribune et Nicolas Colin est symptomatique de la crise que traverse le pays : du débat nécessaire on arrive au délit d'opinion.

A la confrontation des idées qui élève, on préfère le consensus qui nivelle par le bas.

A la recherche du vivre mieux ensemble, on préfère blamer l'autre, la mondialisation, l’Europe.

A la réflexion, on préfère la passion.

A la Lune, on préfère le doigt...

La France de l’entre-soi a depuis longtemps pris le pas sur celle de la méritocratie; la France des copains sur celle des idées; la France des diners parisiens sur celle des communautés créatives décentralisées. Les industries, les baronnies, les castes, les rentes, sont retranchées derrière des lignes de défense qui les maintiennent à flot, dans une stratégie court-termiste qui maximise leur existence. Pour combien de temps encore ?

Le petit village gaulois d’Asterix ressemble de plus en plus à une réserve d’indiens, que l’on vient visiter comme on visiterait un musée : figé dans le temps, et dans l’espace. La Nation est au mieux un patrimoine, au pire une marque dont le lustre s’amenuise au fil des ans.

La Tribune et Nicolas Colin ont pour le moment simplement été mis en examen pour avoir émis une opinion – critique – sur la conduite d'un modèle d'affaires, et, partant, du modèle français. Mais derrière eux, ce sont des centaines, des milliers voire des millions d'individus qui épousent ces critiques et rongent leur frein en attendant le changement promis.

Pour avoir envie d’en découdre, pour avoir le droit de critiquer, de créer, d’être audacieux, de changer, de réver, de construire notre monde, notre siècle et celui de nos enfants, les Barbares que nous sommes demandent également leur mise en examen.

mercredi 27 novembre 2013

Journalisme ou information ?

Lors de la sortie d'une "nouvelle" version du site internet du quotidien Libération, en septembre dernier, l'éditorial proclamait l'alpha et l'omega du journalisme :

" Un journalisme de réactivité, donc, et un journalisme d’approfondissement, soit les deux dimensions, aussi exigeantes et passionnantes l’une que l’autre, qui définissent aujourd’hui le métier d’informer. "

Pourtant, il semblerait que l’exigence et la passion ne paient plus. Alors que la 7è édition des Assises Internationales du Journalisme et de l'Information de Metz (intitulées cette année "Réinventons le journalisme") vient de s'achever, étaient publiés les derniers chiffres de la diffusion de la presse quotidenne nationale (PQN). Sans appel, ils constatent un effondrement de leur diffusion kiosque (moins 10% pour le Figaro, 17% pour le Monde, 29% pour Libération !).

Mais la baisse des vente ne touche pas que la PQN. Les news magazine voient leur lectorat déserter, et même la PQR, que l'on pourrait croire à l'abri d'un désintérêt à cause d'un ancrage local, enfile plan social sur plan social.

 

Et l'Europe n'est pas en reste, comme en témoigne ce petit tour d'horizon.

Il ne se passe pas un jour sans que des Diafoirus ne s'agitent au chevet des organes d'information, en crise, à l'agonie, en état de mort apparente, administrant, à défaut de remèdes, des diagnostics péremptoires. C'est la faute du grand méchant Internet, de la convergence des média, du travail des amateurs, de l’abêtissement des masses, des passagers clandestins.... Pourtant, on n'a jamais vu autant de production d'information, et partant, de consommation: de l'émergence des blogs au fil twitter, du rayonnement international de fanzines à la constitution de marques d'information globales, il n'y a jamais eu autant de contenus à disposition, et le temps passé devant un média n'a jamais été aussi important dans toute l'histoire de l'humanité.

Jamais d'ailleurs la définition première de l'Internet - les autoroutes de l'information - n'a eu plus de sens que pour le secteur des médias. Toutes les causes citées plus avant sont réelles, et toutes sont amplifiées par le réseau des réseaux; en aplatissant temps et espace, en abolissant la frontière entre producteurs et consommateurs, en redéfinissant l'intermédiation, Internet a totalement transformé l'industrie de l'information, comme elle l'a fait avec celle de l'entertainment. Internet a bousculé les positions établies, et démontre a contrario des oracles de pacotille que le secteur est dynamique, en état de recomposition permanente, bref, vivant. Mais la tension qui s'opère sur le secteur prend une dimension particulière quant à la matière qui le compose. A l'instar de la définition Unescoienne de la culture, l'information n'est pas une marchandise comme les autres: elle structure la société, elle joue un rôle dans l'éducation, elle a pour ainsi dire une mission de service public. Pour autant, elle reste principalement soumise aux règles du marché, et ses médiateurs sont aux mains d'entreprises privées.

La crise de l'information que l'on nous sert à toutes les sauces a plutôt un goût de restructuration. Des empires naissent, d'autres meurent, accompagnant les mutations tant techniques que sociales qui accompagnent la création de ce réseau planétaire qui transporte le signal. La médiation du signal, sa production, sa consommation, son intérêt, sa valeur sont des objets dynamiques qu'il est difficile de mettre en équation. Pourtant, plus que jamais, nous avons besoin qu'elle soit mise au jour, décryptée, transmise.

 

Crise de l'information, ou crise des organes d'information ?

Parce qu'il est un médiateur, le média est la principale caisse de résonance du monde qui nous entoure. Et le sujet qu'il maîtrise le plus, c'est in fine lui-même. Il est effarant de constater la propension du média à se repaître de lui-même. Au hasard de formats et de territoires, il est question d'information sur l'information : la rationalisation des titres de presse, par Axel Ganz, le rachat du groupe La Provence, par Bernard Tapie, la fin de PCWorld en version papier, le fait que mêmes les séniors désertent le papier. Mais encore : la lettre d'une pigiste italienne couvrant la Syrie, les prochaines pratiques de reportage avec les Google Glass, la destruction des données de Snowden par le Guardian...

Toutes ces informations traitent de l'organe d'information, du métier d'informer, de la donnée elle-même. Et parce que des journaux ferment, des journalistes sont sous-payés ou des données sont censurées, alors le couperet tombe : l'information est en crise. Le fait est que cette proposition est valable dans l'univers de MacLuhan : le medium est le message. Or, il faudrait plutôt considérer l'information comme une unité de signaux, à l'instar de la théorie de Shannon, ou des travaux de Norbert Wiener; le medium est seulement un noeud d'interconnexion.

Internet a redéfini le secteur de plusieurs façons : en désintermédiant (ou réintermediant) la relation producteur/consommateur d'une part; en exacerbant la concurrence des organes de presse qui fournissent un même produit de l'autre; in fine en abolissant la frontière entre celui qui crée l'information, celui qui la propage, et celui qui la consomme. De fait, en modifiant la structure d'organisation - pyramidale - c'est toute la chaîne économique qui ressent ces effets. Cette tendances, lourde et sans possible retour en arrière, témoigne d'un changement des usages comme de l'appréhension de l'information même: un simple signal.

 

Media, médiation, médiateur

En aplatissant le temps et l'espace, Internet a agi comme un vecteur qui permet de réduire les intermédiaires et d'accéder directement à la source. C'est ainsi qu'une catastrophe aérienne est racontée en temps réel par ses acteurs, via différentes techniques, que des partis politiques produisent et diffusent leur matériel de communication, ou que des populations civiles syriennes diffusent via youtube les exactions qu'elles subissent.

C'est ainsi également que de nouveaux médiateurs mettent en relation l'information et son consommateur. Ces nouveaux entrants (moteurs de recherche, réseaux sociaux, agrégateurs) tirent parti de l'industrialisation de processus de production mis en place dans les rédactions, puis de l'externalisation de compétences. Le signal est mis à disposition des consommateurs sur des places de marché autrefois réservées à des professionnels.

Cette industrie bénéficie d'une filière de production : les agences de presse sont des grossistes qui se fournissent chez une multitude de producteurs : les événementiels récurrents (ligues sportives), les manifestations préalablement définies (agendas gouvernementaux) et le nerf de la guerre, l'imprévu (le fait divers). Les média sont des semi-grossistes, qui opèrent dans des filières de production typées quant à la donnée (information générale, culturelle, sportive, économique...) et à la porteuse (radio, presse écrite, télévision); le journaliste fait office de détaillant, qui, via sa rubrique, son expertise, son réseau, fournit au consommateur final la donnée mise en forme.

Cette industrialisation n'est pas nouvelle; elle a notamment été permise par la création de filières professionnelles. Sainte Beuve n'a pas suivi d'études de journalisme, tout simplement parce qu'à son époque, on entrait en journalisme comme en religion : en poussant une porte. De nos jours, le métier - ou plutôt la technique - est enseignée dans des écoles ad hoc, et via des filières qui se spécialisent à l'extrême (ainsi, Sciences po, qui concourt désormais sur le marché des écoles de journalisme). Mais, si la formation est diplômante, la qualité ne découle que de la pratique.

Cette industrie, qui s'est construite historiquement sur des signatures, c'est-à-dire des conteurs, est aujourd'hui déshumanisée et standardisée; le summum étant atteint par des journaux comme 20 minutes ou Métro, où la promesse est avant tout marketing : fournir un contenu compréhensible dans un temps donné.  Et nous n'en sommes qu'au début: les robots journalistes sont à notre porte; le datajournalisme fait apparaître une mécanisation encore plus grande des processus de récit; et l'agrégation de contenus touche désormais le contenu audiovisuel (ainsi de WatchUp, qui permet de réaliser son propre JT à l'aide de sources média différentes).

Des médias - certains pure players - ont aujourd'hui fait le choix d'une politique de plume; c'est le cas du Huffington Post, ou dernièrement de l'Opinion. Derrière ce journalisme d'éditorialiste, on trouve également de l'investigation, toujours dans une politique de signatures : ainsi Mediapart avec Laurent Mauduit et l'affaire Tapie, Fabrice Arfi et l'affaire Cahuzac, ou encore le futur journal monté par Pierre Omydiar, le fondateur d'ebay, autour de Glenn Greenwald ou Jay Rosen.

Certains autres ont des politiques de blogueurs invités; c'est le cas du Monde, ou du New York Times. Les talents, ces signatures, sont de nouveau au centre de la valeur. Comme le rappelle le NiemanLab,

" On Election Day 2012, more than 20 percent of NYTimes.com traffic visited Nate Silver’s blog "

Quant aux blogs eux-mêmes, en France en tout cas, ils sont désormais assimilés à des organes de presse depuis une jurisprudence de la Cour de Cassation de 2011. Par contre, à l'heure du journalisme élastique, les journalistes - titulaires d'une carte de presse - bénéficient toujours d'un traitement supérieur au rédacteur d'un blog, qu'ils s'agissent d'avantages fiscaux ou d'un droit particulier de "garder le silence" (la fameuse protection des sources). 

 

Concurrence et substitution

Si la réintermédiation induit une nouvelle concurrence (des nouveaux entrants, des consommateurs), elle exacerbe l'ancienne. Chaque organe d'information territorialisé est désormais en compétition avec d'autres, sur un marché global de consommation. De plus, son modèle économique (panachage de recette publicitaires et de vente produit) subit également la concurrence de pure players. Craigslist aurait "couté" aux journaux américains 5 milliards de dollars entre 2000 et 2007. De même, on ne peut que constater les variations des investissements publicitaires depuis l'apparition du net; mais que ce soit Google ou Craigslist, il est délicat de parler de transfert pur de ces investissements.

 http://www.statista.com/topics/1001/google/chart/709/google-s-ad-revenue-since-2004/ (via N. Colin @ TheFamily)

Un pure player comme Slate produit des contenus pour son marché de référence, les Etats-Unis, contenus qui seront par la suite traduits pour le marché français. Mediapart n'est pas en reste, puisqu'il propose des versions anglaise et espagnole de certains de ses articles. Le Monde a récemment sorti son scoop sur les armes chimiques en anglais, et envisage une édition en anglais, lorsque El Pais réfléchit à des contenus en portugais.

Si la langue demeure un caractère clivant quant à la consommation d'un média, il est patent de constater que les médias belges, suisses ou canadiens sont consommés par le public français. Un site comme le New York Times dispose d'une audience hors Etats-Unis de 35%, le Wall Street Journal de presque 50% (décembre 2012, digiday).  Le NYT, toujours lui, développe sa marque à l'international, et, redéployant l'International Herald Tribune sous la marque ombrelle New York Times, crée une version internationale multi-plateformes avec des contenus adaptés aux marchés locaux. D'autres acteurs s'essaient à l'inverse : ainsi, TheLocal fournit des informations de pays étrangers dans la langue de Shakespeare...

Par ailleurs, la concurrence sur le marché de l'information tourne à plein via le prix acquitté par le consommateur. Si Google News fait actuellement de l'ombre aux journaux, ce n'est pas tant qu'il agirait comme un prédateur sur le marché publicitaire mais bien qu'il permet un choix du produit final, l'article. Dans un monde où la majorité des contenus sont offerts sans exclusivité par le semi-grossiste, le mieux disant demeure le gratuit. Cet état de fait se retrouve dans le paradoxe de l'information - au même titre que celui de la culture : la concurrence a lieu non seulement entre entreprises privées, mais également entre la sphère publique et le privé. Un même "produit" final est dès lors disponible à des prix différents; charge au consommateur à "maximiser sa satisfaction"...

La substitution s'opère entre plusieurs diffuseurs pour un même contenu, mais également pour des contenus différents. La seule contrainte dans l'équation est une contrainte de temps. Le fameux "temps d'attention disponible", qui structure l'économie de l'attention n'étant pas élastique, l'arbitrage du temps choisi versus le temps subi est essentiel. Qu'importe le sens de la donnée; le délai qu'il faut au consommateur pour assimiler l'information est exclusif.

Le double problème des médias à l'heure d'Internet, nouvelles médiations et nouvelles concurrences, peut être réuni sous un seul terme : la convergence.

 

Convergence, où comment la multitude devient unique

La convergence n'est pas un fait nouveau. Elle découle de l'appréhension de l'information comme d'un signal. Comme le rapporte Mathieu Triclot dans "Le moment cybernétique", dès 1935, le directeur des laboratoires Bell écrivait :

" Nous sommes contraints de penser, et ce qui est pire, d'agir, en termes de télégraphie, téléphonie, de diffusion radio, de téléphotographie ou de télévision comme s'il s'agissait de  choses séparées. Elles ne sont pourtant que les parties différentes d'une même science appliquée. En tout et pour tout, elles dépendent pour leur fonctionnement et leur utilité de la transmission à distance d'une forme d'énergie électrique qui, au moyen d'une manipulation adéquate, rend possible un transfert quasiment instantané d'information. "

La convergence des média, qui fait figurer le web comme un "meta média", a fait naître des créatures hybrides, et aucun média sectoriel n'est épargné. C'est le cas de France Info qui produit de l'image, ou des papiers totalement écrits - qui sortent du format premier, la radio; le cas des hebdomadaires papier (Le Point, L'Express, Le Nouvel Observateur) qui produisent du contenu quotidien; le cas des chaines de TV qui lancent des applications couplant texte, audiovisuel, voire réactions des consommateurs comme FranceTVInfo, ou des organes de presse qui se transforment en média audiovisuels.

Plus encore, dans cette convergence, on (re)voit l'organe d'information comme une agrégation de conteurs, dans une dynamique qui colle à l'accélération du monde et de l'économie. La rareté du contrat de travail indéterminé, mais aussi la pérennité toute relative des entreprises de presse impose une gestion des coûts drastique et dynamique. Le développement d'un marché de pigistes induit un vivier important d'électrons libres qui peuvent collaborer occasionnellement à des organes de presse. L'agrégation de talents, sur des plateformes, est également un résultat de cette convergence. Ainsi de Storify, qui clame :

" Everyone is now a reporter. Whenever something happens on this planet, eyewitnesses, experts and celebrities share what they see and react on social networks like Twitter, Facebook, Instagram, YouTube ... and whatever comes next. We believe this is a tremendous opportunity to be better informed. The voice of people on the ground, living through events that resonate far and wide, need to be amplified so that we can understand our world. "

Ainsi, des "journaux" d'information agrégées de type paper.li. Il suffit d'une personne pour "éditer" une somme d'informations sous le vocable journal. Mais également de tout type de flux d'information, comme les SNS. Florent Latrive*, par exemple, est rédacteur en chef adjoint de libe.fr. Mais son compte twitter est un vrai journal. La journée du 18 septembre, outre la Une de son employeur, "Bijoutier de Nice, la haine en réseau", le contenu de "son" journal était : un éditorial d'Alexandre Delaigue sur les risques de l'innovation, un papier d'un des blogs associés du NYT sur les projections test et les pirates, une interview de Jean Daniel dans le Nouvel Obs, le rapport de la Cour des Comptes sur les aides de l'Etat à la presse écrite, un texte d'une prof suédoise de sciences de l'information sur les communs provenant de la vie des idées, un papier (du NYT) sur la poursuite de la politique de QE par la FED. Ce type est rédacteur en chef; pour Twitter. Il opére un méta-media, dont je suis le client final. Et sans préjuger du coût de fabrication des contenus qu'il médiatise, je ne lui paie aucun salaire.

Enfin, la réduction de la chaîne de production à un essentiel technique a vu l'apparition d'un nouveau rédacteur en chef, Google, lequel remplit désormais la fonction d'éditorialisation, hiérarchisation et mise en avant vers le consommateur. Google News orchestre désormais pour un vaste public l'information, en créant une "meta chaîne", ou "meta marque", reproduisant à un niveau supérieur le fonctionnement d'un media. Google est d'ailleurs assimilé en France à un organe de presse, si l'on s'en tient à un récent jugement de la Cour d'Appel de Paris, qui s'est appuyé sur la législation propre à la presse pour constater la fin d'une infraction... Convergence aidant, ce rôle de médiateur a un autre nom en économie : une place de marché.

 

Dans tous les cas, le consentement à payer pour avoir accès à un bien d'expérience reste problématique. La qualité de "l'information" dépend tout autant de son état intrinsèque que de la valeur que veut bien lui accorder son consommateur.

 

 

Qu'est-ce que l'information ?

Dans leur édito commun précité, Costemalle et Demorand parlent du sujet qui fache : le coût, le prix, la valeur :

" Car, contrairement à l’idée folle qui a pu animer l’Internet pionnier, l’information a un coût et donc un prix : celui qu’il faut payer, comme lecteur, pour passer du fait brut, reçu par exemple sur son téléphone via une alerte, aux autres formes de journalisme qui ne peuvent être produites en une seconde ou même une heure. "

L'information, qu'elle soit brute ou retraitée, reste un bien. Or, tout comme le bien culturel, elle est un bien d'expérience; on ne mesure sa valeur qu'une fois qu'elle a été consommée.

Coût de production et valeur d'usage

Pourquoi les organes de presse meurent-ils s'est demandé le patron du NiemanLab ? Détaillant la politique du paywall du NYT, il s'interrogeait sur ce paradoxe: comment faire payer a priori?

" Puis le New York Times a mis en place son «metered paywall», très largement imité, puisqu’il a l’avantage de régler un problème fondamental pour la presse: comment offrir un échantillon au lecteur avant de le faire payer? Car on ne sait jamais si un article est bon avant de l’avoir lu, il faut que le lecteur pense qu’il y aura un retour sur investissement."

Le consentement à payer de l'information repose sur un intangible : la satisfaction de l'individu après la consommation d'un bien dont la nature est par essence imprédictible. En cela, la politique de structuration de marques permet de déjouer une partie du problème du paiement a priori. Mais quelles que soient la qualité de l'information et du médiateur, le consommateur doit être persuadé de l'utilité de son achat. Or, l'ambivalence de sa nature rendent ce consentement à payer problématique.

La crise qui touche les organes d'information - et la presse en premier lieu - remet en cause cette industrie si particulière, puisqu'elle est perçue comme un service public. En France, il existe une entité publique produisant ce bien : il s'agit de l'AFP. Sa production est structurellement déficitaire, ce qui fait dire au Ministre de la Culture que " alors qu'elle n'est pas administrée par la puissance publique [...], si l'AFP survit, c'est parce que "l’Etat est [son] client essentiel ". Elle est majoritairement financée par la puissance publique via des acquisitions de tiers (ministères, SIG, organismes publics, rectorats...).

Le statut particulier de l'AFP repose sur une double contrainte : l'impartialité du traitement de l'information, et la concurrence non faussée. Mais, dans les faits, la majorité des semi-grossistes et détaillants commercialisent sur le sol français un produit qui a déjà été payé par le corps social. Cela dit, semi-grossistes et détaillants survivent également grâce aux aides d'Etat, toujours grâce à l'ambivalence de l'information : il y a lieu de soutenir le pluralisme de la société.

En France, les organes de presse écrite disposent de nombre d'aides, dont le montant varie de 500 millions à 1,2 milliards d'euros, selon que l'on incorpore les aides directes ou indirectes (les aides au portage ou les tarifs postaux réduits par exemple). C'est la catégorie IPG (pour Information Politique et Générale) qui reçoit l'essentiel de ces aides. Comme le rappellait Sylvie Clément-Cuzin, de la DGMIC, lors de la conférence sur le financement de la presse organisée par le SMC en mai dernier, l'IPG est défini par des textes de loi, notamment l'article D19-2 du code des Postes et des communications électroniques :

" Pour être considérées comme présentant le caractère d'information politique et générale, les publications doivent réunir les caractéristiques suivantes :

1° Apporter de façon permanente sur l'actualité politique et générale, locale, nationale ou internationale, des informations et des commentaires tendant à éclairer le jugement des citoyens ;

2° Consacrer la majorité de leur surface rédactionnelle à cet objet ;

3° Présenter un intérêt dépassant d'une façon manifeste les préoccupations d'une catégorie de lecteurs ;"

Est donc prise en compte pour définir ces aides la fourniture d'une offre non désirée, "l'intérêt dépassant les préoccupations d'une catégorie de lecteurs". On pourrait parler d'information comme on parle de politique culturelle : un bien dont la valeur n'est pas perçue immédiatement, et dont le consommateur n'a - a priori - que faire. La logique d'offre subsiste dans un monde de demande : même si le contenu est hors de l'intérêt du consommateur, il lui est fourni, dans cette optique de pluralisme. Partant, les producteurs d'information et les diffuseurs s'entendent pour composer le menu qu'ils offriront - sous couvert d'importance - aux consommateurs.

 

La fin du marronnier

Le web a institué une société de la demande. Si certains peuvent faire un lien avec un libéralisme éffréné, il n'empêche que le choix fait partie de la liberté de s'informer. N'en déplaise à Dominique Wolton, on peut très bien vivre en ne lisant que l'Equipe. Il est évident que le paysage médiatique va évoluer dans les années à venir, et que beaucoup d'organes de presse écrite, voire audiovisuelles, vont disparaître. Les acteurs historiques font de la résistance, soutenus par l'Etat à cause du caractère de service public de ces organes, et d'un chantage plus ou moins avéré à la diffusion de la parole politique. Pour autant, si la recomposition est inéluctable, les seules questions dignes d'intérêt sont : à quoi sert la presse ? qu'est-ce que l'information ? en quoi participe-t-elle de l'éducation des citoyens à la vie en société ?

On ne peut s’empêcher de constater la parallèle entre la désaffection pour la chose politique (devenue politicienne) et pour le média d'information générale. Et les propos récents du président du CESE, dans une interview qui a fait le buzz sur les réseaux sociaux, peuvent totalement être appliqués aux patrons de presse :

"Ces dernières années [...] les politiques obsédés par le pouvoir ont préféré gagner des électeurs même s’ils perdaient des citoyens."

Comme si le média, devenu au fil du temps outil de communication, voire de propagande, n'intéressait plus. Dans le temps choisi, le choix offert au consommateur est démultiplié par le canal de diffusion Internet; seule la rareté du temps disponible limite ce choix.

Les media sont pour la plupart dans une position attentiste, essayant de trouver de nouvelles sources de revenus pour compenser la perte de leurs ressources habituelles (achat, publicité). Il en ressort une frilosité et un manque de courage, que l'on peut voir par exemple dans l'évitement de couverture de conflits (en Syrie). Ils n'en sont pas encore à blâmer, comme l'a fait l'industrie de l'entertainement, leurs consommateurs. Du coup, ils blâment l'innovation, les moteurs de recherche, quémandent encore et toujours plus d'aides, sous forme de nouvelles taxes (voir le soutien des organisations de presse écrite à une taxe sur les appareils connectés ou le fonds Google). Et se raccrochent aux branches des vieux pots de confiture, le maronnier, le fait divers, et les sujets clivants, comme les tweets débiles.

Le marronnier est un sujet dont la source et la récurrence proviennent du média lui-même; ici, c'est le media qui détient l'agenda. Mais dans le monde d'internet, de la mémoire parfaite, le marronnier redevient l'archive. Puis a toutes les chances de devenir un article de wikipedia. Parce qu'il s'agit aussi de mémoire...

Lorsqu'on parle du journal (newspaper), on parle également du papier pour emballer le poisson. Le support est jetable, le contenu a une valeur temporaire, l'information du jour chasse celle de la veille. Or, dans cette économie de flux, il y a lieu de s'interroger sur le format de l'information, lorsque, par exemple, le format de reconnaissance de ses producteurs entre eux n'est plus un article de journal, mais un livre... De même, quid de la durée de vie d'un contenu, que le créateur du site Pocket (un bookmarkeur d'information) estime à 37 jours...

Contre ces modèles de production obsolètes, d'autres font au contraire le pari de contenus plus denses que les modèles prédigérés de type 20 minutes, ou des palmarès et foires en tout genre. C'est le cas de XXI, ou de Narratively, ou de Medium. D'autres pensent média globaux, multilinguisme, investigation. Ou refont de la niche avec des publics spécifiques, comme PCInpact ou TheVerge.

 

Information honnête, signal fiable

Dans le troisième épisode de la nouvelle série de The Newsroom, le scénariste Aaron Sorkin décrit les faiblesses du journalisme TV américain, dans un très long monologue dont il a le secret et qui pourrait s'avérer son manifeste :

" Et ce soir, je commence ce bulletin en rejoignant M. Clarke et en m'excusant auprès du peuple américain pour notre échec - l'échec de ce programme au cours duquel j'ai eu la charge de réussir à informer et éduquer l'électorat américain. [...]

La raison pour laquelle nous avons échoué n'est pas un mystère - nous avons failli à cause de la pression des audiences.

Je me suis rendu complice, de façon constante et inavouée d'une longue série d'échecs qui nous ont menés jusqu'ici. Je suis à la tête d'un secteur qui a annoncé des élections à tort, surexposé des alertes, alimenté des controverses, et qui n'a pas relaté les transformations de notre pays. De la chute du système financier aux vérités sur notre puissance, jusqu'aux dangers sur notre route. […]

Aux origines de la communication de masse, les Columbus et Magellan du journalisme audiovisuel, William Paley et David Sarnoff, sont allés à Washington pour conclure un accord avec le Congrès. Le Congrès permettrait aux réseaux naissants l'utilisation gratuite des ondes appartenant aux contribuables en échange d'un service public. Ce service public serait une heure de temps d'antenne réservé tous les soirs pour la diffusion d'information, ce que nous appelons aujourd'hui les nouvelles du soir.

Le Congrès, incapable d'anticiper l'énorme capacité de la télévision à offrir des consommateurs à des annonceurs, a omis d'inclure dans son contrat une exigence qui aurait infiniment amélioré notre discours national. Le Congrès a oublié d'ajouter qu'il ne pourrait en aucun cas y avoir de publicités payantes lors de la diffusion d'information. Ils ont oublié de dire : les contribuables vont vous donner gratuitement les ondes pendant 23 heures par jour, pendant lesquelles vous devriez faire du profit, mais pour une heure par nuit, vous travaillez pour eux.

Et maintenant, les informations des network sont ancrées dans l'histoire grâce à des journalistes intègres comme Murrow, et Reasoner, et Huntley, et Brinkley, et Buckley, et Cronkite, et Rather et Russert ... Maintenant, ils doivent rivaliser avec des gens comme moi, qui suis dans le même secteur que les producteurs de "Jersey Shore ".

[...]

Dorénavant, nous déciderons ce que nous mettons à l'antenne et la façon dont nous le présenterons, basé sur la seule vérité est que rien n'est plus important pour une démocratie d'un électorat bien informé."

"Nous ne sommes pas des restaurateurs vous servant des histoires de la façon dont vous les aimez"

En Europe, il semblerait également qu'a été perdu de vue que c'est le contenu qui décide de la valeur du contenant. Que ce contenu a une valeur et que le devoir du média, social, mais aussi économique, est de produire une information de qualité à même d'éveiller les consommateurs d'informations, qui sont aussi des citoyens, au monde qui les entoure.

Car de l'information, c'est avant tout une éducation au monde, où les journalistes ont remplacé dans l'appréhension et la démystification du monde les professeurs des écoles. A ce titre, l'information est un signal parmi le bruit, qui doit remplir deux caractéristiques : éveiller l'intérêt du consommateur, et être vraie. La responsabilité engendre le respect, et le consentement à payer.

D'un autre temps fait écho la vérité, et l’honnêteté :

" Il est un autre point de vue auquel je tiens à me placer. Le Canard Enchaîné assume l'originalité de se vendre deux fois plus cher que les quotidiens bourgeois, lesquels comportent environ quatre fois plus de texte que lui. Cependant, le Canard Enchaîné a trois cent mille lecteurs. Lorsqu'il s'agira, pour un gouvernement de Front populaire, de réglementer le commerce des stupéfiants, cette liberté de mentir qu'on s'entête à appeler la liberté de la presse, lorsqu'il s'agira d'interdire aux intérêts des uns de peser sur les intérêts des autres, il faudra retenir ceci : qu'un journal indépendant et ne publiant aucune ligne de publicité peut vivre à cause même de son honnêteté. "

Cette déclaration d'un célèbre billettiste d'un autre temps, prononcée en 1936 (André Wurmser, cité in "Messieurs du Canard") font écho à celle de Demorand quant au coût de la fabrication d'un journal.

Que reste-t-il donc de l'information ? Qu'est-ce qui ferait sens ? De l’honnêteté (de la fiabilité) du signal ? De sa modulation ? Selon une étude du Pew, relayée par Eric Scherrer (sur meta-media), les "jeunes" n'aimeraient plus l'info. Ils préféreraient Internet. Dans le vieux monde des patrons de rotatives, il existe donc bien une hiérarchisation de l'information, selon le support.  

 

Fin des statuts, fin des privilèges. Nouvelle époque

 Les journaux blâment internet, le buzz, les jeunes qui ne s'intéressent à rien. Dans un récent post, Cyrille Franck (de médiaculture) parie que "la qualité ne sauvera pas la presse". Sans doute. Parce que la presse (le papier) est en voie de disparition. Sans doute, parce que la qualité est une notion largement subjective. Sans doute, "redonner de la valeur au journalisme ne suffira pas à sauver la presse". Mais le journalisme, somme toute, on s'en fout. La valeur, c'est l'information, pas le métier qui la structure.

On assiste actuellement à une recomposition de l'actionnariat des groupes de presse. Les nouveaux entrants sont les moguls des années 30, dont la fortune provient de leur réussite dans l'industrie du XXIème siècle. Xavier Niel et Le Monde, Jeff Bezos et le Washington Post, Eric Schmidt au board de The Economist

Ceci pour les vieilles marques. Mais que penser de Pierre Omydiar, le très discret patron d'Ebay, qui crée de toutes pièces une marque autour de Glenn Greenswald, celui par qui les documents Snowden sont "sortis" dans la presse ? Et de Niel, qui est - discrètement - actionnaire des pure players Mediapart, Bakchich, Atlantico, Causeur, du défunt Owni, d'Électron Libre, de MarsActu.. ?

Pour ces personnages, l'information est sans doute une source de pouvoir. Comme elle l'était pour la génération précédente, le marchand d'armes Dassault, le politique Hersant, le bétonneur Bouygues... Il n'y a pas à faire la fine bouche devant des entrepreneurs qui opèrent dans ce secteur. Pas plus qu'il n'y a à faire la fine bouche devant les "jeunes" qui ne s'intéressent plus à la politique (qui les blâmeraient quand on voit l'envers du cirque?) et qui font le succès de pureplayers d'info facile. Comme si Filipachi n'avait jamais existé....

 

N'en déplaise aux Cassandre, il n'y a pas de fin de l'histoire, comme il n'y a pas d'éternel recommencement. Il n'y a que l'agrégation d'histoires, qui forment une Histoire, et un processus narratif en constante évolution.

Il y a surtout un mouvement de fond d'égalitarisme qui bouleverse les statuts et les positions installées. A l'heure où l'on parle de crise de la presse, on ne peut pas ne pas faire le parallèle avec les menaces sur la liberté d'expression. Il est dommage que dans un monde un mouvement, les journalistes commémorent leur défunt statut, lorsque le vulgum pecus se voit doter des devoirs de la presse (ainsi, la LCEN qui s'aligne sur le régime du droit de la presse) sans en avoir ses droits. Lorsque l'autorité des marchés condamne des blogueurs pour diffusion de fausses informations, là ils ces derniers font valoir leurs droits à une pensée hétérodoxe. Lorsque des pure players qui remplissent le rôle d'organes d'information (comme Reflets) ne peuvent bénéficier de leurs droits, car ses membres ne sont pas éligibles à la fameuse carte qui permet - entre autres - la protection des sources. Lorsque le législateur décide de se passer de juge pour censurer des propos condamnables sur la Toile. Lorsque des gorges profondes sont célébrées en héros dans le monde mais persécutées de toutes parts, exilées ou condamnées comme des traîtres à leur patrie.

Comme se demande le professeur de journalisme Mark Tatge, cité par le CSMonitor à propos de Bradley Manning :

" The question is whether people should have the right to freely disseminate information that reflects negatively on the US government. How this information is disseminated and eventually published – blog, tweet, spoken conversation, published news story – really shouldn't matter”

Que l'on s'attriste des mutations du métier d'informer est une chose. Mais, l'information est bien vivante, même si son existence est toujours fragile. Quant à l'industrie autour, elle fait ce qu'on lui demande de faire : produire pour un marché. Pour le reste, on attendra que l'Unesco édicte que "l'information n'est pas une marchandise comme les autres". En attendant, je retourne lire le Gorafi Magazine

 

* [disclaimer : je suis ami avec Florent sur fb, et nous nous suivons mutuellement sur twitter. Mais je ne connais pas sa femme, n'ai jamais embrassé ses enfants ni caressé le chien de la famille]

merci pour leur veille et leurs sources : @ldupin, @latrive, @nicolas_colin, @cnaux, @mobileeks

 

lundi 28 octobre 2013

Mutatis mutandis

La nécessité du Troll

PC Impact a lancé 14h42 (décidémment, Douglas Adams est une source d'inspiration chez les geeks), une "émission de TV" en partenariat avec Arrêt sur Images. Animée par le trouble-fête Manach, elle propose du sujet de fond, chose qui devait être trop anxiogène chez FranceTV.

La première émission revenait sur la responsabilité des hébergeurs, et pointait un projet de loi bisounours dérivant liberticide. L'article 17 de cette loi, votée par le Sénat le 17 septembre, élargit le champ du "mal absolu" dans notre société en modifiant la LCEN. Non content de recréer des communautés dans une république une et indivisible, la loi rend responsable les hébergeurs de l'expression des citoyens de la "stigmatisation" de ces communautés. La justice d'exception confiée à ces hébergeurs au motif du plus grave appel au trouble public (appréhender puis supprimer une expression de type "crimes contre l'humanité, incitation à la haine raciale, pornographie enfantine") empile désormais des notions totalement subjectives comme le sexisme, l'homophobie ou la "haine" des handicapés, déjà existantes dans la législation sur la presse. Outre cette énième rupture de l'égalité citoyenne, cette loi conduit à une censure de la parole, ou une autocensure du diffuseur. On en arrive donc au pré-crime et à la privatisation de la justice, sous couvert de protection des individus.

Les mêmes qui découvrent le caractère libératoire d'une parole décomplexée sur internet, et réduisent ses voix à des fascistes en puissance, envisagent de cacher cette parole, plutôt que d'éduquer et punir. Et voilà que l'adolescence de jeunes cons explose à la figure de nouvelles chiennes de garde. Invoquer comme le fait madmoizlle.com l'article L222-2 (agression sexuelle) pour stigmatiser les conseils de drague d'un animateur radio à sa population acnéique démontre bien la crispation de la parole publique:  parce que tout d'un coup l'espace public a augmenté: il n'est plus circonscrit à un temps et un lieu, et fusionne espace public et privé. Vivre avec des cons, c'est compliqué, mais cela doit s'apprendre.

Mais c'est ainsi que l'on parle de "civiliser internet", d'éduquer à internet, de moraliser internet.

Il est fâcheux de constater que la gauche essaie d'appliquer une "civilisation d'internet" sous un prétexte de moralisation; ou comment créer des blasphèmes civils. Si la parole est libre, alors les contraintes à son expression ne doivent pas être issus de faux prétextes, ni le fait de communautés. Et les effets de l'exception ne doivent surtout pas rentrer dans le champ du commun, au risque de la banaliser.. 

 

Pour en finir avec les taxis

C'est le sujet qui agite le monde de l'innovation : les VTC contre les taxis.

Uber - comme AirBnB - surfe sur la vague de sympathie de la "share economy". L'engouement actuel découle de l'apparition d'un tiers secteur économique, "l'économie sociale et solidaire", secteur oeuvrant dans un "capital humain", comme les mutuelles ou les entreprises de type SCOP. Néanmoins, Uber surfe également sur les processus de captation de flux, jouant des législations fiscales et d'une position de donneur d'ordre qui n'est en pas une. En effet, Uber est une entreprise de droit français, filiale d'une société américaine, mais dont les contrats entre parties sont du ressort du droit néerlandais. Par ailleurs, dans une tribune récente dans le Financial Times, l'auteur Evgeny Morozov, grand sceptique, rapporte le cas de "conducteurs Uber" licenciés, mais pas vraiment. Il suffit que le "non employeur" désactive le compte de "l'Uber taxi", et voilà ce dernier au "non chomage".

“driver contracting with Uber is not a bona fide employee”

Bizarrement, même de l'autre coté de l'Atlantique, le sujet est sensible, et discuté. Il suffit de lire les commentaires de ce post de TheVerge pour le constater..

Alors qu'Uber a lancé une pétition mi-octobre, récoltant au 27/10 14.000 signatures , le billet de Nicolas Colin sur les fossoyeurs de l'innovation, blamant la rente, en avait fait le double en deux jours. Quand on parle d'innovation, tout est bon dans le cochon. Pourtant...

Lorsqu'Uber annonce en début de mois qu'il baisse ses tarifs, le consommateur ne peut que se réjouir. L'employé, qui n'en est pas un, ne peut que constater 25% de diminution pour la course. Le processus d'innovation revendiqué par ces nouveaux entrants, la disruption du marché, n'est finalement que la libéralisation d'un marché régulé, au mépris des conventions sociales qui régissent l'écosystème. Rappelons qu'un chauffeur de taxi, qu'il soit salarié, locataire ou artisan, est soumis à des devoirs en plus de l'achat éventuel de sa licence.

Lorsque la jeune garde libérale soutient Uber contre les taxis, il ne faut pas qu'elle oublie que, derrière les entreprises de rente, il y a aussi les artisans taxis; ces derniers ont, à Paris, des revenus proches du smic en tant qu'artisans. Et que derrière Uber, il y a aussi des VC, qui ont investi énormément d'argent (les entreprises de l'économie du partage ont déjà reçu 600M de dollars de fonds d'investissement). Et qu'il semble que la stratégie de développement soit la même pour tous : prendre à témoin l'usager, à qui l'on promet - et offre - un produit disruptif, afin de peser politiquement. Ben Schiller, chez fastcoexist, nous apprend donc qu'AirBnB vient de lancer une pétition adressée aux New Yorkais pour qu'ils les soutiennent. Et d'évoquer l'astroturfing....

Il est toujours délicat d'ouvrir un marché à la concurrence. Sauf à ruiner les exploitants, une telle ouverture pourrait couter €4 milliards à la collectivité française. Et les plateformes extra-territoriales, qui se gobergent de droits, en évitant les devoirs des écosystèmes dans lesquelles elles évoluent, devraient adopter un profil bas.

 

Libérez les algorithmes !

Les algo ont envahi notre quotidien. Des résultats de recherche au mur de facebook, des recommandations de sites tels qu'Amazon ou Netflix à la pub comportementale, les formules sont partout. Algorithms are the new gatekeepers, proclame cette présentation slideshare. Ce qui semble à première vue une avancée technologique cache en fait une redoutable menace : l'incident, l'inconnu, le hasard sont ainsi ramenés à la portion congrue. Pire, les formules mathématiques, censées être cohérentes et "sincères", peuvent être détournées de leur fonction à des fins malveillantes. C'est ainsi qu'en début d'année, un réseau de pharmaciens pratiquant la double comptabilité a été démantelé, pratiques qui étaient permises via une fonction cachée du logiciel de compta.

Pour internetActu (sous la plume d'Hubert Guillaud), dans une optique de contrôle de la vie privée, il faudrait limiter le pouvoir des algorithmes. Et de citer des travaux d'universitaires américains appelant à connaître la façon dont les algorithmes nous "jugent", notamment dans le cadre des analyses des données personnelles. Travaux qui rejoignent le point de vue d'Evegny Morozov - encore lui -  dans Technology Review, qui s'alarme de l'emploi toujours plus grand des données par les entreprises ou les gouvernements, sans implication ni contrôle des citoyens. Et de renvoyer dos à dos NSA et GAFA...

Dans tous les cas, à mesure que nous sommes dépendants de logiciels, et nourrissons la machine, il serait judicieux que nous puissions ouvrir le capot et regarder comment ça marche. Si l'on n'y prend pas garde, les algorithmes risquent bien de remplacer l'organisation humaine, et nous amener dans une société du 0 et du 1, là où c'est un chaos organisé mais maitrisé par la collectivité qui existe à ce jour

dimanche 6 octobre 2013

Mutatis mutandis

Entrepreneuship is the New Politics

Le modèle politique est à l'agonie. Lorsqu'on voit la course à l’échalote de "républicains" dans le marigot des idées populistes de la droite extrême, on ne peut que le déplorer. Pourtant, de nombreuses initiatives populaires existent pour suppléer à l'incurie manifeste de nos gouvernements à prévoir, guider, ou enchanter le monde. Et c'est étrangement du coté de l'entreprise que les regards se tournent. Tradition française oblige, pas l'entreprise paternaliste issue de l'après-guerre qui gère sa rente à coup de démagogie facile; ni l'entreprise scélérate qui exploite bien évidemment ses employés, génère stress, suicides, et évasion fiscale. Non, l'entreprise en mode "entrepreneur".

Suivant la mode de la startup américaine, l'entrepreneur a non seulement le vent en poupe, mais il est aussi appelé, toujours selon le modèle US, à changer le monde. Chose que le politique a depuis bien longtemps abandonné. L'entrepreneur aujourd'hui célébré et cajolé (à voir le nombre d'espaces publics ou privés qui lui sont dédiés) est également sommé de faire bouger les lignes, comme on a pu le voir avec la récente polémique opposant taxis et VTC

D'inspiration libérale - voire libertarienne - ces nouveaux hérauts de l'âge des possibles recouvrent toutes les sensibilités politiques, et participent de la refondation du système étatique. A défaut de rebooter la démocratie, ils ont au moins la possibilité de hacker le système. A suivre...

 

Travailleurs du dimanche

Si la politique est au point mort, le débat se porte bien. Pour preuve, celui qui resurgit au détour de la condamnation de deux GSS de bricolage : le travail dominical. Et le débat est rude, avec des points de rupture bien établis; toucher au dogme, même avec de l'ironie, peut mener à des procès en sorcellerie...

On pourrait croire que le dimanche est un moment de cohésion sociale, avec une morale républicaine qui s'érigerait en gardienne de cette cohésion, contre le travail. Il n'en est malheureusement rien. Près de 30% des français travaillerait déjà, "habituellement ou occasionnellement" le dimanche. 1/3 des français, qui n'ont pas le choix, parce que leur emploi fait partie de catégories soumises à dérogation, travaillent le dimanche.

Si l'on s'en tient au droit non dérogé (zones PUCE), le loisir est considéré comme un champ d'exemption au repos dominical. Mais parce que l'hypocrisie n'a pas de nom, le loisir est pris ici dans sa dimension culturelle : aussi, si l'on peut aller chez euroDisney, et que la société tolère le travail des acteurs jouant Dingo, des cafetiers, des hoteliers, des boutiques souvenirs, elle reste intransigeante avec le bricoleur du dimanche.

Il n'y a qu'à attendre qu'Amazon arrive à livrer (établis, poutrelles, ciment ou plâtre) le dimanche...

 

"Je ne suis qu'un boutiquier"*

Un texte très lucide est paru sur actualitté la semaine où les députés votaient, tous partis confondus, une loi anti Amazon.

"Faut-il laisser mourir les librairies" s'interroge sur la désertion progressive des échoppes par les clients, qui leur préfèrent le géant US. Et de pointer les errements des libraires, qui s'obstinent à chercher des boucs émissaires, là où c'est leur métier, et plus exactement leur utilité, qui est remise en cause.

L'industrie de contenu vit ses dernières heures de rente, et s'accroche à ce qui lui reste, le support d'un part, le copyright de l'autre. Si la puissance publique se préoccupe autant des libraires, c'est également pour deux raisons; la tarte-à-la-crème de l'"exception culturelle", et la constitution de la filière livre qui est un modèle exemplaire de cavalerie. Supprimez les soutiers de la distribution (l'un des métiers annexe du libraire étant manutentionnaire), vous tuerez les éditeurs. C'est en cela que le lobby de ces derniers est considérable, et qu'il se trouve donc une étrange unanimité politique pour rester entre matous matois.

A toute chose malheur est bon; une initiative de la sorte ne fera qu'augmenter la pénétration du livre numérique. Que les esprits chagrins du papier se consolent; pour les amoureux du livre, il reste les bibliothèques. Les amoureux du lire sont déjà perdus.

 

* In [Le Magnifique, P. de Broca] :

" Croyez-moi, c'est vous qui avez la meilleure part, cher Merlin, alors que moi, qu'est-ce que je fais ? Je reçois ça. Des manuscrits. Vingt par jour. 140 par semaine. Qu'est-ce que vous voulez que je foute de toutes ces saloperies ? Non, croyez-moi, vous avez sûrement plus de satisfactions que moi, au bout du compte ! Vous faites rêver des milliers de gens ! Et ce rêve, cher Merlin, c'est vous qui le fabriquez, parce que vous êtes un magicien, et moi je ne suis qu'un boutiquier ! "

samedi 28 septembre 2013

Mutatis Mutandis

 

Cerfa en crowdsourcing

Le Centre d'Analyse Stratégique (CAS), qui dépend qui est devenu le Commissariat général à la stratégie et la prospective, édite un logiciel de simulation du système socio-fiscal français, openfisca. En version beta, et disponible sous windows (mais qui peut être portée), il est une preuve tangible qu'il existe des codeurs dans les arcanes de l'Etat, et que l'administration aborde enfin le XXIème, coté utilisateurs comme parties prenantes d'un système dynamique. Le terme annoncé, "intégrer l’ensemble du système socio-fiscal français et son évolution et permettre de calculer l’impact de réformes sur le budget de l’État" est assez révolutionnaire pour être signalé, tout comme la mise à disposition des sources sur github.

Avis aux citoyens, ils ont pour "ambition de constituer une communauté de développeurs, d’économistes et de spécialistes de la fiscalité ou des prestations sociales pour maintenir et améliorer le programme". Des volontaires pour la bonne cause ?

Après l'openData, un pas vers l'openAdministration ?

[edit du 30/9 : suite à un commentaire de Mahdi Ben Jelloul (équipe de développement d'openFisca), le core d'openfisca est en python et donc exécutable sur autre chose que windows; et le CAS ne dépend pas du CGSP (qui l'a remplacé). Et ils cherchent toujours des crowdcodeurs. Merci à lui ]

La République des Juges

Il semblerait que la politique soit devenue exclusivement une question de gestion économique. Et son dispositif de rétro-action, le contrôle des dépenses, prend de plus en plus de place. La Cour des Comptes n'en finit donc pas de de rendre des rapports dans tous les domaines, le financement de la Presse, la Sécurité Sociale, les énergies renouvellables, l'éducation, la police, le sport...

En mettant en lumière l'information, permettant un feedback sur les actions menées par l'Etat en vertu de l'article 15 de la DDHC, la CC participe également à la politique d'openData. Elle vient d'ailleurs de s'engager, avec le Ministère de l'économie, dans un plan visant à "faire de la dématérialisation le mode principal de production des comptes publics (Etat, collectivités territoriales, établissements publics), de simplifier la confection de ces comptes publics et d'accéder en ligne aux documents."

Le caractère d'autosaisie et d'autocontrôle pour tous va donc bientôt faire son apparition. Tous les citoyens seront donc juges. Encore une profonde modification des usages de la démocratie via l'ouverture des données..

 

Votre France est vieille

Malgré toutes ces bonnes nouvelles, il reste des domaines où l'évolution est très lente. Voire rétrograde. Dans un mouvement initié par notre ancien Président de la République, le corps intermédiaire qui nous aliène - volontairement - n'en finit plus de vouloir nous civiliser. Le CSA, dans l'optique de la récupération du core d'Hadopi, veut donc étendre sa mission - la régulation de la télévision nationale - à celui de l'Internet mondial, via les sites de VOD (ou SMàD). Faisant fi des usages qui sont autant de votes qu'on n'aura jamais demandé, députés, AAI et gouvernants s'appliquent à recréer une société de contrôle de territoire sur une infrastructure qui les concentre tous. Chers flippés, avant de pouvoir reléguer youporn après 23H, vous devriez également exiger des groupes de presse étrangers qui sévissent sur le territoire comme le Huffington Post, ou Slate des garanties de dépendance à la vie politique française. Et vous saisir également du cas Wikipedia, que vous pourriez mettre sous la tutelle de l'Académie française. On ne sait jamais, les grands enfants que nous sommes pourrions avoir des désirs d'émancipation. Parce que, de ce que j'en sais, nous sommes loin de ce que vous pensez que nous sommes.

lundi 16 septembre 2013

Mutatis mutandis

 

Agora numérique

"De mémoire de journaliste web", on n'avait jamais vu un tel succès pour une page de réaction à un fait divers. Cette phrase d'un article du Figaro concernant la page facebook de soutien à un bijoutier meurtrier est étonnante à double titre; d'une part, parce qu'il existe donc une mémoire web; de l'autre, parce qu'il ressort que facebook est devenu, en 7 ans d'existence française, la nouvelle agora.

Cet espace de liberté fait extrèmement peur aux corps constitués, qui disposent d'un monopole de la représentation. Qu'il s'agissent de ministres qui, horrifiés par les hashtag twitter, veulent interdire l'expression a priori et cacher la poussière sous le tapis. Qu'ils s'agissent de journalistes (que l'on a connu plus inspirés) qui y voient un moyen génial de faire le ménage parmi leurs "amis" facebook (cité par Rue89).

Ces deux discours devant un fait divers, qui en d'autres temps aurait mobilisé une parole politique (le serpent de mer de la peine de mort chez l'extrème droite) poussent à radicaliser les pour et les contre là où le débat public est nécessaire à l'exercice de la démocratie. Et les réseaux sociaux, tout appropriés qu'ils sont en tant qu'espaces publics, sont plus utiles que dangereux.

De la diffusion

La polémique fait rage entre Arthur et le service public. En cause, une énième réorganisation de la station Le Mouv', qui peine à trouver des auditeurs, là où la radio d'Arthur, Oui Fm, ne peut se développer faute de fréquence hertziennes disponibles.

Que ce soient les medias ou les oeuvres, tous ont besoin d'exposition. La récente mise à jour de l'étude allemande concernant l'impact de la fermeture de MegaUpload ne dit pas autre chose : elle a surtout bénéficié aux blockbusters, la consommation pirate s'apparentant à une forme de marketing (ou bouche à oreille) qui permettait de faire découvrir des "petits et moyens films".  

C'est tout le paradoxe des biens d'expérience, et concomittament de la crise des media : on n'apprécie qu'après la consommation, et la multitude transformée en média est un autre moyen de diffusion. Reste à la valoriser, sans transformer chaque acteur de la chaine en publicitaire.

Grammaire digitale

42, Simplon.co, la mutinerie qui propose des formations, la professionalisation du site du Zero (qui devient Openclassrooms), la fondation Mozilla qui organise des "coding gouters"... le code - et les codeurs - a le vent en poupe.

Pour autant, il ne faut pas croire que former des bataillons de codeurs va transformer l'économie, atone. Beaucoup de professeurs, chercheurs ou journalistes considèrent actuellement le code comme un nouveau latin. Un texte de 2012 du journaliste John Nahgton (Pourquoi les enfants devraient apprendre à coder) fait régulièrement surface sur les SNS. Où il est question d'autonomie, de créativité, de DIY, d'algo et de crypto.

Mais pas que. Alors que le monde dans lequel nous vivons se compléxifie à une vitesse stupéfiante (les puces sont partout, et le M2M ne va rien arranger), il faut avant tout apprendre le code non pour le construire, mais déjà pour en comprendre le fonctionnement. Nul n'est censé ignorer la loi? Nul ne devrait être censé ignorer le code.

- page 1 de 13